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Le monde des passions - corrigé résumé/dissertation - Kant la passion comme maladie

Charles Le Brun (1619-1690), Méthode pour apprendre et dessiner les passions (posthume, 1698)

Charles Le Brun (1619-1690), Méthode pour apprendre et dessiner les passions (posthume, 1698)

 

Sujet.

La possibilité subjective de former un certain désir qui précède la représentation de son objet est le penchant ; l’impulsion intérieure de la faculté de désirer à prendre possession de cet objet avant qu’on le connaisse, c’est l’instinct (comme l’instinct sexuel, ou l’instinct parental de l’animal à protéger ses petits, etc.). – Le désir sensible servant de règle au sujet (habitude) est la tendance (inclination). La tendance qui empêche que la raison ne la compare, pour faire un choix, avec la somme de toutes les tendances, c’est la passion.

Les passions, puisqu’elles peuvent se conjuguer avec la réflexion la plus calme, qu’elles ne peuvent donc pas être irréfléchies comme les émotions et que, par conséquent, elles ne sont pas impétueuses et passagères, mais qu’elles s’enracinent et peuvent subsister en même temps que le raisonnement, portent, on le comprend aisément, le plus grand préjudice à la liberté ; si l’émotion est une ivresse, la passion est une maladie qui exècre toute médication, et qui par là est bien pire que tous les mouvements passagers de l’âme ; ceux-ci font naître du moins le propos de s’améliorer, alors que la passion est un ensorcellement qui exclut toute amélioration.

On appelle aussi la passion manie (manie des honneurs, de la vengeance, du pouvoir), sauf celle de l’amour, quand elle ne réside pas dans le fait d’être épris. En voici la raison : quand l’ultime désir a obtenu satisfaction (par le plaisir), le désir, celui du moins qui s’adresse à la personne en question, cesse aussitôt ; on peut donc appeler passion le fait d’être passionnément épris (aussi longtemps que l’autre continue à se dérober), mais non pas l’amour physique ; celui-ci, du point de vue de l’objet, ne comporte pas de principe constant. La passion présuppose toujours chez le sujet la maxime d’agir selon un but prédéterminé par l’inclination. Elle est donc toujours associée à la raison ; et on ne peut pas plus prêter des passions aux simples animaux qu’aux purs êtres de raison. La manie des honneurs, de la vengeance, etc., du moment qu’on ne peut les satisfaire complètement doivent être mises au nombre des passions comme autant de maladies qui ne connaissent point de remèdes.

Les passions sont une gangrène pour la raison pure pratique (1) et la plupart du temps elles sont inguérissables : car le malade ne veut pas être guéri, et se soustrait à l’emprise du principe qui seul pourrait opérer cette guérison. La raison dans le domaine de la sensibilité pratique va de l’universel au particulier, selon le principe qu’il ne faut pas, au profit d’une seule tendance, rejeter toutes les autres dans l’ombre ou de les tenir à l’écart, mais considérer que chaque tendance peut subsister avec la somme de toutes les autres. L’ambition, chez un homme, peut toujours être une orientation de ses tendances que la raison approuve ; mais l’ambitieux veut aussi être aimé des autres, il a besoin d’avoir un entourage agréable, de maintenir sa fortune. Mais s’il est ambitieux passionné, il est aveugle à ces fins, auxquelles le convient pourtant ses tendances ; et les autres peuvent le détester, son entourage le fuir, son faste menacer de le réduire à la ruine, il n’en tient aucun compte. C’est une folie (prendre un élément de la fin pour le tout) qui contredit la raison dans son principe formel.

C’est pourquoi les passions ne sont pas simplement comme les émotions des dispositions malheureuses qui portent en elles beaucoup de mal ; elles sont sans exception mauvaises et le désir le meilleur, même s’il s’adresse (dans sa matière) au domaine de la vertu, à la bienfaisance par exemple, devient (pour la forme), dès qu’il s’épanouit en passion, non seulement nuisible du point de vue pragmatique (2), mais moralement condamnable.

L’émotion porte un préjudice momentané à la liberté et à la maîtrise de soi-même. La passion en fait fi et trouve plaisir et satisfaction dans l’esclavage. Puisque, pendant ce temps, la raison ne se relâche pas dans son appel à la liberté intérieure, le malheureux soupire dans ses chaînes dont il ne peut pourtant pas se délivrer ; désormais, elles sont en quelque sorte greffée sur ses membres.

Emmanuel Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique, traduction Michel Foucault, livre III : De la faculté de désirer, Des passions, § 80 et 81 (1798).

 

Notes.

(1) Raison pure pratique : la raison qui fait abstraction de l’expérience pour déterminer le devoir moral.

(2) Pragmatique : se dit chez Kant de ce qui est relatif à la recherche du bonheur de l’individu.

 

1. Résumez le texte suivant en 100 mots (plus ou moins 10%). Vous indiquerez les sous totaux de 20 en 20 (20, 40, …) par un trait vertical et par le chiffre correspondant dans la marge. Vous indiquerez obligatoirement votre total exact à la fin de votre résumé.

 

2. Dissertation. En vous appuyant sur votre lecture des œuvres au programme, vous vous demanderez en quoi comme le soutient Kant : « la passion est une maladie qui exècre toute médication» (l.11).

 

 

Corrigé.

 

1) Analyse du texte.

Kant définit la passion comme un penchant, c’est-à-dire un désir qui précède la représentation de son objet. Il en distingue l’instinct en tant qu’impulsion à posséder un objet avant de le connaître qu’il illustre par l’instinct sexuel ou l’instinct parental de l’animal à protéger ses petits. Il en distingue la tendance ou inclination qui est un désir qui forme une habitude, différente donc de l’instinct, et ajoute que cette inclination empêche la raison de choisir un autre désir.

Il montre que les passions se distinguent des émotions par leur caractère réfléchi. Elles cohabitent avec le raisonnement. Il en déduit qu’elles nuisent à la liberté. Il les compare à une maladie qui refuse tout soin, toute amélioration.

Il ajoute que la passion se nome aussi manie. Il en donne comme exemples, celle des honneurs, celle de la vengeance et celle du pouvoir). Il en distingue l’amour à la condition qu’il n’implique pas d’être épris. Il l’explique en disant que satisfait, l’amour disparaît. L’amour est passion seulement lorsque l’autre se dérobe. Il doit être constant de sorte que Kant exclut l’amour physique. La passion implique une règle qui est de suivre l’inclination de sorte qu’elle est impossible sans raison. Kant exclut en conséquence que les animaux, Dieu ou les anges, puissent être passionnés.

Kant montre en quoi la passion est une maladie, souvent mortelle pour la moralité du sujet. Pour cela il pose que la raison exige que toutes les inclinations soient prises en compte par la raison. Il l’illustre par l’ambition que la raison approuve. L’ambitieux quant à lui est défini comme celui qui exige l’amour des autres pour maintenir sa fortune. L’ambitieux passionné se comprend selon Kant comme celui qui nourrit son ambition au détriment de tout le reste. L’auteur en déduit la passion contredit la raison d’un point de vue moral : ce qui la définit comme folie.

Kant en déduit que les passions ne sont pas simplement malheureuses comme les émotions ; elles sont mauvaises, pragmatiquement et même moralement, même lorsque leur fin semble morale comme dans l’exemple qu’il donne de la bienfaisance qui tourne en passion.

Si l’émotion selon lui limite ponctuellement la liberté, la passion quant à elle rend l’homme esclave et d’autant malheureux que la raison réclame toujours la liberté.

 

2) Les idées essentielles.

  1. La passion est une inclination dominante.
  2. La passion, réfléchie, (ce qui l’oppose aux émotions) nuit à la liberté et empêche le sujet malade de se guérir.
  3. Elle est une manie spécifiquement humaine.
  4. Les passions sont mauvaises moralement ; elles inversent le principe de la raison.
  5. Les passions font de l’homme un esclave malheureux.

 

3) Proposition de résumé.

La passion est une inclination précédant la pensée de son objet qui domine toutes les autres inclinations.

Réfléchie, elle mine [20] la liberté, rend le sujet malade, sans volonté aucune de se guérir.

La passion est aussi une manie dont l’ [40] objet se dérobe. Impliquant la raison, elle est spécifiquement humaine.

Les passions sont mauvaises pour la raison morale, car elles [60] en inversent le principe en ne tenant pas compte de toutes les inclinations pour en privilégier une. Elles demeurent mauvaises [80] même si leur fin est morale.

Elles asservissent l’homme et le cri de la liberté lui dit son malheur.

100 mots

 

4) Dissertation.

Le monde des passions est un monde étrange où gravitent des individus mus par des forces qui sont en eux malgré qu’ils en aient et pourtant qu’ils contribuent à alimenter même au prix de leur destruction.

On comprend que Kant ait pu écrire dans son Anthropologie du point de vue pragmatique que « la passion est une maladie qui exècre toute médication ».

En la définissant ainsi, le philosophe l’assimile, conformément au sens grec de pathos à l’univers de la médecine mais à la différence des maladies physiologiques, il attribue à la passion un refus radical de se guérir qu’il exprime avec un verbe, « exécrer » qui indique une passion, celle de la détestation ou de la haine. Autrement dit, le sujet affecté d’une passion ne pourrait se donner comme but de guérir contrairement au sujet affecté d’une maladie physiologique, ce qui assimile la passion à une maladie de l’esprit ou affection psychologique particulièrement grave, à savoir une véritable aliénation dans tous les sens du terme.

Or, une maladie est ce qui affecte, du dehors, le corps, le dérègle et contre quoi il lutte sans quoi il meurt. Si la passion est une maladie affectant l’âme, il faudrait qu’elle pût aussi laisser une place à la guérison puisque la raison ne disparaît pas dans l’exercice de la passion comme c’est le cas dans la vraie folie. Le propos de Kant paraît alors paradoxal puisque la passion qui refuse la guérison mime finalement un état normal, celui d’un être qui se sent lui-même, qui mène son projet sans état d’âme. N’est-ce pas que la passion, loin d’être une maladie, est bien plutôt le régime tout à fait normal auquel l’homme aspire, qu’il cherche et dans lequel il reste s’il le trouve ? Une vie sans aucune passion n’est-elle pas au contraire terne, sans intérêt, voire impossible ? L’homme n’est-il pas en un sens responsable de sa passion ? Si par contre la passion paraît bien mauvaise, n’est-il pas bien plutôt possible à l’individu de s’en rendre compte et de tenter de s’en débarrasser ?

En nous appuyant sur Andromaque de Racine, La Cousine Bette de Balzac et la Dissertation sur les passions de Hume, nous verrons en quoi on peut souscrire à la thèse de Kant selon laquelle la passion comme maladie qui exècre toute médication, puis en quoi la passion peut être considérée comme en elle-même tout à fait normale avant de voir en quoi le caractère pathologique de la passion apparaît lorsqu’elle s’oppose à l’ordre social.

 

 

Qu’une passion soit une maladie au sens où l’entend Kant exige de préciser que par passion, il ne faut pas entendre tout mouvement de l’âme, c’est-à-dire une notion un peu large du terme comme l’utilise Hume notamment, mais un mouvement de l’âme exclusif, qui écarte tous les autres. En ce sens, l’idée de passion calme que défend Hume est une contradiction dans les termes (cf. section V). La passion est violente ou n’est pas. Et c’est cette exclusivité qui permet de la comprendre comme maladie. Car, de même que la prépondérance d’une fonction vitale sur toutes les autres crée un déséquilibre qui fait la maladie physique, la prépondérance d’un mouvement sur tous les autres fait la maladie psychique. Un homme psychiquement en bonne santé peut à la fois s’occuper de sa famille, de son métier, des relations avec les uns et les autres. Au contraire, le baron Hulot, préoccupé de satisfaire sa seule passion d’érotomane, cet « homme à passions » comme le nomme Josépha, sacrifie femme, enfants, métier même en se lançant dans d’hasardeuses et frauduleuses spéculations avec l’oncle de sa femme, Fischer. Oreste est victime de mélancolie (cf. Acte I, scène 1, la première réplique de Pylade, v.17 er sq.). Ce qu’il faut entendre comme une maladie qui le dispose à la tristesse. Mais sa passion pour Hermione produit un aveuglement sur lui-même qui se retrouve par exemple chez Pyrrhus, qui, transporté par son mariage avec Andromaque, est incapable de prendre les précautions nécessaires pour sa propre sécurité, refusant même d’écouter les sages conseils de son gouverneur Phoenix qui l’invite à se méfier d’Hermione (Acte IV, scène 6). Mais si la passion est une maladie, ne peut-on pas la soigner comme toute autre maladie ?

On peut admettre avec Hume que le combat de la passion et de la raison est une chimère en ce sens que la raison au sens strict, comme jugement du vrai et du faux, est incapable de donner un motif à la volonté (V, 1). Elle peut certes, en touchant les plaisirs ou les peines, susciter quelque chose touchant les passions, mais encore faudrait-il qu’elle le voulût. C’est qu’en effet, dans le cas d’une maladie physique, l’esprit sain recherche à se soigner. Dans le cas d’une maladie psychique, l’esprit par définition, ne le peut pas. Le paradoxe de la passion, c’est qu’elle permet la réflexion mais de telle sorte qu’elle est tout entière soumise à la passion. On le voit bien lorsque le baron Hulot d’Ervy en fait l’aveu à sa femme. Quoi qu’il déteste Josépha qui l’a trahi, il ne pourrait s’empêcher de la retrouver si elle le lui demandait (12. Monsieur le baron Victor Hulot d’Ervy). Ainsi, à la scène 1 de l’acte III, Oreste explique-t-il à Pylade que la nouvelle du mariage de Pyrrhus avec Hermione que celui-là lui a annoncé a frappé sa raison. On voit donc qu’Oreste, obnubilé par sa passion pour Hermione, qui espérait l’emmener, devient furieux. Ce qui montre en quoi ce but exclusif qui définit la passion, fragilise le sujet qui ne peut qu’être transporté ou foudroyé par les coups du sort. Est-ce à dire qu’on pourrait combattre la passion par la passion ?

Au XIX° siècle, une cure qui consistait à entrer dans le délire du patient était mise en œuvre. On parle de traitement moral. Ainsi un patient qui se croyait mort refusait de s’alimenter. La mise en place d’un faux jugement dernier permit de le convaincre de s’alimenter (cf. Michel Foucault, Le pouvoir psychiatrique). On voit en quoi on calme le délire mais on ne le soigne pas. Ainsi, Et si la passion du baron Hulot pour madame Marneffe remplace Josépha, ce n’est pas tant une cure que la prolongation de la même passion. C’est pourquoi il en change dès qu’il perd une maîtresse pour finir avec un laideron qu’il épouse. Personne n’arrive à changer l’état du baron. De même, Phoenix finit par entrer dans le vœu de Pyrrhus de voir Andromaque tout en lui faisant remarquer qu’il reste épris d’elle. Son ironie ne change rien à la résolution de Pyrrhus qui ne la comprend pas. Aussi ne réussit-il pas mieux à écarter son ancien élève (Acte II, scène 5). Hume nous explique que ce qui nourrit la passion, ce sont des causes appuyées par la double relation d’idées et d’impressions (II, 3). Ainsi, si un sujet reçoit des bienfaits, des plaisirs d’une autre et s’il y a ressemblance, contiguïté et causalité dans les idées, l’amour est renforcé. Même la haine qui semble contraire peut renforcer l’amour. Dès lors, la guérison de la passion paraît impossible.

Néanmoins, si la passion ne peut être guérie, c’est peut-être parce qu’elle n’est pas une maladie car si elle domine toujours la raison, n’est-ce pas que celle-ci ne peut en aucun cas organiser la bonne harmonie des tendances ? Ne faut-il pas alors penser que la passion en tant que dominante, est précisément ce qui organise la vie du sujet, ce qui fait son unité ? Dès lors, la passion n’est-elle pas l’état normal de l’homme et l’absence de passion ou sa faiblesse au contraire une sorte de déficience ?

 

En effet, on peut entendre la passion au sens large de motif de nos actions déterminées par la représentation des biens et des maux. C’est ainsi que l’entend à juste titre Hume dès le début de sa Dissertation sur les passions. Ainsi, lorsqu’un bien nous apparaît, nous le cherchons si nous ne l’avons pas ressenti et nous sommes satisfaits lorsque nous le sentons. Aussi une passion produit-elle aussi un plaisir si elle est satisfaite, mais cette satisfaction n’ôte pas toujours la passion correspondante. Et plus le plaisir est vif, plus la passion est forte. C’est ainsi qu’une passion peut dominer les autres dans le même individu sans qu’il soit nécessaire de considérer que n’est une passion que le désir dominant. Il est clair que la passion ne peut disparaître que si ce qui donne du plaisir n’en donne plus. Ainsi le baron Hulot d’Ervy est-il resté fidèle et véritablement amoureux de sa femme durant douze années avant de se tourner vers d’autres femmes. La raison en est qu’il était désœuvré et il s’est enfoncé dans la passion. Il s’est mis en service actif auprès des femmes. Il y a donc eu modification du plaisir pour qu’il change ainsi. Mais ce qui ne change pas en lui, c’est sa passion pour les femmes. À l’inverse, Hermione est fidèle en quelque sorte à Pyrrhus qu’elle aime et à qui elle a été promise même si cet amour n’est pas payé de retour. Si elle veut un moment sa mort, et en donne l’ordre à Oreste, elle hésite, comme le montre le contre ordre qu’elle lui donne par l’intermédiaire de sa servante mais dont on ne sait si elle l’a réalisé ou non (Acte IV, scène 4). Il n’est donc pas faux qu’elle puisse reprocher à Oreste de ne pas l’avoir comprise car sa volonté a été constante dans son amour de Pyrrhus mais non dans son attitude par rapport à lui.

C’est la passion qui meut la volonté soutient Hume (section V, 2). En effet, la raison par elle-même ne peut faire agir la passion dans la mesure où, jugement du vrai et du faux, elle est nécessairement impuissante à mouvoir la volonté. Il faut donc à celle-ci un motif pour qu’il y ait action. Or le motif, c’est un plaisir ou une souffrance et donc finalement c’est toujours une passion. Ainsi qui aime quelqu’un va par là même sentir de l’orgueil de ses qualités selon Hume. Ce mouvement de l’amour à l’orgueil est nécessaire, même si le mouvement inverse est plus difficile. On voit bien que c’est l’envie puis la jalousie qui anime Lisbeth Fischer. Lorsqu’elle apprend par Valérie Marneffe qu’elle a été trahie par ses cousines dont la plus jeune Hortense, va épouser son protégé Wenceslas Steinbock, elle commence par être dans une rage folle avant de se calmer (27. Confidences suprêmes). C’est alors que sa passion la met en mouvement et agit sur sa volonté pour le reste de sa vie. On voit comment l’événement et son alliance avec Valérie Marneffe réveille sa passion entée sur l’envie. Ainsi, c’est l’amour qui est le motif de toutes les actions d’Oreste. C’est l’amour empêché qui l’a conduit à fuir Hermione, voire à chercher la mort chez les Scythes (Acte II, scène 2), c’est l’amour qui l’a guidé lorsque les cités grecques débattaient de l’attitude de Pyrrhus vis-à-vis d’Andromaque, c’est l’amour qui l’a fait ambassadeur comme il en fait l’aveu à Pylade (Acte I, scène 1).

Dès lors, l’idée même de cure des passions apparaît absurde. C’est qu’elle présuppose qu’on pourrait passer d’un état pathologique à un état normal. Or, en quoi pourrait-il consister ? En l’absence de passions, l’homme ne pourrait agir. Par conséquent, comment pourrait-il choisir ? Hume a donc raison de refuser la thèse selon laquelle la volonté est soit animée par la raison, soit par la passion (section V). Il n’y a que la seconde qui peut animer la volonté. C’est ainsi que pour qu’un homme agisse en fonction de lui-même, il lui faut être mû par une passion, à savoir l’orgueil ou l’humilité selon Hume qui sont les passions qui ont le moi pour objet. C’est notamment le cas dans l’action morale qui se lie facilement à l’orgueil (anglais pride). L’homme est satisfait lorsqu’il agit bien de sorte que l’action doit avoir un motif qui est en lui. C’est ainsi que l’amour d’Hermione pour Pyrrhus ne la fait souffrir que parce qu’il n’est pas satisfait. De même que l’amour de Pyrrhus pour Andromaque ou celui d’Oreste pour Hermione. Dès que l’un ou l’autre se croit combler, la passion ne le fait plus souffrir. C’est ainsi que lorsque Crevel avoue à Hulot que Valérie Marneffe est sa maîtresse, les deux barbons se promettent de l’abandonner, comme s’ils se rendaient compte du mal qu’elle fait (52. Deux confrères de la confrérie des confrères). Mais rapidement chacun retourne auprès d’elle.

Toutefois, on ne peut nier que l’homme n’est pas toujours satisfait de la passion qui l’anime. Il peut s’en plaindre, regretter ou éprouver des remords. Elle lui apparaît ainsi comme un corps étranger. Comment donc un tel phénomène est possible s’il est impossible de définir pour l’individu un état normal d’un état pathologique ? N’est-ce pas que certaines passions sont conformes à notre vie sociale et d’autres opposées de sorte que les secondes donnent l’impression d’une sorte de maladie ?

 

C’est que les passions si elles ne sont ni bonnes ni mauvaises en elle-même peuvent produire des effets négatifs dans les relations sociales ou au contraire des aspects positifs. Il est en effet clair que leur satisfaction non seulement n’est pas toujours positive pour les autres, mais surtout pour la cohésion sociale. Lorsqu’il analyse l’orgueil, Hume commence par montrer qu’il peut être produit par l’association des idées et par l’association des sentiments dans le cas du sentiment moral (III, 6). Ce dernier est le plaisir éprouvé à certains caractères positifs pour la vie sociale. C’est le plaisir qu’on prend à la contemplation d’un acte bon pour les autres même si on n’est pas directement concerné. Ainsi lorsque l’orgueil est conforme à la morale est-il bon. Il n’est en aucun cas une maladie. Par contre, lorsque l’orgueil est associé à un plaisir qui est contraire à l’ordre social est-il mauvais. En ce sens, il peut apparaître comme une maladie mais non par rapport à l’individu, mais par rapport à l’ordre social. L’orgueil d’Andromaque est tel qu’il fait dire à Céphise que sa vertu est excessive : « Trop de vertu pourrait vous rendre criminelle. » (Acte III, scène 8, v.982). Or, dans la mesure où elle ne veut déchoir de son amour pour Hector, son défunt mari, elle ne peut qu’être approuvée moralement. Sa passion ne paraît pas pathologique. Par contre, Pyrrhus qui est parjure, qui refuse d’honorer sa parole en épousant Hermione, qui est prêt à mettre son État à feu et à sang pour son amour paraît aller à l’encontre de toute moralité. De même, la passion d’Adeline pour son mari, qui est de l’ordre du fanatisme (7. Une belle vie de femme, p.86), est vertu alors que la passion de son mari pour les femmes est vice tout comme la passion de l’argent de Josépha qui lui fait corrompre les familles. Aussi Josépha reconnaît en Adeline la vertu en ce sens qu’épouse absolument fidèle, elle incarne une nécessité sociale (cf. le titre du chapitre 104 : Le vice et la vertu). Comment interpréter alors que la passion puisse être une maladie et d’où viendrait la difficulté à en guérir ?

Ainsi, les conduites dues à la passion sont soit positives pour la vie sociale tandis que d’autres s’y opposent. On voit clairement que les passions entraînent sur une pente fatale les personnages principaux d’Andromaque parce qu’ils font une chaîne d’insatisfaits. Dans son modèle qu’il a peut-être trouvé chez Corneille, Pertharite (1652) la fin est plus heureuse. C’est donc moins la passion de l’amour qui est mauvaise que l’effet de la passion dans les circonstances où elle s’exerce. Le fait que cet amour touche des grands dont les actions ont une importance politique, est ce qui fait le caractère pathologique. Et c’est aussi la raison pour laquelle il est difficile d’agir dans la mesure où les grands ayant le pouvoir, leurs confidents ne peuvent agir que par persuasion. Or, celle-ci est bien souvent impuissante parce que la passion justement paralyse la réflexion ou plutôt la fait se diriger vers le but de la passion. Aussi peut-on souscrire à l’opposition que fait Hume entre passions calmes et passions violentes si on comprend à quel point cette opposition recoupe les exigences de la vie en société. Lorsque la passion devient violente, c’est lorsqu’elle se montre justement en opposition avec certaines fonctions sociales. Elle peut être renforcée par des passions contraires. Ainsi les défauts d’une maîtresse qui devraient susciter la haine renforce l’amour selon le principe que la passion la plus importante absorbe les autres passions qui la renforcent de sorte que la possibilité de diminuer la force de la passion voire de la changer diminue d’autant (V, 1, p.89). Dès lors, ce n’est pas du tout l’opposition des passions qui peut permettre de les guérir lorsqu’elles sont mauvaises. L’étrange dénouement qui montre Hulot choisir une femme pour le moins laide qui devient son épouse à la mort de sa femme montre que la passion s’embarrasse peu des qualités de l’objet (132. Un dénouement atroce, réel et vrai.). Et comme elle entraîne nécessairement la volonté de l’individu qui trouve aussi en lui les passions qui ont vocation sociale, cette opposition simule un combat et une défaite. D’où vient la conflictualité des passions ?

On peut à cet égard prendre comme point de départ la réflexion d’Oreste qu’il communique à Pylade après que Pyrrhus lui a annoncé qu’il épousait Hermione. Il soutient alors que c’est parce que lui Oreste la désirait que Pyrrhus s’est posé en rival. On peut y lire ici la structure de la rivalité mimétique que René Girard (1923-2015) a conçue dans Mensonge romantique et vérité romanesque (1961). Ce qui fait le désir et donc la passion quand le désir est exclusif, ce qui fait sa force ou sa violence, c’est que le sujet érige un modèle et/ou un rival, à savoir celui qui désire un objet que lui-même désire. Ainsi peut-on penser qu’Oreste exprime bien plutôt son propre désir. De même Hume admet que le regard des autres joue un rôle important dans la passion de l’orgueil ou de l’humilité (III, 10). La difficulté à s’apprécier, la partialité, nous amène à chercher la renommée. Il faut faire un pas de plus et considérer que c’est elle qui fait la force des passions. Aussi, tant que la passion n’érige qu’un modèle, tant qu’il ne devient pas un rival, la passion n’a d’aspect que positif. Par contre, c’est la rivalité qui socialement est condamnable. À partir du moment où Hulot quitte son rôle de mari amoureux pour celui de séducteur qui entre en concurrence avec Crevel se mettent en place les conditions de son effondrement social. La scène initiale du roman met en scène la volonté de vengeance. C’est le thème de la grossière tentative de séduction d’Adeline Hulot par Crevel. Sa naïveté confondante exprime le secret du désir. Ainsi la passion ne peut pas produire la conflictualité avec les autres et c’est en ce sens qu’elle est porteuse d’une irréductible pathologie sociale.

 

 

Disons pour conclure que le problème était de savoir s’il était possible de considérer comme une maladie d’un genre spécial, c’est-à-dire qui lutte contre la guérison, voire la rend impossible comme le pense Kant. Nous avons qu’elle ne pouvait être considérée comme une maladie pour l’individu. Avoir des passions est normal. Mais ce qui est pathologique, c’est la relation entre la passion et la société et ses exigences morales. Dès lors, certaines passions apparaissent bien comme pathologiques ou plutôt toutes peuvent l’être car leur force ne peut être vaincue par aucune autre force.