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L'aventure - sujet et corrigé d'un résumé d'Alain Théologie de l'honneur

1) Sujet.

Résumez le texte suivant en 100 mots (plus ou moins 10%). Vous indiquerez les sous totaux de 20 en 20 (20, 40, …) par un trait vertical et par le chiffre correspondant dans la marge. Vous indiquerez obligatoirement votre total exact à la fin de votre résumé.

 

L’antiquité est l’âge des oracles ; l’idée fataliste pesait sur toutes les actions ; le héros attendait la colère comme un signe. L’idée moderne c’est l’idée chevaleresque de l’épreuve. J’ai pensé souvent à cet Anglais qui partait pour la France au temps de cette interminable guerre entre eux et nous, et qui jura à sa dame de se tenir l’œil droit bandé jusqu’à ce qu’il eût vaincu. En cette histoire, vraie ou fausse, on saisit clairement l’idée commune, de même que dans les contes. Cette idée est qu’il faut s’éprouver soi-même si l’on veut mériter le bonheur. Et je ne crois point du tout que cette idée soit théologique, car la théologie d’un temps est effet avant d’être cause ; l’immédiate religion ici est celle de l’honneur. Au reste il y a une théologie de l’honneur, en quelque sorte, j’entends un rituel et cérémonial, qui lui-même est effet et non cause. Ce qu’il y a de neuf dans l’homme moderne est qu’il se reconnait maître de lui ; c’est pourquoi ce qui reste encore des oracles lui semble inferieur et dégénéré. L’homme moderne est résolu contre le destin ; non pas résolu dans la résistance, comme le penseur ancien, mais résolu dans l’attaque. Il cherche la prise et le passage dans ce système mécanique qui l’entoure ; il veut passer ; il passe.

Deux fois le tranquille Descartes[1] fit la guerre. Sans passion aucune, autant que l’on peut savoir ; cet homme solitaire s’était délié de toutes les obligations extérieures. Seulement il devait à lui-même de ne pas rester spectateur ; cela n’était pas permis. Et cet homme de médiocre santé n’essayait pas alors sa force, comme aurait fait Ajax, mais plutôt sa puissance de vouloir. Tout à fait comme cet autre qui avait juré de tenir son œil droit fermé. Ce genre d’homme n’est guère moins redoutable qu’Achille.

Les guerres de notre temps ne résultent point d’un sauvage plaisir de se mettre en colère et de tuer. Voilà̀ ce qui les rend d’abord absurdes. La cause en est dans l’honneur et dans l’ennui, qui sont frères jumeaux. L’ennui saisit tous ceux qui vivent selon l’oracle extérieur ; quand le hasard apporterait tout ce qui est envié en ce monde, richesse, gloire, amour, ces dons splendides sont aussitôt décolorés sous le regard de l’homme libre. Il se sent indigne s’il ne veut et s’il n’agit. Mais, poussant cette idée plus près encore de lui-même, je dirais que, faute d’agir, il n’a point cette étincelle de vrai bonheur qui fait vivre l’autre bonheur ; c’est pourquoi il cherche l’aventure ; ainsi la plus sotte guerre sera encore faite, comme autrefois les duels de pure forme, non moins sauvages dans leurs effets que la mêlée homérique.

Lisant donc les choses humaines d’après cette idée, j’aperçois aussitôt que cette inexplicable pratique, je dis inexplicable dans l’apparence, doit produire d’elle-même l’excroissance théologique, construction extérieure. D’où est apparue la divinité de nos temps, que l’on nomme patrie. Joseph de Maistre[2] voulait dire que l’idée de l’épreuve suppose un Dieu, puisqu’elle serait absurde sans cette supposition. Par le même raisonnement les milliers de héros donnent existence à la patrie. Nul ne voudra croire, s’il ne regarde longtemps par là, que le héros soit obligé seulement à l’égard de lui-même. Dont le héros a bien quelque idée ; mais la théorie du héros est faite par le poltron. Selon mon opinion l’homme moderne qui part en guerre a peur de lui-même ; il se sent trainé ; il lui faut quelque dieu extérieur qu’il adore. Il devient patriote juste au moment où il ose, car oser ne lui semble pas naturel. C’est Bayard[3] qui découvre en lui la source du courage et qui n’en est que plus tranquille, menant alors toutes les forces avec lui ; il s’avance sans peur et sourit à la patrie comme à une fiction de ses rêves ; il se sent un peu jeune et un peu fou, comme Stendhal[4] le hussard sur son cheval.

Alain, Propos sur la religion (1938), XLV Théologie de l’honneur, propos du 14 décembre 1922.

 

2) Corrigé.

a) Analyse du texte et remarques.

Analyse du texte et remarques.

Alain veut montrer que l’homme moderne voulant s’éprouver cherche ainsi l’aventure, notamment guerrière qui lui fait créer une idole : la patrie.

Il oppose d’abord l’antiquité où régnait l’idée de destin à la modernité où prime l’idée d’épreuve. Il donne comme exemple d’épreuve l’histoire fictive ou réelle d’un anglais qui s’était bandé un œil pendant la guerre de cent ans jusqu’à ce qu’il gagne. Il l’interprète comme signifiant la pensée que le bonheur se mérite par l’épreuve. Il refuse l’explication par la religion car il estime qu’elle est toujours un effet. Même en tant que pratique. Alain donne comme trait spécifique de l’homme moderne l’affirmation de sa liberté et son refus des pratiques oraculaires. Il précise qu’il combat le destin directement et non simplement en résistant.

Il développe l’exemple de Descartes qui se fit militaire pour éprouver sa volonté et non sa force comme Ajax (cf. Remarque 1), un des héros du cycle troyen.

Il en déduit que les guerres modernes ont pour source l’honneur et comme ennemi l’ennui. Il en infère leur absurdité. Il explique que l’ennui provient du refus d’un bonheur reçu au profit d’un bonheur qu’on se donne. Alain en déduit le caractère moderne de la recherche de l’aventure.

De là il infère l’effet théologique propre aux temps modernes, à savoir la patrie. Pour que l’épreuve ait un sens, explique-t-il en reprenant un raisonnement de Joseph de Maistre, il faut présupposer Dieu (Remarque 2). C’est de la même manière que les soldats donnent l’existence à la patrie. La raison en est selon lui que c’est cette idée qui permet de surmonter la peur de lui-même que ressent l’homme moderne. Alain illustre cette idée en faisant référence au chevalier Bayard et au jeune Stendhal.

 

Remarque 1.

Il y a deux Ajax. Premièrement, le fils de Télémon, chef du contingent de Salamine (Iliade, II, v.557-558 mais on soupçonne les Athéniens d’avoir introduit ces vers), grand guerrier mort à Troie (cf. Odyssée, III, v.109 ; XI, v.543-551 ; XXIV, 17). Il s’est suicidé – selon une tradition postérieure – suite à la victoire d’Ulysse sur lui pour prendre les armes d’Achille. Deuxièmement, le fils d’Oïlée, chef des Locriens (Iliade, II, 527-535), petit guerrier mort pendant son retour (νόστος, nostos) (cf. Odyssée, IV, v.499-510 ou 511).

Remarque 2.

Pour Joseph de Maistre, penseur catholique, il s’agit d’une sorte de preuve de l’existence de Dieu alors qu’Alain utilise l’argument pour montrer le caractère vide de l’idée de patrie.

 

b) Proposition de résumé.

L’homme antique sentait le poids du destin alors que l’homme moderne chercher à s’éprouver. Ce n’est [20] pas religion car elle est effet. C’est le culte de l’honneur. L’homme moderne se reconnaît libre. Il [40] combat donc le destin au lieu de seulement lui résister comme l’homme antique.

Les guerres modernes ont pour source [60] l’honneur et l’ennui car l’homme moderne veut conquérir son bonheur. Aussi cherche-t-il l’aventure.

De là [80] découle la religion moderne de la patrie. S’effrayant lui-même, il se crée ainsi une idole qui lui donne [100] le courage de l’épreuve.

105 mots

 

 

[1] 1596-1650, mathématicien, physicien et philosophe français. Après ses études à la faculté de Poitiers et après un entraînement physique pour affermir une santé chancelante, il s’engagea, au début de la guerre de Trente ans, comme mercenaire en 1619 dans l’armée du prince de Nassau (1567-1627) puis dans celle de l’électeur de Bavière Maximilien 1er (1573-1651) et en 1621 dans l’armée du comte de Bucquoy (1571-1621).

[2] 1753-1821, écrivain contre-révolutionnaire.

[3] 1475-1524, le chevalier sans peur et sans reproche des guerres d’Italie.

[4] 1783-1842, de son vrai nom Henri Beyle, un temps soldat de Napoléon, écrivain, auteur notamment des romans Le rouge et le noir (1830) et La chartreuse de Parme (1839).