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Servitude et soumission - Corrigé d'un résumé d'Alain

Sujet

Il y a une force invincible dans tout homme, et déjà dans l’enfant, dès qu’il aperçoit que ses sentiments sont bien à lui, et que nul n’a pouvoir de les changer. Vertu est force ; et il n’y a point de vertu sans cette force-là. Toutefois les premiers effets de cette force d’âme, car c’est son nom, tournent souvent à mal. Nous sommes ainsi faits que le meilleur en nous est d’abord jugé fort mauvais ; par exemple si un enfant s’obstine et se ferme. Dès qu’il découvre en lui ce trésor du vouloir, qui n’est qu’à lui, aussitôt il s’arme ; et le premier effet est presque toujours une sorte de méchanceté ; car nul ne croit d’abord qu’il pourra sauver sa plus chère opinion sans violence, et la moindre discussion le fait bien voir. En sorte que ne point céder, qui est la plus belle chose, passe d’abord pour la plus laide. Et au contraire les moutons, qui n’ont point encore trouvé leur être, sont naturellement préférés, quand le berger serait l’homme le plus sage. C’est même le piège pour les sages, où ils se laissent prendre une fois ou l’autre, que d’estimer trop ceux qui croient et trop peu qui examinent ; trop peu aussi ceux qui refusent par principe, par crainte de ne plus savoir se défendre s’ils donnent entrée ; et ceux-là ne sont pas les pires.

C’est pourquoi il faut craindre la preuve, j’entends celle qu’on tient par le manche ; ce n’est toujours qu’une arme. Je me suis longtemps étonné de ce que les hommes fuient encore plus devant la bonne preuve que devant la mauvaise, et se ferment à l’évidence. Même de loin ; là-dessus ils sont rusés en proportion qu’ils sont instruits ; les meilleurs esprits sont justement ceux qui voient venir la preuve du plus loin, qui se mettent en alarme, et lèvent le pont. Ne vous pressez pas de conclure qu’un homme est sot ou endormi. Souvent il veille en son silence ; souvent il ne perd pas un seul de vos mouvements ; mais il fait le mort, comme les insectes. Cette pudeur d’esprit est belle. La liberté est alors estimée plus précieuse que la lumière et cela est dans l’ordre. Toutes les fois qu’on juge l’homme d’après sa forme extérieure non d’après ses discours, on juge bien. On perd son temps dans la société, si l’on ne fait continuellement ce genre de rectification. Pensez toujours que l’homme intérieur se donne un délai et renouvelle quelques serments à soi. N’allez pas comme un étourneau autour des chouettes de Minerve.

On n’apprécie pas toujours comme il faudrait ce genre de croyances sans jugement, et qui tiennent à la pratique. La coutume n’offense pas l’esprit. Pourquoi ? Parce qu’elle ne demande pas approbation. Par exemple la guerre ne se donne pas comme raisonnable ; aussi n’y a-t-il point un seul homme de guerre qui n’ait sévèrement jugé la guerre ; ce n’est qu’un état de fait. Mais au contraire la paix est une idée ; la paix demande approbation ; elle frappe indiscrètement au plus haut de l’esprit. Ici vous trouvez une étonnante résistance, et qui n’a rien de vil. Tel s’accommode d’une servitude volontaire qui ne voudrait point d’une liberté forcée. Ces soins de garde et de vigilance ajournent souvent l’examen de raison ; et beaucoup penseraient sagement si on les en pressait moins. En quoi il y a autre chose que cette animale impénétrabilité, que représente le crocodile par ses écailles ; toutefois ce n’est pas un petit inconvénient si, par l’insistance, on fait l’alliance de l’obstination animale et de l’humaine fermeté.

Il ne faut pas tellement se soucier de persuader. Nous croyons trop qu’une pensée n’est pas pensée si elle ne se rend à nos sommations. N’ayez pas peur. Le travail se continue en cet intérieur mobile ; il n’y a point d’argument perdu. La raison est un fait auquel tous ont part, par le refus, par le silence, par un genre de négligence. Que l’écrivain passe donc comme le veilleur, qui frappe un bon coup, et puis s’en va.

Alain, Esquisses de l’homme, XXXV Pudeur d’esprit, 22 novembre 1923 (1927).

 

Corrigé

Analyse du texte.

Alain commence par valoriser la force qui émerge chez l’enfant lorsqu’il comprend que ses sentiments sont à lui et que personne ne peut les changer. Il lui oppose ensuite l’appréciation négative qui en est faite parce qu’on la juge violente. Ce qui illustre ce point de vue que rapporte Alain et qu’il n’approuve pas, c’est la discussion ou débat. On récuse la fermeté dans l’opinion à tort selon lui. On préfère l’obéissance. Même les sages selon Alain se trompent en estimant trop les croyants et trop peu les chercheurs ou sceptiques, voire ceux qui procèdent à une remise en cause fondamentale. Ces derniers pour lui ont peur de ne pas savoir se défendre et Alain juge qu’ils ne sont pas les plus mauvais.

Il en déduit que la preuve est à craindre en tant qu’elle sert à combattre. Il marque l’étonnement qu’il avait de voir les hommes, même ceux qui avaient le plus de connaissance, se refuser à des preuves valables. Il refuse d’en déduire à leur bêtise. Il y voit plutôt une pudeur de l’esprit. Elle valorise la liberté qui est plus précieuse pour Alain que la connaissance. Il en infère qu’il faut juger les hommes sur les apparences en considérant qu’intérieurement l’homme patiente et se jure la vérité. Il exprime métaphoriquement l’idée qu’il ne faut pas être une sorte d’écervelé vis-à-vis de la sagesse.

Il explique ensuite que les croyances sont pratiques à la différence des pensées. Aussi il ne faut pas les juger comme ces dernières. Il l’illustre par la guerre qui est une pratique et la paix qui est une idée. Elle conduit à une résistance de sorte qu’il met sur le même plan le choix d’une servitude volontaire et une liberté contrainte. Il explique que l’absence de réflexion a pour source cette pression. Elle conduit à la fois à l’obstination et à une sorte d’inertie animale.

Il en tire comme leçon que persuader importe peu. Dans le silence, il y a un travail de l’esprit qui le fait accéder à l’universel, c’est-à-dire à la raison. Il en déduit un certain art de l’écriture qui consiste à frapper un coup et de continuer son chemin.

 

Un exemple de résumé.

La force de conviction, si bonne, est mal jugée. Elle serait source de violence comme dans le débat. On la [20] surestime.

Aussi craignons l’argument qu’on tient comme un couteau. Les hommes, même savants, reculant face au bon argument [40], m’ont toujours surpris. Ils ne s’obstinent pas, ils sont pudiques.

Il faut juger les croyances non comme des [60] pensées, mais comme des habitudes réelles. La soumission voulue vaut la liberté contrainte. Attaquer l’autre l’empêche de réfléchir ; [80] d’où obstination et inertie animale.

La persuasion est donc inutile à l’écrivain pour développer en chacun la raison.

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