Mardi 15 juin 2010 2 15 /06 /Juin /2010 12:54

Arthur Schopenhauer est né à Dantzig le 22 février 1788. Son père, Heinrich Floris Schopenhauer (1747-1805) était un riche négociant de 40 ans, néerlandais par sa mère. Il aimait les voyages qui l’ont notamment conduit en Angleterre et en France. Il séjourna longuement à Bordeaux. Il pensait qu’ils sont une part d’une bonne éducation. La mère, Johanna Henriette Trosiener (1767-1838), qui a vingt ans de moins que son mari, est la fille d’un magistrat de Dantzig. Ils se sont mariés le 16 mai 1785.

En 1793, la Prusse annexe Dantzig suite au second partage de la Pologne avec la Russie, le 23 janvier. La famille Schopenhauer quitte Dantzig.

Le 12 juillet 1797, naît la sœur d’Arthur, Adèle (1797-1847). La même année, le jeune Arthur part avec son père pour la France. Ils passent par Paris. Puis son père le laisse pendant deux ans au Havre dans la famille de son correspondant de commerce, Grégoire de Belsimaire. Arthur sympathise avec le fils, Anthime, avec qui il restera en correspondance. Il apprend le français qui sera comme sa seconde langue. À son retour en terre allemande, il a presque perdu l’allemand.

En 1799, il entre dans une école privée qu’il fréquentera pendant quatre ans.

En 1800, Arthur fait un grand voyage avec son père. Ils se rendent tour à tour en Bohème, à Karlsbad, à Prague, Hanovre, Dresde, Leipzig, Berlin.

En 1803, son père lui propose de faire un grand voyage puis de quitter le collège au retour pour apprendre les affaires ou de continuer d’étudier. Schopenhauer choisit la première option. Toute la famille fait un grand tour d’Europe jusqu’en 1804 : Hollande, Angleterre, Belgique, France. Les Schopenhauer y visitent Paris pendant deux mois jusqu’à la fin 1804 guidé par Louis-Sébastien Mercier (1740-1814), l’auteur du Tableau de Paris (1ère édition, 1781). Ils visitent également Tours, Bordeaux où ils se retrouvent dans la maison où le poète Hölderlin séjourna un an plus tôt, Toulouse, Carcassonne, Montpellier, Béziers, Sète, Agen, Montauban, Saint-Ferréol, Nîmes, Hyères, Marseille, Aix, Avignon, Lyon. À Toulon, le bagne qui accueille 6000 pensionnaires l’impression. À Chamonix, il est impressionné par le mont Blanc. En Suisse, il visite l’institut du célèbre pédagogue Johann Heinrich Pestalozzi (1746-1827) qui enseignait les mathématiques de façon intuitive (cf. Sandro Barbera, Une philosophie du conflit. Études sur Schopenhauer, P.U.F., février 2004, p.16). Il parcourt l’Allemagne du sud, l’Autriche, la Silésie, la Saxe et le Brandebourg. Pendant ce voyage, il reste trois mois seul à Londres, pendant que ses parents visitent l’Écosse. Il y apprend les bases de l’anglais. Il lira grâce à ses connaissances en langues les textes de la littérature européenne dans leur version originale. D’un point de vue philosophique, il soulignera plus tard que ces voyages eurent sur lui le même effet que sur le fondateur du bouddhisme, le prince Siddhârta Gautama (vi° siècle av. J.-C.), lorsqu’il sortait de son palais et était confronté à la misère :

« Dans ma dix-septième année, sans aucune formation académique, je fus bouleversé par la misère de la vie comme Bouddha dans sa jeunesse lorsqu’il vit la maladie, la vieillesse et la mort. Bientôt la vérité du monde, s’exprima d’une voix forte et claire évinça les dogmes juifs [Schopenhauer entend pas là l’idée d’un Dieu bon comme créateur du monde (Patrice Bégnana)] qu’on m’avait inculqués, et j’en vins au résultat que ce monde ne pouvait être l’œuvre d’une bonté absolue, mais bien celle d’un diable qui avait appelé à l’existence les créatures pour se délecter du spectacle de leurs tourments. » (cité par Christian Sommer dans son introduction à Schopenhauer, Petits écrits français, Rivages, 2010)

Au retour, son père rentre à Hambourg pendant qu’il se rend avec sa mère à Danzig qu’il ne reverra plus.

En janvier 1805, il entre dans une école de commerce pour réaliser la promesse faite à son père. Son père fait une chute qui ressemble à un suicide. Il est retrouvé flottant sur un canal. Sa mère quitte Hambourg avec sa sœur pour aller s’installer à Weimar. Il reste seul à Hambourg pour continuer ses études de commerce. Sa mère constitue autour d’elle un cercle. On y trouve notamment Karl Ludwig Fernow (1763-1808), un critique d’art et italianisant. C’est sous sa férule qu’elle se met à écrire et devient une romancière à succès. Elle accueille Goethe (1749-1832), banni de la bonne société de Weimar à cause de sa relation avec Christiane Vulpius (1765-1816) qu’il finit pourtant par épouser. Goethe assure bientôt en retour une certaine notoriété aux romans de Johanna Schopenhauer. Arthur se morfond à Hambourg et bientôt, sur les conseils de Fernow, il abandonne ses études commerciales pour entreprendre des études classiques. La fortune héritée du père est placée dans une maison de commerce à Dantzig, Muhl & Cie.

En 1807, il entre au lycée de Gotha. Il apprend le latin. Mais il doit quitter le lycée pour s’être moqué d’un de ses professeurs. De 1807 à 1809, il est au lycée de Weimar où il réside désormais. Fernow l’initie à la littérature italienne. C’est dans le salon littéraire de sa mère que Goethe s’intéresse au jeune Arthur en qui il croit voir un génie. Le jeune homme de son côté, se dispute souvent avec sa mère. Il ne supporte pas ses invités qu’il abreuve de propos amers sur la bêtise humaine.

De 1809 à 1811 il étudie la médecine à l’université de Göttingen, ainsi que la physique, la chimie, les sciences naturelles, l’astronomie et l’histoire. Il découvre les œuvres de Platon (428-347 av. J.-C.) et de Kant (1724-1804). Il est présenté au poète Christoph Martin Wieland (1733-1813) qui dira à sa mère :

« Je viens de faire une connaissance bien intéressante. Savez-vous laquelle ? Celle de votre fils, il m’a beaucoup plus ; il fera quelque chose de grand. » cité par André Cresson, Schopenhauer, P.U.F., « Philosophes », 1962, p.7.

Durant l’hiver 1809-1810, il suit les cours de Bernhard Friedrich Thibaut (1775-1832), auteur du Grundriss der reinen Mathematik (1801) qui défend une conception intuitiviste des mathématiques pour laquelle c’est la connaissance directe qui importe, la démonstration quant à elle est sans importance (Sandro Barbera, op. cit., p.16). En 1811, il s’installe à Berlin. Il suit en 1812 les cours de Friedrich Schleiermacher (1768-1834) sur l’« Histoire de la philosophie à l’âge chrétien ». Dans ses annotations, Schopenhauer refuse l’idée que la philosophie s’accorde avec la religion. Bien au contraire, le philosophe n’a pas besoin de cette laisse qui tient l’humanité comme un chien (cf. Sandro Barbera, op. cit., p.30). Il suit également les cours de Johann Gottlieb Fichte (1762-1814) alors célèbre. Quant à lui, il exècre ce dernier, le considérant comme un charlatan.

En mai 1813, les troupes françaises de Napoléon 1er (1769-1821) menacent Berlin. Schopenhauer se rend dans la petite ville de Rudolstadt proche de Weimar. Installé dans une auberge, il rédige durant l’été sa thèse : De la quadruple racine du principe de raison suffisante. En octobre, il la soutient et est reçu docteur en philosophie à l’université d’Iéna. Il peut dorénavant enseigner à l’université. Pendant ce temps, la jeunesse estudiantine allemande combat contre la France de Napoléon 1er. Schopenhauer qui se sent citoyen du monde préfère selon son curriculum vitae combattre avec son cerveau pour l’humanité.

Schopenhauer s’installe un temps à Weimar avec sa mère. Seul Goethe s’intéresse sérieusement à sa thèse. Sa mère fait mine de croire qu’il s’agit d’une thèse de médecine dentiste à cause du terme racine. Le fils lui exprime ses doutes quant à la postérité de l’œuvre de sa mère. Toutefois il fréquente dans le salon de sa mère l’orientaliste Friedrich Mayer qui lui révèle l’Inde antique, notamment les Upanishad et des textes bouddhistes. Il se brouille bientôt avec Johanna Schopenhauer et ne la reverra plus.

À partir de 1814, il passe quatre ans à Dresde. Au printemps, il lit les Védas dans une traduction latine d’Abraham Anquetil-Duperron (1731-1805).

En 1816, il publie Sur la vue et les couleurs (1816). Il adopte partiellement la théorie des couleurs de Goethe. Mais cet ouvrage se démarque de Goethe en défendant une théorie subjectiviste ou représentationnelle de la couleur.

C’est à Dresde qu’il rédige son ouvrage majeur : Le Monde comme Volonté et comme Représentation. Dans une lettre, il présente ainsi sa genèse :

« C’est pendant ce séjour de quatre ans à Dresde que mon système philosophique se constitua dans ma tête, pour ainsi dire sans mon intervention, tel un cristal dont les rayons convergent vers le centre, et c’est dans cette forme que je l’ai fixé, sans tarder, dans le premier tome de mon ouvrage principal. » Lettre à Erdmann d’avril 1851 citée par Sandro Barbera, Une philosophie du conflit. Études sur Schopenhauer, P.U.F., février 2004, p.2.

Il voyage en Italie, Bologne, Florence, Rome, Naples. À Venise, il aurait eu une aventure amoureuse avec une inconnue à laquelle aurait été mêlé le poète anglais, Lord Byron (1788-1824), d’après son premier biographe, le docteur Wilhelm Von Gwinner (1825-1917). Il ne rencontre pas le poète italien Giacomo Leopardi (1798-1837) qui s’y trouve en même temps que lui. Puis, il se rend à Milan. Sa mère et sa sœur lui apprennent par écrit que Muhl & Cie a fait faillite et propose un compromis. Malgré l’empressement des deux femmes, Schopenhauer refuse. La brouille avec sa mère est définitive : même les contacts épistolaires s’arrêtent. Cette gêne financière l’oblige à gagner de l’argent

À son retour d’Italie, il publie son ouvrage majeur, Le monde comme volonté et comme représentation, en 1818. Cette première édition n’a aucun succès. Après un an et demi, cent exemplaires ont été vendus.

En 1819, il demande à enseigner à l’université de Berlin pour pallier ses difficultés financières.

En 1820, il obtient à l’université de Berlin un poste de privat-docent (c’est-à-dire un poste d’enseignant rémunéré par les seuls étudiants). Son cours porte sur « la philosophie entière, ou l’enseignement du monde et de l’esprit humain » (cité par Clément Rosset, Écrits sur Schopenhauer, P.U.F., 2001, p.21). Il se retrouve en concurrence avec Hegel (1770-1831) qu’il méprise plus encore que Fichte. Pour lui, la philosophie de Hegel est celle d’un aliéné. Il fait cours en même temps que son concurrent. Des centaines d’étudiants se pressent pour entendre Hegel. L’auditoire de Schopenhauer est composé de … quatre étudiants. Au bout d’un semestre, il abandonne. Irascible, il pousse dans l’escalier une commère de ses voisines nommée Caroline-Louise Marquet ( ?-1840). Aidée d’un médecin, elle fait condamner Schopenhauer à 300 thalers d’amende. Il doit en outre lui verser une rente annuelle à vie de 60 thalers. Dans le même temps, il a une liaison avec une choriste et actrice, Caroline Richter. Schopenhauer est peut-être le père d’un de ses enfants mort-né.

En 1821, Muhl & Cie restitue à Schopenhauer son argent alors que sa mère et sa sœur qui avaient signés un compromis sont ruinées. Schopenhauer conservera toute sa vie une indépendance financière.

Après sa rupture et son échec comme professeur, il repart en voyage de 1822 à 1824 : Suisse, Italie. Durant un an, il séjourne à Munich. Malade, il devient sourd d’une oreille.

À la fin de 1824, il propose à son éditeur de traduire deux ouvrages de David Hume (1711-1776) sur la religion, l’Histoire naturelle de la religion et les Dialogues sur la religion naturelle et de les réunir sous le titre : La philosophie de la religion de David Hume. Son intérêt pour Hume provient de la thèse de ce dernier selon laquelle la religion a une origine pratique et non théorique : elle est fille de la peur et de l’espoir (cf. Sandro Barbera, op. cit., pp.32-33).

En 1825, il fait une nouvelle tentative d’enseignement à l’université.

Le poète allemand Jean Paul (1763-1825), dans les Kleine Bücherschau, fait une critique élogieuse du Monde comme volonté et comme représentation.

En 1830, il donne une traduction latine de son ouvrage Sur la vue et les couleurs. Il traduit de l’espagnol Oraculo manual y arte de Prudencia (1647, Art de la prudence) de Balthazar Gracián (1601-1658).

En 1831, il fuit Berlin en raison d’une épidémie de choléra – qui emporte Hegel. Il s’installe un temps à Francfort, puis séjourne à Mannheim. Il tente, sans succès, de renouer avec sa mère et sa sœur.

En 1833, il s’installe définitivement à Francfort où il vit de ses rentes. Son emploi du temps est régulier. Il prend un repas à l’hôtel d’Angleterre où il lit les journaux, surtout le Times. Il se promène avec son caniche, Atma (terme dérivé du sanscrit qui signifie quelque chose comme « âme du monde »). Il joue de la flûte, notamment du Rossini (1798-1868). Nietzsche (1844-1900) à propos de ce dernier trait de caractère y verra une contradiction avec son pessimisme (cf. Nietzsche, Par delà bien et mal, 186). Puis il consacre quelques heures au travail.

Il publie en 1836 De la volonté dans la nature qui est un complément au livre II de son grand ouvrage.

Entre l’automne 1837 et le printemps 1838, Schopenhauer envoie un mémoire répondant à une question posée par l’Académie de Norvège, Sur la liberté de la volonté humaine.

En 1838, sa mère meurt.

Le 26 janvier 1839, il reçoit le premier prix de l’Académie du Norvège et le mémoire est imprimé (il sera traduit la première fois en français sous le titre : Essai sur le libre arbitre). Le 26 juillet, il envoie le manuscrit d’un second mémoire, Sur le fondement de la morale, à la Société Royale des Sciences du Danemark à Copenhague qui avait mis au concours cette question.

Le 17 janvier 1840, l’Académie du Danemark lui refuse le prix quoi qu’il soit le seul candidat. Il est vraisemblable que les sarcasmes relatifs à Fichte et Hegel y sont pour quelque chose.

En 1841, il fait paraître Les deux problèmes fondamentaux de l’éthique composé des deux mémoires.

En 1844, paraît la deuxième édition du Monde comme volonté et comme représentation avec quatre Suppléments qui en doublent le volume.

En 1847, il publie la deuxième édition de la Quadruple racine du principe de raison suffisante, sa thèse de doctorat qu’il a profondément remaniée. Le 25 août, Adèle, sa sœur meurt.

Pendant la révolution de 1848, on raconte qu’il aurait fait monter les soldats autrichiens chez lui pour qu’ils tirent sur les insurgés. Schopenhauer n’avait aucune affinité pour les révolutionnaires de gauche puisqu’il refusait l’idée de progrès mais en outre détestait le désordre social.

En 1851, il publie les Parerga et Paralipomena (Accessoires et restes) qui lui apporte le succès. Ils contiennent les Aphorismes sur la sagesse dans la vie, Philosophie et philosophes, Métaphysique et esthétique, Philosophie et science de la nature, Éthique, droit et politique, Sur la religion, Essai sur les apparitions et sur les faits qui s’y rattachent. Le texte est de facture littéraire et traite donc de multiples sujets : philosophie, littérature, style, droit, morale, politique, métaphysique, religion, sciences occultes, art de vivre, etc.

Dès 1852, John Oxenford (1812-1877) publie un article anonyme « Iconclasm in german philosophy » dans la Westminster Review, bientôt traduit en allemand et publié dans la Vossische Zeitung de Berlin, qui consacre l’importance de Schopenhauer. Il le présente comme un critique de Hegel.

En 1853, le musicien Richard Wagner (1813-1883) le découvre.

L’année suivante, il lui envoie un exemplaire de son poème L’anneau du Nibelung (1876). Schopenhauer quant à lui n’apprécie guère la musique de Wagner. Après une des rares auditions d’œuvres de Wagner à laquelle il assista, il déclara :

« Il devrait prendre la musique au clou, il a beaucoup plus de génie pour la poésie ! Moi, Schopenhauer, je reste fidèle à Rossini et Mozart. » (cité par Clément Rosset, Écrits sur Schopenhauer, PUF, 2001, p.230)

Une seconde édition de Sur la vue et les couleurs paraît. Une nouvelle édition de La volonté dans la nature paraît accompagnée d’une attaque contre les philosophes universitaires.

En 1858, Schopenhauer refuse la proposition de l’Académie des sciences de Berlin d’en devenir membre.

Une nouvelle édition du Monde comme volonté et comme représentation en 1859 va connaître un immense succès. On vient du monde entier l’écouter à l’hôtel d’Angleterre. La plasticienne Elisabet Ney (1833-1907) reste un mois chez lui pour sculpter son buste.

C’est en pleine gloire qu’il meurt subitement le 21 septembre 1860 d’une pneumonie, année où paraît une seconde édition de son ouvrage Les deux problèmes fondamentaux de l’éthique. La seule mention sur sa tombe est :

Arthur Schopenhauer.

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Lundi 17 mai 2010 1 17 /05 /Mai /2010 12:46

Résumez le texte en 150 mots (plus ou moins 10%). Vous indiquerez les sous totaux de 50 en 50 (50, 100, …) par un trait vertical et par le chiffre correspondant dans la marge. Vous indiquerez obligatoirement votre total exact à la fin de votre résumé.

 

Voilà donc toutes nos facultés développées, la mémoire et l’imagination en jeu, l’amour-propre intéressé, la raison rendue active et l’esprit arrivé presque au terme de la perfection, dont il est susceptible. Voilà toutes les qualités naturelles mises en action, le rang et le sort de chaque homme établi, non seulement sur la quantité des biens et le pouvoir de servir ou de nuire, mais sur l’esprit, la beauté, la force ou l’adresse, sur le mérite ou les talents, et ces qualités étant les seules qui pouvaient attirer de la considération, il fallut bientôt les avoir ou les affecter, il fallut pour son avantage se montrer autre que ce qu’on était en effet. Être et paraître devinrent deux choses tout à fait différentes, et de cette distinction sortirent le faste imposant, la ruse trompeuse, et tous les vices qui en sont le cortège. D’un autre côté, de libre et indépendant qu’était auparavant l’homme, le voilà par une multitude de nouveaux besoins assujetti, pour ainsi dire, à toute la nature, et surtout à ses semblables dont il devient l’esclave en un sens, même en devenant leur maître ; riche, il a besoin de leurs services ; pauvre, il a besoin de leur secours, et la médiocrité ne le met point en état de se passer d’eux. Il faut donc qu’il cherche sans cesse à les intéresser à son sort, et à leur faire trouver en effet ou en apparence leur profit à travailler pour le sien : ce qui le rend fourbe et artificieux avec les uns, impérieux et dur avec les autres, et le met dans la nécessité d’abuser tous ceux dont il a besoin, quand il ne peut s’en faire craindre, et qu’il ne trouve pas son intérêt à les servir utilement. Enfin l’ambition dévorante, l’ardeur d’élever sa fortune relative, moins par un véritable besoin que pour se mettre au-dessus des autres, inspire à tous les hommes un noir penchant à se nuire mutuellement, une jalousie secrète d’autant plus dangereuse que, pour faire son coup plus en sûreté, elle prend souvent le masque de la bienveillance ; en un mot, concurrence et rivalité d’une part, de l’autre opposition d’intérêt, et toujours le désir caché de faire son profit aux dépens d’autrui, tous ces maux sont le premier effet de la propriété et le cortège inséparable de l’inégalité naissante.

Avant qu’on eût inventé les signes représentatifs des richesses, elles ne pouvaient guère consister qu’en terres et en bestiaux, les seuls biens réels que les hommes puissent posséder. Or quand les héritages se furent accrus en nombre et en étendue au point de couvrir le sol entier et de se toucher tous, les uns ne purent plus s’agrandir qu’aux dépens des autres, et les surnuméraires que la faiblesse ou l’indolence avaient empêchés d’en acquérir à leur tour, devenus pauvres sans avoir rien perdu, parce que, tout changeant autour d’eux, eux seuls n’avaient point changé, furent obligés de recevoir ou de ravir leur subsistance de la main des riches, et de là commencèrent à naître, selon les divers caractères des uns et des autres, la domination et la servitude, ou la violence et les rapines. Les riches de leur côté connurent à peine le plaisir de dominer, qu’ils dédaignèrent bientôt tous les autres, et se servant de leurs anciens esclaves pour en soumettre de nouveaux, ils ne songèrent qu’à subjuguer et asservir leurs voisins ; semblables à ces loups affamés qui ayant une fois goûté de la chair humaine rebutent toute autre nourriture et ne veulent plus que dévorer des hommes.

(…) La société naissante fit place au plus horrible état de guerre : le genre humain avili et désolé, ne pouvant plus retourner sur ses pas ni renoncer aux acquisitions malheureuses qu’il avait faites et ne travaillant qu’à sa honte, par l’abus des facultés qui l’honorent, se mit lui-même à la veille de sa ruine.

(…)

Il n’est pas possible que les hommes n’aient fait enfin des réflexions sur une situation aussi misérable, et sur les calamités dont ils étaient accablés. Les riches surtout durent bientôt sentir combien leur était désavantageuse une guerre perpétuelle dont ils faisaient seuls tous les frais et dans laquelle le risque de la vie était commun et celui des biens, particulier. D’ailleurs, quelque couleur qu’ils pussent donner à leurs usurpations, ils sentaient assez qu’elles n’étaient établies que sur un droit précaire et abusif et que n’ayant été acquises que par la force, la force pouvait les leur ôter sans qu’ils eussent raison de s’en plaindre. Ceux mêmes que la seule industrie avait enrichis ne pouvaient guère fonder leur propriété sur de meilleurs titres. Ils avaient beau dire : C’est moi qui ai bâti ce mur ; j’ai gagné ce terrain par mon travail. Qui vous a donné les alignements, leur pouvait-on répondre, et en vertu de quoi prétendez-vous être payé à nos dépens d’un travail que nous ne vous avons point imposé ? Ignorez-vous qu’une multitude de vos frères périt, ou souffre du besoin de ce que vous avez de trop, et qu’il vous fallait un consentement exprès et unanime du genre humain pour vous approprier sur la subsistance commune tout ce qui allait au-delà de la vôtre ? Destitué de raisons valables pour se justifier, et de forces suffisantes pour se défendre ; écrasant facilement un particulier, mais écrasé lui-même par des troupes de bandits, seul contre tous, et ne pouvant à cause des jalousies mutuelles s’unir avec ses égaux contre des ennemis unis par l’espoir commun du pillage, le riche, pressé par la nécessité, conçut enfin le projet le plus réfléchi qui soit jamais entré dans l’esprit humain ; ce fut d’employer en sa faveur les forces mêmes de ceux qui l’attaquaient, de faire ses défenseurs de ses adversaires, de leur inspirer d’autres maximes, et de leur donner d’autres institutions qui lui fussent aussi favorables que le droit naturel lui était contraire.

Dans cette vue, après avoir exposé à ses voisins l’horreur d’une situation qui les armait tous les uns contre les autres, qui leur rendait leurs possessions aussi onéreuses que leurs besoins, et où nul ne trouvait sa sûreté ni dans la pauvreté ni dans la richesse, il inventa aisément des raisons spécieuses pour les amener à son but. « Unissons-nous, leur dit-il, pour garantir de l’oppression les faibles, contenir les ambitieux, et assurer à chacun la possession de ce qui lui appartient. Instituons des règlements de justice et de paix auxquels tous soient obligés de se conformer, qui ne fassent acception de personne, et qui réparent en quelque sorte les caprices de la fortune en soumettant également le puissant et le faible à des devoirs mutuels. En un mot, au lieu de tourner nos forces contre nous-mêmes, rassemblons-les en un pouvoir suprême qui nous gouverne selon de sages lois, qui protège et défende tous les membres de l’association, repousse les ennemis communs et nous maintienne dans une concorde éternelle. »

Il en fallut beaucoup moins que l’équivalent de ce discours pour entraîner des hommes grossiers, faciles à séduire, qui d’ailleurs avaient trop d’affaires à démêler entre eux pour pouvoir se passer d’arbitres, et trop d’avarice et d’ambition, pour pouvoir longtemps se passer de maîtres. Tous coururent au-devant de leurs fers croyant assurer leur liberté ; car avec assez de raison pour sentir les avantages d’un établissement politique, ils n’avaient pas assez d’expérience pour en prévoir les dangers ; les plus capables de pressentir les abus étaient précisément ceux qui comptaient d’en profiter, et les sages mêmes virent qu’il fallait se résoudre à sacrifier une partie de leur liberté à la conservation de l’autre, comme un blessé se fait couper le bras pour sauver le reste du corps.

Telle fut, ou dut être, l’origine de la société et des lois, qui donnèrent de nouvelles entraves au faible et de nouvelles forces au riche, détruisirent sans retour la liberté naturelle, fixèrent pour jamais la loi de la propriété et de l’inégalité, d’une adroite usurpation firent un droit irrévocable, et pour le profit de quelques ambitieux assujettirent désormais tout le genre humain au travail, à la servitude et à la misère.

Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755)

 

1. Analyse et remarques sur le texte.

L’extrait commence par l’expression d’une conséquence qui marque une étape du développement humain dont on comprend qu’il s’agit des effets de l’institution de la propriété. Les facultés humaines sont développées, les qualités naturelles susceptibles d’attirer autrui le sont. Mais ceux qui en manquent paraissent les avoir. Cette étape est celle où l’opposition de l’être et du paraître se fait jour. Avec cette dernière, les vices de la dissimulation deviennent possibles.

Deuxième moment de ce stade : l’homme qui était indépendant devient l’esclave des autres à cause de la multiplicité de ses besoins. De là naissent de nouveaux vices.

Troisième et dernier moment : chaque homme est habité du désir dissimulé de nuire aux autres.

Rousseau résume les maux qui suivent de l’institution de la propriété à savoir premièrement la concurrence, deuxièmement le conflit d’intérêt et troisièmement le secret désir de profiter d’autrui.

Il retrace l’histoire de l’opposition des riches et des pauvres avant l’institution de l’argent. Ce qui signifie que ce dernier n’est pas l’instrument de cette distinction. La richesse consistant surtout en terres, certains hommes en sont dépourvus. Il va en résulter une guerre de chacun contre chacun. Rousseau retrace ici la genèse de ce qui est l’état de nature de Hobbes (1588-1679) qui ne lui apparaît donc pas comme la situation originelle de l’homme. La référence à Hobbes où à la thématique qu’il reprend de Plaute comparant l’homme à un loup qu’on trouve dans l’épître dédicatoire au comte de Devonshire de l’ouvrage de Hobbes, Le citoyen, est claire dans le détournement. Ce sont les riches qui sont comme les loups qui ont goûté de la chair humaine et qui ne trouvent de plaisir que dans la domination.

L’humanité étant alors dans une situation critique et les riches en particulier étant dans les difficultés. Rousseau insiste sur le fait que les riches ont deux choses à perdre au contraire des pauvres, leur vie et leurs biens. Pour la liberté, les uns et les autres l’ont déjà perdue. Tout se passe comme s’il faisait aussi la genèse de l’état de nature de Locke (1632-1704) qui admet le droit de propriété à l’état de nature (cf. Second traité du gouvernement civil). Or, Rousseau insiste sur l’absence de droit de propriété. Le travail personnel ne suffit pas pour fonder la propriété car tout le superflu est dû aux pauvres.

Il imagine que l’un d’eux eut une idée géniale, à savoir faire servir sa propre cause à ses ennemis. Rousseau fait alors la prosopopée du riche à tous dans laquelle il propose l’institution de lois et d’un gouvernement pour les faire respecter. Ce contrat n’a rien de juste puisqu’il entérine l’usurpation que constitue la propriété privée dont Rousseau considère qu’elle doit se fonder sur le consentement du genre humain. Il faut comprendre une propriété privée et non l’appropriation provisoire qui est nécessaire à la vie, propriété privée qui implique la possibilité d’en disposer par héritage.

Les pauvres acceptent sans comprendre qu’ils perdent définitivement leur liberté. Les riches savent qu’ils vont profiter de la nouvelle situation. Quant aux sages – et Rousseau n’en est-il pas un ? – ils comprennent l’utilité de l’institution du politique malgré la perte de la partie de la liberté qui lui est liée.

Rousseau peut donc préciser que c’est la genèse possible de la société politique, autrement dit l’État, qu’il a retracée. Cet établissement historique fixa le mal pour l’humanité.

 

2. Proposition de résumé.

Une fois les facultés humaines développées, les qualités visibles agissantes, chacun se masqua et les vices mensongers apparurent. L’homme devint dépendant des autres par ses besoins multipliés. Enfin, il désira sournoisement leur nuire. Bref, ce furent les effets de la naissance de la propriété et de l’inégalité. L’ (50) extension des propriétés opposèrent bientôt riches et pauvres. Les riches jouirent d’asservir. De là une guerre générale qui détruisait l’humanité.

Les hommes ne pouvaient en rester là. Le riche surtout, dont la propriété ne se fondait pas sur le consentement du genre humain, sentit sa faiblesse. Il conçut (100) un dessein injuste et intéressé. Montrant le péril général, il proposa d’instituer des lois et un gouvernement protégeant la propriété de tous.

Il séduisit les hommes irréfléchis et divisés. Les sages virent leur avantage.

Ainsi naquit la société légale légitimant l’illégitime propriété pour le malheur de l’humanité.

150 mots

 

 

Par Bégnana - Publié dans : Sujets
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Mardi 4 mai 2010 2 04 /05 /Mai /2010 12:45

1. Sujet.

 

Épicure, le grand docteur en félicité, a admirablement et judicieusement divisé les besoins humains en trois classes. Premièrement, les besoins naturels et nécessaires : ce sont ceux qui, non satisfaits, produisent la douleur ; ils ne comprennent donc que le « victus » et l’« amictus » (nourriture et vêtements). Ils sont faciles à satisfaire. – Secondement, les besoins naturels mais non nécessaires : c’est le besoin de la satisfaction sexuelle, quoique Épicure ne l’énonce pas dans sa doctrine telle que la rapporte Diogène Laërce (du reste, je reproduis ici, toute cette doctrine légèrement modifiée et corrigée). Ce besoin est déjà plus difficile à satisfaire. – Troisièmement, ceux qui ne sont ni naturels ni nécessaires : ce sont les besoins du luxe, de l’abondance, du faste et de l’éclat ; ils sont illimités, et il est très difficile de les satisfaire (voy. Diog. Laërce, l. X, ch. 27, § 149 et 127 ; - Cicéron, De fin., I, 13).

La limite de nos désirs raisonnables se rapportant à la fortune est difficile, sinon impossible à déterminer. Car le contentement de chacun à cet égard ne repose pas sur une quantité absolue, mais relative, savoir sur le rapport entre ses souhaits et sa fortune ; aussi cette dernière, considérée en elle-même, est-elle aussi dépourvue de sens que le numérateur d’une fraction sans dénominateur. L’absence des biens auxquels un homme n’a jamais songé à aspirer ne peut nullement le priver, il sera parfaitement satisfait sans ces biens, tandis que tel autre qui possède cent fois plus que le premier se sentira malheureux, parce qu’il lui manque un seul objet qu’il convoite. Chacun a aussi, à l’égard des biens qu’il lui est permis d’atteindre, un horizon propre, et ses prétentions ne vont que jusqu’aux limites de cet horizon. Lorsqu’un objet, situé en dedans de ces limites, se présente à lui de telle façon qu’il puisse être certain de l’atteindre, il se sentira heureux ; il se sentira malheureux, au contraire, si, des obstacles survenant, cette perspective lui est enlevée. Ce qui est placé au-delà n’a aucune action sur lui. C’est pourquoi la grande fortune du riche ne trouble pas le pauvre, et c’est pour cela aussi, d’autre part, que toutes les richesses qu’il possède déjà ne consolent pas le riche quand il est déçu dans une attente (La richesse est comme l’eau salée : plus on en boit, plus elle altère ; il en est de même aussi de la gloire).

Ce fait qu’après la perte de la richesse ou de l’aisance, et aussitôt la première douleur surmontée, notre humeur habituelle ne diffèrera pas beaucoup de celle qui nous était propre auparavant, s’explique par là que, le facteur de notre avoir ayant été diminué par le sort, nous réduisons aussitôt après, de nous-mêmes, considérablement le facteur de nos prétentions. C’est là ce qu’il y a de proprement douloureux dans un malheur ; cette opération une fois accomplie, la douleur devient de moins en moins sensible et finit par disparaître ; la blessure se cicatrise. Dans l’ordre inverse, en présence d’un événement heureux, la charge qui comprime nos prétentions remonte et leur permet de se dilater : c’est en cela que consiste le plaisir. Mais celui-ci également ne dure que le temps nécessaire pour que cette opération s’achève ; nous nous habituons à l’échelle ainsi augmentée des prétentions, et nous devenons indifférents à la possession correspondante de richesses. (…)

La source de nos mécontentements est dans nos efforts toujours renouvelés pour élever le facteur des prétentions pendant que l’autre facteur s’y oppose par son immobilité.

Il ne faut pas s’étonner de voir, dans l’espèce humaine pauvre et remplie de besoins, la richesse plus hautement et plus sincèrement prisée, vénérée même, que toute autre chose ; le pouvoir lui-même n’est considéré que parce qu’il conduit à la fortune ; il ne faut pas être surpris non plus de voir les hommes passer à côté ou par-dessus toute autre considération quand il s’agit d’acquérir des richesses, de voir par exemple les professeurs de philosophie faire bon marché de la philosophie pour gagner de l’argent. On reproche fréquemment aux hommes de tourner leurs vœux principalement vers l’argent et de l’aimer plus que tout au monde. Pourtant il est bien naturel, presque inévitable d’aimer ce qui, pareil à un protée infatigable, est prêt à tout instant à prendre la forme de l’objet actuel de nos souhaits si mobiles ou de nos besoins si divers. Tout autre bien, en effet, ne peut satisfaire qu’un seul désir, qu’un seul besoin : les aliments ne valent que pour celui qui a faim, le vin pour le bien portant, les médicaments pour le malade, une fourrure pendant l’hiver, les femmes pour la jeunesse, etc. Toutes ces choses ne sont donc que (…) relativement bonnes. L’argent seul est le bien absolu, car il ne pourvoit pas uniquement à un seul besoin « in concreto » mais au besoin en général, « in abstracto ».

La fortune dont on dispose doit être considérée comme un rempart contre le grand nombre de maux et des malheurs possibles, et non comme une permission et encore moins comme une obligation d’avoir à se procurer les plaisirs du monde. Les gens qui, sans avoir de fortune patrimoniale, arrivent par leurs talents, quels qu’ils soient, en position de gagner beaucoup d’argent, tombent presque toujours dans cette illusion de croire que leur talent est un capital stable et que l’argent que leur rapporte ce talent est par conséquent l’intérêt dudit capital. Aussi ne réservent-ils rien de ce qu’ils gagnent pour en constituer un capital à demeure, mais ils dépensent dans la même mesure qu’ils acquièrent. Il s’ensuit qu’ils tombent d’ordinaire dans la pauvreté, lorsque leurs gains s’arrêtent ou cessent complètement ; en effet, leur talent lui-même, passager de sa nature comme l’est par exemple le talent pour presque tous les beaux-arts, s’épuise, ou bien encore les circonstances spéciales ou les conjonctures qui le rendaient productif ont disparu. Des artisans peuvent à la rigueur mener cette existence, car les capacités exigées pour leur métier ne se perdent pas facilement ou peuvent être suppléées par le travail de leurs ouvriers ; de plus, leurs produits sont des objets de nécessité dont l’écoulement est toujours assuré (…).

Il n’en est pas de même des artistes et des virtuosi de toute espèce. C’est justement pour cela qu’on les paye si cher, mais aussi et par la même raison devraient-ils placer en capital l’argent qu’ils gagnent ; dans leur présomption, ils le considèrent comme n’en étant que les intérêts et courent ainsi à leur perte.

En revanche, les gens qui possèdent une fortune patrimoniale savent très bien, d’emblée, distinguer entre un capital et des intérêts. Aussi la plupart chercheront à placer sûrement leur capital, ne l’entameront en aucun cas et réserveront même, si possible, un huitième au moins sur les intérêts, pour obvier à une crise éventuelle. Ils se maintiennent ainsi le plus souvent dans l’aisance. Rien de tout ce que nous venons de dire ne s’applique aux commerçants ; pour eux, l’argent est en lui-même l’instrument du gain, l’outil professionnel pour ainsi dire : d’où il suit que, même alors qu’ils l’ont acquis par leur propre travail, ils chercheront dans son emploi les moyens de le conserver ou de l’augmenter. Aussi la richesse est habituelle dans cette classe plus que dans aucune autre.

En général, on trouvera que, d’ordinaire, ceux qui se sont déjà colletés avec la vraie misère et le besoins, les redoutent incomparablement moins et sont plus enclins à la dissipation que ceux qui ne connaissent ce maux que par ouï-dire. À la première catégorie appartiennent tous ceux qui, n’importe par quel coup de fortune ou par des talents spéciaux quelconques, ont passé rapidement de la pauvreté à l’aisance ; à l’autre, ceux qui sont nés avec de la fortune et qui l’ont conservée. Tous ceux-ci s’inquiètent plus de l’avenir que les premiers et sont plus économes. On pourrait en conclure que le besoin n’est pas une aussi mauvaise chose qu’il paraît l’être, vu de loin. Cependant la véritable raison doit être la suivante : c’est que pour l’homme né avec une fortune patrimoniale la richesse apparaît comme quelque chose d’indispensable, comme l’élément de la seule existence possible, au même titre que l’air ; aussi la soignera-t-il comme sa propre vie et sera-t-il généralement rangé, prévoyant et économe. Au contraire, pour celui qui dès sa naissance a vécu dans la pauvreté, c’est celle-ci qui semblera la condition naturelle ; la richesse, qui, par n’importe quelle voie, pourra lui échoir plus tard, lui paraîtra un superflu, bon seulement pour en jouir et la gaspiller ; il se dit que, lorsqu’elle aura disparu de nouveau, il saura se tirer d’affaire sans elle tout comme auparavant, et que, de plus, il sera délivré d’un souci.

Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse dans la vie, chapitre III De ce que l’on a.

 

1) Résumez le texte en 150 mots (plus ou moins 10%). Vous indiquerez les sous totaux de 50 en 50 (50, 100, …) par un trait vertical et par le chiffre correspondant dans la marge. Vous indiquerez obligatoirement votre total exact à la fin de votre résumé.

2) Dissertation :

« On reproche fréquemment aux hommes de tourner leurs vœux principalement vers l’argent et de l’aimer plus que tout au monde. Pourtant il est bien naturel, presque inévitable d’aimer ce qui, pareil à un protée infatigable, est prêt à tout instant à prendre la forme de l’objet actuel de nos souhaits si mobiles ou de nos besoins si divers. ».

Vous discuterez ce point de vue d’Arthur Schopenhauer en prenant appui sur votre lecture des trois œuvres inscrites au programme. Vous proscrirez tout plan qui se bornerait à examiner ces livres successivement. La dissertation devra compter 1000 à 1500 mots.

 

Corrigé

 

2. Analyse du texte.

Schopenhauer résume la doctrine épicurienne du désir avec laquelle il prétend être en accord. Elle distingue trois sortes de désirs mais on peut regrouper les deux premiers. En effet, les désirs naturels et nécessaires et les désirs naturels seulement sont des désirs qu’il est relativement facile de satisfaire ou plutôt qu’on peut satisfaire. Par contre, les désirs constituant la troisième catégorie sont sans limites. On ne peut donc les satisfaire. Il est clair alors que le désir de l’argent entre dans cette troisième catégorie et qu’elle doit servir de soubassement pour expliquer et ce désir et l’usage qu’on doit faire de l’argent pour être satisfait.

Assez curieusement, Schopenhauer ne va pas critiquer le désir de l’argent en tant que tel, ce qui serait plutôt conforme à l’ascétisme hédoniste d’Épicure et des épicuriens dans l’Antiquité. Se contenter de peu est le mot d’ordre du maître dans sa Lette à Ménécée où son éthique est résumée et qui nous est parvenue grâce à Diogène Laërce qui est cité par Schopenhauer. Toutefois, l’épicurisme n’interdit nullement de posséder de l’argent.

Pour examiner ce qu’on peut conseiller en matière de fortune, Schopenhauer commence par mettre en lumière la difficulté à déterminer quelle limite la fortune doit avoir. En effet, c’est le rapport entre la fortune et le désir qui permet de savoir quelle fortune est nécessaire pour chacun. Qui ne pense pas à certains biens n’en est pas privé et vivra mieux que celui qui, avec une fortune bien plus grande, désire des biens qu’il ne peut obtenir. Schopenhauer ajoute qu’il y a pour chacun un horizon des biens qui fait sa satisfaction ou non. Il en déduit que le pauvre ne souffre pas de la fortune du riche qui n’est pas consolé lorsque lui manque quelque chose. Politiquement on peut en déduire que le socialisme n’est pas inéluctable même si Schopenhauer ne le fait pas ici.

L’auteur rend compte ensuite du caractère peu durable du malheur et du bonheur. Dans l’un et l’autre cas c’est le passage du plus au moins ou du moins au plus qui fait la sensation. Hors de ce passage, nous sommes indifférents à la fortune. Il peut en déduire que nous ne sommes malheureux que lorsque nous désirons plus sans avoir la richesse correspondante.

Schopenhauer déduit de l’ensemble des analyses précédentes une explication de l’amour de l’argent qu’il justifie par sa caractéristique principale, à savoir qu’il est l’objet capable de satisfaire tous les désirs. Dès lors, il peut le caractériser comme un bien absolu à cause de sa capacité à satisfaire le besoin en général.

Schopenhauer passe alors à son conseil relatif à l’usage de la fortune possédée. Elle doit servir pour se prémunir des maux futurs et non pour être dilapidée. Ce qui revient à dire que pour éviter le malheur, il faut éviter d’augmenter ses désirs. Pour justifier ce conseil, Schopenhauer prend le cas de ceux qui gagnent de l’argent par leur talent. Croyant que ce talent est un capital, ils dépensent leur argent et peuvent ainsi selon les circonstances se retrouver sans rien. Schopenhauer excepte les artisans dont les produits sont toujours nécessaires. Par contre les artistes et tous ceux dont les productions ne sont pas nécessaires sont concernés.

Ils opposent aux talentueux prodigues les riches de naissance qui sont capables de conserver leur capital qu’ils distinguent des intérêts qui seuls doivent être partiellement dépensés, une partie (1/8°) devant servir à renforcer le capital. Le cas des commerçants est mis à part car, comme l’argent est le matériau de leur profit, ils savent comment procéder.

Enfin, Schopenhauer oppose ceux qui ont connu la misère et les riches. Les premiers sont plus dépensiers, plus négligents avec leur fortune car ils savent qu’ils peuvent s’en passer alors que la fortune est comme une condition d’existence pour ceux qui sont nés riches et ils en craignent la perte. Bref, tous ces cas viennent justifier le conseil qu’il donne sur l’usage de la fortune.

 

3. Proposition de résumé.

Épicure distingue justement des désirs naturels ou nécessaires les désirs sans limites.

La fortune désirable est relative aux biens recherchés. Le riche que n’envie pas le pauvre peut être malheureux. La fortune disparue, la douleur s’estompe ; les désirs diminuent. Tandis qu’ils augmentent avec l’enrichissement comme le (50) plaisir disparaît la possession acquise. L’élévation de nos désirs sans moyens de les satisfaire fait le déplaisir. Nul ne doit être surpris que l’humanité besogneuse place la fortune au plus haut car l’argent satisfait tous les besoins.

La fortune possédée préserve des malheurs. Qui a un talent (100) doit se constituer un capital pour les prévenir, sauf les artisans dont les productions sont nécessaires. Les artistes pourtant concernés font l’inverse. Les possesseurs de capitaux les distinguant des intérêts restent riches. Les riches de naissance craignent plus la pauvreté que les enrichis car la richesse leur est nécessaire.

150 mots

 

4. Dissertation.

Sous la figure de Mammon, personnification de l’argent, la Bible (Évangile de Luc, 16, 13) condamne l’argent et Ploutos était moqué dans la comédie d’Aristophane (~445-~385 av. J.-C.). La dénonciation de l’argent roi a toujours cours et est assuré du succès sur toutes les estrades. Pourtant Schopenhauer a écrit dans ses Aphorismes sur la sagesse dans la vie :

« On reproche fréquemment aux hommes de tourner leurs vœux principalement vers l’argent et de l’aimer plus que tout au monde. Pourtant il est bien naturel, presque inévitable d’aimer ce qui, pareil à un protée infatigable, est prêt à tout instant à prendre la forme de l’objet actuel de nos souhaits si mobiles ou de nos besoins si divers »

Le pessimiste de Francfort prend le contrepied du blâme habituel relatif à l’amour de l’argent. S’il est si important et s’il surpasse tout, c’est naturel soutient Schopenhauer et il apparaît difficile de lutter contre le naturel. La raison en est que l’argent est comparable à la créature de la mythologie, Protée, qui se transforme en n’importe quel être. L’argent puisqu’il peut être échangé contre n’importe quel objet a la même mobilité que nos désirs et la diversité de nos besoins.

Or, de la même manière qu’il faut attacher Protée pour qu’il montre son véritable visage, ne faut-il pas refuser cet amour de l’argent pour ne pas se retrouver dans la situation absurde de courir avec un simple moyen d’échange comme s’il était l’objet même de nos désirs ?

On se demandera d’abord si la morale permet de ne pas aimer l’argent, puis dans quelle mesure on peut penser qu’il est naturel de l’aimer et enfin si cet amour de l’argent n’est pas plutôt culturel.

On s’appuiera notamment sur la comédie de Molière, L’avare, sur un roman de la série des Rougon-Macquart d’Émile Zola, L’Argent et sur les deux premières sections du chapitre III « L’argent dans les séries téléologiques » de la Philosophie de l’argent du sociologue et philosophe Georg Simmel.

 

Si l’on reproche aux hommes d’aimer l’argent c’est au nom de la morale. Elle présuppose qu’il est possible de ne pas aimer l’argent ou que l’amour de l’argent est d’une nature pervertie. En effet, on distingue souvent un naturel porté à la morale d’une nature perverse. On entend par là quelqu’un chez qui les désirs pour ne pas dire les pulsions prennent le pas sur la morale. C’est là le sens de la critique traditionnelle de l’avarice dont on trouve les traits chez Harpagon. Ainsi lorsque Frosine à la scène 5 de l’acte II le flatte ou lui fait le portrait de sa promise Mariane écoute-t-il. Lui parle-t-elle de l’aider pour son procès, il ne l’écoute plus. Revient-elle à leur affaire il est tout ouïe. Bref, Harpagon est comme un pantin chez qui l’idée de dépense produit un effet mécanique de raidissement. Il fait penser à la fameuse définition du comique dans Le Rire de Bergson selon laquelle c’est du mécanique plaqué sur du vivant. Simmel n’a donc pas tort de considérer que l’avare vénère l’argent comme un Dieu. Or, même si l’argent peut lui être comparé en tant qu’il semble comme Dieu concilier des caractères contradictoires, il est clair que l’aimer est une pathologie et non quelque chose de naturelle au sens de normal. La ladrerie du procureur Delcambre dans L’argent de Zola se manifeste par son incapacité à conserver sa maîtresse, la baronne Sandorff. Si l’avarice, c’est l’amour excessif de l’argent que personne ne considère comme naturel chez tous les hommes, un amour modéré de l’argent n’est-il pas conforme à la morale ?

La morale transcendante, c’est-à-dire qui repose sur l’idée que les devoirs viennent d’une source surnaturelle, implique au contraire de considérer l’argent comme indifférent, voire comme un mal. Simmel nous le montre dans l’ascétisme, c’est-à-dire dans la pauvreté voulue quelles que soient les cultures, occidentale chrétienne ou orientale bouddhiste : un refus de l’argent en tant qu’il est le mal qui va de l’indifférence à la haine. Le motif en est que c’est justement en le refusant qu’on possède tout. C’est donc dire que s’il est naturel de l’aimer, ce ne peut être parce qu’il épouse tous nos désirs, c’est au contraire en le refusant que tout s’offre à nous. Ce refus de l’argent est incarné chez Zola pour des raisons différentes chez la princesse d’Orviedo qui est mue par la charité et par Sigismond qui est mû par l’idée de justice. Chacun, à sa manière, montre par quoi il est évitable de refuser l’argent, c’est-à-dire par des principes moraux. En dépensant en quelques années 300 millions d’argent alors qu’elle a toujours été riche, la princesse d’Orviedo montre notamment qu’il n’est absolument pas naturel d’aimer l’argent, y compris pour le riche comme le prétend Schopenhauer, sans quoi, elle n’aurait pas pu se défaire aussi aisément de sa fortune. Mais une morale plus accessible s’oppose-t-elle à l’amour de l’argent ?

La morale épicurienne pour laquelle c’est le bonheur, entendu comme la plus grand somme de plaisirs possibles, qui est la fin dernière de l’existence humaine, implique le refus de l’argent. Ainsi Cléante a-t-il notre sympathie dans la pièce de Molière même lorsque son père lui reproche sa prodigalité dans la scène 4 de l’acte I car nous l’avons vu déclaré que l’argent pour lui n’était qu’un moyen à la scène 2 de l’acte I. S’il en veut, c’est pour aider Mariane, c’est pour satisfaire son désir qui est celui de la jeunesse. Il nous montre donc que ce qui est naturel, c’est d’aimer les personnes et non l’argent. Ce en quoi il fait un contraste certain avec son père. Or, la sympathie du lecteur montre ce qui est naturel. Mme Caroline quant à elle ne dédaigne pas l’argent. Parfois, elle se lance en imprécations contre lui comme lorsque Maxime lui révèle l’histoire de son père (chapitre VII, p.279 « Ah ! l’argent, l’horrible argent qui salit et dévore ! »). Elle finit par accepter de ne voir en lui comme Saccard qu’un fumier (chapitre VII, p.283), bref, quelque chose de sale mais de nécessaire. Or, quel paysan aimerait le fumier ? Il faut savoir user de l’argent : les pathologies de l’argent lorsqu’il devient fin selon Simmel, se manifestent par le fait que l’argent dans l’avarice ou la dépense pour elle-même dans la prodigalité institue l’argent comme fin ultime alors qu’il ne peut qu’être une fin momentanée. La morale de la vie subordonne donc l’amour de l’argent aux objets du désir et non l’inverse.

Toutefois, ces morales, par l’intérêt qu’elles montrent pour l’argent, par leur souci de la maîtriser, montrent au contraire la force du désir de l’argent. Aussi, ne faut-il pas reconnaître qu’il est somme toute naturel d’aimer l’argent comme le soutient Schopenhauer ?

 

La morale bien entendue implique d’aimer l’argent en tant que moyen. Cléante le montre. Mais Cléanthe aime tout ce que l’argent permet. Ses vêtements que son père lui reproche, son train de vie, peuvent passer aux yeux du vieil avare pour de la prodigalité. Dès lors, il est bien difficile de trouve une juste mesure dans l’usage de l’argent. Sans principe certain de modération, l’amour de l’argent est bien naturel et presque inévitable. Même Saccard attire la sympathie lorsqu’il fait preuve de générosité en aidant les Jordan poursuivis pour une vieille dette par Busch. C’est sa puissance monétaire qui lui permet de payer moins et de régler la dette en une fois. L’argent est bien un moyen supérieur à tout autre (chapitre IX, p.362). Et c’est la raison pour laquelle, même après sa déchéance, les Jordan lui conservent leur sympathie (chapitre XI, p.437). Que l’amour d’un simple moyen soit possible, Simmel l’explique. En effet, le moyen doit être recherché pour lui-même sans quoi il serait négligé au profit de la fin. C’est ainsi que les agents économiques se concentrent sur leur tâche dont la finalité leur échappe bien souvent. En tant que moyen absolu, il est naturel que l’argent soit plus aimé que n’importe quel moyen. Que penser alors du point de vue moral qui le critique ?

La morale transcendante est en réalité hypocrite. Les moines bouddhistes, dont Simmel donne l’exemple, qui ne veulent pas toucher l’argent se serve de quelqu’un pour en faire usage, c’est-à-dire pour acheter les biens dont ils ont besoin. Bref, ne se masquent-ils pas leur amour naturel de l’argent ? La haine que finit d’éprouver pour l’argent Si la princesse d’Orviedo n’aime pas l’argent, c’est parce que c’est celui de son mari. Elle aima le luxe et sa conversion ressemble à une déception. Sans compter que pieuse, à l’instar des moines Franciscains dont parle Simmel, elle espère avoir tout sans passer par l’argent. Ce qui revient à lui rendre une sorte d’hommage. Quant à Sigismond, son désintérêt est pour le moins douteux. Comment peut-il ainsi ignorer si longtemps le métier de son frère et ne le découvrir qu’au moment de sa mort (cf. chapitre XII, p.486) ? N’est-il pas finalement aussi hypocrite ou de mauvaise foi qu’un moine bouddhiste ?

S’il est naturel d’aimer l’argent, c’est parce qu’il est la condition du développement humain. Alain a pu dans ses Propos d’économique faire l’éloge de l’avare qui pour lui est à l’origine de la justice parce qu’il ne veut pas dépenser. Il sait la valeur de l’argent, à savoir celle du travail humain. On rit d’Harpagon qui n’arrive pas à mettre dans l’ordre l’adage cicéronien il faut manger pour vivre et non vivre pour manger. Mais s’il veut le faire graver en lettres d’or, n’est-ce pas une dépense qui montre justement la vérité de ce principe ? C’est grâce à l’argent que s’amorce le développement de l’Orient voulu par l’ingénieur Georges Hamelin. Il est naturel de l’aimer comme facteur du développement industriel, bref, du progrès.

Néanmoins, la naturalité du désir de l’argent que défend Schopenhauer aurait un sens certain s’il était lui-même naturel. Or, son existence et même son rôle changent selon les sociétés. Dès lors, le désir de l’argent n’est-il pas plutôt culturel que naturel ?

 

Il est clair que l’argent n’existe pas dans toutes les sociétés. Il s’inscrit comme une nécessité seulement là où l’accroissement des échanges exige qu’une marchandise serve spécialement pour l’échange : c’est l’argent comme monnaie. Simmel donne l’exemple de coquillages qui servent de monnaie que fabriquent les Ilo du Niger pour d’autres peuples. Dès lors, parler d’un amour naturel de l’argent n’a pas de sens pour toutes les sociétés. À quoi s’ajoute que cette absence d’amour naturel se manifeste lorsqu’à l’argent, le sujet préfère directement l’objet. Ce qui va à l’encontre de l’argument de Schopenhauer selon lequel l’argent étant changeant comme nos désirs est préféré à leurs objets. Ainsi Madame Conin, quoique marié, se donne de temps à autre. Saccard tente sa chance. Il est près à payer une somme énorme. Elle refuse parce qu’il ne lui plaît pas tout simplement. Elle montre donc en quoi le désir ne se tourne par prioritairement vers l’argent (chapitre VIII, p.384). De même, la mère de Mariane, selon cette dernière à la scène 1 de l’acte IV, se laissera convaincre quoiqu’elle ait accepté Harpagon pour gendre pour sa fortune de faire le bonheur de sa fille en lui laissant épouser Cléante. Si l’amour de l’argent ne se retrouve pas chez tous, est-ce à dire qu’il est social ?

On peut remarquer le caractère social de l’amour de l’argent chez les personnages de Molière. Harpagon ressemble à la caricature d’un bourgeois. Il se présente comme refusant consciemment les manières de la noblesse lorsqu’il reproche à son fils de faire le marquis selon la scène 4 de l’acte I. À tel point qu’on a cru que Molière défendait la classe de Jean-Baptiste Poquelin, le tapissier du roi. De même, quoiqu’elles soient gagnées par la fièvre qui entoure la Banque universelle de Saccard, les Beauvilliers montrent une réticence pour l’argent qui tient à leur classe. C’est la fortune patrimoniale qu’elle lui préfère (chapitre IV, p.157). Et Simmel montre comment l’amour de l’argent se concentre chez les peuples ou dans les classes sociales exclus dont l’exemple emblématique est le peuple juif. Mais les mauresques ou plutôt morisques espagnols, Pasion, l’esclave devenu un des Athéniens les plus riches, voire les banquiers étrangers, montrent le caractère universel du lien entre l’étranger et l’argent.

Finalement, si l’amour de l’argent apparaît naturel, c’est qu’il a dans notre culture un rôle bien plus important qu’il n’a eu dans la plupart des cultures. Traditionnellement, on distingue entre l’avarice et la cupidité ou la convoitise comme La Fontaine la nomme dans sa fable « Le loup et le chasseur » (Fables, VIII, 27). Il y narre l’histoire d’un chasseur cupide qui accumule les proies et meurt des coups d’un sanglier qu’il n’avait totalement tué et d’un loup ladre qui veut manger seulement la corde de l’arc et qui meurt d’un coup de flèche. Molière quant à lui confond les deux dans le personnage d’Harpagon. Molière a pressenti cette montée de la primauté de l’argent qui rend la distinction peu importante. Dans le personnage de Saccard et dans le thème du rôle de la Bourse comme dans cette réflexion philosophique qui tourne autour de l’argent que propose Simmel, c’est cette primauté qui s’affirme. Concurrent du Dieu qui manque, l’argent représente désormais comme Bruckner le montrait dans Misère de la prospérité, le seul absolu dans un monde qui n’en a pas.

 

En un mot, on peut dire que le problème était de savoir si l’amour de l’argent est aussi naturel et aussi difficile à combattre que Schopenhauer le soutient de façon paradoxale dans ses Aphorismes sur la sagesse dans la vie. On a vu que la morale implique que l’amour de l’argent ne soit pas naturel et qu’il n’est pas difficile de le combattre. La morale fait de l’amour de l’argent une pathologie rejoint en cela par la sociologie de l’argent. Toutefois, ce point de vue moral ne fait que masquer l’amour naturel de l’argent. La puissance de ce dernier ne peut qu’attirer le désir qui y voit le moyen de toujours se satisfaire. Mais si cet amour de l’argent est attesté, il est apparu que l’amour de l’argent n’est nullement naturel : il est culturel. C’est pour cela qu’on le retrouve dans certaines classes sociales ou dans certaines sociétés. Mais comme il a totalement envahi la nôtre, il n’est pas étonnant que Schopenhauer ait pu penser qu’il était naturel de l’aimer.

Par Bégnana - Publié dans : Sujets
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Mercredi 24 mars 2010 3 24 /03 /Mars /2010 09:34

Sujet : dissertation : « Il n’est vertu que pauvreté ne gâte. Ce n’est pas la faute du chat quand il prend le dîner de la servante. » Chamfort, Supplément aux Maximes et pensées.

Vous discuterez ce point de vue en prenant appui sur votre lecture des trois œuvres inscrites au programme.

 

Chômage, pauvreté, exclusion sont souvent invoqués pour expliquer, voire justifier des comportements contraires aux bonnes mœurs. Déjà Chamfort écrivait dans le Supplément aux Maximes et pensées :

« Il n’est vertu que pauvreté ne gâte.

Ce n’est pas la faute du chat quand il prend le dîner de la servante. »

L’auteur veut dire que la pauvreté nuit à la vertu. Il l’illustre par une esquisse de fable : un chat qu’on suppose affamé, qui se saisit du dîner de la servante, femme non pas riche, peut-être pas pauvre, mais au moins modeste et pour qui le dîner est indispensable.

Or, justifier un acte délictueux par une situation économique délicate, bref, par le manque d’argent, c’est nier la vertu qui consiste justement à agir sans tenir compte de l’intérêt. Mais d’un autre côté, nier que la pauvreté incite à la criminalité, c’est concevoir une pauvreté abstraite, celle du penseur bien nourri dans son cabinet de travail.

Dès lors, on peut se demander s’il est possible de penser que la pauvreté nuit à la vertu sans nier cette dernière.

On s’interrogera d’abord sur la question de savoir en quoi la pauvreté n’est pas un obstacle à la vertu, puis en quoi elle gâte la vertu et enfin en quoi la pauvreté crée les conditions qui rendent la vertu difficile.

On s’appuiera notamment sur la pièce de Molière, L’avare [GF Flammarion], sur le dix-huitième roman de la série des Rougon Macquart d’Émile, L’Argent [GF Flammarion] et sur les deux premières sections du chapitre III, L’argent dans les séries téléologiques de la Philosophie de l’argent du philosophe et sociologue Georg Simmel.

 

La pauvreté se définit comme l’état de celui qui a juste de quoi satisfaire ses besoins. Elle s’oppose à la misère qui est l’état de celui qui n’arrive pas à satisfaire ses besoins tout en ayant le minimum qui permet d’éviter la mort comme Péguy l’a montré dans L’argent. Quant à la richesse, elle consiste à avoir bien plus que ce qui est nécessaire. Elle est constitutive de la pauvreté en ce sens que dans les sociétés primitives, la relative égalité économique implique qu’il n’y a pas de pauvreté en ce sens que personne ne peut, voire ne doit vouloir plus que les autres comme Pierre Clastres (1934-1977), dans La Société contre l’État (1974) en a tenté la démonstration. Or, la pauvreté ainsi entendue n’est pas un obstacle à la vertu, c’est-à-dire à la conduite morale.

Ainsi, dans L’avare, Marianne et sa mère sont pauvres sans être misérables. Marianne reste vertueuse malgré cette pauvreté en tant qu’elle obéit à sa mère et refuse d’aller à l’encontre de la morale familiale malgré son inclination certaine pour Cléante (acte IV scène 1). On trouve en Jordan et sa femme Marcelle dans L’Argent de Zola, une honnêteté certaine malgré leur pauvreté. Ainsi Jordan, l’écrivain, refuse la spéculation en bourse. Elle repose en effet comme le roman tout entier en fait la démonstration sur une passion dévastatrice, exclusive de toute réflexion, de toute mesure. Si Mlle Chuchu qui vient d’un milieu pauvre se donne pour de l’argent à Flory, employé de l’agent de change Mazaud (ch. III, p.106), Madame de Jeumont aussi, à l’empereur, puis à Saccard – et à 100000 ou 200000 la nuit, ce n’est pas la pauvreté qui explique son manque de vertu (cf. chapitre VIII, p.325). La pauvreté n’est pas un obstacle à la vertu puisque c’est au contraire du côté de la richesse que se situent les comportements pathologiques comme l’avarice ou la prodigalité selon Simmel dans sa Philosophie de l’argent, comportements qui consistent à ériger en fin soit l’argent lui-même, soit son usage, au détriment de toute mesure.

En effet, il est toujours possible de faire un geste pour les autres. Le pauvre partage. Il agit pour faire vivre sa famille comme Péguy dans L’argent l’indique dans sa description de la morale de la vieille France, morale du travail, de la mesure et de l’heureuse acceptation de l’ordre des choses. Les serviteurs d’Harpagon, malgré sa ladrerie qui les fait vivre comme des pauvres, sont honnêtes (acte III, scène 1). La vertu se manifeste dans la famille, lieu d’ailleurs d’où l’argent est exclu comme le communiste marxisant, Sigismond, le remarque dans L’Argent de Zola, pour montrer comment la société communiste serait possible (chapitre IX, p.356). La pauvreté peut même être recherchée : c’est l’ascétisme décrit par Simmel qui voit dans l’argent au mieux quelque chose d’indifférent, au pire une source de tentation et comme le mal. Ainsi des moines bouddhistes qui refusent même son contact ou des Franciscains que Simmel donne en exemples d’une pauvreté voulue pour la vertu.

Cependant, il n’en reste pas moins vrai que le pauvre a mauvaise presse et que la richesse fait le prestige. Tout se passe comme si la première était comme une faute ou la source de faute alors que la seconde permet de bien faire voire de faire le bien. Dès lors, n’y a-t-il pas dans la pauvreté une situation qui empêche la vertu ?

 

On peut distinguer la pauvreté volontaire de la pauvreté involontaire. Si la première semble liée à une exigence morale, la seconde est subie. On n’est pauvre souvent parce qu’on naît pauvre. On peut donc étudier tour à tour leur relation à la vertu.

Les pauvres volontaires que sont les moines mendiants agréent peut-être à leur Dieu ou à leur idéal de sortie du monde mais ils montrent une obsession de l’argent. Et surtout ils sont d’une inutilité sociale certaine car, sans les dons des autres, ils ne pourraient pas vivre. Ils vivent donc du travail des autres. Il en va de même de la princesse d’Orviedo qui finit pauvre volontairement. Pauvre puisqu’elle est endettée après avoir dépensé les 300 millions de la fortune qui lui vient de son mari (chapitre XII). Or, la charité folle dont elle a fait preuve n’a en aucun cas permis quoique ce soit d’autre que le plus dispendieux des gaspillages. N’a-t-elle pas en un sens encouragé le vol de ses fournisseurs ? Quant à Harpagon qui loue l’adage, il faut manger pour vivre et non vivre pour manger que lui fait connaître Valère dans la scène 1 de l’acte III, il est clair qu’il y voit l’occasion de renforce son avarice et non la vertu. Ainsi, il y a bien une proximité entre la pauvreté volontaire et l’avarice comme Simmel l’a vu dans son analyse des pathologies de l’argent. En faisant de l’argent une sorte de mal absolu, l’ascète l’érige en un rôle majeur. Bref, la pauvreté volontaire n’est qu’une apparence de vertu. Reste qu’il n’en va peut-être de même pour les pauvres involontaires.

Or, ils ne peuvent être non plus vertueux. Mariane accepte une quasi vente. En quoi est-il vertueux de ne pas écouter son inclination pour Cléante et d’accepter d’épouser pour son argent un vieux barbon ? Quant à sa mère, ne vend-elle pas sa fille ? Certes, elle ne le dit pas mais semble se rendre aux raisons de Frosine qui lui fait remarquer que le vieil Harpagon sera bientôt mort et qu’elle pourra profiter de sa fortune (acte III, scène 4). On peut donc dire que la pauvreté pousse au vice, au moins à l’intention de nuire à son prochain. Le valet de Cléante, La Flèche, qui vole Harpagon (acte IV, scène 6), paraît excusable à cause du vice du père de son maître, mais il ne fait pas pour cela preuve de vertu, mais traduit le désir de son maître de trouver de l’argent par n’importe quel moyen. Que dire de Victor, le deuxième fils de Saccard. Fruit d’un viol, ayant vécu dans le bouge immonde tenu par la Méchain dans la cité de Naples, amant à douze ans d’une femme de plus de quarante ans qui meurt dans le lit qu’ils partagent, son destin est tout tracé. Recueilli à l’œuvre du Travail grâce à Madame Caroline, il viole et vole la fille Beauvilliers qui n’aura jamais la dot pour se marier. Madame Caroline peut résoudre le problème qu’elle s’était posé : c’est bien l’argent qui distingue le destin de Victor de celui de l’autre fils, Maxime, guère plus moral mais qui ne faute pas. Et Zola peut ainsi montrer que la simple charité ne résout pas le problème du vice. C’est que la pauvreté paraît même une faute morale et la richesse une valeur morale comme Simmel le fait remarquer en bon sociologue. On chasse le mendiant des villes mais on ne prête qu’aux riches. Dans ce jugement qui peut paraître injuste gît l’idée que la pauvreté prédispose à tous les vices comme moyens pour suppléer aux manques qu’elle suscite.

Cependant, on ne peut attribuer à la pauvreté une causalité à sens unique qui en ferait le principe du vice car cela reviendrait à nier cet effort qu’est la vertu. Comme la pauvreté n’est pas non plus neutre, dès lors, on peut s’interroger sur la possibilité pour elle de gâter la vertu en tant qu’elle la rend difficile.

 

Si la vertu au sens morale n’est pas rendue absolument impossible par la pauvreté, toutefois, elle la rend difficile à tel point qu’elle la gâte non pas au sens où elle disparaîtrait, mais en ce sens qu’elle en rend l’exercice plus délicat. On pourrait ainsi comprendre l’amorce de fable de Chamfort comme indiquant que la pauvreté donne l’occasion de commettre des fautes là où justement la richesse l’évite. C’est que le chat ne peut pas ne pas manger et il symbolise la pauvreté. Mais la servante qui a consciencieusement préparé le dîner, est également pauvre.

Il est des vertus d’abord que la pauvreté ne permet pas. Comment être libéral lorsqu’on n’a rien ou tout au plus le stricte nécessaire. Cléante qui vivrait comme un pauvre de fait par la faute de son père use d’expédient comme d’emprunter à des usuriers en s’appuyant sur l’héritage qu’il aura pour tenir son rang. Aussi se plaint-il de ne pouvoir faire le bien, c’est-à-dire d’aider Mariane et sa mère. Cette pauvreté concerne le présent car, qu’il doive hériter lui importe peu puisqu’il aura passé l’âge de jouir de la richesse. Il ne peut que souhaiter la mort de son père, désir immoral s’il en est. À l’inverse, on voit que si Saccard peut aider les Jordan, harcelés par Busch pour une vieille dette qui est prêt à saisir leurs maigres biens, la raison en est sa richesse du moment. Il règle au mieux leur dette en la faisant même diminuer auprès de Busch. Simmel note que l’argent donne un plus, le superadditum. La pauvreté elle donne un moins. Le commerçant qui donnera quelque chose en cadeau à son riche client, chassera comme un malpropre le mendiant. C’est en cela que la pauvreté gâte bien la vertu au sens de la rendre difficile de tous les côtés.

C’est que vertu est puissance. Sigismond qui rêve de réformer le monde et d’une cité de justice meurt dans son rêve par son impuissance même symboliser par la mainmise sur lui de son frère qui brûle et fait donc disparaître à jamais le plan de la cité parfaite. On ne compense pas l’impuissance. Et l’argent est une puissance. Ainsi du capital supérieur au travail selon Simmel puisqu’il peut se convertir rapidement en n’importe quel travail alors que le travail est limité. Le prodigue montre que le mépris de l’argent présuppose l’argent. Le pauvre, lui, subit sa puissance et ne peut qu’y être soumis. En cela, sa vertu est gâtée car, selon l’expression, il n’a pas de moyens. La puissance d’Harpagon se trouve dans sa richesse, il ne le sait que trop. Mais que dire du riche Anselme : c’est sa richesse qui lui permet cette grande libéralité par laquelle il paye les mariages et tous les frais que demande Harpagon. En tant que pure capacité, comme l’analyse à juste titre Simmel, l’argent donne les moyens sans quoi il n’est pas possible de faire grand-chose. C’est pour cela que lorsque la pauvreté se mue en son extrême, la misère, il n’y a horreur qu’elle ne rend possible.

 

Bref, le problème était de savoir si et en quel sens il est possible de soutenir à l’instar de Chamfort que la pauvreté gâte la vertu. Il est d’abord apparu qu’en tant que vertu morale, la pauvreté était indifférente s’il est vrai qu’agir vertueusement, c’est ne pas tenir compte de son intérêt. Et pourtant, il est ensuite apparu que la pauvreté excluait la vertu en tant qu’elle pousse à mal agir. Finalement, c’est surtout parce que la pauvreté prive de moyens, qu’elle gâte la vertu, en la rendant difficile, voire en lui ôtant les conditions de son exercice.

 

 

Par Bégnana - Publié dans : Sujets
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Lundi 15 mars 2010 1 15 /03 /Mars /2010 13:04

Molière ou plutôt Jean-Baptiste Poquelin est baptisé le 15 janvier 1622 en l’Église Saint-Eustache. Il est le fils de Jean Poquelin (~1593-1669) et de Marie Cressé (~1595-1632) qui se sont mariés le 22 février de l’année précédente. Son père, fils de tapissier est tapissier. Sa mère est fille et petite-fille de tapissier. Il est le premier de six enfants, dont deux mourront en bas âge.

En 1631, Jean Poquelin achète la charge de “tapissier ordinaire du Roi” à son frère Nicolas (1600-1646). Il reçoit ainsi le titre honorifique d’Écuyer et 337 livres de gages par an. Il est reçu le 22 avril.

Le 11 mai 1632, la mère de Molière meurt.

En mai 1633, son père se remarie avec Catherine Fleurette (~1617-1636), fille de marchands du quartier.

En 1635, il entre au collège de Clermont (aujourd’hui lycée Louis-le-Grand). Les Jésuites y prodiguent un enseignement complet où le théâtre tient un grand rôle. Le futur Molière y acquiert une solide culture et une grande connaissance des classiques. Il a peut-être eu pour condisciple Claude Chapelle (1626-1686). Son grand-père maternel, Louis Cressé, l’emmène au théâtre, à l’Hôtel de Bourgogne où sont jouées les farces par les Comédiens Italiens et les tragédies par les “Grands Comédiens”.

Le 12 novembre 1636, la deuxième femme de son père, Catherine Fleurette, meurt.

En décembre 1637 Jean-Baptiste prête serment de “survivancier” à la charge de tapissier du roi. Il commence dans le même temps des études de droit pour devenir avocat.

En 1638, Claude Chapelle emmène Jean-Baptiste voir Pierre Gassendi (1592-1655), l’épicurien qui s’opposera à Descartes, correspondant de Galilée (1564-1642).

En 1640 Jean-Baptiste rencontre Tiberio Fiorelli, dit Scaramouche, maître de la pantomime. Peut-être qu’il prend des cours avec lui. Il rencontre une comédienne de 22 ans, Madeleine Béjart (1618-1672), fille d’un huissier des eaux et forêts, “protégée” du duc de Modène ainsi que le reste de sa famille dont ses frères Joseph (~1616-1658), Geneviève (1624-1675), Louis (1630-1678). Et il y a Armande (1638-1700) née en 1638, qui passera pour la sœur de Madeleine. Mais n’est-elle pas plutôt sa fille et celle de son amant le duc de Modène ?

En 1641, il est peut-être reçu avocat. Son père essaye sans succès de l’éloigner de Madeleine en l’envoyant à sa place à la cour de Narbonne.

Le 6 janvier 1643, Jean-Baptiste renonce à la survivance de la charge de tapisser du roi de son père. Ce dernier lui coupe les vivres. Le 30 juin, il signe le contrat qui fonde l’Illustre-Théâtre avec Madeleine Béjart, son frère Joseph et neuf autres comédiens. Madeleine a seule le droit de choisir ses rôles. Jean-Baptiste se partage les rôles tragiques avec deux comédiens. Le 12 septembre, l’Illustre Théâtre loue le jeu de paume des Métayers. En attendant la fin des travaux d’aménagement, la troupe part jouer à Rouen. En décembre, la troupe revient. Léonard Aubry fait paver le sol devant le théâtre le 28 (cf. Eudoxe Soulié, Recherches sur Molière et sur sa famille, Hachette, 1863, p.173 et sq.).

Le 1er janvier 1644, L’Illustre Théâtre ouvre ses portes. Ses rivaux sont l’Hôtel de Bourgogne, troupe née en 1629 et le Marais, troupe née en 1634 grâce à Guillaume Desgilberts, dit Montdory (1594-1653). La troupe joue sans grand succès Pierre Corneille (1606-1684), Pierre du Ryer (1605-1658) Nicolas Mary, sieur Desfontaines dit Desfontaines, (~1610-1652), Jean Magnon ( ?-1662) et François l’Hermite dit Tristan l’Hermite (1601-1655). Sous le pseudonyme de Molière (mot-lierre), Jean-Baptiste signe un contrat pour engager un danseur professionnel le 28 juin. Malgré le soutien de Gaston d’Orléans (1606-1660), deuxième frère du roi, les dettes s’accumulent.

En juillet 1645, Molière connaît la prison pour deux factures impayées de chandelles. C’est le paveur Léonard Aubry qui fournit la caution qui lui permet d’être libérer. Son père rembourse ce dernier. Bientôt la troupe quitte Paris. C’est la fin de l’Illustre Théâtre. À l’automne, Molière, Joseph, Madeleine et Geneviève Béjart entrent dans la troupe du comédien Charles Dufresne (~1611-1684) où se trouve René Berthelot, dit Du Parc ou Gros-René (1630-1664). Elle compte une vingtaine de comédiens. Elle est la troupe de Bernard de Nogaret de La Valette, duc d’Épernon (1592-1661), alors gouverneur de Guyenne. Commence ainsi une série de pérégrinations qui vont durer jusqu’en 1658. La troupe joue à Albi.

En 1648, la troupe est à Nantes.

En 1649, la troupe est à Toulouse, Montpellier, Narbonne.

Début janvier 1650 Molière et Catherine Leclerc du Rosé (1630-~1706), actrice de la troupe, font baptiser un fils. Elle se marie peu après avec Edme Villequin, dit de Brie (1607-1676). Quelques jours plus tard, Molière est le parrain de Jean, fils d’Anne. Est-ce le même ? En avril, il rentre à Paris pour régler une affaire de dettes avec son père. Il prend la direction de la troupe. Elle est à Agen. Elle parcourt le Languedoc avec un nouveau membre, l’ancien maître de musique de Louis xiii (1601-1610-1643) un excellent luthiste souvent obligé de fuir à cause de son homosexualité, Charles Coypeau (1605-1675/77), dit d’Assoucy. À Pézenas la troupe attire l’attention d’Armand de Bourbon, prince de Conti (1629-1666, frère du Grand Condé), nouveau gouverneur de Guyenne puis du Languedoc. Bientôt la troupe de Molière devient la troupe du prince de Conti. La troupe s’installe à Pézenas.

En 1651, la troupe est à Vienne puis à Carcassonne.

En 1652, la troupe est à Grenoble.

À partir de 1653, Lyon, est le port d’attache de la troupe qui fait la navette entre cette ville et les États de Languedoc.

En 1654, le prince de Conti qui a besoin d’un secrétaire propose cet office à Molière. Il préfère continuer l’aventure de la troupe.

En 1655 Molière est en Avignon. Le peintre Nicolas Mignard (1606-1668) y peint « le portrait de Jean-Baptiste Poquelin-Molière en César ». Il aurait créée L’Étourdi, sa première comédie où « Un valet conseiller y fait mal ses affaires » (Acte I, scène 2). Le prince de Conti rencontre Mgr Nicolas Pavillon (1597-1677), évêque d’Aleth (de 1639 à 1677) et membre de la Confrérie du Saint-Sacrement de l’Autel. Créée vingt-huit ans plus tôt, le projet de la confrérie était de contraindre le peuple à la sainteté pour la plus grande gloire de Dieu. Sa campagne du moment visait à l’interdiction définitive de l’usage du tabac. Conti prend pour confesseur l’abbé Gabriel de Ciron (1619-1675), chancelier de l’Université de Toulouse. Il est converti. Il retire son patronage à la troupe qu’il chasse violemment. Il va devenir, au sein de la confrérie du Saint-Sacrement, un ennemi de Molière.

En 1656, la troupe est à Narbonne puis à Béziers où est créé Le Dépit amoureux. Une fille amoureuse se travestit en garçon pour retrouver son amoureux.

En 1657, la troupe parcourt le Sud-ouest et la région de Lyon-Dijon.

En 1658, la troupe remonte sur Rouen. Elle prépare son retour à Paris. Molière rencontre les deux frères Corneille, Pierre et Thomas (1625-1709). Pierre Corneille, amoureux, et en concurrence avec son frère Thomas, adresse ses fameuses stances à la « Marquise » Du Parc (1633-1668). Molière et sa troupe sont de retour à Paris. La troupe devient celle de Monsieur, Philippe d’Anjou (1640-1701), homosexuel notoire mais jeune frère du roi Louis xiv (1638-1643-1715). Le 24 octobre, la troupe joue devant le roi dans la salle des gardes du Louvre. Au programme, Nicomède (1651) de Corneille. Quoique rodée, la pièce de Corneille ennuie. Molière donne une de ses farces, le Docteur amoureux. C’est un triomphe. Le 2 novembre grâce à l’appui du roi, la troupe s’établit dans la salle du Petit-Bourbon qu’elle partage avec les Comédiens-Italiens, ceux-ci jouent les jours ordinaires (dimanche, mardi, vendredi), la troupe de Molière se contentant des autres jours.

Après Pâques 1659, les Du Parc quittent la troupe pour celle du Marais. Charles Dufresne prend sa retraite. Arrivent Philibert Gassot, dit du Croisy (1626-1695), âgé de 29 ans, Charles Varlet de La Grange (1635-1692), âgé de 19 ans et Julien Bedeau, dit Jodelet (~1600-1660) le dernier farceur du Paris qui emmène son frère L’Espy (~1603-1663). Le 7 juillet 1659, les Italiens étant retournés en Italie, Molière et sa troupe dispose seul du Petit-Bourbon. Le répertoire est composé des pièces tragiques de Corneille. On n’y déclame emphatiquement des pièces de Jean Rotrou (1609-1650), Tristan l’Hermite, Jean Mairet (1604-1686). Molière n’y réussit pas. Par contre, L’Étourdi et Le Dépit amoureux ont du succès. Le 18 novembre, c’est la création des Précieuses ridicules. La pièce est un immense succès (cf. Gérard Defaux, Molière ou les métamorphoses du comique : de la comédie morale au triomphe de la folie, Lexington, Kentuchy, French Forum, Publishers, 1980, p.46). La pièce est jouée en même temps qu’est repris le Cinna (1641) de Corneille qui ennuie. Molière remplace bientôt la pièce de Corneille qui en est furieux. Son frère, Thomas, qualifie Les Précieuses ridicules de « bagatelles ». Joseph Béjart meurt.

En 1660, Les Précieuses ridicules paraissent avec un achevé d’imprimer daté du 29 janvier. Le 26 mars Jodelet meurt. Par prudence, Molière qui s’est réconcilié avec son père, et dont le frère cadet, Jean, vient de mourir le 6 avril, reprend la survivance de la charge de son père. Elle lui permet de voir matinalement le roi. Les Du Parc, peut-être attirés par le succès, retrouvent la troupe. Le 28 mai est créé Sganarelle ou le Cocu imaginaire au Palais Royal. La pièce est une suite de quiproquos autour d’un médaillon trouvé. Le succès est au rendez-vous. Il poursuit le libraire Ribou qui a publié Les Précieuses ridicules sans son autorisation. Le 31 mai, il prend un privilège pour l’impression de L’Étourdi, du Dépit amoureux et de Sganarelle. Le 11 octobre le théâtre du Petit-Bourbon est détruit. La troupe de Molière obtient le théâtre du Palais-Royal qui nécessite d’importants travaux. Cette année-là, Charles Le Brun (1619-1690) fait le portrait de Molière.

En 1661, les Comédiens Italiens reviennent avec Domenico Biancolelli (1640-1688), le grand Arlequin, âgé de 21 ans. Il deviendra l’ami de Molière. Durant les travaux de la salle du Palais-Royal, la troupe joue quelques fois devant le roi au Louvre ou à Vincennes. Le 4 février, est créée Dom Garcie de Navarre ou le Prince jaloux, une comédie héroïque dont le titre dit bien le sujet. C’est un échec. La pièce est retirée après quatre représentations et Molière ne la fera pas publier de son vivant. Le 24 juin L’École des maris est créée. On a pensé que la pièce était démarquée de la pièce, les Adelphes, du poète comique latin Térence (190-159 av. J.-C.). Deux frères âgés veulent épouser deux sœurs. L’une d’elle réussit à se défaire de son amoureux pour épouser son jeune amant. Le second frère tente en vain de raisonner l’éconduit. La pièce est un succès. En juillet la troupe joue L’Étourdi et Le Cocu imaginaire pour le Surintendant aux Finances, Nicolas Fouquet (1615-1680). Ce dernier, enthousiaste, commande à Molière une nouvelle pièce. Lors de la grande fête donnée par Nicolas Fouquet à Vaux-le-Vicomte pour l’inauguration de son château, Molière est chargée de coordonner les spectacles. Il crée le 17 août Les Fâcheux, sa première comédie-ballet, avec un prologue de Paul Pellisson (1624-1693). Le thème en est un rendez-vous amoureux que des « fâcheux » diffèrent sans cesse. Le roi lui-même lui souffle un épisode. Sous les personnages, on reconnaît les modèles que Molière croque à la cour. La Fontaine (1621-1695), pensionné depuis deux ans par Fouquet, en fait le compte rendu suivant :

« Tout cela fait place à la comédie, dont le sujet est un homme arrêté par toute sorte de gens, sur le point d’aller à une assignation amoureuse.

C’est un ouvrage de Molière ;

Cet écrivain par sa manière

Charme à présent toute la Cour.

De la façon que son nom court,

Il doit être par delà Rome :

J’en suis ravi, car c’est mon homme. » La Fontaine, À Monsieur de Maucroix relation d’une fête donnée à Vaux année 1661.

Le 23 janvier 1662 est signé le contrat de mariage entre Molière et Armande Béjart, la plus jeune sœur de Madeleine ou sa fille, qu’il a élevée. Le 20 février, le mariage religieux est célébré à Saint-Germain l’Auxerrois. Au printemps, Molière engage, François Le Noir, dit La Thorillière (1626-1680). Il vient du théâtre du Marais. Durant l’été, la troupe part jouer pour le roi à Saint-Germain. Molière engage Guillaume Marcoureau, dit Brécourt (1638-1685) qui quittera la troupe deux ans plus tard pour celle de l’Hôtel de Bourgogne. Fin novembre 1662 l’édition originale de L’Étourdi avec Le Dépit amoureux, Sganarelle ou le Cocu imaginaire et Dom Garcie de Navarre voit le jour, avec la date de 1663. Le 26 décembre, L’École des femmes est créée au Palais-Royal. Agnès est élevée par Arnolphe, son tuteur, qui la garde innocente pour l’épouser. Mais l’amour de la jeunesse sera le plus fort. En trois semaines, elle rapporte 11 000 livres. Elle suscite une virulente querelle. Elle est notamment attaquée par le prince de Conti, l’ancien protecteur de Molière revenu à la religion.

Le 1er janvier 1663 Boileau prend la défense de Molière avec ses Stances à M. Molière sur sa comédie de L’École des femmes que plusieurs gens frondaient. La pièce est publiée le 17 mars et Molière annonce dans la préface qu’il va porter la querelle sur la scène. Il créé La Critique de l’École des femmes le 1er juin au Palais-Royal. Colbert (1619-1683), le ministre de Louis xiv, charge le poète Jean Chapelain (1595-1674) de dresser la liste des écrivains qui méritent d’être pensionnés. Molière en fait partie pour mille livres par an. Il écrit un Remerciement au roi. En août, on joue Zélinde ou la Véritable Critique de l’École de Jean Donneau de Visé (1638-1710) qui accuse Molière d’impiété. Le 1er octobre, Edme Boursault (1638-1701) fait jouer à l’Hôtel de Bourgogne la première du Portrait du peintre ou la contre-critique de l’École des femmes où Molière est présenté comme cocu. Il assiste à une représentation. Il crée L’Impromptu de Versailles à Versailles le 14 octobre. La pièce est donnée une seconde fois le lendemain. Elle est une nouvelle réponse, forte, à ses adversaires où Molière joue son propre rôle. Il y précise d’ailleurs le rôle des modèles réels dans une comédie :

« Comme l’affaire de la comédie est de représenter en général tous les défauts des hommes et principalement des hommes de notre siècle, il est impossible à Molière de faire aucun caractère qui ne rencontre quelqu’un dans le monde ; et s’il faut qu’on l’accuse d’avoir songé à toutes les personnes où l’on peut trouver les défauts qu’il peint, il faut sans doute qu’il ne fasse plus de comédies. » Molière, L’impromptu de Versailles, scène 4.

Molière et sa troupe séjournent à la Cour. Le 4 novembre, il reprend L’Impromptu de Versailles à Paris. Les ennemis de Molière ne désarment pas. Donneau de Visé joue contre lui La Vengeance du Marquis. Zacharie Jacob, dit Montfleury (1600-1667), l’acteur vedette de l’hôtel de Bourgogne, adresse au roi une plainte où il accuse Molière d’avoir épousé sa propre fille fin décembre. Et Antoine Jacob, dit Montfleury (1640-1685), le fils de l’acteur, donne L’Impromptu de l’Hôtel de Condé où il accuse plus ou moins clairement Molière d’inceste.

En 1664, il donne le 29 janvier une comédie-ballet au Louvre, Le Mariage forcé. Commence alors son association avec le musicien Jean-Baptiste Lully, né Giovanni Battista (1632-1687), surintendant de la musique royale. Louis, le premier fils de Molière, né le 19 janvier, est baptisé le 28 février. Il a pour parrain le roi et pour marraine Henriette d’Angleterre. Le roi montre ainsi qu’il ne croit pas aux accusations d’inceste. Molière prépare les Plaisirs de l’Île enchantée, que Louis xiv veut offrir à sa favorite, Mlle de La Vallière (1644-1710), sous le prétexte d’honorer la reine. La Compagnie du Saint-Sacrement s’en inquiète et veut interdire une pièce qu’elle ne connaît pas. Brécourt quant à lui rejoint l’hôtel de Bourgogne. À partir du 8 mai, les Plaisirs de l’Île enchantée ont lieu à Versailles. C’est dans ce cadre que Molière donne le premier jour une comédie galante La Princesse d’Élide qui peut se lire comme la révélation des amours du roi. Le 9, il donne Le Palais d’Alcine. Le dimanche 10, on reprend Les Fâcheux. Le lundi 11, il donne devant le roi un Tartuffe en trois actes. Le mardi, on donne Le Mariage forcé. Le mercredi, la fête s’achève. Le premier Tartuffe est interdit sur l’intervention de la confrérie du Saint-Sacrement, soutenue par la reine-mère. L’abbé Pierre Roullé, curé de Saint-Barthélemy, écrit un libelle contre Molière, le Roy glorieux au monde, où il dénonce une pièce écrite contre l’Église. Il le nomme un « homme, ou plutôt un démon vêtu de chair et habillé en homme, et le plus signalé impie et libertin qui fût jamais ». Il le voue au « dernier supplice exemplaire et public, et le feu même ». Sa troupe crée le 20 juin au Petit-Bourbon La Thébaïde ou les Frères ennemis la première tragédie de Jean Racine (1639-1699). Le 21 juillet, il fait approuver sa pièce par le légat Flavio Chigi (1631-1693). En août il écrit son « Premier placet au roi » à propos de Tartuffe. Il joue et lie sa pièce en privé. Boileau lui dédit la Satire II où il écrit de lui « Rare et fameux esprit dont la fertile veine… » En novembre, Tartuffe comprend maintenant cinq actes. Son fils meurt le 10 novembre. Le 29, il joue la nouvelle version du Tartuffe en privée sur l’ordre de Monseigneur le Prince de Condé (1621-1686). André Hubert ( ?-1700) remplace Brécourt dans la troupe. René Du Parc, dit Gros-René, meurt et la femme de Du Croisy s’en va. Lagrange remplace Molière comme orateur de la troupe.

Le 15 février 1665, Don Juan est créé au Palais-Royal. La pièce connaît un grand succès jusqu’à la clôture annuelle le 20 mars. S’ensuit une nouvelle querelle. La pièce disparaît à la rentrée de l’affiche. Certainement des pressions discrètes en sont-elles la cause. L’anonyme Sieur de Rochemont fait paraître les Observations sur une comédie de Molière intitulée le Festin de Pierre, un pamphlet contre Molière qui provient peut-être de l’entourage de Port-Royal. C’est à ce moment que le prince de Conti écrit son Traité de la comédie et des spectacles. Le 14 août, la troupe de Molière devient la troupe des Comédiens du roi qui lui accorde 6000 livres de pension. Molière a une fille qui naît le 4 août, Esprit-Madeleine dont la marraine est Madeleine Béjart et le parrain le duc de Modène. C’est le seul enfant qui lui survivra. À Versailles, Molière crée le 15 septembre L’Amour médecin où la flatterie apparaît comme l’essentiel de l’art médical. Il se brouille avec Racine qui avait fait répéter son Alexandre le Grand par sa troupe et la troupe rivale de l’hôtel de Bourgogne. C’est elle qui crée la pièce le 4 décembre. Molière est trahi par ce jeune auteur qu’il a aidé.

En 1666 est publié le Traité de la comédie et des spectacles, selon la tradition de l’Église tirée des conciles et des saints Pères du prince de Conti qui critique ce qu’il a adoré. Molière est gravement malade. Il ne joue pas pendant deux mois. Il a des difficultés avec sa femme, Armande, jeune et volage. Le Misanthrope ou l’Atrabilaire amoureux, sur lequel il a travaillé durant deux ans, est créé au Palais-Royal le 4 juin. Le succès n’est pas net jusqu’à ce que la pièce partage l’affiche à partir du 6 août avec Le Médecin malgré lui. Mélicerte, comédie pastorale héroïque avec un ballet est créée à Saint-Germain le 1er décembre avec dans le premier rôle un jeune comédien de treize ans, Michel Baron (1653-1729) ainsi que Le Ballet des Muses.

En 1667, deux comédies-ballets sont créées à Saint-Germain : La Pastorale comique le 5 janvier et Le Sicilien ou l’Amour peintre le 14 février. Le thème du Sicilien est encore une fois un mariage qui va se faire au nez et à la barbe d’un irascible. Le petit Baron y joue le rôle de Myrtil. En avril et en mai, Molière ne joue pas pour raison de santé. Il se retire à Auteuil. Ses amis l’y rejoignent, Claude Chapelle, Nicolas Boileau, Jean de La Fontaine, Jean-Baptiste Lully. L’affaire Tartuffe rebondit. Le roi a rejoint l’armée des Flandres. Croyant à une autorisation royale, Molière crée le 5 août, l’Imposteur, une version douce du Tartuffe. Le lendemain matin, la pièce est interdite par le premier président du parlement de Paris Guillaume de Lamoignon (1617-1677), par ailleurs membre de la Confrérie du Saint-Sacrement de l’Autel. Boileau et Molière vont le voir. Il refuse qu’elle soit jouée au nom du principe selon lequel un comédien n’a pas à instruire sur les affaires religieuses. Molière en veut à Mgr. Hardouin De Péréfixe (1605-1671), membre de l’académie française, qu’il pense être le chef de la cabale des dévots. Un second « Placet au roi » est porté par Lagrange et La Thorillère, sans succès. Le 11 août une lettre de Mgr. De Péréfixe est publiée qui dénonce la comédie de Molière comme un texte de libertin (le terme désignait un homme dont la pensée est affranchie de la religion quelles que soient ses mœurs par ailleurs). Elle fait interdiction aux chrétiens de la jouer ou de la lire. Texte de droit canonique, il échappe au pouvoir temporel du roi. Un texte anonyme relatif au Tartuffe intitulé Lettre sur la comédie de l’Imposteur et daté du 20 août est publié. Il est peut-être dû à l’entourage de Chapelle, voire a été dicté par Molière lui-même. Le 21 août, Molière connaît un premier séjour forcé à Auteuil. La Du Parc suit Racine, son amant, à l’hôtel de Bourgogne. Au mois de décembre, la troupe joue une nouvelle pièce de La Thorillière, Cléopâtre.

Le 13 janvier 1668 Amphitryon est créé au Palais-Royal. La pièce est démarquée de deux pièces : l’Amphitryon (187 av. J.-C.) de Plaute (~254-184 av. J.-C.) et Les deux Sosies (1636) de Rotrou qui est la traduction de la précédente. Jupiter se change en Amphitryon pour obtenir son épouse, Alcmène. Sont ainsi représentés, et la nouvelle conquête du roi, Françoise Athénaïs de Rochechouart, Marquise de Montespan (1640-1707) et la douleur du mari, le marquis (1640-1691), qui la clame à qui veut l’entendre. La pièce justifie l’adultère royal – ce qui scandalisera Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) dans sa Lettre à d’Alembert sur les spectacles (1758). En janvier, Tartuffe est représenté à nouveau à titre privé chez le prince de Condé, partisan des libertins. Georges Dandin est représenté à Versailles le 18 juillet avec une musique de Lully. Le Dandin des Plaideurs de Racine qui était démarqué de La Jalousie du barbouillé est repris par Molière. Ce dernier réussit à désamorcer un conflit avec un dénommé Dandin, une personne réelle. Le 9 septembre, L’Avare est représenté au Palais-Royal. La pièce est démarquée de l’Aulularia ou Comédie de la marmite du poète comique latin Plaute. Molière a-t-il connu La Comédie de l’Aridosia de Lorenzo de Médicis (1514-1548) ? Harpagon, l’avare, veut épouser la jeune Mariane, aimée par son fils Cléante et donner en mariage sa fille Élise au vieil et riche Anselme alors qu’elle est l’amante de Valère, un jeune homme qui l’a sauvée et qui est devenu l’intendant d’Harpagon. Le valet de Cléante volera le trésor d’Harpagon qui abandonne finalement ses idées de mariage lorsque le vieil Anselme se révèlera le père de Mariane et Valère et se proposera d’assurer tous les frais des mariages alors qu’Harpagon retrouve son cher trésor. Molière joue Harpagon à qui il prête sa toux (cf. Acte II, scène 5). La pièce ne fait pas recette. En décembre, il reprend L’Avare. Il se sépare d’Armande, sa femme, qu’il ne voit plus qu’à la scène. Il prête de l’argent à son père dont les affaires vont mal. Le 1er décembre, Marquise Du Parc meurt.

En 1669, la première représentation du Tartuffe autorisée a lieu le 5 février. Un dévot, le personnage éponyme, s’est introduit dans une famille bourgeoise où il tyrannise tout le monde. Le bourgeois Orgon qui s’en est entiché sera détrompé par un stratagème de sa femme que Tartuffe tente de séduire. Le roi intervient tel un deux ex machina pour dénouer la captation d’héritage ourdi par l’hypocrite. Jusqu’à la clôture de Pâques, la pièce est jouée avec succès. Molière donne son « Troisième placet au roi ». Le 21 février, la pièce est jouée chez la reine, Marie-Thérèse d’Autriche (1638-1683). Elle est représentée à Saint-Germain le 3 août. Le père de Molière meurt le 27, endetté, presque pauvre. Une succession difficile s’ouvre. La comédie-ballet, Monsieur de Pourceaugnac, est donnée à Chambord le 6 octobre avec une musique de Lully.

Début 1670, un dénommé Le Boulanger de Chalussay (un pseudonyme) publie Élomire hypocondre ou les Médecins vengés. Élomire est l’anagramme de Molière qui est montré soucieux de sa santé et despotique, voire incestueux. Molière réussit à faire retirer la pièce. Le 4 février la comédie-ballet, Les Amants magnifiques, est représentée à Saint-Germain. Le sujet en a été dicté par le roi lui-même qui y joue Neptune puis Apollon. Il y danse pour la dernière fois. Puis, une autre comédie-ballet, Le Bourgeois gentilhomme, est créée à Chambord le 13 octobre. À la première représentation, le roi ne rit pas. Cinq jours plus tard, à la seconde, il félicite Molière qui l’a échappé belle. Alors que la Bérénice de Racine triomphe à l’hôtel de Bourgogne, Tite et Bérénice de Corneille joué par la troupe de Molière au Palais-Royal n’a pas le même succès.

Le 17 février 1671 Psyché, la comédie ballet à laquelle ont collaboré, Corneille et Quinault (1635-1688) avec une musique de Lully est créée. C’est un grand succès. Les Fourberies de Scapin sont créées au Palais-Royal le 24 mai. Psyché est publiée le 6 octobre. La comédie-ballet, La Comtesse d’Escarbagnas est créée à Saint-Germain le 2 décembre sur une musique de Marc Antoine Charpentier (1643-1704) pendant que Lully présente Le Ballet des ballets où il reprend plusieurs de ses compositions : le premier intermède de Psyché, la troisième entrée du Ballet des Muses, le troisième intermède de George Dandin et la cérémonie turque du Bourgeois gentilhomme. Le sujet de La Comtesse d’Escarbagnas est le ridicule d’une femme d’Angoulême éblouie par ce qu’elle a vu lors de son séjour à la cour à Paris. Psyché est publiée le 6 octobre.

Le 17 février 1672, Madeleine Béjart meurt. Molière rompt avec Lully après que ce dernier a obtenu le privilège de l’Académie royale de musique. Les Femmes savantes sont créées au Palais-Royal le 11 mars. Le sujet en est deux amants dont les amours sont contrariés par leur mère. Molière y raille l’écrivain Gilles Ménage (1613-1692) et l’abbé et poète Charles Cotin (1604-1682) sous les personnages de Vadius et de Trissotin qui se disputent l’attachement littéraire de la dame de la maison. Pour ce dernier, il va jusqu’à le citer textuellement. Le 13 mars, Lully obtient le monopole de la musique et de la danse pour l’Académie royale de musique. Dès deux musiciens, il faut son autorisation et payer une redevance. Les comédiens du Palais-Royal attaquent en justice et obtiennent de pouvoir utiliser douze violons et six chanteurs. C’est insuffisant pour certaines parties de ballet et un coup dur pour les recettes de la troupe. Le 15 septembre, Armande accouche de Pierre-Jean-Baptiste-Armand. Baptisé le 1er octobre, il est enterré le 11.

Le 10 février 1673 est créée au Palais-Royal la comédie-ballet, Le Malade imaginaire, dont la musique a été composée par Marc Antoine Charpentier. Le 17 février, Molière meurt après s’être écroulé sur scène lors de la quatrième représentation du Malade imaginaire. Il n’a pas renié son métier de comédien.

Le 21, il est enterré après intervention du roi au cimetière Saint-Joseph. Lully fait du Palais-Royal l’Opéra. Lagrange et Armande transportent la troupe rue Guénégaud où ils sont rejoints par les comédiens du Marais.

En 1674 le bruit court que le corps de Molière a été exhumé et jeté à la fosse commune des non-baptisés.

En 1680, le roi fait des troupes des comédiens de la rue Guénégaud et de l’Hôtel de Bourgogne une seule troupe : la Comédie française.

En 1792, la Révolution exhume les restes présumés de Molière et de La fontaine. Ils sont transférés à la mairie du troisième arrondissement puis au couvent des Petits-Augustins.

     En 1817, leurs restes sont transportés au Père Lachaise.
Par Bégnana - Publié dans : Auteurs
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