Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

John Steinbeck - Biographie

John Ernest Steinbeck III est né le 27 février 1902 à Salinas, en Californie, dans une famille d’origine allemande du côté paternel. Son père, John Ernest Steinbeck II était gérant d’une minoterie. Sa mère, Olive Hamilton était institutrice. Il est le troisième des enfants. Il a eu trois sœurs. Sa mère encourage ses enfants à lire.

En 1915, il entre à la Salinas High School.

En 1919, il est diplômé de la Salinas High School.

En 1920, il est étudiant à l’université de Stanford. Il suit des cours de versification anglaise, de biologie marine, et aussi de « creative writing » où il apprend son futur métier. Pendant ses études, il fait divers métiers.

En 1924, il publie ses premiers textes satiriques dans The Stanford Spectator.

En juin 1925, il quitte Stanford sans diplôme. Il est d’abord gardien de bungalow au lac Tahoe (qui se situe à la frontière de la Californie et du Nevada). Puis, il part en cargo pour New York. Il y est manœuvre sur le chantier de construction du Madison Square Garden. Il abandonne ce travail après qu’un ouvrier est tombé d’un échafaudage. Puis, grâce à un oncle maternel, Joe Hamilton, il devient reporter au magazine American de New York.

En 1926, il retourne en Californie par la mer. Il devient régisseur au lac Tahoe. Il écrit.

En 1928, il quitte le lac Tahoe.

En 1929, il publie La Coupe d’or (Cup of Gold). En juin il rencontre Carol Henning (1902-1983). Le 24 octobre, la Bourse de New York s’effondre : c’est le « jeudi noir ». C’est le début de la grande crise qui va secouer le monde.

Le 14 janvier 1930 il se marie avec Carol Henning. En octobre, il rencontre à Pacific Grove, une petite ville côtière californienne, le biologiste Edward F. Ricketts (1897-1948), spécialiste des fonds marins.

En 1931 paraît l’ouvrage de l’anthropologue Robert Briffault, The Mothers : The Matriarchal Theory of Social Origins dans lequel il soutient la thèse selon laquelle le matriarcat originel est fondateur des sociétés modernes.

En octobre 1932, il publie son premier recueil de nouvelles, Les Pâturages du Ciel (The Pastures of Heaven).

En septembre 1933, il publie Au Dieu Inconnu (To a God Unknown). À partir de novembre, la région allant du Texas au Dakota du Sud en passant par l’Oklahoma est envahie par des tempêtes de poussière provoquant une grande sécheresse. On appelle la sécheresse et la région le Dust Bowl (cf. Marc Amfreville, direction, Dix études sur Les Raisins de la colère, Michel Houdiard Éditeur, 2007, p.7). Suite à la crise de 1929, la politique des banques est axée sur la recherche du profit à tout pris. Elle les conduit à exproprier les petits paysans endettés pour regrouper les terres et les exploiter plus industriellement. D’où une migration interne massive. Elle se tourne vers la Californie où les propriétaires de vergers ont fait la publicité des emplois qu’ils offrent. L’excès de main d’œuvre crée un prolétariat victime d’un racisme. Les Californiens méprisent les “immigrés” okies, des américains blancs, comme ils ont méprisé les immigrés chinois et les immigrés japonais avant eux.

En 1934, il enquête sur les organisations syndicales, notamment dans l’agriculture.

Le 28 mai 1935 Steinbeck publie Tortilla Fiat. C’est un succès commercial. Il est reconnu comme écrivain. Il voyage au Mexique où il rencontre le peintre Diego Rivera (1886-1957).

En octobre 1936, il publie En un combat douteux (In Dubious Battle), titre démarqué du Paradis perdu (1667, 1674) de John Milton (1608-1674). Le roman raconte la genèse d’une grève de travailleurs agricoles organisée par deux militants communistes dont l’un, Mac, est particulièrement cynique. La mort de l’autre, Jim, stoppe le mouvement. Mais les travailleurs ont pris conscience de la force de leur union. Le San Francisco News lui commande des articles sur les ouvriers agricoles migrants. Il rencontre les représentants fédéraux de la Resettlement Administration (RA), organisme créé en 1935 dans le cadre de la politique dite du New Deal du président démocrate (1933-1945), Franklin Delano Roosevelt (1882-1945). Le RA était chargé d’organisé l’accueil des migrants dans des camps. Steinbeck visite la vallée de San Joaquin (Californie) en compagnie d’Eric H. Thomsen, un ancien prêtre, directeur régional du programme fédéral chargé des camps de migrants. Ils sont environ 150 000 selon Steinbeck. Il visite aussi les « Hoovervilles », ces camps de fortune ainsi nommés en référence à Herbert Clark Hoover (1874-1964), le président des États-Unis (1929-1933) de la crise de 1929 qui passe pour avoir mené une politique libérale de « laisser-faire ». Au camp sanitaire d’Arvin (modèle possible du « Weedpatch » du roman Les Raisins de la Colère) dans le comté de Kern, il rencontre le directeur du camp, Tom Collins. Le roman lui est secondairement dédicacé. Les conversations qu’il a avec lui et la lecture de ses notes lui permettent de rassembler une information qui sera incorporée dans Les raisins de la colère. Les articles sont publiés en sept livraisons entre le 5 et le 12 octobre [ils sont publiés désormais sous le titre The Harvest Gypsies (« Les bohémiens des récoltes »)]. On peut lire notamment cette description des migrants :

« Ils ont traversé le pays et ont souvent vu mourir leurs enfants en chemin. Leur voiture est tombée en panne et ils l’ont réparée avec l’ingénuité du paysan. Il leur est souvent arrivé de rafistoler leurs pneus usés. Ils ont enduré ça et ils en endureront davantage car ils ont du courage (their blood is strong).

Ce sont les descendants d’hommes qui, après avoir fait la traversée jusqu’au Middle West, avaient conquis leur terre à coups de fusil, avaient cultivé la prairie pour y demeurer jusqu’à ce qu’elle soit reprise par le désert. Du fait de leur tradition et de leur éducation, ce ne sont pas des migrants par nature. Ils sont devenus bohémiens par la force des circonstances. » cité par Marie-Christine Lemardeley-Cunci commente Les raison de la colère de John Steinbeck, Gallimard, 1998, p. 16.

En février 1937 il publie Des souris et des hommes (Of Mice and Men). Le titre est démarqué d’un poème de Robert Burns (1759-1796). Le roman relate la vie de deux ouvriers agricoles. Il va à New York et en Pennsylvanie pour travailler à l’adaptation théâtrale Des souris et des hommes. Il publie en septembre un cycle de nouvelles intitulé Le poney rouge. Le 23 novembre, la pièce, Des souris et des hommes, est jouée par le Music Box Theater à New York dans une mise en scène de George Kaufman (1889-1961). Elle remporte le prix du Cercle de la critique pour la saison. Il y aura 207 représentations. Le livre est distribué par le Book of the Month Club. Il lui assure un certain confort matériel. Il voyage pour la première fois en Europe. Il se rend au successivement au Danemark, en Suède, en Finlande puis en U.R.S.S. À Washington, il rencontre les responsables de la Farm Security Administration (c’est-à-dire le Secrétariat aux questions agraires qui prit la suite du RA). Il voyage en Californie pour mieux connaître le milieu des travailleurs migrants provenant de l’Oklahoma. Il confie à un journaliste du New York Times qu’il a travaillé comme travailleur saisonnier (cf. Marie-Christine Lemardeley-Cunci commente Des souris et des hommes, Gallimard, Folio, 1992, p. 17). Tom Collins le rejoint.

En février puis en mars 1938, il voyage dans la vallée de San Joaquin. Il rejoint Tom Collins pour étudier les conditions de vie des migrants suite à d’importantes inondations à Visalia. Le 15 avril, il publie un article dans le Monterey trader intitulé « Famine sous les orangers » (Starvation under the Orange Trees). Il y dénonce la condition des travailleurs agricoles. L’article se termine ainsi :

« Faut-il que la faim se mue en colère et que la colère dégénère en rage pour que quelque chose enfin soit fait ? (Must hunger become anger and the anger fury before anything will be done ?» cite par Marie-Christine Lemardeley-Cunci, 1998, p.91.

On voit l’association que permet l’anglais entre la faim (hunger) et la colère (anger) que développera bientôt le grand roman de Steinbeck. En avril, l’association Simon J. Lubin publie une nouvelle version de The Harvest Gypsies sous le titre Their Blood is strong (« Ils ont du courage ») pour réunir des fonds et venir en aide aux travailleurs migrants. En mai, il abandonne un roman satirique « L’affaire Lettuceberg » (en français dans le texte) inspiré par une grève des maraîchers et leurs démêlés avec les vigiles en septembre 1936. Il motive ce refus auprès de son éditeur en expliquant qu’il veut promouvoir la compréhension entre les hommes plutôt que la haine. Il reçoit un prix du cercle théâtral de New York pour la pièce, Des souris et des hommes. À partir de la fin du mois, il commence la période de travail de cent jours qui deviendra Les Raisins de la colère (The Grapes or Wrath). Il travaille en écoutant de la musique, notamment Le Lac des cygnes (1877) de Tchaïkovski (1840-1893), La Symphonie des Psaumes (1930) de Stravinsky (1882-1971) et des sonates et symphonies de Beethoven (1770-1827). Il tient un journal. Il y précise notamment l’influence de la musique sur la composition du roman. En septembre, il publie un recueil de nouvelles, La Grande Vallée (The Long Valley) qui inclut Le poney rouge. Dans le même temps, il trouve le titre de son roman. Il provient d’un chant antiesclavagiste datant da la guerre de Sécession, The Battle Hymn of the Republic, composé par Julia Ward Howe (1819-1910). Selon lui, c’est sa femme Carol qui en a eu l’idée. Elle a droit à la première partie de la dédicace. Quant à Tom Collins le directeur du camp sanitaire de Arvin (« Weedpatch ») dans le comté de Kern, le roman lui est secondairement dédicacé. Le manuscrit du roman est prêt à la fin du mois de novembre. Steinbeck est épuisé.

En 1939, son agent, Elizabeth Otis (1901-1981) obtient de Steinbeck qu’il édulcore la langue du roman et lui impose des modifications. L’éditeur, Pascal Covici, lui demande de changer la fin du roman lorsque Rose de Saron après avoir perdu son enfant allaite un vieil homme affamé. Il s’y refuse (cf. Marie-Christine Lemardeley, 2000, p. 48-49 ; Marc Amfreville, 2007, p.9). L’éditeur s’inquiète également des allusions claires aux Associations de Fermiers californiens et à la Banque de l’Ouest. Il a raison. Steinbeck reçoit des menaces de mort de la part des riches fermiers californiens (cf. Marie-Christine Lemardeley-Cunci, 1998, p. 79). En mars, il apprend qu’il est surveillé par le F.B.I. Il est inquiet à cause de violence possible en provenance de l’organisation des Associated Farmers. Le 14 mars, il publie Les Raisin de la colère chez Viking. Le roman est un best-seller. Il se vend d’abord au rythme de 250 000 exemplaires par jour. À partir de mai, il s’en vend 10 000 par semaine. L’opposition que le roman soulève est telle que son livre est brûlé par des bibliothécaires du Midwest. On accuse Steinbeck d’être un rouge, un communiste, un athée, un pervers sexuel, etc. Le 28 juin, Steinbeck reçoit un soutien de poids. Eléonore Roosevelt, la femme du président, écrit tout le bien qu’elle pense du roman et voit dans le personnage de Man Joad, la mère de famille, l’incarnation de l’amour absolu au sens chrétien. Les droits d’adaptation pour le cinéma sont vendus pour 75 000 dollars. En décembre, il voit en avant-première l’adaptation de John Ford sur un scénario de Nunnally Johnson (1887-1977) avec Henry Fonda (1905-1982) dans le rôle de Tom Joad. Il est satisfait. En décembre le film Des Souris et des hommes de Lewis Milestone (1895-1980) est réalisé.

En février 1940, Les Raisins de la colère est élu livre de l’année par The American Booksellers Association. Il fait toujours partie des dix meilleures ventes. Puis, il obtient le prix Pulitzer. Le roman est encore dans les dix meilleures ventes. Steinbeck offre le montant du prix, 1000 dollars, à son ami Richard Lovejoy (1908-1956) pour qu’il puisse devenir écrivain. Le 11 mars, il part en bateau avec Ed Ricketts recueillir des échantillons d’invertébrés marins. Le voyage dure jusqu’au 20 avril. Au printemps il reçoit le prix Pulitzer ainsi que le prix national du livre pour Les Raisins de la colère. Le projet de traduction française du roman est interrompu par la guerre. Une traduction belge sous le titre Les raisins de la colère paraîtra avec la bénédiction des autorités allemandes qui voulaient ainsi que soit montrée une mauvaise image des États-Unis. Le chanteur folk Woody Guthrie (1912-1967) qui fut un Okie, engagé contre les compagnies fruitières, chante Tom Joad, le héros des Raisins de la colère, dans ses Dust Bowl Ballads. En été, Steinbeck participe au tournage d’un documentaire intitulé Le village oublié (The forgotten village) sur la vie à la campagne au Mexique.

Au printemps 1941, il se sépare de sa femme, Carol Henning. Le 5 décembre, il publie Sea of Cortez (Dans la mer de Cortez) écrit en collaboration avec Edward Ricketts. Il y énonce sa philosophie, une « pensée non téléologique ». Il écrit notamment :

« La pensée non téléologie s’intéresse essentiellement non à ce qui devrait être ou pourrait être, ou encore à ce qui est susceptible d’arriver, mais plutôt à ce qui est effectivement. » cité par Marie-Christine Lemardeley-Cunci, Des souris et des hommes, Gallimard, Folio, 1992, p. 59 ; Marie-Christine Lemardeley, John Steinbeck, Belin, 2000, p. 24.

La dite pensée n’interdit pas, mais plutôt appelle une sorte de vision panthéiste de la vie.

« Dans la petite baie de San Carlos, où vivent de nombreux bancs d’animaux marins appartenant à de multiples espèces, le sentiment s’imposait à nous d’une unité plus vaste, faite de la relation de ses espèces et de leur dépendance en matière de nourriture, même si elles doivent pour cela s’entredévorer… Et peut-être cette unité vivante s’enclave-t-elle dans l’être multiple formé de la vie de tout l’océan, et, de là dans l’être plus vaste qu’est l’univers. » cité par Marie-Christine Lemardeley-Cunci, commente Les Raisins de la colère, Gallimard, Folio, 1998, p.165.

Les films, Des souris et des hommes de Lewis Milestone et Les Raisins de la colère de John Ford, sortent au cinéma.

En mars 1942, il divorce de Carol Henning. Il publie le 8 mars The Moon in Down (Lune noire), titre démarqué d’un passage de la scène 1 de l’acte II du Macbeth (1606) de Shakespeare (1564-1616). Ce roman antinazi est traduit en français et vendu clandestinement par les éditions de Minuit. En mai, le film Tortilla Flat est réalisé. Il publie le 27 novembre une brochure commandée par l’armée de l’air américaine, Lâchez les bombes (Bombs away).

En mars 1943, le film The Moon is Down (Lune noire) est réalisé. Le 29 mars il épouse la chanteuse Gwyndolen Conger (1918-1975) à la Nouvelle Orléans. Il réside à New York. De juin à Octobre, il parcourt l’Afrique du Nord et l’Europe en tant que correspondant de guerre du New York Harald Tribune. The Portable Steinbeck est publié. Le jugement définitif de son divorce avec Carol Henning est prononcé.

Le 2 août 1944 naît son premier fils, Thomas.

Le 2 janvier 1945, il publie Rue de la Sardine (Cannery Row). Il écrit le script du film Lifeboat d’Alfred Hitchcock (1899-1980).

Le 12 juin 1946 naît son second fils John Ernest IV (1946-1991). La Grande Vallée paraît aux éditions Gallimard traduit par Marcel Duhamel (1900-1977) et l’ancien surréaliste Max Morise (1900-1973).

En février 1947, il publie les Naufragés de l’autocar (The Wayward Bus). D’août à septembre, il voyage en U.R.S.S. avec le photographe Robert Capa (1913-1954) pour un reportage commandé par le New York Herald Tribune. Au retour, il publie en novembre La perle (The Pearl). Les raisins de la colère paraissent aux éditions Gallimard dans la traduction de Maurice-Edgard Coindreau (1892-1990) et Marcel Duhamel. Le premier avait choisi pour titre Le ciel en sa fureur d’après Les Animaux malades de la peste de La Fontaine (1621-1695) du second recueil des Fables, VII, 1 (1678).

En avril 1948, il publie son Journal russe, compte-rendu de son voyage de l’année précédente. Son ami Edward Ricketts meurt en mai, broyé dans sa voiture par un train à un passage à niveau. Il divorce en août d’avec Gwyndolen Conger. En décembre, il est élu à l’Académie américaine des arts et des lettres. Les pâturages du ciel, traduit par Louis Guilloux, paraissent chez Gallimard.

En 1949 sort le film Le poney rouge de Lewis Milestone. La traduction française Des souris et des hommes de Maurice-Edgard Coindreau paraît aux éditions Gallimard.

En octobre 1950 il publie Burning Bright (La flamme) qui fait référence à un poème de William Blake (1757-1827) « The Tyger » (1794). Le 18 octobre Burning Bright est représenté à New York. Le 28 décembre il épouse sa troisième et dernière femme, Elaine Anderson Scott (1914-2003).

En 1951 il publie le Journal de la Mer de Cortez (The Log from the Sea of Cortez) avec un essai inédit « About Ed Ricketts » (Sur Edward Ricketts).

En mars 1952 sort le film d’Elia Kazan, Viva Zapata, avec Marlon Brando (1924-2004) dans le rôle du révolutionnaire mexicain. Steinbeck en a écrit le scénario. En septembre, il publie À l’est d’Éden. Le titre est démarqué de la Bible (Genèse 4, 16 : « Puis, Caïn s’éloigna de la face de l’Éternel et habita dans la terre de Nod, à l’est d’Éden »).

En 1953, le scénario de Viva Zapata est publié en Italie puis aux États-Unis.

En juin 1954 il publie Sweet Thursday (Tendre jeudi) une suite de La rue de la Sardine. Il rédige pour le Figaro Littéraire une série de textes sur la IV° République.

En 1955 sort le film d’Elia Kazan avec James Dean (1931-1955) dans le rôle principal, À l’est d’Éden. En novembre a lieu la première d’une comédie musicale, Pipe Dream, de Richard Rodgers (1902-1979) et Oscar Hammerstein II (1895-1960) basée sur Tendre Jeudi.

En avril 1957 il publie le Règne éphémère de Pépin IV (A Short Reign of Pippin IV. A fabrication), un roman « français » provenant de ses articles pour le Figaro Littéraire. On y lit une réflexion sur la démocratie et le pouvoir, sur la France mais aussi sur les États-Unis.

En septembre 1958 il publie Once There Was a War (Il était une fois une guerre), recueil de ses bulletins et articles de guerre.

De février à octobre 1959 il demeure en Angleterre où il étudie La morte d’Arthur (1469, La mort d’Arthur) de Thomas Malory (1405-1471).

De septembre à novembre 1960, il parcourt les États-Unis à bord d’une voiture baptisée Rossinante – comme le cheval de Don Quichotte, le célèbre personnage de Cervantès (1547-1616) – et avec son chien Charley.

En avril 1961 il publie L’hiver de notre mécontentement (The Winter of Our Discontent) récemment traduit sous le titre Une saison amère. Le titre reprend les premiers mots que prononce Richard III dans la pièce (~1592) de Shakespeare (1564-1616).

En juillet 1962 il publie Travels with Charley (Voyages avec Charley) qui relate son voyage de 1960 à travers les États-Unis. Il dénonce le racisme ordinaire qui s’oppose à l’intégration des Noirs américains, comme l’antisémitisme qu’il subit parce que sa voiture est immatriculée à New York (ville juive dans l’imaginaire antisémite américain). Le 25 octobre, il est désigné comme lauréat du prix Nobel de littérature

« pour ses écrits à la fois réalistes et inventifs, remarquables pour leur humour plein de compassion et leur perspicacité sociale. » cité par Marie-Christine Lemardeley, 2000, p. 28.

Une partie de la critique a dénoncé cette attribution, jugeant qu’il avait décliné depuis Les raisins de la colère (cf. Marie-Christine Lemardeley, 2000, p.11-12).

D’octobre à décembre 1963, il voyage à travers la Scandinavie. Puis, il participe à un programme d’échange culturel derrière le Rideau de fer avec le dramaturge Edward Albee (né en 1928). Le 22 novembre, John F. Kennedy (1917-1963), président des États-Unis (1961-1963) est assassiné. Lyndon Johnson (1908-1973) devient président des États-Unis (1963-1969). Steinbeck soutiendra sa politique au Vietnam, ce qui lui vaudra d’être accusé par la gauche d’être un renégat.

En 1964 il reçoit la médaille présidentielle de la liberté.

En 1966 il publie L’Amérique et les Américains. En décembre, il est au Viêt-Nam où il rend visite à son second fils, John Ernest IV.

En janvier 1967, il revient du Viêt-Nam.

Le 20 décembre 1968, John Steinbeck meurt à New York.

 

En 1969 est publié Journal d’un roman : À l’est d’Éden.

En 1971 est réédité The Portable Steinbeck.

En 1975 sa correspondance est publiée sous le titre, Steinbeck : A life in Letters. Le scénario de Viva Zapata est publié aux États-Unis.

En 1976, La geste du roi Arthur et de ses preux chevaliers (The Acts of King Arthur and His Noble Knights), version de La morte d’Arthur imaginée par Steinbeck est publiée à New York.

En 1988 ses articles de 1936 sont publiés sous le titre The Harvest Gypsies et sous-titré On the road to The Grapes of Wratch avec des photographies de Dorothea Lange.

En 1989, Working Days, le journal de son travail durant la rédaction des Raisins de la colère est publié.

En 1992 sort une nouvelle adaptation au cinéma Des souris et des hommes de Gary Sinise (né en 1955) avec John Malkovich (né en 1953).

En 1995 Bruce Springsteen (né en 1949) sort un recueil de ballades intitulé The Ghost of Tom Joad qui donne son titre à un des morceaux. C’est l’Amérique de la crise industrielle et du chômage que chante le boss.

Voir les commentaires

La justice - Sujet - dissertation - Amour et justice selon Alain

Un juge aimant une des parties en conflit ou un père répartissant un plat en s’appuyant sur des lois écrites sont des images incongrues. Aussi Alain a-t-il pu écrire dans ses Propos de politique que :

« La justice n’est point l’amour ; elle est ce qui soutient l’amour quand l’amour est faible, ce qui remplace l’amour quand l’amour manque. »

Alain distingue justice et amour en indiquant que l’une et l’autre se compense. D’abord, le philosophe affirme que la justice permet à l’amour lorsqu’il manque de force de maintenir son rôle. Et ensuite selon Alain la justice joue le même rôle que l’amour lorsqu’il n’est pas là. Autrement dit, la justice, tout en différant de l’amour, remplit la même fonction.

Or, le propos paraît contradictoire. Car si la justice n’est pas l’amour, elle ne devrait alors pas jouer le rôle de substitut. Au contraire, elle devrait agir là même où l’amour est présent pour le limiter, l’ordonner, voire le discipliner. Mais dire cela c’est présupposer que l’amour n’est pas en sens essence juste, c’est-à-dire qu’il n’est pas capable de rendre possible une certaine répartition égale des biens et des honneurs. Or l’amour paraît régner dans la famille. L’amour des citoyens entre eux et pour la patrie semble être la condition de la justice.

Aussi y a-t-il une différence entre la justice et l’amour ? La justice est-elle tout autre que l’amour ou bien l’une et l’autre ont-ils la même fonction sans avoir les mêmes modalités d’action ?

Certaines Pensées de Pascal et ses Trois Discours sur la condition des grands, les Choéphores et les Euménides d’Eschyle, Les raisins de la colère de Steinbeck, et d’autres auteurs conduisent à voir dans la relation entre la justice et l’amour d’abord l’unité de leur visée, puis la régulation qu’opère la justice de l’amour et enfin la prise en compte du tiers propre à la justice qui compense l’amour.

 

 

La justice organise un certain ordre entre des individus indépendants là où l’amour a pour sens de maintenir l’unité entre des individus dépendants les uns des autres. En effet, l’amour règne dans la famille où les enfants dépendent des parents et où les parents se voient continuer dans leurs enfants. Justice et amour ont la même finalité : l’harmonie du tout. S’il y a une exigence de justice à l’intérieur de la famille des Atrides, c’est justement parce que l’amour y a presque disparu. Dans les Choéphores Oreste et Electre se plaignent que Clytemnestre, leur mère, les a reniés. Ils veulent venger Agamemnon, leur père assassiné par sa femme, mais aussi retrouver leur bien et leur honneur perdu. Telle est leur visée de justice. L’union de la famille Joad est bien assurée par l’amour. Aussi les maigres sommes gagnées en récoltant du coton avant le voyage et dans la cueillette des fruits en Californie sont-elles réparties selon un principe de justice distributive dont le sens est que ceux qui ont le plus de besoin reçoivent plus. On pense à la bouillie que reçoit Rosasharn, la fille Joad enceinte et faible (chapitre XXVIII). C’est bien l’amour qui fait la cité terrestre pour Pascal, ou plus précisément ces amours que sont les trois concupiscences que mentionnent les Pensées (L 148). Dans le troisième des Discours sur la condition des grands, Pascal note que c’est la concupiscence qui fait la relation politique de domination et de service entre les hommes. On peut donc dire que l’amour et la justice ont la même fonction. Mais l’amour affaibli trouve-t-il dans la justice une aide ?

C’est la faiblesse de la charité, entendue comme amour désintéressé, qui explique que les hommes ne peuvent se passer de justice comme le montre Pascal. Il risquerait de s’opposer les uns aux autres dans la pure violence selon une analyse démarquée Du citoyen de Hobbes traduit en français en 1649 par Samuel Sorbière (1615-1670). Ainsi il est assez clair que la justice soutient ce qui reste d’amour entre le frère et la sœur dans la trilogie d’Eschyle. C’est pour venger leur père qu’Electre veut le retour de son frère et s’en réjouit. C’est pour la même raison qu’Oreste revient à Argos. La justice soutient la famille Joad menacé de délitement. Ainsi lorsque dans un camp Hooverville Ma donne un peu à manger à des enfants affamés, elle a un geste qui est de nature à renforcer son indéfectible activité pour sa famille (chapitre XX). Tout se passe comme si c’était en dépassant le cercle étroit de la famille qu’il est justement possible d’arriver à renforcer l’amour par la justice.

Néanmoins, l’amour est aussi une force destructrice. Il lie deux individus qui font abstraction de tous les autres. Comme amour-propre, il dresse l’individu contre tous les autres. Aussi loin d’être comme la justice facteur d’ordre et d’unité, n’exige-t-il pas la justice pour qu’au contraire il ne désorganise pas famille et société ?

 

La justice ordonne là où l’amour désorganise. L’amour n’est pas cette passion simple qui vise le bien des autres. Il est profondément égoïste ou tout au moins partial. Clytemnestre et Égisthe s’aiment. Et c’est pour cela qu’ils agissent contre les autres. Oreste peut les qualifier de tyrans, c’est-à-dire pour l’oreille d’un citoyen athénien, ils représentent ce qui rend impossible la cité entendue comme union des hommes libres. Clytemnestre notamment agit contre les membres de sa famille que sont ses enfants. On peut donc dire que l’amour ne peut se passer de la justice. Rosasharn et son petit ami Connie s’aiment. Mais cet amour, condition de la formation d’une nouvelle famille, a tendance à les séparer des autres membres. Et l’égoïsme de Connie l’amène à disparaître (chapitre XX). Il faut l’autorité de Man (ou Ma) pour que la famille reste relativement unie. Elle a quasiment la fonction d’un juge. Et s’il est vrai qu’il n’y a pas de lois, elle exerce la justice de façon jurisprudentielle. L’amour-propre est fondamentalement injuste. Toute comme l’amour d’ailleurs. Pascal note avec raison dans les Pensées (L 44) que celui qui aime sera plus sévère avec ceux qu’il aime pour être juste mais sera en réalité injuste. C’est dire s’il faudrait écarter l’amour pour être juste. Aussi la haine de soi est le commencement de la justice. Voilà la juste leçon de Pascal. Mais la famille n’échappe-t-elle pas aux lois écrites condition d’une justice instituée ?

La famille est pénétrée de principes de justice qui sont tout aussi écrits que les autres. Le procès qui oppose les Érinyes d’un côté et Oreste et Apollon de l’autre dans les Euménides met en débat le principe juridique de la famille : est-ce la mère ou est-ce le père qui fait l’enfant ? Doit-on plus à sa mère ou à son père ? La création spontanée de règles de justice par les migrants qui se rencontrent lors de leur pérégrination et qui refondent le social que décrit Steinbeck dans le chapitre XVII s’accompagne d’un changement dans le “leader” qu’était pa (chapitre X) de la famille qui devient Man (chapitre XVI). Aussi, est-il fondé à décrire la réunion de la famille au moment du grand départ avec un vocabulaire politique, « parlement » « gouvernement familial » (chapitre X, p. 140). Inversement, fils de Joe Davis, conducteur de tracteur, est injuste par rapport aux fermiers dont il détruit le travail par amour pour sa femme et ses enfants (chapitre V). Pascal note dans les Pensées que dans la multitude des règles relatives, il y a l’inceste que l’on trouverait chez certains peuples (L 60), preuve que l’organisation de la famille est instituée et que l’amour y est réglé par la justice.

Toutefois, il n’y a pas d’amour que l’amour passion et l’amour est peut-être tout autre que l’amour passion. Dès lors, l’amour entendu comme désir de et pour l’autre est-il identique à la justice ou bien en diffère-t-il tout en semblant assurer le même effet ?

 

Justice et amour visent l’organisation des intérêts. Il faut distinguer la passion amoureuse du véritable amour dont le nom religieux est « charité ». Cette dernière vise l’intérêt de l’être aimé. Elle n’est pas nécessairement contraire à l’intérêt de l’être aimant surtout si elle est réciproque. La charité unit. Raison pour laquelle Pascal fait de Dieu le roi de la charité. La justice quant à elle organise aussi les intérêts. L’un compense l’autre dans son insuffisance. Aussi là où il y a amour au sens de la charité, il faut aussi la justice. Car la charité ne vise que l’autre en tant que tel alors que la justice comme le soutient à juste titre Emmanuel Levinas (1906-1995) dans Totalité et infini (1961) a pour visée le tiers. L’amour organise les intérêts de la famille jusqu’à un certain point. L’échange des biens, voire des honneurs se fait ainsi. Mais la justice quant à elle organise les intérêts entre les familles. Ainsi Ma donne l’argent de la famille à Tom, recherché par la police. C’est un acte d’amour et non de justice puisqu’elle prive les autres membres de la famille. Au niveau politique, c’est l’amour de la patrie qui vient compléter l’exigence de justice. On voit ainsi Athéna conseiller crainte et respect des lois au peuple d’Athènes. Mais surtout, après le procès, Athéna persuade les Érinyes qui deviennent les Euménides, les bienveillantes, sans quoi la justice serait insuffisante. Aussi Pascal a-t-il raison de montrer qu’une justice simplement instituée mise en œuvre par l’amour-propre ne peut être la « véritable justice » (L 44) ni même cette justice seconde qui consiste à respecter l’ordre ou la différence entre les grandeurs d’établissement et les grandeurs naturels selon le deuxième Discours sur la condition des grands.

Aussi la justice soutient toujours l’amour sans quoi il est injuste parce que partial en visant l’intérêt de l’être aimé. Le vieux Turnbull, le père de celui qu’a tué le jeune Tom Joad veut le tuer (chapitre VI). Il faut qu’il soit persuadé par les autres pour comprendre que la peine subie par le jeune Tom Joad est suffisante. Oreste tue sa mère par amour pour son père comme elle a tué par amour. Même si c’est l’oracle d’Apollon qui le lui a commandé – ce qui marque son acte dans la justice divine – il doit se purifier. La moitié des citoyens athéniens du tribunal le juge coupable. Dans l’idéal d’une charité divine, Pascal pense l’alliance entre la « véritable justice » et l’amour de Dieu qui se donne sans compter à ses créatures comme l’indique le troisième des Discours sur la condition des grands, y compris dans ce substitut qu’est la justice terrestre, relative (Pensées, L 66), fondée sur la concupiscence, source des actions volontaires (L 97) mais néanmoins meilleure que le chaos, voire source d’admiration de l’homme (L 118).

 

 

Disons donc pour finir que la question était de savoir s’il y a une différence entre la justice et l’amour telle que leur fonction n’est pas la même. L’amour et la justice ont, en première approche, la même fonction, à savoir unir, le premier ceux qui sont dépendants les uns des autres alors que la seconde unit des personnes physiques ou morales indépendantes. Mais l’amour à l’opposé de la justice a des effets destructeurs. Cet amour, c’est l’amour passion. Comme charité, l’amour unit. Mais il unit au détriment des autres. La justice en diffère bien comme Alain l’a pressenti, mais en ce sens que la justice ne se situe pas dans le face à face de l’amour mais dans la prise en compte désintéressé du tiers.

Resterait alors à déterminer si cette prise en compte peut se fonder sur des lois rationnelles ou si elle comprend nécessairement une appréhension intuitive.

 

 

Voir les commentaires

La justice - Sujet Résumé Alain justice distributive et justice commutative

1) Sujet.

Résumez le texte suivant en 120 mots (+ ou – 10%). Vous indiquerez les sous-totaux de 20 en 20 (20, 40, 60 …) dans la marge et le nombre total de mots à la fin de votre résumé.

 

Dès qu’il faut un guetteur quelque part, on lui porte la soupe ; exemple qui fait voir que la valeur d’échange vient du temps dépensé, non de la chose produite ; car, dans ce cas remarquable, le produit est nul. On dira que la sécurité est un produit ; toujours est-il que la sécurité ne se pèse point et ne se mesure point, sinon par la durée du guet. On entrevoit alors cette grande vérité, que toute heure d’homme vaut une heure d’homme, et que ce qui fait qu’un certain poids de blé vaut un certain poids de café, ce sont les heures de travail, et rien d’autre. Une heure est échangée contre une heure, et voilà la justice ; ou bien, en langage d’or ou de papier, toutes les heures de travail méritent le même salaire.

Ici le grand guetteur, qu’on nomme roi, dresse les oreilles ; et autour de lui se pressent les moyens et petits guetteurs, qui sont des ouvriers d’attention, ce qui fait que tous ensemble ils règnent naturellement. Pensez seulement à la crainte qui vient des songes et présages, et vous comprendrez que le guetteur de songes, que l’on nomme prêtre, usurpe tout le pouvoir qu’il veut, même sur le roi, et se paie lui-même très généreusement. Contre quoi on a inventé cette idée admirable qu’une heure vaut une heure ; par exemple une heure en prière pour empêcher les morts de revenir, les morts qui sont remords, vaut une heure de charpentier, ni plus, ni moins. Ainsi s’est élevée l’antique guerre entre guetteurs et nourrisseurs.

Chacun travaille une journée, disent les nourrisseurs, et il a sa part des produits de la journée. Quoi de plus simple et de plus naturel ? Et en effet des naufragés sur une île ne vivraient pas autrement ; c’est que la nécessité les tient serrés. Dès qu’il y a un excédent, et des témoins de métal jaune, et des billets, et des trésors, et des coffres, on remarque qu’il y a abondance de guetteurs, et bien payés, qui se soutiennent les uns les autres, l’astronome tenant pour le roi, et le roi pour l’astronome, l’un et l’autre, prêtres en cela, faisant apparaître des dangers imaginaires. Tout l’art politique des guetteurs est à effrayer les nourrisseurs, lesquels versent alors le pain et le vin dans ces bouches effrayantes avec le vain espoir de les faire taire. Elles parlent en mangeant ; cela use les courages.

Pourquoi je remonte ainsi vers les temps pharaoniques, et même plus loin ? C’est que je vois naître un étrange socialisme, que je nommerai socialisme des guetteurs. Je me suis établi guetteur d’idées, et j’enseigne, comme tout vrai guetteur, que mon métier est le plus important de tous. Mais très justement, par mon métier, je veux que les idées soient bien rangées et vêtues de blanc et de rouge ; qu’on change les uniformes, et je suis perdu. Si je ne me trompe, l’idée de justice commutative, aboutissant à l’équivalence des heures de travail, c’est l’idée socialiste, ou, pour abréger, l’idée rouge. Et l’idée, au contraire, d’une justice distributive qui prétend mesurer l’importance des services, c’est l’idée royale, c’est l’idée blanche. Roi, patron, chef ou prêtre, il n’importe guère. Dès qu’un homme prélève mille, ou dix mille ou cinquante mille journées par an, pour trois cent soixante-cinq journées d’un travail qu’il juge important, et qui l’est peut-être, c’est l’idée blanche. Et dès qu’on prétend au contraire égaliser tous les salaires, d’après cette remarque évidente que les travaux les moins éminents sont aussi les plus nécessaires, c’est l’idée rouge. Ces idées ne sont que des idées. On ne verra jamais un régime purement commutatif ; encore moins un régime purement distributif, où il n’y aurait que des dignitaires, ou, comme je dis, des guetteurs ; car il faut manger. Il s’agit seulement de tirer vers l’une ou l’autre idée ; et c’est l’idée rouge qui est socialiste. On la dit aussi matérialiste, parce qu’elle rappelle les guetteurs de lune à la condition de manger, qui est basse. Mais convenons que par cette rude justice elle retrouve toute la justice, selon laquelle un homme vaut un homme. Au lieu que l’autre idée, rongée par les valeurs imaginaires, descend au plus bas, c’est-à-dire à la force assassine, qui est son contraire. Le résultat c’est qu’il n’y a de vil que l’idéalisme, et de noble que le matérialisme. Voilà ce qu’a le guetteur d’idées annonce quelquefois aux grands guetteurs, ses patrons. Convenons qu’il gagne bien mal son argent.

Alain, Propos d’économique (1934), LXXXII Dès qu’il faut un guetteur, propos du 19 août 1933.

 

2) Analyse (et remarques sur le texte).

Ce propos d’Alain traite de l’opposition entre la justice distributive et la justice commutative. La tradition distingue ainsi deux sens de la justice qu’elle attribue à Aristote en interprétant le livre V de l’Éthique à Nicomaque. La justice distributive aurait pour principe l’égalité géométrique, c’est-à-dire que des biens ou des honneurs sont répartis en fonctions des mérites. On ne donne pas la même part de viande à un champion des jeux olympiques et à un gringalet. Cette égalité est celle de deux rapports et suppose quatre termes (Éthique à Nicomaque, chapitre 6). La justice qu’on nomme commutative serait celle qui suit l’égalité arithmétique, c’est-à-dire où on donne la même chose à chacun (cf. Éthique à Nicomaque, chapitre 7).

En réalité, Aristote ne pense que la justice distributive qui respecte l’égalité géométrique, à savoir celle qui attribue des biens et des honneurs selon le mérite des personnes. Deux personnes ayant le même mérite auront la même part et réaliseront alors l’égalité arithmétique sur la base de l’égalité géométrique. Lorsqu’il traite de l’égalité arithmétique, c’est pour définir ce qu’il appelle la justice corrective, à savoir celle qui consiste à réparer des torts.

De la conception de la justice que l’on se fait découle le choix du meilleur régime politique. Aussi ce propos d’Alain s’inscrit-il dans l’antique question du meilleur régime.

Toutefois, le choix de son vocabulaire montre qu’il inscrit cette question dans l’actualité politique de son temps. C’est qu’en effet, il parle d’un régime inconnu des Anciens, au moins du point de vue théorique : le socialisme. Et c’est un certain socialisme qu’il refuse.

Alain commence par démontrer que la valeur d’échange d’un produit (à savoir sa valeur en tant qu’on le vend qu’il faut distinguer de sa valeur d’usage, c’est-à-dire quant à ses qualités propres et au besoin qu’il satisfait) ne lui appartient pas en tant que telle mais qu’elle réside dans le temps consacré à le réaliser (c’est la doctrine de l’économie classique, y compris marxienne). Pour cela, il montre qu’on va rémunérer un guetteur qui annonce le danger quoiqu’il ne produise rien de tangible comme un producteur. Nous pouvons pour notre part nommer service une telle activité. Du point de vue de la valeur d’échange, le temps de travail d’un homme vaut celle d’un autre, quels que soient les travaux.

Ensuite, il énonce que les dirigeants qu’ils nomment métaphoriquement « guetteurs », à savoir les rois et surtout les prêtres, prélèvent une grande part de la valeur comme rémunération de leur activité. Un tel prélèvement est pour lui une usurpation. Il note donc qu’on lui a opposé l’idée de l’égalité du temps de travail, c’est-à-dire le fondement de la valeur d’échange. D’où un conflit entre ceux qui produisent et ceux qui rendent des services en dirigeant.

Les seconds s’appuient sur les surplus produits. Leur procédé consiste à inventer des dangers dont ils sont les remèdes.

Alain justifie son analyse en énonçant qu’il lui faut mettre de l’ordre à cause d’un socialisme des dirigeants qui apparaît de son temps. Il précise qu’il appartient bien à ceux qui rendent des services et comme tout « intellectuel », il est dans le camp des dirigeants. Mais son travail est de mise en ordre des idées. Aussi distingue-t-il deux idées de la justice, l’idée de justice distributive selon laquelle la valeur du service est d’autant plus importante qu’on est haut placé. Il la nomme royale et donc blanche selon la couleur des partisans du roi. Il lui oppose l’idée de justice commutative selon laquelle quelle que soit l’activité, la rémunération est proportionnelle à la seule durée. Il qualifie chacun des régimes purs correspondants d’utopiques.

Mais il marque clairement sa préférence pour l’idée de justice commutative en tant qu’elle se fonde sur l’égalité des hommes. Il finit par faire remarquer qu’en le disant, il mérite mal de ses maîtres, à savoir les dirigeants politiques. C’est là l’essentiel et le sens de son propos.

 

3) Proposition de résumé.

Rémunérer un service montre que la durée du travail est la valeur d’échange. Pourtant, monarque et religieux marchands d’ [20] oracles, se paient largement. L’idée d’équivalence du temps de travail en fut le juste contrebalancement. Les producteurs tiennent [40] à cette mesure. Les prestataires de service captent les excédents produits en inventant des menaces qu’ils écartent.

Mon service, [60] penser, refuse le socialisme du service : je veux ordonner les idées de justice. À gauche, la justice commutative aux travaux [80] égaux. À droite, la justice distributive aux prélèvements proportionnels aux mérites sociaux. Si le socialisme comme une société de dirigeants [100] sont des idées, la vraie justice est dans l’égalité entre les hommes. L’énonçant, je sers mal mes maîtres.

120 mots.

Voir les commentaires