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La guerre - sujet et corrigé d'un résumé : Alain "L'amour de la patrie"

Sujet.

Résumez le texte suivant en 80 mots (plus ou moins 10%). Vous indiquerez les sous totaux de 20 en 20 (20, 40, …) par un trait vertical et par le chiffre correspondant dans la marge. Vous indiquerez obligatoirement votre total exact à la fin de votre résumé.

 

Nous devons faire un exact inventaire, sans aucun respect. Mais il est moins question de nier que de donner à chaque sentiment sa juste part dans la grande aventure. Il s’agit maintenant pour moi de la vie des autres, au sujet de laquelle je dois décider pourquoi et en quelles circonstances j’accepterai ou non, le cas échéant, qu’ils meurent pour mes idées. Soyons donc scrupuleux, et non point légers. Or je crois que cet amour de la patrie, si naturel en tous, n’est pas assez fort pour porter par lui-même le grand effort de guerre.

Et voici pourquoi je crois cela. La nation en guerre a autant besoin d’argent que d’hommes. C’est un fait qu’elle trouve autant d’hommes qu’il y en a en elle pour mourir. C’est un fait aussi qu’elle ne trouve pas aisément de l’argent. Il y faut de la contrainte, lorsqu’il s’agit de l’or, ou bien une sorte de marché avantageux. Et, pour les emprunts, on n’a même pas l’idée de dire : « L’emprunt national ne rapportera aucun intérêt ; le principal même n’est pas garanti. »

Examinons de plus près. Il y a à dire ici quelques vérités désagréables. Chacun sait que les militaires, à partir d’un certain grade, et par la simplicité de la vie qui est alors imposée au combattant et même à la femme, amassent quelque argent pendant une guerre de quatre années. Or, parmi ces hommes qui donnent leur vie, y en a-t-il un qui, ayant fait le compte de ses dépenses, rende le superflu en disant : « Je ne veux point m’enrichir pendant que ma patrie se ruine » ? Que les citoyens donnent plus volontiers leur vie que leur argent, voilà un paradoxe assez fort.

Ceux qui exposent leur vie jugent peut-être qu’ils donnent assez. Examinons ceux qui n’exposent point leur vie. Beaucoup se sont enrichis, soit à fabriquer pour la guerre, soit à acheter et revendre mille denrées nécessaires qui sont demandées à tout prix. J’admets qu’ils suivent les prix ; les affaires ont leur logique, hors de laquelle elles ne sont même plus de mauvaises affaires. Bon. Mais, la fortune faite, ne va-t-il pas se trouver quelque bon citoyen qui dira : « J’ai gagné deux ou dix millions (1) ; or j’estime qu’ils ne sont pas à moi. En cette tourmente où tant de nobles hommes sont morts, c’est assez pour moi d’avoir vécu ; c’est trop d’avoir bien vécu ; je refuse une fortune née du malheur public ; tout ce que j’ai amassé est à la patrie ; qu’elle en use comme elle voudra ; et je sais que, donnant ces millions, je donne encore bien moins que le premier fantassin venu » ? Aucun citoyen n’a parlé ainsi. Aucune réunion d’enrichis n’a donné à l’État deux ou trois cents millions. Or si la patrie était réellement aimée plus que la vie, on connaîtrait ce genre d’héroïsme, et même, puisque celui qui donne sa vie devait la donner, les héros du coffre-fort donneraient encore moins que leur dû.

Cela prouve, il me semble, que l’amour de la patrie, lorsqu’il se manifeste par l’action militaire, est certainement soutenu et réchauffé par d’autres sentiments, sans doute naturels à l’homme aussi, mais cultivés par l’art militaire, le plus ancien et le plus savant de tous, tandis que l’art du percepteur est encore dans l’enfance.

Alain, Mars ou la guerre jugée (1921, 1936) Chapitre premier : L’amour de la patrie (in Les passions et la sagesse, Gallimard « Bibliothèque de la Pléiade », 1960, p.551-552).

 

(1) D’après le convertisseur de l’INSEE, 1000 francs de 1914 valent environ 3332,14 € de 2013 ; 1000 francs de 1918, 1613,40 € de 2013 ; 1000 francs de 1921, 1087,66 euros de 2013 et 1000 francs de 1936, date de parution de la deuxième édition du volume, 714,56 € de 2013 (http://www.insee.fr/fr/themes/calcul-pouvoir-achat.asp).

 

Corrigé du résumé du texte d’Alain « L’amour de la patrie » in Mars ou la guerre jugée.

 

1) Analyse du texte et remarques.

Alain commence par des considérations générales et apparemment vagues qui portent sur son intention. Il s’agit de réaliser un inventaire, c’est-à-dire de faire la liste et ici l’analyse de ce qu’on trouve ou non dans la guerre. S’il veut le faire sans respect, cela ne veut pas dire avec irrespect, mais plutôt sans tenir compte des valeurs sociales reconnues. Le terme ici doit être pris en son sens social et non moral. Le projet est de donner à chaque sentiment sa place dans la constitution de la guerre. À cela s’ajoute qu’écrire sur la guerre revient à décider de la vie et de la mort des autres pour des idées. Autrement dit, on fait la guerre pour des raisons ou des motifs. Entendons par là par des décisions qui sont orientés par des sentiments. Ces derniers sont bien évidemment naturels. Mais, leur connaissance comme celle du vent permet d’aller où on veut. Leur ignorance conduit à être guidé comme le navire qui dérive.

Et comme c’est à une sorte de critique du patriotisme ou plutôt de l’ennoblissement de la guerre par le patriotisme que va se livrer Alain, on comprend qu’il prévienne son lecteur.

Alain explique ensuite ses propres précautions.

Il part du principe qu’il énonce que la guerre exige autant d’hommes que d’argent. Elle trouve facilement les premiers mais difficilement le second. Pour trouver de l’argent, deux moyens apparaissent : contrainte ou échange intéressé. Autrement dit, la nation emprunte en promettant un intérêt.

Il ajoute que les militaires sont payés, et d’autant plus payés qu’ils montent en grade : la guerre les enrichit quelque peu. S’ils donnent leur vie, aucun ne donne ce qu’il a gagné en plus. Ce que montre Alain en faisant fictivement parler un militaire et en lui attribuant des propos que jamais on n’entend. D’où le paradoxe qu’il nomme comme tel : les membres d’une nation donnent plus facilement leur vie que leur argent. On s’attendrait à l’inverse.

Si on accorde à ceux qui donnent leur vie qu’ils estiment donner assez, donc qu’ils ont raison de ne pas donner leur argent, qu’en est-il des autres s’interroge le philosophe normand.

Il précise qu’il s’agit de ceux qui fabriquent ou commercent pour la guerre. Comment se fait-il qu’ils ne se disent pas, la guerre finie, que les bénéfices qu’ils ont faits, conformes à la logique des affaires, doivent revenir à l’État ? Là encore, Alain fait tenir un discours improbable à un civil enrichi.

Comparant l’héroïsme de celui qui donne à la guerre à l’héroïsme de celui qui donne son argent, il conclut évidemment que le premier est supérieur au second. La conséquence implicite est que le second devrait être au moins aussi répandu que le premier. Or, ce n’est pas le cas.

Alain peut conclure que l’amour de la patrie n’est pas suffisant pour qu’il y ait guerre. Il est nécessaire qu’il y ait d’autres sentiments qu’il considère naturels. Mais surtout, il faut que ces sentiments autres soient cultivés par l’art militaire qu’il caractérise comme le plus ancien et le plus savant de tous les arts. Il lui oppose un art encore dans ses débuts : l’art du percepteur ou collecteur d’impôts, bref, l’art économique.

Ce premier chapitre du recueil réfute donc l’opinion commune selon laquelle la guerre – notamment du côté français – a eu pour seule source l’amour de la patrie.

 

2) Idées essentielles.

Il faut critiquer avec justice sans déférence sociale la guerre.

La guerre exigeant la vie des hommes et de l’argent, le patriotisme devrait conduire à donner autant si ce n’est plus d’argent que la vie.

Ni les militaires, encore moins les civils enrichis par les affaires en temps de guerre, ne donnent de l’argent à l’État.

Le patriotisme s’accompagne donc dans la guerre d’autres sentiments que l’art militaire, le plus ancien, cultive alors que l’économie reste balbutiante.

 

3) Proposition de résumé.

Enumérer sans déférence les sentiments de ce jeu de la vie et de la mort doit être juste. Ainsi, le [20] patriotisme n’explique pas la guerre.

Elle exige des hommes donnant leur vie ou leur argent. Or, ni les officiers [40] rémunérés, ni les entrepreneurs s’enrichissant de la guerre, ne donnent leur argent alors que beaucoup donnent leur vie.

Donc [60] d’autres sentiments portent le patriotisme que manifeste l’antique art militaire là où le nouvel art économique reste impuissant.

80 mots