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Sujet et corrigé d'un résumé de Jan Patočka

1) sujet.

Résumez le texte suivant en 120 mots (plus ou moins 10%). Vous indiquerez les sous totaux de 20 en 20 (20, 40, …) par un trait vertical et par le chiffre correspondant dans la marge. Vous indiquerez obligatoirement votre total exact à la fin de votre résumé.

 

Comment le jour, la vie et la paix règnent-ils sur chaque individu, sur son corps et sur son âme ? À l’aide de la mort, en plaçant la vie sous le coup d’une menace. Dans l’optique du jour la vie est tout pour l’individu, elle est pour lui la valeur suprême. Pour les forces du jour, au contraire, la mort n’existe pas, elles se comportent comme s’il n’y avait pas de mort ou, comme nous l’avons déjà indiqué, elles planifient la mort à distance, au moyen de la statistique, comme si elle ne signifiait rien de plus qu’une passation de fonctions. Dans la volonté de guerre, ce sont le jour et la vie qui règnent à l’aide de la mort. La volonté de guerre fait entrer en ligne de compte les générations à venir, qui ne sont pas encore là, elle conçoit ses projets de leur point de vue. Ainsi est-ce la paix qui règne dans la volonté de guerre. Celui qui ne s’affranchit pas de cette forme du règne de la paix, du jour et de la vie qui tient la mort pour une quantité négligeable, qui ferme les yeux là-dessus, ne pourra s’affranchir de la guerre.

L’expérience profonde du front avec sa ligne de feu réside en ceci qu’elle évoque la nuit comme une présence impérieuse qu’on ne peut négliger. La paix et le jour ne peuvent régner qu’en envoyant des hommes à la mort afin d’assurer à d’autres un jour à venir sous les espèces du progrès, d’un développement lent et continu, de possibilités aujourd’hui inexistantes. On exige en revanche de ceux qu’on sacrifie de tenir bon face à la mort. C’est-à-dire que l’on sait obscurément que la vie n’est pas tout, qu’elle peut renoncer à elle-même. C’est justement ce renoncement, ce sacrifice, qu’on exige. On l’exige comme quelque chose de relatif, se rapportant à la paix et au jour. L’expérience du front est cependant une expérience absolue. Ici, comme le montre Teilhard[1], les participants se voient surpris tout à coup par la liberté absolue, se voient affranchis de tous les intérêts de la paix, de la vie et du jour. En d’autres termes : le sacrifice de ces sacrifiés perd sa signification relative, il cesse d’être un chemin vers des programmes de construction, de progrès, vers des possibilités de vie augmentées et élargies ; au contraire, il n’a de sens qu’en soi.

Cette liberté absolue survient au moment où l’on comprend qu’ici on a atteint quelque chose qui n’est pas un moyen, qui ne mène pas à autre chose, qui ne sert pas de marchepied à autre chose ; on a atteint quelque chose au-delà de quoi et au-dessus de quoi il ne peut plus rien y avoir. Le sommet se trouve ici justement  dans cet abandon de soi auquel les hommes étaient appelés et en raison duquel ils étaient arrachés à leur profession, à leurs talents, à leurs possibilités et à leur avenir. Se montrer capable de cela, être appelé et élu pour cela dans un monde qui mobilise la force au moyen du conflit si bien qu’il semble n’être qu’un geyser d’énergie absolument objectivé et objectivant, c’est en même temps surmonter la force. Les mobiles diurnes qui ont suscité la volonté de guerre se consument dans le brasier du front dès lors que l’expérience du front s’avère assez profonde pour ne pas succomber à nouveau aux forces du jour. La paix, transformée en volonté de guerre, a réussi à objectiver et à aliéner l’homme aussi longtemps qu’il a été gouverné par le jour, par l’espoir d’une quotidienneté, d’une profession, d’une carrière, bref, par l’espoir de possibilités pour lesquelles il se voyait obligé de craindre et qu’il sentait menacées. Maintenant cependant, l’on en arrive à l’ébranlement de cette paix, avec sa planification, ses projets et ses idées d’un progrès indifférent à notre condition d’êtres mortels. Toute quotidienneté, toute image de la vie à venir pâlit face à ce sommet nu sur lequel l’homme s’est maintenant placé. (…)

Aussi la nuit devient-elle tout à coup un obstacle absolu sur le chemin du jour vers le mauvais infini des lendemains. Elle nous semble être une possibilité insurpassable. Les possibilités prétendument supra-individuelles du jour sont donc écartées et ce sacrifice se fait connaître comme la supra-individualité authentique.

Deuxième conséquence : l’ennemi n’est plus un adversaire absolu sur le chemin de la volonté de paix, il n’est plus ce qui n’est là que pour être supprimé. L’ennemi participe à la même situation que nous, il découvre avec nous la liberté absolue, il est celui avec qui on peut arriver à un accord sur la contradiction, notre complice dans l’ébranlement du jour, de la paix et de la vie dépourvue de ce sommet. Ici donc s’ouvre le domaine abyssal de la « prière pour l’ennemi », le phénomène de « l’amour de ceux qui nous haïssent » … la solidarité des « ébranlés », de ceux qui ont subi le choc, malgré leur antagonisme et le différend qui les sépare.

Jan Patočka (1907-1977), Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire (1975), « Les guerres du XX° siècle et le XX° siècle en tant que guerre », traduction Erika Abrams, Verdier, 1981, p.139-141.

 

2) Analyse du texte.

Cet extrait commence énigmatiquement, à savoir comme jour, vie et paix peuvent dominer. Et c’est la menace de la mort qui le permet. Or, du point de vue de ce qu’il nomme métaphoriquement jour, la vie est la valeur suprême. Et du point de vue de la paix, la mort n’a d’existence que statistique. Il peut ensuite définir déductivement la volonté de guerre comme provenant de ce qui en semble le strict contraire puisque la guerre s’appuie sur la considération des générations futures. D’où la déduction essentielle dans ce texte. Pour s’affranchir ou se libérer de la guerre, il faut se libérer de la domination de la paix, du jour ou de la vie qui nie la mort.

Il lui oppose alors l’expérience du front. Du point de vue des forces diurnes, c’est bien envoyer des hommes à la morts en ayant pour but que d’autres vivent, donc les traiter comme des moyens. Le sacrifice demandé a une utilité. En se référant à Pierre Teilhard de Chardin, il indique que la guerre est l’expérience d’une liberté absolue dans la mesure où l’homme se montre capable de se libérer de la vie. Elle n’est pas un moyen comme dans le point de vue relatif de la guerre. De ce point de vue, l’homme perd sa liberté, ce que signifie aliénation, ou dépossession de ce qui nous constitue essentiellement. Dans l’expérience de la guerre, la mortalité de l’homme lui redevient essentielle.

L’auteur en tire une deuxième conséquence, à savoir que l’ennemi qui, en face, est capable de la même expérience, ne se réduit plus à ce qu’il faut simplement supprimer, mais se découvre un autre tout autant absolu. Il est alors possible de l’aimer.

 

3) Les idées essentielles.

1. Expression métaphorique d’une sorte de paradoxe selon lequel la lumière, la vie et la paix expliquent la guerre en s’appuyant sur la mort prise statistiquement pour viser un futur.

2. Il n’y a donc de libération de la guerre qu’en refusant les forces diurnes.

3. Expression d’un autre paradoxe : c’est dans l’expérience de la guerre qu’est possible l’expérience de la mort et donc d’une liberté absolue qui ne fait pas de l’individu un moyen pour autre chose.

4. La guerre ainsi expérimentée rend possible la découverte de l’humanité de l’ennemi.

 

4) Proposition de résumé.

 

Comment règnent les forces diurnes et pacifiques sinon par la mort statistique ? Les futurs vivants rendent possibles la volonté guerrière. [20] Il faut donc s’en affranchir pour se libérer de la guerre.

L’expérience du front est nocturne. Si mourir [40] pour que d’autres vivent un jour est clair, on le demande sous la forme du sacrifice pour. Or, on [60] y expérimente une liberté inconditionnée.

La guerre n’est pas alors un moyen mais une fin. Mobilisé pour la guerre [80] comme une mécanique, l’individu peut s’en libérer. Il retrouve sa mortalité.

L’expérience nocturne montre donc un dépassement [100] de l’individu. Deuxièmement, elle permet à l’ennemi de ne plus être simplement un moyen, donc d’être aimé.

120 mots

 

 

 


[1] L’auteur se réfère aux Écrits du temps de la guerre (1965) du jésuite Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955).