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Zola - Biographie

Enfance et formation.

Émile Zola est né à Paris le 2 avril 1840. Son père, François ou Francesco Zolla puis Zola (1795-1847) est vénitien. De formation militaire, il devient ingénieur et travaille en Autriche. Il est arrivé en France en 1830. Il s’est engagé dans la Légion étrangère et a participé à la conquête de l’Algérie entre 1831 et 1832. Il démissionne suite à une obscure affaire de détournement de fond pour laquelle il bénéficia d’un non-lieu. Il s’installa à Marseille début 1833 et ouvrit un cabinet d’ingénieur civil. En 1837, il propose à la ville d’Aix-en-Provence un projet de construction de trois barrages et d’un canal d’adduction d’eau qui fut accepté en 1838. Il se rendit à Paris où il aurait été séduit au sortir d’une Église par la beauté de la jeune et pauvre Françoise-Émilie Aurélie Aubert (1819-1880). Originaire de la Beauce, elle venait d’un milieu modeste. Son père, Louis Aubert (1783-1861), était vitrier et peintre en bâtiment et sa mère Henriette Aubert (1787-1857) était couturière. Il l’épousa le 16 mars 1839.

En 1843, les Zola quittent Paris pour Aix-en-Provence où le père est appelé pour la réalisation de ses projets. La famille mène une vie aisée.

Le 27 mars 1847, quelques jours après le début des travaux du barrage, François Zola meurt d’une pneumonie à Marseille. Il laisse d’un côté 80 000 francs de dettes et de l’autre cent soixante-treize actions de la Société du canal de cinq cents francs chacune, soit une valeur de 86500 francs. Émile va être élevé par sa mère, sa grand-mère et son grand-père. La famille se retrouve dans les difficultés financières : le jeune Émile va connaître le manque d’argent.

En 1848, il est élève à la pension Notre-Dame avec le futur journaliste Marius Roux (1838-1905) et le futur sculpteur Philippe Solari (1840-1906).

En octobre 1852, il entre comme élève boursier au collège Bourbon d’Aix-en-Provence où il restera jusqu’en seconde. Il y a pour amis le futur polytechnicien et astronome Jean-Baptistin Baille (1841-1918) et le futur peintre Paul Cézanne (1839-1906).

En 1858, Madame Zola monte à Paris. Émile la rejoint en mars et entre au lycée Saint-Louis. Il correspond avec Cézanne et Baille. Il se fait un nouvel ami, Georges Pajot (1842-1904), futur commissaire de police.

En juillet 1859 il échoue au baccalauréat es sciences. En novembre, il se présente à la deuxième session à Marseille et échoue une seconde fois, dès l’écrit.

 

Des débuts difficiles.

En 1860, il abandonne ses études et recherche un emploi. En avril, il est employé aux docks de la douane. Il y reste deux mois. Il gagne 60 francs de l’époque par mois (à multiplier par trois environ pour une équivalence approximative en euros). Le salaire quotidien passe de deux franc par jour à presque trois francs entre les années 1840 et les années 1870. Le loyer pour une chambre meublée étant de 10 francs par mois environ (cf. Max Tacel, Restaurations, Révolutions, Nationalités, 1915-1870, Masson, 1981, p.74).

À partir d’avril 1861, il vit dans un hôtel avec une « fille à partie » (c’est-à-dire une prostituée). Le 7, il demande la nationalité française au titre de sa naissance en France.

Le 1er mars 1862, il entre comme commis au service des expéditions de la librairie Hachette où il gagne 100 francs. Il rencontre progressivement des auteurs célèbres comme Sainte-Beuve (1804-1869), Hyppolite Taine (1828-1893), le philosophe positiviste et lexicographe Émile Littré (1801-1881), le journaliste et essayiste Lucien Prévost-Paradol (1829-1870), l’écrivain Edmond About (1828-1885) et l’illustrateur et peintre Gustave Doré (1832-1883). Le 31 octobre Émile Zola est naturalisé français.

En 1863, il collabore à la presse du nord, Journal populaire de Lille, Revue du mois.

En 1864, il est chef de la publicité chez Hachette. Son salaire est dorénavant de 200 francs. Il est en rapport avec les journaux et les auteurs liés à la maison. Il rencontre Émile Deschanel (1819-1904) dont il découvre la Physiologie des écrivains et des artistes publiée cette année-là. Zola put y découvrir des références à des médecins et/ou psychiatres comme Prosper Lucas (1805-1885), Bénédict Morel (1809-1873), Louis-Francisque Lélut (1804-1877), Ulysse Trélat (1795-1879), Jacques-Joseph Moreau de Tours (1804-1884). Il rencontre à la fin de l’année Alexandrine Meley (1839-1925), fille naturelle d’un bonnetier et d’une marchande. Bientôt ils vivent maritalement malgré madame Zola mère. Il écrit les Contes à Ninon qui sont publiés le 24 décembre.

En 1865, le voilà chroniqueur régulier dans plusieurs journaux : le Petit Journal, le Salut public de Lyon, le Courrier du monde, la Vie parisienne. Il publie le 24 février un article élogieux sur Germinie Lacerteux des frères de Goncourt, Edmond et Jules (1822-1896 ; 1830-1870) paru en janvier. Le 27, ils lui écrivent pour le remercier de son article. En avril il écrit un drame en trois actes, Madeleine, refusé (il deviendra en 1868, Madeleine Férat). Il publie La Confession de Claude. Le roman fait scandale et Zola risque des poursuites judiciaires qui sont abandonnées. Sa comédie La laide, est refusée par le théâtre de l’Odéon.

Le 31 janvier 1866 il quitte la librairie Hachette pour ne vivre dorénavant que de sa plume. Il est chroniqueur dans le quotidien littéraire, l’Événement, journal lancé par le journaliste Hippolyte de Villemessant (1810-1879). Il est également essayiste. Il va signer cette année-là quelques 125 articles. En mai par exemple, il défend le peintre Édouard Manet (1832-1883) dans Mon Salon. Dans Mes haines, il manifeste une certaine violence :

« Je hais les gens nuls et impuissants (…)

Pour l’amour de Dieu, qu’on tue les sots et les médiocres, les impuissants et les crétins, qu’il y ait des lois pour nous débarrasser de ces gens qui abusent de leur aveuglement pour dire qu’il fait nuit. Il est temps que les hommes de courage et d’énergie aient leur 93 : l’insolente royauté des médiocres a lassé le monde, les médiocres doivent être jetés en masse à la place de Grève. Je les hais. » Zola, Mes haines.

Il célèbre Honoré de Balzac (1799-1850), Edmond et Jules de Goncourt, Gustave Flaubert (1821-1880), les peintres Edouard Manet et Gustave Courbet (1819-1877). Il écrit un roman, Le Vœu d’une morte publié en novembre.

Le 1er janvier 1867 il publie dans la Revue du xix° siècle « Une nouvelle manière en peinture. M. Édouard Manet ». Augmenté d’une préface, l’article devient en juin un livre intitulé : Édouard Manet, étude biographique et critique. Il fait la connaissance des peintres Camille Pissarro (1830-1903) et Armand Guillaumin (1841-1927). À la fin du mois de septembre, il se rend à Marseille pour les répétitions d’un drame qu’il a écrit avec Marius Roux, Mystères de Marseille. Le 7 décembre il publie un roman physiologique, Thérèse Raquin dont l’épigraphe est une citation de Taine « le vice et la vertu, qui sont des produits comme le vitriol et le sucre » (extrait de l’introduction du premier volume de son Historie de la littérature anglaise, 1863, p. xv). Manet fait son portrait qui sera exposé l’année suivante.

En 1868, il entre à L’Événement illustré et à La Tribune, un journal qui s’oppose à l’empire. Il réédite Thérèse Raquin en l’augmentant d’une préface. Il y écrit notamment pour s’expliquer :

« Dans Thérèse Raquin, j’ai voulu étudier des tempéraments et non des caractères (…) J’ai choisi des personnages souverainement dominés par leurs nerfs et leur sang, dépourvus de libre arbitre, entraînés à chaque acte par les fatalités de leur chair. » Émile Zola, Thérèse Raquin, Préface.

Il publie Madeleine Férat le 7 décembre.

 

Les Rougon-Macquart.

Ce dernier roman se ressent de ses lectures : La Physiologie des passions (1868) de Charles Letourneau (1831-1902) et le Traité philosophie et physiologique de l’hérédité naturelle (1850) du docteur Prosper Lucas. Ses ouvrages seront les bases “scientifiques” du projet des Rougon-Macquart dont il conçoit pour l’éditeur Albert Lacroix (1934-1903) une première mouture en dix volumes. Le 6 novembre, un boulevard d’Aix-en-Provence prend le nom de Zola en mémoire de son père.

En 1869, il commence une correspondance avec Gustave Flaubert. Il fait également la connaissance de Paul Alexis (1847-1901). L’éditeur Lacroix accepte son projet. Il commence à rédiger La Fortune des Rougon, premier volume de la série des Rougon-Macquart ou histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second empire

Le 31 mai 1870 il se marie avec Alexandrine Meley. Il propose des chroniques à plusieurs journaux républicains. Il couvre la guerre et le siège de Paris. En mai, il commence le second volume, La Curée. La publication de La Fortune des Rougon est perturbée. Elle a lieu d’abord en feuilleton à partir de juin dans le journal Le Siècle. Le 5 août, il fait paraître dans le journal La Cloche un article contre l’empire qui lui vaut des poursuites. Le 10 août, la publication en feuilleton est interrompue à cause de la guerre. Il passe la seconde moitié de l’année à Bordeaux puis à Marseille. Il tente d’entrer dans l’administration républicaine.

En mars 1871, Zola rentre à Paris. Il n’a pu obtenir une sous-préfecture. Il a achevé le second tome des Rougon-Macquart, La Curée, mais Le Siècle en est à reprendre la publication inachevée du premier tome, La Fortune des Rougon. Il couvre la Commune de Paris. L’expression désigne la période qui dura deux mois environ, du 18 mars 1871 jusqu’à la « semaine sanglante » des 21-28 mai. Pendant ce cours moment, le Paris révolutionnaire se révolta contre le gouvernement issu de l’Assemblée nationale qui venait d’être élue au suffrage universel. Une organisation inspirée de l’anarchisme tenta de gouverner la ville jusqu’à son écrasement par le gouvernement d’Adolphe Thiers (1797-1877). Zola n’est pas un témoin direct de la semaine sanglante. Il avait fui Paris en mai de peur d’être pris en otage. Il revient après le massacre. Le 14 octobre, La Fortune des Rougon paraît en volume chez Lacroix. La Cloche commence à faire paraître La Curée en feuilleton, mais le Parquet fait arrêter l’entreprise pour immoralité. Le 17 septembre, le canal d’Aix-en-Provence prend officiellement le nom du père Zola.

En 1872, il écrit des articles antimonarchistes dans les journaux républicains. Le 30 janvier La Curée, dont le héros est Aristide Saccard et le thème la spéculation immobilière qui a transformé Paris sous le second empire, est publiée chez Lacroix. Le 22 juillet, il change d’éditeur pour la publication des volumes des Rougon-Macquart : ce sera Georges Charpentier (1846-1905) qui rachète à Lacroix les droits. Il deviendra son ami et éditera les naturalistes : l’antisémite Alphonse Daudet (1840-1897), le russe Ivan Tourgueniev (1818-1883) et le syphilitique Guy de Maupassant (1850-1893). Il négocie un nouveau contrat. Il est rémunéré à 500 francs par mois pour écrire deux romans par an. Il conçoit un nouveau programme augmenté pour la série. Il fait paraître une seconde fois La Curée chez Charpentier le 14 octobre.

En 1873, il devient critique dramatique à L’Avenir national. Le troisième tome des Rougon-Macquart, Le Ventre de Paris, paraît d’abord en feuilleton, puis en volume le 19 avril. Il donne le 11 juillet Thérèse Raquin, drame en 4 actes, au théâtre de le Renaissance. Philippe Solari expose un buste de Zola au Salon.

Le 14 avril 1874, a lieu au café Riche, le premier « Dîner des auteurs sifflés » qui rassemblera tous les mois, Flaubert, Tourgueniev, Daudet, Edmond de Goncourt et Zola. Il fait la connaissance de Guy de Maupassant. Il publie en mai le quatrième volume des Rougon-Macquart : La Conquête de Plassans. Il publie également Les Nouveaux contes à Ninon. Au théâtre, il échoue le 3 novembre avec Les Héritiers Rabourdin. En fin d’année, un autre repas mensuel fait son apparition, le « Bœuf nature » qui réunit peintres et littérateurs. Par l’intermédiaire de Manet, il se lie d’amitié avec le poète Stéphane Mallarmé (1842-1898).

Le 27 mars 1875, il publie le cinquième volume des Rougon-Macquart : La Faute de l’abbé Mouret. L’écrivain et critique d’art Joris-Karl Huysmans (1848-1907), l’écrivain Henry Céard (1851-1924) ou encore l’écrivain Léon Hennique (1850-1035) manifestent leur admiration. Tous trois seront naturalistes.

En 1876, il commence ses relations avec Henry Céard, Huysmans et Léon Hennique. Il publie le sixième volume des Rougon-Macquart : Son Excellence Eugène Rougon. Il entre au Bien public comme critique dramatique. Il rédige une sorte de chronique littéraire. À partir d’avril, il fait paraître en feuilleton L’Assommoir. C’est un scandale : le journal arrête la publication du roman. La République des lettres la reprend. Le succès est à la hauteur du scandale. Il écrit une nouvelle pièce, Le Bouton de la rose.

En 1877, Zola proclame dans ses articles les principes du naturalisme. Le 16 avril, le journaliste et écrivain Octave Mirbeau (1848-1917), l’écrivain Paul Alexis, Léon Hennique, Henry Céard, Guy de Maupassant et Joris-Karl Huysmans invitent Zola, Edmond de Goncourt et Gustave Flaubert au restaurant Trapp. On considère ce dîner comme l’acte de baptême de l’école naturaliste.

En 1878, Zola achète une maison à Médan pour 9000 francs. Il publie le 20 avril le huitième volume des Rougon-Macquart : Une page d’amour, précédé de l’arbre généalogique des Rougon-Macquart. Le 6 mai, la première du Bouton de la rose est un échec.

En 1879, L’Assommoir est adapté au théâtre de l’Ambigu. La première a lieu le 18 janvier : c’est un grand succès. Avec Céard et Hennique, Zola travaille à l’adaptation théâtrale de La Conquête de Plassans, L’Abbé Faujas. Il publie dans Le Messager de l’Europe un article intitulé : « Le Roman expérimental ». À partir du 16 octobre Nana paraît en feuilleton et ce, jusqu’au 5 février de l’année suivante.

En février 1880, Nana, neuvième volume des Rougon-Macquart, paraît en volume. Le 1er mai paraissent Les Soirées de Médan, recueil de nouvelles de Zola et des naturalistes. Après une préface d’Émile Zola étrangement datée du 1er mai 1880, on peut lire tour à tour, l’Attaque du moulin, d’Émile Zola, Boule de Suif, de Guy de Maupassant, Sac au dos, par Joris-Karl Huysmans, la Saignée, par Henry Céard, l’Affaire du Grand 7, de Léon Hennique, et Après la bataille, de Paul Alexis. La mère d’Émile Zola meurt le 17 octobre. Il publie en décembre un recueil d’articles, Le Roman expérimental qui se ressent de sa lecture de l’Introduction à l’étude de la médecine expérimentale (1865) de Claude Bernard (1813-1878).

Le 16 janvier 1881, Zola est élu conseiller municipal de Médan. Il publie plusieurs recueils critiques, Le Naturalisme au théâtre en février, Nos auteurs dramatiques en avril, Les Romanciers naturalistes en juin et Documents littéraires en octobre. Il défend l’éducation des filles et la mixité dans deux articles : « Comment elles poussent » et « L’Adultère dans la bourgeoisie ».

En 1882, le dixième volume des Rougon-Macquart : Pot-Bouille paraît en feuilleton du 23 janvier au 14 avril avant sa parution en volume. Il publie un recueil de ses articles du Figaro, Une campagne. Il publie également un recueil de six nouvelles, Le capitaine Burle. L’universitaire antisémite Ferdinand Brunetière (1849-1906), qui devint professeur à l’École normale supérieure de 1886 à 1904, critique Zola dans Le Roman naturaliste. À partir du 17 décembre jusqu’au 1er mars de l’année suivante, Au Bonheur des Dames, onzième volume des Rougon-Macquart paraît en feuilleton.

En 1883, il publie également Naïs Micoulin et autres nouvelles. Au Bonheur des Dames paraît en volume. L’écrivain Paul Bourget (1852-1935), un temps admirateur de Zola, rassemblent des articles qui lui sont opposés dans ses Essais de psychologie contemporaine. Le 13 décembre a lieu la première du drame de William Busnach (1832-1907) tiré de Pot-Bouille au théâtre que Zola doit défendre dans le Figaro dans un article intitulé : « De la moralité au théâtre ».

En janvier 1884, il préface le catalogue d’une exposition des œuvres de Manet, mort l’année précédente. Il publie en février La Joie de vivre, le douzième volume des Rougon-Macquart. Préparant son futur roman, il se documente à Anzin du 23 février au 3 mars. Il descend dans un puits de mine. Il assiste le 7 mars à un meeting du Parti ouvrier de la Région parisienne où Jules Guesde (1845-1922) et le gendre de Marx, Paul Lafargue (1842-1911) prennent la parole. Germinal, le treizième volume des Rougon-Macquart, commence à paraître en feuilleton dans le Gil Blas le 26 novembre.

En 1885, il publie Germinal. Le roman est salué par la critique. Le succès est énorme. En mai, il en commence l’adaptation théâtrale avec William Busnach. Ils n’arriveront pas à convaincre la censure.

En 1886 il publie le quatorzième volume des Rougon-Macquart : L’œuvre. Cézanne qui croit se reconnaître dans l’artiste raté rompt définitivement avec Zola. Ce dernier voyage en Beauce pour préparer son roman sur les paysans du 3 au 9 mai.

Le 18 février 1887 a lieu la première du Ventre de Paris adapté par Busnach. Le 16 avril, il donne au théâtre Vaudeville une pièce intitulée Renée, tirée de La Curée. Il publie le quinzième volume des Rougon-Macquart : La Terre. La critique est indignée. Edmond de Goncourt qui n’apprécie plus Zola ou jalouse son succès encourage à le dénigrer. Le Manifeste des Cinq est publié contre Zola dans Le Figaro le 18 août 1887. Lettre ouverte à Émile Zola, elle est signée par cinq jeunes écrivains proches d’Edmond de Goncourt : le journaliste et écrivain naturaliste Paul Bonnetain (1858-1899), l’écrivain d’origine belge J.-H. Rosny aîné (pseudonyme de Joseph Henri Honoré Boex, 1856-1940), le journaliste et écrivain Lucien Descaves (1861-1949), l’écrivain Paul Margueritte (1860-1818) et l’écrivain Gustave Guiches (1860-1935). Ils reprochent à Zola sa vulgarité et de se répéter pour des raisons mercantiles. Zola ne répond pas.

En 1888, le musicien et compositeur Alfred Bruneau (1857-1934) entre en contact avec lui pour mettre en musique une de ses œuvres. Zola lui propose Le Rêve, le seizième volume des Rougon-Macquart. Il paraît en feuilleton du 1er avril au 15 octobre. Une version édulcorée de Germinal dont la première a lieu le 21 avril rencontre peu de succès. Après sa légion d’honneur obtenue le 13 juillet, Zola annonce qu’il sera candidat à l’Académie française. Il commence une liaison avec Jeanne Rozerot (1867-1914), la lingère que madame Zola avait engagée pour leur séjour à Royan. Zola s’initie à la photographie qu’il va désormais pratiquer assidument. Il installe sa maîtresse dans un appartement proche de son domicile à Paris. En octobre, il publie Le Rêve en volume.

En 1889 en compagnie de Jeanne Rozerot, Zola part se documenter au Havre pour La Bête humaine, le dix-septième volume des Rougon-Macquart. Le 2 mai, son drame, Madeleine, de 1865 est créé au Théâtre-Libre, lieu et mouvement théâtral dévoué au naturalisme. Le 20 septembre, Jeanne Rozerot donne à Zola une fille, Denise (1889-1942). En octobre sort une nouvelle édition du Vœu d’une morte. La Bête humaine commence à paraître en feuilleton dans La vie populaire le 14 novembre. Le 2 décembre il est officiellement candidat pour la première fois à l’Académie française.

En 1890, Zola publie le La Bête humaine en volume. Il visite la Bourse pour son prochain roman. Il collabore à l’élaboration du livret du Rêve que Bruneau met en musique. L’Argent dix-huitième volume des Rougon-Macquart, commence à paraître en feuilleton dans le Gil Blas le 30 novembre. Il échoue une nouvelle fois à l’Académie française.

Le 4 mars 1891, la publication de L’Argent en feuilleton s’achève et le roman paraît ce même jour en volume. Il est élu membre de la Société des gens de lettres le 9 février puis président le 6 avril. Du 17 au 26 avril, il voyage dans la région de Sedan pour sa documentation relative à La Débâcle le dix-neuvième volume des Rougon-Macquart. Le Rêve, adapté à l’opéra sur une musique d’Alfred Bruneau, connaît le succès pour la première le 18 juin. Le 25, un grand banquet en l’honneur de ses auteurs est organisé au bois de Boulogne. Le 6 juillet, la Société des gens de lettres, sur la proposition de Zola, confie à Auguste Rodin (1847-1917) l’exécution d’un « Monument à Balzac » (finie en 1898, la sculpture fait scandale et est refusée, Rodin la conservera dans son jardin). À partir du 9 septembre, les Zola voyagent dans les Pyrénées, notamment à Lourdes. Jeanne Rozerot donne à Zola un fils, Jacques, né le 25 septembre (1891-1963). Sa femme légitime est avertie part une lettre anonyme le 10 novembre de la liaison de son mari. Une crise s’ensuit.

En 1892, il publie La Débâcle, d’abord en feuilleton du 20 février au 21 juin dans La vie populaire, puis en volume le même jour. Son activité de président de la Société des gens de Lettres l’occupe. Il échoue une nouvelle fois à l’Académie française. D’août à septembre, Zola voyage avec son épouse : Lourdes, le midi, Gênes. Le 7 décembre, il commence Le Docteur Pascal, vingtième et dernier volume des Rougon-Macquart.

En 1893, Zola publie Le Docteur Pascal le 19 juin. Le 21, un grand banquet au Chalet des Îles au bois de Boulogne fête l’événement : l’achèvement du cycle. Le 13 juillet, Zola est fait officier de la Légion d’honneur. Il reçoit un accueil triomphal au congrès du Royal Institute of Journalists qui se tient à Londres du 20 septembre au 1er octobre. Le 5 octobre, il commence la rédaction de Lourdes, le premier volume du nouveau cycle, Les Trois Villes. Le 23 novembre, l’Attaque du moulin est créée à l’Opéra-comique. En décembre Zola achève la pièce qu’il a adaptée de La Bête humaine en collaboration avec Busnach. Il compose le livret de Lazare.

 

Le combat pour la justice.

Au printemps 1894, il rédige Messidor, livret destiné à Bruneau. Le 27 avril, il achève son mandat de président de la Société des gens de lettres. Du 14 avril au 14 août, Lourdes paraît en feuilleton. La peinture des catholiques n’a pas l’heur de leur plaire et le 19 septembre l’œuvre de Zola entre à l’Index (c’est-à-dire dans la liste des ouvrages ou auteurs à ne pas lire par des catholiques, liste qui comprend tous les bons auteurs). Le public assure le triomphe de l’œuvre. Zola échoue à l’Académie française : c’est un de ses adversaires, Paul Bourget, qui est élu.

Pendant ce temps, du 31 novembre au 15 décembre, le capitaine Alfred Dreyfus est arrêté et jugé pour espionnage au profit de l’empire allemand. Des documents ont été transmis à l’ennemi. On croit reconnaître son écriture sur un bordereau d’envoi grâce à la déposition du commandant Henry (1846-1898). Un « dossier secret » auquel la défense n’a pas accès est transmis par le général Mercier (1833-1921), ministre de la guerre, pendant le procès qui se tient à huit-clos. Les antisémites se déchaînent : le traître est juif ; alsacien, il est donc allemand. Le 22 décembre, il est condamné à la dégradation militaire et à la déportation à vie.

Le 5 janvier 1895, Dreyfus est dégradé devant une foule hostile. Le nationaliste Barrès écrit ces propos édifiants :

« Sa figure de race étrangère, sa raideur impassible, toute son atmosphère révolte le spectateur maître de soi. »

Le 1er avril Zola est de nouveau président de la Société des gens de lettres. Le 13 décembre, Dreyfus embarque pour l’île du Diable, bagne situé au large de la Guyane. Rome, deuxième volume du cycle Les Trois Villes commence à paraître dans Le Journal le 21 décembre.

En mars 1896, le lieutenant-colonel Georges Picquart (1854-1914), qui avait été le professeur de Dreyfus, découvre le véritable traître, le commandant Esterhazy (1847-1923) grâce à un pneumatique adressé à ce dernier par l’ambassade d’Allemagne. Ses supérieurs qu’il ne convint pas de l’innocence de Dreyfus le mutent en Tunisie. Après un séjour dans la ville des papes, Zola publie Rome le 8 mai. Il y dénonce la charité, lui préférant la justice. Il fait paraître dans Le Figaro le 16 mai « Pour les Juifs ». À l’automne, il rédige deux livrets, celui de L’Ouragan et celui de Violaine la chevelue. Ce dernier ne sera pas mis en musique.

Le 2 novembre, le commandant Henry communique à l’état major un document qui accable Dreyfus : c’est en réalité un faux connu sous le nom de « faux Henry ». Le même mois, Zola reçoit la visite de Bernard Lazare (1865-1903) qui venait de faire paraître une brochure intitulé Une erreur judiciaire. La vérité sur l’affaire Dreyfus le 6, à la demande du frère de ce dernier ; il vient l’intéresser à l’affaire Dreyfus.

Le 19 février 1897, Messidor, drame lyrique d’Alfred Bruneau (1857-1934) dont il a rédigé le livret, est joué à l’Opéra. Zola fait paraître le 29 mars, Nouvelle campagne, un recueil d’articles parus dans Le Figaro. Il est élu membre du comité de la Société des gens de lettres pour trois ans. Paris, troisième volume du cycle Les Trois villes, paraît en feuilleton à partir du 23 avril. Le 24, il prononce un discours à l’occasion de l’inauguration du buste de Guy de Maupassant au parc Monceau à Paris.

Le 6 novembre, Bernard Lazare qui a publié un second mémoire, Une erreur judiciaire. L’affaire Dreyfus s’entretient avec lui sur l’Affaire. Le 13, il assiste avec Me Louis Leblois (1854-1928), avocat et ami du Lieutenant-colonel Georges Picquart à une réunion au domicile du vice-président du Sénat, Auguste Scheurer-Kestner (1833-1899), convaincu de l’innocence de Dreyfus et de la culpabilité d’Esterhazy. Le but : une campagne de presse. Zola publie trois articles dans Le Figaro, le 25 novembre « M. Scheurer-Kestner », les 1er et 5 décembre « Le syndicat » et « Procès verbal ». La campagne de désabonnement au Figaro qui s’ensuit l’amène à quitter ce journal. Il publie dorénavant ses réflexions en brochures. La première, Lettre à la jeunesse, paraît le 14 décembre.

Le 6 janvier 1898, il publie une seconde brochure Lettre à la France. Les 10 et 11 janvier, malgré les preuves de sa trahison, Esterhazy est acquitté à l’unanimité par le conseil de guerre. Picquart quant à lui est condamné à la forteresse pour faux. Le 13 janvier, Zola fait paraître « J’accuse », lettre ouverte adressée au président de la République, Félix Faure (1841-1899), dans L’Aurore, le journal de Georges Clémenceau (1841-1929). En quelques heures, 300 000 exemplaires du journal sont vendus. Accusé pour diffamation, le procès contre Zola s’ouvre le 7 février. Des magasins tenus par des Juifs sont attaqués par les antisémites. Le 23 février Zola est condamné à la peine maximale, soit un an d’emprisonnement et 3000 francs d’amende. Il publie Paris en volume le 26 mars. En cassation son procès est cassé pour vice de forme le 2 avril. Un second procès s’ouvre le 23 avril. Le 9 juillet, il est condamné à 2 mois de prison avec sursis, 2000 francs d’amende et 5000 francs de dommages et d’intérêts pour les trois experts qui avaient validé l’acquittement d’Esterhazy. 2 jours plus tard, ce dernier est arrêté sous la dénonciation de son cousin. Zola, après avoir publié une nouvelle lettre, est condamné devant les assises de Versailles à un an de prison et 3000 francs d’amende. Avant d’être assigné, il s’exile en Angleterre. Il y commence Fécondité, le premier de son dernier cycle, Quatre Évangiles. Comme condamné, il est radié de l’ordre de la légion d’honneur et une vente saisie à lieu à son domicile. En août, le socialiste Jean Jaurès (1859-1914), qui d’abord fut convaincu de la culpabilité de Dreyfus, commence à écrire en sa faveur. Le faux d’Henry est bientôt découvert. Écroué, il se suicide le 31 août.

Le 16 janvier 1899, Félix Faure meurt (quasiment dans les bras de sa maîtresse qui fut trouvée se rhabillant). Émile Loubet (1938-1929), partisan de la révision, est élu président de la République. La révision va avoir lieu. Le 5 juin 1899, Zola revient en France après onze mois d’exil à cette annonce de la révision du procès Dreyfus. En septembre, malgré les aveux d’Esterhazy, la découverte du « faux Henry », le capitaine Dreyfus est à nouveau condamné avec des circonstances atténuantes. Zola est indigné. Du 15 mai au 14 octobre, Fécondité paraît en feuilleton dans L’Aurore. Le 19 septembre le capitaine Dreyfus est gracié par le président Loubet sous prétexte de son état de santé. Zola n’assistera pas à la réhabilitation de Dreyfus le 12 juillet 1906. Il publie le premier volume du cycle des Quatre Évangiles : Fécondité le 28 octobre.

En janvier 1900, il fait paraître trois articles pour défendre la mémoire de son père attaquée par les antisémites pour ses ennuis lors de son passage à la Légion étrangère. Travail, le deuxième volume du cycle des Quatre Évangiles paraît dans l’Aurore à partir du 3 décembre. Une loi d’amnistie est votée pour tous les faits relatifs à l’affaire Dreyfus.

Le 29 avril 1901 a lieu la première de L’Ouragan d’Alfred Bruneau. Il publie le 16 avril La Vérité en marche, recueil des articles concernant l’affaire Dreyfus. En mai Travail paraît en volume.

Le 10 septembre, Vérité, le troisième volume du cycle des Quatre Évangiles commence à paraître en feuilleton. Dans la nuit du 28 au 29 septembre 1902, Zola meurt asphyxié à cause d’une cheminée mal ramonée. Est-ce un assassinat commandité et/ou exécuté par les antisémites ? 50 000 personnes l’accompagnent à sa dernière demeure le 5 octobre. Dans son discours, l’écrivain Anatole France déclara :

« Il fut un moment de la conscience humaine. »

 

L’immortalité républicaine.

Le 15 février 1903, s’achève la publication de Vérité. Le quatrième volume du cycle, Justice, est resté à l’état de simple projet.

Le 3 mars 1905, L’Enfant-Roi d’Alfred Bruneau dont il a rédigé le livret est joué.

En 1906, les enfants illégitimes de Zola purent porter le nom de leur père car Alexandrine Zola fit reconnaître les enfants de sa rivale.

Le 4 juin 1908 les cendres de Zola sont transférées au Panthéon en dépit des nationalistes comme Barrès et des attaques contre « le métèque vénitien Zola » de l’organisation d’extrême droite, l’Action française. Les cris de « À bas les Juifs ! À bas Zola ! » accompagnèrent le cortège. Lors de la cérémonie, un journaliste nationaliste tira sur Alfred Dreyfus qui était présent. Quelques jours plus tard, il fut acquitté.

 

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L'argent - Sujet et corrigé : résumé d'un texte de Bruckner et dissertation

1) Sujet.

 

L’avarice est la maladie de la rétention, la prodigalité celle de la dilapidation. La première est l’amour de l’argent comme moyen absolu qui dépasse toutes les fins : aucune jouissance ne peut l’égaler puisqu’il les contient potentiellement toutes. Le grippe-sou n’accumule les billets, les pièces d’or que pour s’interdire d’en profiter, certain que son magot tel qu’il est ne pourra jamais le décevoir en raison même de son abstraction (Georg Simmel). Qu’on l’écorne d’un centime, c’est comme si on l’amputait, on l’écorchait vif. Il est sa fortune beaucoup plus qu’il ne la possède, elle fait partie intégrante de son être.

Le prodigue à l’inverse ne cesse de souligner chaque jour par une dépense effrénée à quel point l’argent lui est indifférent. Aucune fête, banquet, aucun achat coûteux ne l’arrêtent Au moment de jeter les deniers par la fenêtre, il guette le regard admiratif, extasié des autres qui le consacrent en généreux. Il tente de les persuader que le vil métal le laisse froid et fustige la pingrerie de ses congénères, leur petitesse financière. Mais son insistance de grand seigneur à débourser tant et plus prouve qu’il n’est pas complètement détaché de l’objet de son mépris. Lui-même n’en a jamais fini avec ce faux dieu, ses largesses sont trompeuses, il est engagé dans un interminable règlement de comptes. L’avare et le prodigue sont frères en contradiction : comme l’a bien vu Georg Simmel, ils sont les deux faces d’une même médaille, ils déifient également l’argent, l’un en le thésaurisant, l’autre en le gaspillant. Économe ou viveur, ils sont les enfants d’un même père.

Quant au cupide, en dépit de son image négative, il est le vrai héros du capitalisme, il cultive son gain de façon méthodique et rationnelle. Homme insatiable peut-être mais homme d’une seule passion, constant et prévisible, il convoite des chiffres dont l’addition vertigineuse le met en joie, déclenche en lui une excitation inépuisable. Opération boursière, OPA (1)[1], rachat, fusion, il vit en état d’effervescence, au rythme des décharges d’adrénaline. L’argent à ses yeux est un ventre d’une fécondité inépuisable, une substance qui soulève le monde, accède à la beauté du colossal. Et comme il n’est pas de quantités qui ne puissent être dépassées, son ardeur ni son labeur ne connaissent de limites. Chasseur d’improbable, il noue de nerveuses romances avec les cours et les cotations, flaire les millions potentiels et pour chaque risque encouru connaît la volupté extraordinaire de la déchéance ou de la gloire.

L’avare est personnage de l’économie statique, le prodigue de l’économie ostentatoire, le cupide de l’économie florissante. Nous sommes un peu des trois : il nous arrive de mégoter pour une somme dérisoire, de flamber sur un coup de tête, d’entasser avec une avidité sans merci. Il est heureusement d’autres rapports plus apaisés, plus indifférents au veau d’or. Mais pour ses adorateurs, l’argent n’est pas seulement un mal qui fait du bien et un bien qui fait du mal, ce fumier sur lequel poussent les fleurs de la civilisation, pour reprendre une image de Zola : il est aussi une consolation merveilleuse. Tant qu’on s’occupe à le gagner, à le garder, à le gâcher, il absorbe toute l’énergie, se suffit à lui-même, donne un sens parfait à la vie. Il est habité de puissances trop considérables pour souffrir la moindre concurrence. Comme le savait l’Église, il est le seul rival de Dieu, capable comme lui d’embrasser la multiplicité du monde dans son unité, de ne mettre aucune borne à son expansion. Il est une force spirituelle à vrai dire, le seul absolu que nous tolérions en période de relativisme. (…)

Les riches ne sont pas seulement des pauvres qui ont réussi. Leur fortune les transforme qualitativement, les propulse dans une autre humanité avec ses mœurs, ses peuplades, son langage. Elle est une manière de vivre, de doter l’argent de noblesse, de raffinement. Devenir riche s’apprend et ne demande pas moins d’assiduité que les mathématiques ou la musique : il ne suffit pas d’avoir beaucoup, il faut être autrement. Des générations entières sont parfois requises pour intégrer le monde de la « haute », connaître ses noms, ses familles, alors que peu d’années suffisent pour être précipité dans la gêne. À l’intérieur même de la richesse, il existe des hiérarchies, des castes entre les immensément pourvus et la plèbe des nababs ordinaires. C’est pourquoi les riches, derrière les hauts murs de leurs clubs, de leurs palaces, sont plus occupés à défendre leur statut qu’à jouir de leurs biens. L’argent, pour parler comme les calvinistes, leur donne la garantie subjective du salut. Qu’ils attirent la sympathie ou la colère, ils tiennent à s’enraciner dans une généalogie pour mettre en évidence que leur état n’est pas le fruit d’un labeur acharné – l’argent n’aime pas sentir la sueur – ou d’une bonne étoile, mais la résultante d’une ascendance authentiquement aristocratique.

Les pauvres, en revanche, ont quelque chose de navrant dans leur reproduction sans fin. Tomber dans la dèche, c’est tomber sous la coupe des choses, ne pas pouvoir les jeter, les gaspiller, devoir les recoudre, les ravauder, les réparer, compter son après sou. C’est combiner l’humiliation et l’empêchement. « Le pauvre est contraint de lésiner sur sa douleur. Le riche porte la sienne au grand complet » (Baudelaire(2)). À quoi s’ajoute, plus dégradant encore, le caractère résiduel de l’indigence : si le pauvre était hier le prolétaire ou le damné de la terre voué à racheter le genre humain, il est aujourd’hui une survivance qui a résisté à toutes les vagues de la prospérité. Un tel entêtement dans la pouillerie relève du mauvais esprit ! Il est le cancre qui persiste dans le dénuement, malgré les progrès, un reste qui encombre, un déchet que les plans sociaux ou les grandes institutions se renvoient année après année en se jurant de les éliminer. La question sociale rejoint ainsi celle du traitement des ordures, problème d’écologie, gestion des surplus humains et matériels. Powerty sucks, comme on le disait en Amérique au temps de Reagan : la pauvreté craint. Elle a ceci de désolant qu’elle nous jette au visage l’échec de notre optimisme, nous tire en arrière, nous rappelle que tous les hommes ne sont pas également conviés aux joies de la vie et ne le seront probablement jamais.

Est-il possible de concevoir la frugalité autrement que comme une résurrection de l’ascèse chrétienne ou une diététique de repus avides de retrouver la grande simplicité ? Le monde appartient à celui qui y renonce, disaient les franciscains : dans la disette réside l’opulence, dans le vide le vrai plein. Qui jamais ne prend, jamais ne saisit, possède les biens essentiels puisqu’il n’a nul besoin de les avoir pour en jouir. Ce renoncement est l’envers de l’avidité, il met à ne pas choisir la même intransigeance que celle-ci à ne rien refuser. Peut-être faut-il arracher la frugalité à l’idée sinistre d’abstinence : elle n’est pas une soustraction, mais un plus, l’ouverture à d’autres dimensions de l’existence. Ne pas se laisser piéger par l’affairement, les contraintes stériles, se désencombrer des babioles socialement valorisées, déplacer les frontières du nécessaire et du superflu, mettre le faste où la plupart ne voient que futilité et la misère où la plupart célèbrent le luxe. Bref, se restreindre non pour se priver mais pour multiplier d’autres plaisirs moins communément admis. Faute de quoi la frugalité resterait l’annexe écolo de la pauvreté religieuse, la variante moderne du pain noir et du pichet d’eau, une caricature de néo-ruralité façon Henry David Thoreau, le rousseauiste américain partisan de la vie dans les bois. Que tout cela soit flou, imprégné d’eau bénite et de snobisme n’empêche pas que liberté est donnée à chacun de décider en son for intérieur de quels traquenards sociaux il se préserve, de quel faux éclat il est prêt à se passer. Si l’angoisse de notre temps est celle du passage, cela veut dire que le changement qui s’annonce portera avec lui de nouvelles richesses dont nous n’avons pas idée. Elles ne périmeront pas les présentes, elles les relégueront à une autre place. Ce qui vient pourrait bien faire paraître la pompe et la magnificence d’aujourd’hui comme une aimable pacotille.

Pascal Bruckner, Misère de la prospérité. La religion marchande et ses ennemis, 2002.

 

(1) Une Offre Publique d’Achat consiste pour une société, un groupe financier ou une autre institution privée, à offrir au public de lui acheter les titres d’une autre société de façon règlementaire afin d’en prendre le contrôle.

 

(2) C’est un extrait d’un des Poèmes en prose (1864) de Baudelaire (1821-1867) intitulé « Les veuves ». Voici le passage d’où provient la citation : « Avez-vous quelquefois aperçu des veuves sur ces bancs solitaires, des veuves pauvres ? Qu’elles soient en deuil ou non, il est facile de les reconnaître. D’ailleurs il y a toujours dans le deuil du pauvre quelque chose qui manque, une absence d’harmonie qui le rend plus navrant. Il est contraint de lésiner sur sa douleur. Le riche porte la sienne au grand complet. »

(Notes de Bégnana : ne pas en tenir compte dans le résumé).

 

1) Résumez le texte en 150 mots (plus ou moins 10%). Vous indiquerez les sous totaux de 50 en 50 (50, 100, …) par un trait vertical et par le chiffre correspondant dans la marge. Vous indiquerez obligatoirement votre total exact à la fin de votre résumé.

2) Dissertation :

« L’avare est personnage de l’économie statique, le prodigue de l’économie ostentatoire, le cupide de l’économie florissante. Nous sommes un peu des trois : il nous arrive de mégoter pour une somme dérisoire, de flamber sur un coup de tête, d’entasser avec une avidité sans merci ».

Vous discuterez ce point de vue de Pascal Bruckner en prenant appui sur votre lecture des trois œuvres inscrites au programme. Vous proscrirez tout plan qui se bornerait à examiner ces livres successivement.

 

2) Analyse et remarques sur le texte.

Le texte était composé de deux moments thématiquement indépendants. C’est en quelque sorte deux résumés qu’il fallait produire. Il n’était pas néanmoins interdit de saisir une certaine unité entre les deux moments, à savoir un refus de la valeur absolue de l’argent.

La première partie du texte est consacrée à trois relations à l’argent qui en font un absolu. L’auteur définit d’abord l’avarice par rapport à la prodigalité. Si toutes deux sont comprises comme des pathologies, elles ne s’opposent qu’en apparence. L’avare accumule, et l’argent est pour lui son être. Le prodigue dépense et semble totalement détaché de l’argent. C’est tout au moins ainsi qu’il se montre aux autres. Mais Bruckner fait remarquer qu’il n’en est pas moins attaché à l’argent que l’avare. Leur opposition est celle de faux jumeaux.

Enfin il définit la cupidité en en faisant une sorte d’éloge démarqué de Weber. En effet, la cupidité lui apparaît comme le gain méthodique d’argent, rationnel. Dès lors, le cupide est le capitaliste type qui cherche à gagner toujours plus mais dont l’éventuelle ruine n’est pas un drame comme l’avare.

Après avoir montré que ceux qui ne sont pas la manifestation de ses trois types ont un peu de chacun, il critique ces trois rapports à l’argent, manifestation d’un faux absolu dans un monde relativiste. Il laisse entendre qu’un autre rapport à l’argent est possible.

La seconde partie du texte traite de l’opposition de la pauvreté et de la richesse. La richesse n’est pas seulement selon lui le fait d’avoir de gros moyens. C’est l’exigence d’entrer dans une caste. Le riche doit montrer qu’il n’a pas gagné l’argent. Bref, dans le monde des riches règne encore les mœurs aristocratiques. Par contre, les pauvres eux doivent compter pour vivre. En outre, alors qu’ils furent un espoir lorsque l’idée de révolution avait cours, ils sont pour notre société qui prétend être en progrès, la marque de son échec. Le mépris du pauvre tient au fait qu’il rappelle que la valeur sociale de jouissance n’est pas universelle, voire qu’elle ne le sera jamais laisse entendre l’auteur.

Il s’interroge alors sur l’opposé de l’esprit de richesse : l’esprit de pauvreté. Par là entendons avec l’auteur la recherche de la pauvreté, notamment religieuse, mais non exclusivement. Est-elle la seule issue ? Nullement selon Bruckner. Pour lui, c’est en sériant de façon certes individuelle les priorités, en évitant de se laisser gagner par les fausses richesses sociales, voire par l’idée même de richesse qu’on peut participer au changement de monde qui pour lui s’annonce.

 

3) Proposition de résumé.

 

L’avarice est l’accumulation d’argent élevé à l’absolu. Le ladre est son trésor. Le prodigue en revanche prétend, en dépensant, mépriser l’argent qu’il honore réellement. Malgré leur opposition, ils adorent l’argent. Le cupide, lui, exprime l’esprit capitaliste : gagner rationnellement toujours plus. Nous sommes [50] ces trois vices. Or on peut ne pas adorer l’argent qui donne à ses servants un sens dans notre monde sans repères.

Les riches se distinguent des pauvres quantitativement et qualitativement. Ils doivent s’intégrer à une aristocratie. Inversement, les pauvres doivent compter mais surtout ne représentent plus actuellement [100] un espoir. Ils sont les ratés du progressisme. Peut-on penser une autre pauvreté que l’absolu refus de jouir ? Ses adeptes croient tout avoir en ne désirant rien. En réalité, ce refus est une convoitise inversée. Aussi, se libérant de faux plaisirs, on prépare un monde de vraies richesses.

150 mots

 

4) Dissertation.

 

Il n’est pas rare de voir quelqu’un se voir reprocher un mauvais usage de l’argent contraire à son caractère habituel comme si nous pouvions être une sorte de mélange de plusieurs des vices que la tradition dénonce : l’avarice, la cupidité ou la prodigalité.

C’est ainsi que Pascal Bruckner, dans Misère de la prospérité. La religion marchande et ses ennemis, écrit :

« L’avare est personnage de l’économie statique, le prodigue de l’économie ostentatoire, le cupide de l’économie florissante. Nous sommes un peu des trois : il nous arrive de mégoter pour une somme dérisoire, de flamber sur un coup de tête, d’entasser avec une avidité sans merci. »

L’auteur présente d’abord chacun des vices typiques comme le représentant d’un genre d’économie qui amène à les distinguer puisque l’avare appartient à une économie statique, c’est-à-dire qui ne connaît ni croissance ni récession, qui se distingue de l’économie ostentatoire du prodigue, c’est-à-dire d’une économie où il s’agit de dépenser pour se montrer, ou de l’économie florissante du cupide, c’est-à-dire d’une économie de la croissance. Puis, il considère que chacun de nous réalise les trois types, ce qu’il illustre par trois exemples, l’un d’avarice, l’autre de prodigalité, l’autre de cupidité.

Or, comme peut-on à la fois distinguer ces trois types d’économie et ces trois types moraux comme s’opposant les uns aux autres et prétendre que les types moraux peuvent se réaliser dans la même personne ? Faut-il penser qu’un type moral n’a de sens que dans certains types d’économie et non dans d’autres, car comment être prodigue ou cupide là où l’économie reste toujours la même ou comment nier qu’on puisse être avare là où l’économie est florissante ? Autrement dit, peut-on à la fois distinguer des types moraux et des types d’économie et prétendre que les types moraux sont indépendants des types économiques pour qu’il soit possible de se mêler en chacun de nous ?

On s’appuiera notamment sur une comédie de Molière, L’avare, le dix-huitième roman de la série des Rougon-Macquart d’Émile Zola, L’Argent et sur les deux premières sections du chapitre troisième, « L’argent dans les séries téléologiques » de la Philosophie de l’argent du sociologue et philosophe allemand Georg Simmel.

 

Conserver est un trait d’avarice qui correspond à un type d’économie. Économe se dit d’ailleurs de celui qui compte au plus juste comme le fait remarquer Alain dans ses Propos d’économique (1934). Même s’il semble quelque peu cupide, Harpagon est essentiellement l’avare dont la perte de la cassette constitue une aliénation. Or, ce n’est pas la possibilité d’investir et de gagner plus qu’il regrette. C’est pourquoi Gundermann, capitaliste, n’est pas un avare classique selon le narrateur du roman de Zola. Il correspond à une autre économie, à savoir l’économie florissante : celle du capitalisme. La distinction de la cupidité et de l’avarice selon Simmel en ce que l’un cherche le plus d’argent alors que l’autre vénère l’argent en tant que tel se justifie dans le cadre d’économies différentes comme la prodigalité correspond à l’économie de l’ancien régime à laquelle s’attachent les Beauvilliers. Selon l’exemple de Taine rapporté par Simmel, le prince de Conti broyant le diamant qu’une dame lui a renvoyé pour faire sécher l’encre de sa lettre manifeste un trait de prodigalité qui n’a de sens que dans l’économie ostentatoire, dans l’économie de la dépense décrite par Georges Bataille. Les trois vices sont-ils possibles chez la même personne ?

L’avarice a la prodigalité en horreur comme Alain l’a bien vu. La cupidité même doit se distinguer de l’avarice. Là où l’un cherche à accumuler et ne craint pas la ruine, l’autre ne supporte pas la moindre perte. On voit Saccard au début et à la fin du roman ruiné, mais près à recommencer. Harpagon pense que son fils est prodigue. Vrai ou faux – ne s’agit-il pas seulement d’un jeune homme bien dans son monde et dont les dettes s’expliquent par l’avarice du père – ce jugement montre la radicale opposition entre l’avare et le prodigue. De même, Saccard s’oppose à Gundermann. Cupide, soucieux de gagner toujours plus le plus vite possible, il veut jouir de son argent et non simplement l’accumuler. C’est pourquoi c’est avec raison que Simmel refuse de confondre l’avarice et la cupidité. La première implique une pure vénération de l’argent alors que la seconde implique qu’il soit une fin mais à toujours augmenter et donc à utiliser.

Toutefois, chacun de ces trois vices semblent avoir les autres pour condition car comment dépenser si d’autres ne produisent pas en surplus, comment accumuler si l’argent n’a aucune valeur, comme faire du profit si d’autres ne se ruinent pas. Dès lors, ne faut-il pas penser que ce n’est pas n’importe quelle économie qui rend possibles ces trois vices ? N’est-ce pas pour cela qu’ils peuvent se mêler en chacun ?

 

Dans une économie purement statique, personne ne peut thésauriser, personne ne peut être prodigue et personne ne peut être cupide dans tous les sens. En effet, par économie statique, on entend une économie où rien ne change. Or, il faut alors des échanges dans toute économie et l’argent n’est rien d’autre qu’une convention pour faciliter l’échange pour parler comme Aristote dans sa Politique (livre I, chapitre 3). Aussi l’avarice n’est possible que dans une économie monétaire comme Simmel l’indique mais surtout, il faut pour que la monnaie ait sa valeur, qu’elle serve. Au plus juste, mais qu’elle serve. Alain a raison dans ses Propos d’économique de réfuter l’opposition entre l’avarice et l’économie. C’est pourquoi on voit aussi bien Harpagon qui représente l’avare classique que Gundermann qui représente une sorte d’avarice être usurier pour l’un et banquier pour l’autre. Dans une économie ostentatoire, il faut des prodigues mais également des avares ou des cupides, sans quoi c’est la ruine. En effet, pour dépenser, encore faut-il que d’autres travaillent. Si la morale bourgeoise d’économie est moquée par Molière sous la figure d’Harpagon, le point de vue bourgeois s’exprime néanmoins même si Paul Bénichou (1908-2001) n’a peut-être pas tort dans Morales du grand siècle (1948) de penser qu’il n’est pas celui de Molière. Le père reproche au fils de donner dans le marquis. Dans une économie florissante, les trois types se mêlent également. Ainsi trouve-t-on des avares comme le procureur Delcambre dans le roman de Zola, des prodigues comme Jantrou qui dépense le double des 100000 francs qu’il gagne (chapitre VI, p.220) et des cupides comme Saccard puisque le roman se situe dans le cadre d’une économie florissante parce qu’elle est en expansion.

Aussi pour qu’on puisse voir se mêler les trois traits vicieux en une même personne, faut-il une économie ostentatoire ou une économie florissante. En effet, puisque dans une économie statique les vices relatifs à l’argent ne sont pas possibles, seules les deux autres économies distinguées par Bruckner permettent que l’on puisse avoir les trois vices. Soit les Beauvilliers qu’observe de sa fenêtre Madame Caroline. Elle devine leur avarice masquée à la différence de celle d’Harpagon qui se montre. Les économies sordides qu’elles font servent à leur faire tenir leur rang. Là elles ont la prodigalité des aristocrates et apparaissent comme les débris d’une économie disparue. Enfin, malgré les réticences de la mère qui l’expose à Saccard, elles investissent dans la banque universelle, la dot de la fille, puis la vente d’une ferme et entrent ainsi dans le cycle de la cupidité. Même Harpagon a ces trois traits puisque cupide et avare, il a au doigt un diamant qui jure avec sa ladrerie et qui peut s’entendre comme un trait de prodigalité (acte III, scène 7). Cette proximité peut s’expliquer avec Simmel, voire en le nuançant. Dans la série téléologique où s’insère l’argent, s’il est la fin, c’est l’avarice, si c’est son accumulation qui est la fin, c’est la cupidité, si c’est le dépenser, il est un moyen, mais le moyen le plus proche de l’argent comme fin et c’est la prodigalité. Dès lors, le passage d’un vice à l’autre et leur mélange dans une même personne apparaît ainsi possible.

Cependant, avoir des comportements qui ressemblent à l’avarice, à la cupidité ou à la prodigalité, ce n’est nullement être un peu des trois. Ne faut-il pas alors radicalement distinguer ces trois vices ?

 

Posséder un vice, c’est avoir un comportement excessif comme le philosophe le montre dans l’Éthique à Nicomaque. Qui n’est pas dans l’excès n’est pas vicieux. Or, être un peu cupide, un peu avare et un peu prodigue, ce serai en quelque sorte être dans le juste milieu, c’est-à-dire être vertueux. Anselme dans la pièce de Molière est riche, il a conservé sa fortune malgré sa fuite de Naples (acte V, scène 5). Est-il avare ? Nullement. Il prend sur lui tous les frais de mariage et les frais de justice (acte V, scène 6). Est-ce de la cupidité ? Non plus puisque son argent est utilisé à bonne fin : faire le bonheur de tous. À l’inverse, la princesse d’Orviedo est d’une « prodigalité folle dans la charité » (chapitre II, p.67) puisqu’elle dépense jusqu’à en être ruiné tout son argent (cf. chapitre XII). C’est la raison pour laquelle Simmel parle avec raison de pathologies dans son analyse des différents vices. S’ils sont difficiles à mesurer exactement, l’exagération se manifeste. Ce n’est pas pour rien que l’avare est un type social avant d’être un type de comédie et qu’on l’observe dans la réalité comme dit Hume (1711-1776) dans un de ses Essais moraux et politiques, « De l’avarice » (1741). Cependant, qui ne vise pas expressément le juste milieu ne manifeste pas un trait de vice ?

Il y aurait un degré de cupidité d’avarice et de prodigalité chez quelqu’un s’il s’agissait pour lui non pas d’un acte fait à propos, avec mesure, mais une sorte d’abandon à une faiblesse. Mais là encore, c’est n’est pas vraiment un trait du vice qui suppose quelque chose de systématique. Prenons Harpagon. S’il reste l’avare, c’est que malgré son diamant, malgré ses quelques serviteurs, économiser est l’essentiel pour lui. Ainsi Maître Jacques est-il à la fois son cocher et son cuisinier ce que souligne la scène 1 de l’acte III où il change de vêtement en fonction des ordres de son maître. Ce jeu est là pour souligner que l’avarice n’est pas dans l’absence de dépense, mais dans la limitation absurde de la dépense. Ainsi Busch, qui est l’avarice incarnée selon le narrateur du roman de Zola, devient prodigue lorsqu’il s’agit de soigner son frère (chapitre V, p.178). Mais il est clair que dépenser son argent pour sauver une vie n’est pas dépenser son argent pour passer une seule nuit avec une femme qui se donne pour des sommes folles comme le fait Saccard (cf. Simmel, p.483). Par conséquent, si le narrateur exprime par le vocabulaire l’importance de la dépense, on ne peut parler de vices mêlés. Busch reste fondamentalement avare.

 

En un mot, la citation de Pascal Bruckner nous a amené à poser le problème de savoir si les trois vices que sont l’avarice, la cupidité et la prodigalité correspondaient à des économies différentes et s’il était possible de penser en même temps qu’elles pouvaient se mêler chez une seule et même personne. Il est apparu que ces vices définissent seulement en apparence des économies différentes. En fait, ils ne sont pas possibles dans une économie purement statique. Seules les économies ostentatoires et florissantes pour reprendre le vocabulaire de Bruckner permettent ces vices. Mais il est apparu alors qu’ils n’étaient pas possibles chez une seule et même personne en ce sens que tout vice se caractérise par l’exagération d’une tendance dont le caractère pathologique tient au fait qu’elle domine toutes les autres tendances en faisant fi de toute valeur morale.

On pourrait toutefois s’interroger sur l’universalité supposée de ces vices.

 



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