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La guerre - sujet et corrigé d'une analyse - Benjamin Constant la guerre dans l'Antiquité et à l'époque moderne

Benjamin Constant (1767-1830)

Benjamin Constant (1767-1830)

Sujet

 

Analyser le texte suivant :

 

Toutes les républiques anciennes étaient renfermées dans des limites étroites. La plus peuplée, la plus puissante, la plus considérable d’entre elles, n’était pas égale en étendue au plus petit des États modernes. Par une suite inévitable de leur peu d’étendue, l’esprit de ces républiques était belliqueux, chaque peuple froissait continuellement ses voisins ou était froissé par eux. Poussés ainsi par la nécessité, les uns contre les autres, ils se combattaient ou se menaçaient sans cesse. Ceux qui ne voulaient pas être conquérants ne pouvaient déposer les armes sous peine d’être conquis. Tous achetaient leur sûreté, leur indépendance, leur existence entière, au prix de la guerre.

Elle était l’intérêt constant, l’occupation presque habituelle des États libres de l’antiquité. Enfin, et par un résultat également nécessaire de cette manière d’être, tous ces états avaient des esclaves. Les professions mécaniques, et même, chez quelques nations, les professions industrielles, étaient confiées à des mains chargées de fers.

Le monde moderne nous offre un spectacle complètement opposé. Les moindres États de nos jours sont incomparablement plus vastes que Sparte ou que Rome durant cinq siècles. La division même de l’Europe en plusieurs États, est, grâce aux progrès des lumières, plutôt apparente que réelle. Tandis que chaque peuple, autrefois, formait une famille isolée, ennemie née des autres familles, une masse d’hommes existe maintenant sous différents noms, et sous divers modes d’organisation sociale, mais homogène de sa nature. Elle est assez forte pour n’avoir rien à craindre des hordes barbares. Elle est assez éclairée pour que la guerre lui soit à charge. Sa tendance uniforme est vers la paix.

Cette différence en amène une autre. La guerre est antérieure au commerce ; car la guerre et le commerce ne sont que deux moyens différents d’atteindre le même but, celui de posséder ce que l’on désire. Le commerce n’est qu’un hommage rendu à la force du possesseur par l’aspirant à la possession. C’est une tentative pour obtenir de gré à gré ce qu’on n’espère plus conquérir par la violence. Un homme qui serait toujours le plus fort n’aurait jamais l’idée du commerce. C’est l’expérience qui, en lui prouvant que la guerre, c’est-à-dire, l’emploi de sa force contre la force d’autrui, l’expose à diverses résistances et à divers échecs, le porte à recourir au commerce, c’est-à-dire, à un moyen plus doux et plus sûr d’engager l’intérêt d’un autre à consentir à ce qui convient à son intérêt. La guerre est l’impulsion, le commerce est le calcul. Mais par là même il doit venir une époque où le commerce remplace la guerre. Nous sommes arrivés à cette époque.

Je ne veux point dire qu’il n’y ait pas eu chez les anciens des peuples commerçants. Mais ces peuples faisaient en quelque sorte exception à la règle générale. Les bornes d’une lecture ne me permettent pas de vous indiquer tous les obstacles qui s’opposaient alors aux progrès du commerce ; vous les connaissez d’ailleurs aussi bien que moi : je n’en rapporterai qu’un seul. L’ignorance de la boussole forçait les marins de l’antiquité à ne perdre les côtes de vue que le moins qu’il leur était possible. Traverser les Colonnes d’Hercule, c’est-à-dire, passer le détroit de Gibraltar, était considéré comme l’entreprise la plus hardie. Les Phéniciens et les Carthaginois, les plus habiles des navigateurs, ne l’osèrent que fort tard, et leur exemple resta longtemps sans être imité. À Athènes, dont nous parlerons bientôt, l’intérêt maritime était d’environ 60 %, pendant que l’intérêt ordinaire n’était que de douze, tant l’idée d’une navigation lointaine impliquait celle du danger.

De plus, si je pouvais me livrer à une digression qui malheureusement serait trop longue, je vous montrerais, Messieurs, par le détail des mœurs, des habitudes, du mode de trafiquer[1] des peuples commerçants de l’antiquité avec les autres peuples, que leur commerce même était, pour ainsi dire, imprégné de l’esprit de l’époque, de l’atmosphère de guerre et d’hostilité qui les entourait. Le commerce alors était un accident heureux, c’est aujourd’hui l’état ordinaire, le but unique, la tendance universelle, la vie véritable des nations. Elles veulent le repos, avec le repos l’aisance, et comme source de l’aisance, l’industrie. La guerre est chaque jour un moyen plus inefficace de remplir leurs vœux. Ses chances n’offrent plus ni aux individus, ni aux nations des bénéfices qui égalent les résultats du travail paisible et des échanges réguliers. Chez les anciens, une guerre heureuse ajoutait en esclaves, en tributs, en terres partagées, à la richesse publique et particulière. Chez les modernes, une guerre heureuse coûte infailliblement plus qu’elle ne vaut.

Enfin, grâce au commerce, à la religion, aux progrès intellectuels et moraux de l’espèce humaine il n’y a plus d’esclaves chez les nations européennes. Des hommes libres doivent exercer toutes les professions, pourvoir à tous les besoins de la société.

Benjamin Constant (1767-1830), De la liberté des anciens comparée à celle des modernes (1819)

Note. Discours prononcé à l’Athénée royal de Paris.

 

Corrigé

 

Selon Benjamin, la petite taille des cités antiques comparée à celle des États modernes explique que la guerre ait été le moyen unique pour elles de se maintenir dans l’indépendance. Il ajoute qu’elle était au centre des préoccupations politiques. Il présente un troisième caractère, à savoir qu’elle produisait des esclaves chargés des tâches mécaniques voire industrielles.

Il leur oppose les États modernes dont la taille est bien plus grande. Il soutient que grâce au progrès intellectuel ils ne sont séparés en Europe qu’en apparence plutôt qu’en réalité. Il oppose les peuples mêlés de l’Europe aux peuples ennemis de l’Antiquité. L’absence de crainte des barbares s’ajoute comme argument pour soutenir que les peuples modernes sont portés à la paix.

Cette différence entre les époques antique et moderne amène selon lui une autre différence. Il commence par montrer que la guerre est une façon d’acquérir de même nature que le commerce mais qui lui est antérieure. C’est l’impossibilité de prendre de force qui conduit au commerce. Benjamin Constant en conclut qu’il doit remplacer la guerre à une certaine époque et c’est la sienne affirme-t-il.

Il répond à l’objection qu’on pourrait lui faire de l’existence de peuples commerçants dans l’Antiquité (phéniciens ou carthaginois qu’il cite). Il rétorque que le commerce dans l’antiquité était limité à cause d’insuffisance technique comme le manque de boussole. Et surtout, il restait imprégné de l’esprit de guerre. Inversement, les peuples modernes privilégient le commerce. C’est pourquoi, déduit-il, la guerre, de plus en plus coûteuse, a tendance à disparaître.

Le dernier argument de Constant pour montrer que son époque tend à la paix est l’absence d’esclavage due aux progrès qui implique que les hommes, libres, se livrent à toutes les activités.

 

 


[1] Trafiquer veut dire commercer sans nuance péjorative.