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L'aventure - corrigé d'un résumé d'un texte d'Alain "Penser est une aventure"

Sujet.

Résumez le texte suivant en 100 mots (plus ou moins 10%). Vous indiquerez les sous totaux de 20 en 20 (20, 40, …) par un trait vertical et par le chiffre correspondant dans la marge. Vous indiquerez obligatoirement votre total exact à la fin de votre résumé.

 

Une des puissantes formules de l’Eupalinos[1] est sur la Bête égyptienne ; sous ce nom j’entends aussi bien l’homme. « La ruse, les énigmes... Monstres de silence et de lucidité. » On trouve dans Hérodote[2] une idée déjà suffisante de ce régime des castes, où les plus grands crimes sont de manquer aux usages. Ces hommes ont vécu selon l’instinct, pensant leurs propres actes, et créant même l’instinct quand il manquait. Cette intelligence n’a donc plus d’autre fonction que de désapprouver ; d’où ces faces malveillantes, quoique impassibles. Ce genre de beauté fait peur. Mais il y a de l’Égypte partout ; partout quelque chose de ce refus de changer qui fait que l’animal est dieu. Quelle plus puissante image, alors, de la perfection, que ce crocodile qui se borne à lui-même ? Œil sévère, sans curiosité, mais non pas sans attention, comme on voit un chat.

J’ai souvenir d’assemblées où les dieux égyptiens se tenaient en cercle, et gardant leur être, chacun les pieds placés sur un petit carré de tapisserie. Les visages exprimaient toutes réserves à l’égard des inventions de tout genre, et qu’en bref rien n’était approuvé ni permis. Chacun a connu de ces conciles provinciaux, où les visages n’affirment qu’eux-mêmes. Non que les passions manquent en ces immobilités ; mais nocturnes comme celles des chats. Non point matière d’histoire, car l’institution couvre l’événement. Toute poésie et même tout langage revient à la forme ; l’idée se limite à l’être pour soi, et toutes les pensées sont coulées à fond. Par sa forme seulement l’animal exprime tout ce qu’il a à dire. L’homme de même, mais avec cette nuance qu’il pense cela même, et le signifie à toute la terre. C’est le royaume d’importance, où l’on ne rit point. Dogme, c’est trop dire ; car la preuve appelle discussion, comme on l’a assez vu, et l’athéisme commence avec la preuve ontologique[3]. Un Egyptien s’étonnerait de nos religions, toutes pleines d’invention et de dispute, et raisonnables par ce mouvement. Et nos croyants, à vrai dire, sont pleins de doute à l’égard de ce qui est, qui ne leur suffit point. La belle époque des religions est cet immobile culte de l’immobile, de l’immobile qui joue l’éternel. D’où ces pieds pris dans la masse et ces penseurs enchainés. Mais c’est trop de dire qu’ils sont méchants. Ou peut-être faut-il dire qu’il n’y a de bon que le généreux. Au reste il a fallu que cette idée même se montre, et le Sphinx, par le mélange de l’animal et de l’humain, dit assez et même dit tout. Quelquefois un naïf a plaidé pour quelque idée devant ces assemblées de Sphinx ; ces entretiens sont comme des déserts à traverser.

Penser est une aventure. Nul ne peut dire où il débarquera ; ou bien ce n’est plus penser. Cette sévère condition suffit pour retenir au rivage le dieu égyptien. Mais il n’est même pas spectateur ; plutôt rocher et promontoire ; car on ne pense pas à demi. La condition préalable de n’importe quelle idée, en n’importe qui, c’est un doute radical, comme Descartes[4] l’a bien vu. Non pas seulement à l’égard de ce qui est douteux, car c’est trop facile, mais, à l’égard de ce qui ressemble le plus au vrai ; car, même le vrai, la pensée le doit défaire et refaire. Si vous voulez savoir, vous devez commencer par ne plus croire, entendez ne plus donner aux coutumes le visa de l’esprit. Une pensée c’est un doute ; mais à l’égard de la coutume, il y a plus que doute ; car, quelque force qu’ait la coutume, et même si le penseur s’y conforme, la coutume ne sera jamais preuve. Peu d’hommes ont osé faire et maintenir cette difficile séparation. Pour l’ordinaire on pense par jeu, en surveillant du coin de l’œil la divinité égyptienne. Descartes aussi craint d’offenser les dieux ; mais écoutons bien ce qu’il dit ; « craignant (ce sont ses propres paroles) de déplaire à des hommes dont l’autorité ne peut guère moins sur mes actions que ma propre raison sur mes pensées »[5]. Toute la révolte et la plus redoutable, est dans cette virile formule, une des plus belles que je connaisse.

Alain, Propos sur la religion (1938), LVI Le dieu égyptien, propos du 29 octobre 1923.

 

 

Corrigé.

1) Analyse.

Alain veut montrer que penser n’est possible que par une rupture avec la coutume.

Dans le premier paragraphe, il met en lumière, en se référant implicitement à Valéry, le caractère de la religion égyptienne qui fige l’homme dans l’instinct, voire en fabrique un et trouve par conséquent dans la figure animale la forme des divinités. Il précise que la figure animale exprime un refus de changement qu’on trouve partout et pas seulement en Egypte.

S’appuyant sur son expérience personnelle, le philosophe indique qu’on trouve des assemblées d’hommes qui refusent tout changement, où prédomine la forme ou l’étiquette. Il compare alors l’animal à l’homme. Le premier exprime son être par sa forme, le second aussi à cette différence près qu’il pense et dit ce qu’il en est. Il ne s’agit même pas selon lui de croyance absolue. La raison qu’il expose est qu’elle invite à prouver, donc à discuter. Il l’illustre de façon paradoxale en faisant de la preuve ontologique par laquelle on démontre Dieu un début d’athéisme. Il distingue alors l’ancienne religion où il n’y avait ni dispute ni doute aux religions actuelles qui connaissent ces phénomènes. Il refuse de considérer les croyants comme immoraux sauf si on fait de la seule générosité la source du bien. La générosité elle-même a dû apparaître. Le sphinx symbolise alors la transition en tant qu’il mêle animalité et humanité. Il l’illustre par la représentation de quelqu’un qui a naturellement défendu une idée devant des humains se comportant en sphinx.

Alain donne une métaphore pour caractériser l’acte de penser : l’aventure. Il file la métaphore en indiquant qu’on ne sait où on fera escale. Il précise que pour penser, il faut refuser de croire, condition pour savoir. Un refus qui est un doute qui porte non seulement sur ce qui est douteux mais également sur ce qui est vrai que l’esprit doit faire et refaire à l’instar de Descartes. C’est contre la coutume que l’esprit doit aller plus loin que le doute. Le penseur peut la suivre mais la refuser comme croyance. Alain donne encore en exemple Descartes.

 

Remarque.

La générosité implique la volonté de faire le bien, ce qui présuppose de ne pas agir en se conformant à un ordre extérieur à soi. Dans la mesure où on en ferait la source de toute vertu, ce qu’a fait Descartes dans l’article 153 de son ouvrage Les passions de l’âme (1649), c’est-à-dire où on met au fondement de l’action morale la volonté comme principe dont on dispose et dont on est seul responsable, alors, qui fait de déterminations extérieurs les principes de l’action, refuse la générosité et par conséquent, fait preuve de méchanceté. Elle consisterait alors à ne pas user de sa volonté volontairement, dans une sorte de démission de la volonté.

 

2) Proposition de résumé.

En Egypte, la divinité prenait la figure de l’animal car l’instinct faisait la vie sociale. Cette Egypte, niant [20] toute transformation, est partout.

Des hommes montrant cette fixité animale, s’expriment aussi en êtres pensants mais en privilégiant la [40] forme. Aussi les anciennes religions ne disputaient-elles pas comme les actuelles. L’immobilité n’est pas immorale sauf par absence [60] de générosité. La pensée apparut avec un mixte d’animal et d’humain.

Penser, c’est gagner le grand large [80] sans savoir où arriver. C’est douter, même du vrai : savoir exclut de croire. Si on suit la coutume, il [100] faut que l’esprit la refuse toujours.

107 mots

 

 

[1] Alain fait référence à l’Eupalinos ou l’Architecte de Paul Valéry (1871-1945) de 1921 qu’il cite peu après.

[2] Hérodote (vers 484-vers 420 av. J.-C.), auteur des Histoires ou Enquêtes qui racontent les guerres entre les Grecs et les Perses. Cicéron l’a appelé le « père de l’histoire » dans le De legibus (Des lois, I, 1).

[3] On appelle « preuve ontologique » depuis la Critique de la raison pure (1781, 1787) de Kant (1724-1804), la preuve de l’existence de Dieu qui en déduit l’existence nécessaire de son concept dont l’origine se trouve dans le Proslogion (1077-1078) de Saint Anselme de Cantorbéry (1033-1109)

[4] Alain fait allusion à l’usage de doute par Descartes (1596-1650) qui remet tous les principes en cause afin de découvrir s’il y a ou non une vérité indubitable. Il le met en œuvre dans la quatrième partie du Discours de la méthode (1637), dans les Méditations métaphysiques (1641, 1642) et dans les Principes de la philosophie (1644).

[5] Alain cite approximativement le début de la sixième partie du Discours de la méthode de Descartes où il explique comment il a prudemment décidé de ne pas publier un traité de physique, Le Monde ou Traité de la lumière, où il voulait démontrer le mouvement de la Terre autour du Soleil et d’elle-même lorsqu’il a appris la condamnation de Galilée (1564-1642) en 1633 qui s’ensuivit de la publication par le scientifique italien de son Dialogue sur les deux plus grands systèmes du monde en 1632. Prudent, Descartes ne cite ni le nom de Galilée, ni la thèse litigieuse.

Les notes ne font pas partie du résumé.

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