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Servitude et soumission - corrigé d'une dissertation : « Tel s’accommode d’une servitude volontaire qui ne voudrait point d’une liberté forcée. »

Il est des peuples qui ne semblent pas vouloir être libres. Se révoltent-ils contre un tyran qu’ils semblent en choisir un pire. N’en va-t-il pas de même de l’individu ?

En effet, Alain soutient dans ses Esquisses de l’homme que : « Tel s’accommode d’une servitude volontaire qui ne voudrait point d’une liberté forcée. »

Le philosophe soutient qu’il y a des hommes qui s’habituent à une servitude qu’ils ont choisie qui refuseraient une liberté qu’on leur imposerait.

Or, le propos est ambivalent. Faut-il y voir une sorte de reproche ? Or, comment une liberté forcée serait-elle encore une liberté ? Ou bien est-ce un simple constat ? Mais comment ne pas aussi y voir un jugement de valeur implicite qui valorise la volonté ?

Dès lors, on peut se demander si préférer la servitude parce qu’on l’a voulue à la liberté qui nous est imposée est légitime ou non.

En nous appuyant sur Une maison de Poupée d’Ibsen, le Discours de la servitude volontaire d’Etienne de la Boétie et les Lettres persanes de Montesquieu nous verrons que l’homme est en droit de préférer la servitude volontaire à la liberté forcée au nom justement de la liberté puis, qu’un tel choix le fait déchoir de la dite liberté et enfin qu’on peut récuser la possibilité même d’une telle alternative et donc sa légitimité.

 

La liberté, c’est moins un état que ce qui vient de l’intérieur, un choix. Dès lors, la servitude volontaire doit se comprendre comme un choix, un acte de la volonté. Alors que la liberté forcée doit se comprendre plutôt comme un état qui résulte de notre situation, lorsque rien ne nous indique ce que nous devons faire alors que nous ne voulons pas être dans cette situation. Lorsque Nora Helmer demande au début du deuxième acte à Anne-Marie, sa bonne d’enfants, comment elle a pu vouloir abandonner son enfant qu’elle a eu fille-mère, cette dernière lui explique que c’était pour une bonne place (p.63). On peut y lire l’image d’une volonté qui s’abandonne à suivre les contraintes de la société et donc le choix de la servitude. Elle l’a préférée à une liberté forcée que sa condition de fille-mère aurait impliquée. Nora lui rappelle alors qu’elle a été une bonne mère pour elle (cf. deuxième acte), validant ainsi son choix. Ainsi, La Boétie, quoiqu’il déclame contre la tyrannie, n’encourage aucunement le tyrannicide qui conduirait à la liberté forcée pour le peuple. Il considère bien plutôt que le peuple est incapable d’une telle liberté dans la mesure où il compare sa situation à celle d’un homme frappé de « plaies incurables » (p.117). De même, Montesquieu nous montre des Troglodytes qui, libres, heureux, dont la population se multiplient, se choisissent un roi volontairement, refusant de conserver leur liberté. Le roi qu’il se choisisse, un vieil homme sage, sait qu’il ne peut les forcer à conserver leur liberté (lettre XIV). Or, comment rendre compte d’une telle préférence ?

La servitude volontaire, si elle est choisie, l’est pour des raisons. Elle l’est en connaissance de cause. Il faut y voir un intérêt alors que la liberté forcée, au contraire, implique plutôt des inconvénients. Par là, il faut entendre la situation où se trouve celui qui a à décider, seul, alors qu’il n’en a pas le désir. Ainsi, être en position subordonnée permet à Nora Helmer d’avoir de l’influence dont elle se vante à Krogstad pour avoir obtenu un emploi auprès de son mari, nouveau directeur de Banque, à son amie Kristine Linde (cf. acte premier). Les eunuques apprécient dans leur situation le pouvoir qu’ils exercent. Ainsi le premier eunuque voit un « petit empire » dans le sérail (cf. lettre IX) sur lequel il exerce un pouvoir absolu. C’est là « le ressort et secret de la domination, le soutien et fondement de la tyrannie » de la servitude volontaire pour La Boétie (p.145). En étant soumis à un autre, on peut aussi exercer un pouvoir sur d’autres. Le pouvoir a la forme d’une pyramide en quelque sorte. Autrement dit, la servitude volontaire réalise bien un intérêt et peut être choisie en connaissance de cause.

Néanmoins, abandonner sa liberté est certes un choix, mais c’est un choix qui conduit à la servitude définitive car le sujet est comme dessaisi de lui-même. Dès lors, ne faut-il pas considérer comme illégitime un tel choix ? En effet, le choix de la servitude volontaire plutôt que de la liberté forcée ne détruit-il pas la liberté ?

 

Si la liberté est dans le choix, le choix de la servitude est proprement une aliénation, c’est-à-dire un dessaisissement de soi. Par là le sujet se sépare de ce qui le constitue. C’est bien le cas de Madame Linde qui a refusé Krogstad qu’elle aimait pour trouver des moyens financiers pour aider sa mère impotente et ses deux jeunes frères auprès d’un mari qu’elle n’aimait pas (acte III, p.103). Aussi présente-t-elle son choix comme un non choix. Elle n’aurait pas pu faire autrement. À l’inverse, les combattants des Thermopyles et de Salamine que célèbre La Boétie (p.112-113) ont choisi la liberté forcée avec ses inconvénients, la mort des 300 aux Thermopyles, mais éventuellement ses réussites : la victoire et la liberté avec Salamine. Les Troglodytes ont choisi un roi : ils perdent la liberté mais également la vertu. C’est ce que leur reproche l’homme sage qu’ils ont choisi. Ou plutôt, c’est pour perdre la vertu qu’ils choisissent un roi. En ce sens il perde la liberté intérieure. En effet, avec la vertu, c’est la liberté au sens de la capacité à ne pas céder à ses passions qu’ils perdent. D’où vient donc un tel choix ?

Le choix de la servitude volontaire implique au fond de préférer en effet les plaisirs. Le peuple stupide pour La Boétie se laisse prendre aux jeux ou aux distractions que propose le tyran (cf. p.136-137). Ainsi de tels plaisirs dans la mesure où ils abêtissent le peuple, l’aliène en ce sens qu’il perd sa capacité à raisonner. Ainsi, cette absence de liberté intérieure qui est proprement une servitude explique le choix de la servitude politique. Les courtisans se montrent vis-à-vis du vieux roi dans une position humiliante : par exemple en l’habillant (lettre XXXVII d’Usbek à Ibben). Il manque de cette recherche de la gloire qui va avec la liberté si la maxime « le désir de la gloire croît avec la liberté des sujets, et diminue avec elle : la gloire n’est jamais compagne de la servitude » est vraie (lettre LXXXIX d’Usbek à Ibben). Krogstad illustre un tel choix qui, pour se sortir d’une mauvaise passe, a fait le choix d’un acte mauvais, des faux en écritures (acte I, p.56). Il montre que le choix de la servitude volontaire plutôt qu’une liberté forcée est bien plutôt le choix de l’immoralité dans la mesure où elle favorise l’intérêt au moins immédiat de l’individu.

Cependant, si la servitude volontaire détruit la liberté, la liberté forcée paraît également impossible. Dès lors, ne faut-il pas plutôt penser que c’est l’alternative elle-même qui est discutable en ce sens que la liberté ne peut pas être forcée plus comme la servitude volontaire ?

 

En effet, la servitude volontaire implique bien de perdre sa liberté et de la laisser à disposition d’un maître. Il peut en effet en faire ce qu’il veut. Il peut redonner la liberté. Ainsi, le Guèbre Aphéridon qui se vend perd ainsi, en droit, sa liberté de façon définitive (lettre LXVIII d’Ibben à Usbek). Aussi sa sœur et épouse, Astarté, est désespérée. Elle se vend aussi et s’il n’y avait la bonté de leur maître qui les prend en affection, c’en était fait définitivement de leur liberté. Il la retrouve non pas forcée, mais volontairement. Cette aliénation de la liberté qui rend impossible qu’une liberté forcée soit possible, c’est ce que connaît Nora dans la pièce d’Ibsen. Il est vrai qu’elle prend l’initiative de faire un faux pour sauver son mari comme elle le relate à Madame Linde à l’acte I. Mais elle se montre totalement soumise à lui, notamment dès le début de la pièce lorsqu’il la gourmande à propos des macarons qu’il lui reproche de manger comme si elle était une enfant. Tant qu’elle demeure ainsi soumise, la liberté ne pourrait lui être imposée. L’aliénation est ce qui frappe le peuple qui a oublié sa liberté naturelle selon La Boétie. On ne peut le forcer à la libérer sous la forme du tyrannicide car il resterait ce qu’il est : soumis, serf. Comprenons qu’il n’est pas possible d’imposer la liberté à un individu ou à un peuple. Qu’est-ce donc que la liberté pour qu’elle ne puisse avoir pour source qu’elle-même ?

La liberté est le choix, mais la vraie liberté est dans le choix du choix et non dans le choix du non choix. Autrement dit, si on choisit la liberté, on est libre, sinon, on s’aliène et on perd sa liberté. Cela suppose que la liberté nous appartienne essentiellement. Ainsi, on peut dire avec La Boétie que nous naissons libres et cette liberté native (p.119), il suffit de la vouloir pour qu’elle soit. Ce qui prouve qu’elle est première, c’est justement qu’elle se manifeste ici ou là malgré la servitude qui frappe tant de peuples. Aussi, nul ne peut nous la donner, encore moins nous forcer à être libres. Nous pouvons la perdre mais on ne peut nous forcer à l’obtenir. Cette liberté de naissance s’affirme à Paris selon Usbek (lettre LXXXVIII d’Usbek à Rhédi). Mais c’est surtout en Angleterre où toute tentative d’asservissement donne lieu à un retour à la « liberté naturelle » (lettre CIV d’Usbek à Ibben). D’où l’absurdité d’une liberté forcée. On comprend alors que lorsqu’elle fait le choix de la liberté, à la fin de l’acte III, Nora retrouve sa liberté entière. Elle s’accompagne le comprend-elle de difficultés qu’elle se propose de surmonter. Mais son choix radical ne pourrait être celui d’un autre.

 

En un mot, nous nous étions demandé s’il était légitime de préférer une servitude volontaire à une liberté forcée. Si elle paraît valider par le choix qu’est la liberté, elle est bien plutôt aliénation de sa liberté intérieure, mais surtout, elle masque le vrai caractère de la liberté qui rend impossible qu’on puisse nous l’imposer. Si la servitude volontaire est possible, la liberté est de se choisir elle-même : là est l’alternative.