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Servitude et soumission. Corrigé d'une dissertation relative au pouvoir de dire non et à la capacité à la solitude, conditions pour rejeter la servitude selon Chamfort

« Penser, c’est dire non » écrivait Alain dans un de ses propos du 19 janvier 1924 (Propos sur la religion, 1938). Qu’en est-il alors de la liberté ?

Le moraliste Chamfort écrit ainsi dans ses Maximes et Pensées (CCLXXXIX, 1795, posthume) : « Presque tous les hommes sont esclaves par la raison que les Spartiates donnaient de la servitude des Perses, faute de savoir prononcer la syllabe non. Savoir prononcer ce mot et savoir vivre seul sont les deux seuls moyens de conserver sa liberté et son caractère. »

Il se propose d’expliquer pourquoi la plupart des d’hommes sont esclaves, c’est-à-dire dominés par d’autres, en état de servitude au sens étymologique puisque « servus » est l’esclave en latin. Il se réfère à une explication particulière, celle de la servitude des Perses, qui, pour les Spartiates, venait de leur impossibilité de dire non. Cette servitude était celle de leur mode de gouvernement qui les soumettait à un roi tout puissant. Il généralise cette explication à tous les hommes. Puis il donne deux conditions pour qu’un homme puisse conserver sa liberté et son caractère, à savoir qu’il soit capable de dire non et qu’il puisse vivre seul.

Or, dire non, c’est bien refuser la vie sociale et ses contraintes, dire non, c’est bien vouloir vivre seul. Dire non, c’est être soi-même, autrement dit, c’est montrer son caractère. Et cela paraît proprement impossible dans la mesure où l’homme est un être social.

Mais dire non, c’est aussi montrer qu’on refuse et vivre seul, c’est montrer ce qu’on est aux autres, voire contre eux. Cela paraît la forme de la liberté.

Dès lors, on peut se demander s’il est possible que dire non et vivre seuls soient les conditions qui rendent possibles la liberté et l’affirmation de son caractère comme négation de toute servitude.

En nous appuyant sur le Discours de la servitude volontaire d’Etienne de La Boétie, sur les Lettres persanes de Montesquieu et sur Une maison de poupée d’Henrik Ibsen, nous verrons en quoi c’est par le refus de la domination et la capacité à être seul même au sein de la vie sociale qu’il est possible de ne pas connaître la servitude, puis en quoi les exigences de la vie sociale ne peuvent pas ne pas limiter, voire annihiler toute possibilité de dire non et impose ainsi toujours une certaine servitude pour enfin voir en quoi ce n’est pas le refus de la servitude et de la vie sociale, mais au contraire dans l’acceptation d’une vie sociale qui est toute affirmative que la servitude peut être empêchée.

 

 

Refuser la domination, c’est bien dire non. Ainsi La Boétie apostrophe le peuple pour lui dire : « soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. » (p.117). Et pour dire non, il faut donc rompre avec l’habitude sociale d’obéir. Dire non se manifeste par des actes. Ainsi Usbek et Rica, en quittant la Perse pour éviter les intrigues de la cour, refuse la soumission à un pouvoir despotique qui favorise le mensonge (lettre VIII). De même, en disant non à l’endettement, Torvald Helmer veut montrer une certaine liberté et donc s’oppose ainsi à la servitude que l’endettement constitue comme le montre en réalité le fait que sa femme, Nora – ce qu’il ne sait pas – quant à elle est soumise à Krogstad (cf. Acte I). Mais ce refus est-il lié à la solitude ?

Vivre seul, ce n’est pas vivre hors de la vie sociale. Chacun a fait l’expérience d’une certaine solitude dans la foule. Aussi, faut-il comprendre par être seul, le fait de se retirer en soi-même pour décider. C’est ainsi que grâce au dépaysement et à la découverte des lumières occidentales, Usbek vit seul par rapport à sa société d’origine dont il se libère. C’est le cas notamment pour la religion qu’il remet implicitement en cause (cf. Lettre XCVII) lorsqu’il fait l’éloge de la physique cartésienne. Lorsqu’elle décide de quitter son mari à la fin du troisième acte, Nora Helmer précise qu’elle veut être seule. Pourtant, elle part d’abord chez son amie, Kritine Linde. Est-ce contradictoire ? Nullement. C’est bien elle et elle seule qui décide désormais de sa vie. Le tyran qui domine lui est seul selon La Boétie dont l’ouvrage prend pour titre parfois le Contr’Un. On peut en déduire qu’il peut être considéré comme libre au moins en ce sens que ces décisions sont suivies d’effet et que nul ne le pousse à les prendre. Reste alors à déterminer si ce sont les conditions pour conserver son caractère et ainsi échapper à la servitude ?

Et c’est en disant non qu’on a un caractère parce qu’on a du caractère. À l’inverse, Rica fait remarquer que le caractère change en France selon le roi qui le donne à tout le monde. L’homme dominé change donc de caractère en fonction des volontés du dominant (cf. Lettre XCIX). On voit bien le caractère ondoyant de Nora qu’exprime le vocabulaire animalier qu’utilise Helmer pour lui parler (l’alouette, p.10, 12, 14, p.15, p.58, acte II, p.70, p.99, 100, acte III, p.113, 126 , 136 ; l’écureuil, p.10, 12, 14, acte II, p.70 ; linotte, p.11 [en français une tête de linotte désigne celui qui ne réfléchit pas], p.14 ; merle siffleur, p.54) ; une « colombe effarouchée » acte II, p.75). Et c’est bien lorsqu’elle dit non à la règle qui impose à la femme de demander l’accord de son mari pour emprunter qu’elle montre un certain caractère. C’est bien cette absence de caractère qu’on trouve chez les dominés selon La Boétie. En effet, il n’est même pas possible de donner un nom à leur attitude (p.110 et sq.). Ne subissent-ils pas les pires violations de leurs droits, à commencer par la liberté ?

Ainsi, dire non en l’exprimant par des actes et vivre seul même en société en décidant par soi-même paraissent bien les moyens pour conserver sa liberté et par là même son caractère. Et pourtant, que chacun vive seul, décide par lui-même, et c’est moins la liberté que le conflit généralisé. Dès lors, on peut penser que les exigences sociales rendent impossible que le combat contre la servitude et donc pour la liberté use des moyens que sont l’acte de dire non et de vivre seul.

 

Dire non, c’est certes refuser la domination, mais c’est aussi refuser les lois, toutes les règles sociales. Un tel refus, loin de conduire à la liberté, conduit bien plutôt à la licence. Montesquieu l’a illustré dans son apologue des Troglodytes en les montrant au départ comme se débarrassant de leur roi qui usait de sévérité pour corriger leur méchanceté (cf. lettre XI). Chacun refuse le pouvoir, affirme son caractère, mais en fait c’est celui de la méchanceté. Ainsi des Troglodytes qui refusent de payer un médecin. Dès lors, loin de permettre la liberté, un tel non conduit à l’impossibilité de toute vie sociale, voire de toute vie : les méchants Troglodytes finissent par disparaître (cf. lettre XII début). Si Madame Linde n’a pas refusé un mariage de raison, la raison en est qu’elle devait prendre soin de ses deux frères et de sa mère (acte I). Le fait de ne pas dire non à ses obligations a été bon pour sa vie de famille. Au moment où elle se présente à Nora, elle est seule, mais se sent en quelque sorte vide et non libre de cette solitude. Il n’est pas possible de ne pas obéir. La Boétie insiste sur le fait que nous sommes naturellement « sujets à la raison » (p.117) qu’il oppose à la servitude. Or, la raison nous commande de suivre les lois de notre pays. Malgré la tyrannie, La Boétie déconseille au peuple de se révolter car, le prétendu remède serait pire que le mal (p.117). Il n’y va pas seulement de la prudence d’un écrivain même jeune qui se méfie d’un pouvoir royal tatillon, il y va surtout d’une nécessité : l’homme a à vivre en fonction des autres et dans une société qu’il ne peut détruire qu’à son détriment. N’est-ce pas finalement une forme de servitude ?

C’est qu’en effet, obéir, c’est nécessairement suivre quelque chose qui nous commande. Les choses obéissent aux lois de la nature, les hommes aux lois qu’imposent les gouvernements quels qu’ils soient ou alors aux mœurs qu’ils exigent. Ainsi, c’est pour ne plus obéir à la vertu que les Troglodytes se décident à se choisir un roi de sorte que la servitude est moins volontaire que nécessaire : c’est le maître qui change (lettre XIV). Pour vivre dans leur espèce de république platonicienne des origines, il leur fallait la vertu, condition pour ne pas retomber dans la méchanceté originelle. On peut dire que la liberté naturelle qu’admet La Boétie paraît dans une certaine mesure illusoire. Car, s’il est vrai que les hommes sont naturellement libres, alors la servitude est proprement impensable encore plus qu’innommable. Lorsque La Boétie prétend que les hommes ont d’abord subi le joug puis s’y sont habitués (p.133 et sq.), c’est le commencement de la servitude qui paraît impossible. Il faut donc que la vie sociale explique la servitude et que cette dernière soit originelle. Et cette servitude est celle de la vie sociale elle-même qui implique qu’on soit nécessairement soumis à un certain ordre. On voit bien ainsi pourquoi la servitude est première chez Nora Helmer et chez tous les personnages d’Ibsen. Elle-même se rendra compte qu’elle avait d’abord été soumise à son père puis à son mari (acte III). Dès lors, comment serait-il possible de conserver son caractère ?

Il clair notamment que le caractère de Nora est superficiellement enfantin et dépensier. Mais c’est son rôle social qui l’impose. Elle-même réussit en empruntant de façon cachée à montrer une certaine résolution qui l’écarte quelque peu de son rôle (acte I). En ce sens, elle ne conserve pas un caractère déjà donné mais le forge bien plutôt. De même, le caractère des anglais (lettre CIV) est nourri d’un régime politique qui est celui de la liberté. Usbek parle de « l’humeur impatiente » des Anglais. Les Français quant à eux ont une passion pour la gloire qui fait du « point d’honneur » le caractère de toutes les professions (lettre 90). Aussi La Boétie peut-il montrer les effets de la servitude sur le caractère qui ne sont rien d’autre que les effets de la vie sociale. Les hommes deviennent « lâches et efféminés » (p.133) sous un régime de servitude. Aussi l’opposition des Grecs et des Perses qui montrent les effets de la liberté, sont une opposition de caractères due aux différences de régimes politiques.

Néanmoins, il faut bien admettre que toutes les vies sociales ne sont pas de même nature. Dès lors, on doit considérer que certaines conduisent à la servitude et d’autres non. Ne faut-il pas alors penser que ce n’est pas tant en disant non qu’on évite la servitude mais bien plutôt en disant oui à une vie sociale qui permet la liberté ?

 

Le refus est toujours second. Ce qui ne peut pas ne pas être premier, c’est l’acceptation, le oui. C’est qu’on ne peut refuser que sur la base de ce qu’on accepte. Ainsi, La Boétie ente le refus de la servitude sur l’acceptation de la liberté. Même absente, elle demeure présente chez ceux qui ont étudié, qui la connaissent en idée (p.131). Et on peut ajouter chez ceux qui l’affirment comme valeur première car on peut la connaître et ne pas la vouloir : c’est le cas justement du tyran qui en a bien l’idée pour la refuser. Comment ignorerait-il l’antique leçon de Xénophon (~430-~355 av. J.-C.) dans son Hiéron (p.134-135) ? Aussi La Boétie considère-t-il que l’affirmation de la liberté implique le devoir en quelque sorte de la défendre. De même, le refus du mariage et de la soumission à son mari de Nora Helmer provient d’une affirmation : celle de l’exigence pour elle de penser par elle-même, d’être libre. Cette exigence qui émerge en elle est la condition du refus (cf. acte III). Avant cela, elle ne pouvait que mentir. Montesquieu quant à lui assoie sur l’affirmation de la justice comme valeur suprême que Dieu même ne peut refuser, voire qui peut se passer de Dieu, justice qu’il pense comme « un rapport de convenance » (lettre LXXXIII).

Une sociabilité qui évite la servitude, c’est celle de l’amitié. L’amitié chez La Boétie, c’est justement ce que la servitude empêche ou veut rendre impossible de sorte qu’en retour, elle permet de préserver de la servitude (p.153-155). Elle s’oppose donc à cette solitude qui, selon Chamfort, serait la condition de la conservation de la liberté. Il faut voir au contraire que c’est par l’amitié que la liberté se construit. On le voit dans le devenir de Nora. C’est son amitié avec Madame Linde qui rend possible pour partie son émancipation. En effet, Madame Linde joue un rôle dans l’émergence de la vérité qui permet de rompre avec les faux-semblants et les mensonges sur lesquels vivent les Helmer. Parmi ces faux semblants, il y a notamment cette attente du miracle qui est aliénation à la croyance religieuse voire idolâtre en la force de Torvald qui tient Nora. L’amitié paraît également chez Montesquieu une condition de la liberté. Elle se manifeste entre les bons Troglodytes. Elle leur permet de se défendre contre ceux qui les attaquent pour leur prendre le peu qu’ils ont. La vertu conduit au cœur du combat à vouloir mourir pour ses amis (lettre XIII).

Et le caractère peut se former dans cette amitié car c’est la reconnaissance qui va faire la force du caractère. La reconnaissance de l’autre comme homme (p.119 ; cf. p.110), c’est bien ce que La Boétie analyse dans la relation naturelle à l’autre qui fait de l’amitié finalement la vraie relation à l’autre. Chacun peut alors être lui-même dans la relation à l’autre mais seulement si elle est satisfaisante. De même Montesquieu voit dans le despotisme la négation de l’autre alors que dans cette liberté native qu’il trouve dans les bois de la Germanie (lettre CXXXI), il voit une liberté de pairs où le roi n’est qu’un général qui se renforce et qui constitue ce caractère farouche bien différent de celui des despotismes orientaux. C’est bien ce manque de reconnaissance qui conduit Nora Helmer à chercher la solitude pour gagner sa liberté, car sinon, c’est bien un tout autre mariage qu’elle aurait pu vivre (acte III).

 

 

Disons donc pour finir que le problème était de savoir s’il est possible que dire non et vivre seuls soient les conditions qui rendent possibles la liberté et l’affirmation de son caractère comme négation de toute servitude. La proposition de Chamfort est apparue d’abord plausible en ce sens que c’est en s’opposant qu’il paraît possible de ne pas sombrer dans la servitude, en décidant par soi-même qu’il est possible de vivre seul tout en étant en société et enfin que notre caractère peut ainsi se conserver. Toutefois, il est apparu qu’il n’était pas possible de sortir ainsi de la servitude qu’impose la vie sociale, servitude comme condition pour que l’homme puisse vivre. Mais comme les régimes politiques diffèrent, c’est bien plutôt dans l’affirmation d’une certaine sociabilité faite de reconnaissance de l’autre qu’il est possible de rejeter la servitude et d’affirmer un caractère à proprement parler humain.

Comment alors pour un peuple tout entier sortir de la servitude pour accéder à la reconnaissance ? Telle est la question qui se pose alors.

 

Angeline 13/03/2017 16:17

très beau blog sur la littérature. un plaisir de me promener ici.

Angelilie 24/02/2017 21:18

beau blog. un plaisir de venir flâner sur vos pages. une belle découverte et un enchantement.