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La justice - Sujet - dissertation - Chevalier de Méré Maxime 20

On entend souvent dire qu’il faut respecter la justice pour éviter les conséquences négatives, c’est-à-dire les peines. Mais à ce compte, l’intention et la personne restent mauvaises.

On comprend que le chevalier de Méré (1607-1684) ait pu écrire dans son ouvrage posthume Maximes, sentences et réflexions morales et politiques (1687) :

« Ce n’est pas la crainte de la peine qui doit rendre l’homme bon, mais l’amour de la justice. » (20, p.9)

Le moraliste oppose la crainte de la peine à l’amour de la justice. La première implique qu’on agisse non pas pour la loi ou le devoir mais pour éviter le châtiment qui résulte de la transgression. Le second signifie qu’on vise la justice pour elle-même. Cette opposition a pour sens la question de ce qui rend l’homme bon.

Reste qu’une telle opposition repose sur deux postulats, à savoir que la justice est autre chose que la crainte de la sanction et que l’homme puisse aimer la justice elle-même. Aussi peut-on se demander si la seule bonté de l’homme ne provient pas au contraire de la crainte de la peine ou bien s’il faut les opposer.

On se demandera si la crainte n’est pas suffisante pour rendre l’homme bon, puis si elle ne s’oppose pas à l’amour de la justice et ainsi empêche de rendre l’homme bon, et enfin si elle ne doit pas lui être subordonnée pour rendre possible l’amour de la justice et ainsi rendre l’homme bon.

On s’appuiera sur certaines Pensées de Pascal et les Trois discours sur la condition des grands, sur les Choéphores et les Euménides d’Eschyle et sur Les Raisins de la colère de Steinbeck.

 

 

La justice, c’est le respect de l’ordre. L’ordre, c’est ce qui est institué. Pascal insiste sur l’impossibilité où sont les hommes de connaître la « vraie justice » (L 44). Il admet qu’elle peut être donnée par la foi, c’est-à-dire ce que Dieu donne librement à l’homme et lui fait éprouver sans son cœur (L 110). Mais même en ce sens, il est clair que la vraie justice est ce que Dieu institue sans compter que la foi n’est pas universelle. Le polythéisme ancien pouvait en ce sens opposer différents sens de la justice que des dieux différents portaient. Eschyle en témoigne qui met en scène dans les Euménides l’opposition des anciennes divinités, les Érinyes, pour qui le crime contre son sang est le plus grave, aux nouvelles divinités que représente Apollon, pour qui la personne tuée importe en premier lieu. Pour les premières Oreste mérite le châtiment suprême. Pour les secondes, s’il n’avait pas tué sa mère il eût été un criminel. Steinbeck nous montre au chapitre 17 l’institution des lois qui font l’ordre dans ces communautés éphémères qui se forment lors de la grande migration le long de la route 66. La crainte de la peine suffit-elle à penser que l’homme est bon ?

La crainte de la peine est suffisante. L’homme est bon au sens du comportement. Et par là il faut entendre que ce qu’il fait ne nuit pas aux autres. Ce sont les actes de Man qui montrent qu’elle est bonne. Ainsi, au chapitre 10, lorsqu’elle fait honte à son mari qui renâcle à accueillir le pasteur Jim Casy pour partir en Californie sous prétexte qu’ils ont peu à manger. Le dialogue que fait tenir l’auteur nous plonge non dans l’intériorité des personnages, mais dans ce qu’ils manifestent aux autres comme à eux-mêmes. De même Pascal marque que c’est la crainte qui est un des ressorts de l’obéissance des hommes. Le roi ou le sultan avec ses quarante mille janissaires (L 44) effraient et font obéir. Pascal use même souvent du terme de terreur qu’on peut comprendre comme le degré le plus grand de la crainte. Ce terme n’est pas de trop lorsqu’on sait que la pénalité d’ancien régime fonctionnait aux supplices où le bourreau pour le roi exerçait toute sa puissance sur le corps du supplicié bien souvent torturé en place publique et tué dans le même mouvement (cf. Michel Foucault [1926-1984], Surveiller et punir, 1975). C’est cette crainte de la peine, sûre lorsqu’un Dieu en est la source, qui est le motif déterminant de l’action d’Oreste dans les Choéphores. Certes, venger son père, retrouver sa place sont également des motifs, mais qui peuvent nous paraître subordonnés. Qu’on pense à son hésitation au moment où il est prêt à tuer Clytemnestre. Qu’on pense surtout à l’intervention de son ami Pylade. L’importance en est soulignée en ce qu’elle est la seule de toute la pièce des Choéphores de ce personnage. Mais l’homme ne peut-il pas être bon pour un tout autre motif ?

Intérieurement, il reste fondamentalement concupiscence comme le pense Pascal, c’est-à-dire qu’il est animé d’un désir tout entier tourné vers lui. Et si Pascal exige d’haïr le moi dans le fragment 597 des Pensées, c’est justement parce qu’il est le principe de la méchanceté humaine. Pascal interprète la concupiscence de façon augustinienne comme ayant une triple forme comme le montre le fragment 148. Elle est concupiscence de la gloire, des sens et de la connaissance. De même Eschyle nous montre des hommes et des dieux tous soucieux d’eux-mêmes bien avant de se soucier des autres. Pour qu’ils puissent aimer la justice, encore faut-il qu’ils craignent la peine. On peut interpréter cette partialité de façon non théologique. On voit bien dans Steinbeck comment certains fermiers comme le fils de Joe Davis, décrit au chapitre 5, où Willy Feeley, décrit au chapitre 6, se transforment en conducteurs de tracteurs qui détruisent les maisons de leurs anciennes connaissances par simple intérêt. L’espèce d’unité que fait l’homme avec la machine, ce devenir mécanique, exprime justement son absence de préoccupation de la justice autre que ce que la loi autorise.

Néanmoins, si la crainte de la peine était suffisante pour rendre l’homme bon, il n’y aurait jamais de révolte pour la justice. Dès lors, cette crainte de la peine n’est-elle pas indifférente à la justice ?

 

 

La crainte de la peine a pour fonction de rendre possible l’obéissance aux lois et surtout aux pouvoirs. Or, ceux-ci ne sont pas nécessairement justes. On pense principalement à la tyrannie. Même Pascal pour qui la véritable justice réside essentiellement dans l’ordre établi définit une tyrannie dans les Pensées comme le fait de confondre les ordres. Le devoir qu’on doit à la force qui est de la craindre n’est pas celui qu’on doit rendre à la science qui enveloppe un mérite (L 59). Aussi le tyran, s’il est en droit de se faire obéir, n’est pas en droit de se faire apprécier comme il l’exige. C’est dans les Trois discours sur la condition de grands qu’il précise son point de vue. Il y distingue les grandeurs naturelles des grandeurs d’établissement. Le respect dû à ses dernières est bien lié à la crainte mais non celui dû aux premières parmi lesquelles se trouve la science. Aussi la crainte de la peine ne conduit-elle à aucun véritable remords lorsqu’il y a eu faute. Tom Joad prétend, au chapitre IV, qu’il referait la même chose s’il avait de nouveau à tuer un homme à coup de pelles pour lui avoir donné un coup de couteau comme Herb Turnbull. La prison de McAlester n’a donc eu aucun effet sur lui. La crainte qu’éprouve Clytemnestre lorsque les dieux lui envoient son songe selon le récit du chœur dans les Choéphores n’est rien d’autre qu’une sorte de pressentiment de son destin selon une analyse démarquée de Jacqueline de Romilly (1913-2010) dans La crainte et l’angoisse dans le théâtre d’Eschyle (1958). La crainte a une fonction prophétique, mais elle n’a aucun sens du point de vue de la justice du côté de la maîtresse d’Egisthe. Mais la crainte de la peine s’oppose à l’amour de la justice.

Casy, leader syndical ou Tom Joad résistent à la crainte de la peine, instrument de l’injustice. Cette résistance montre qu’il est nécessaire de penser la justice autrement que par l’établissement de la loi. Pascal fait remarquer qu’il ne faut pas que le peuple n’est pas capable de comprendre qu’il faut obéir aux lois parce qu’elles sont lois et non parce qu’elles sont justes car il les respecte parce qu’il les croit justes (L 525). Il faut donc en conclure que le peuple est près à se révolter et à mettre de côté la crainte de la peine s’il pense que le pouvoir est injuste. S’il craint Apollon Oreste, comme sa sœur, éprouve le besoin de justice. C’est le sens du respect qu’il éprouve pour Apollon dont il suit les indications pour laver en lui la souillure du meurtre de sa mère comme les Euménides nous l’apprennent. Aussi ni l’un ni l’autre ne craigne Clytemnestre et Egisthe qui, selon les Choéphores, sont des tyrans. C’est ainsi que les désigne Oreste au chœur dans le dernier épisode. En quoi les hommes sont-ils donc bons ?

C’est que si les hommes sont bons, ce n’est pas par crainte des peines encourus mais par amour de la justice. Dès lors, la révolte montre qu’il faut distinguer le calme apparent de ceux qui attendent leur heure avec la véritable bonté qui est amour de la justice, c’est-à-dire respect de l’ordre politique en tant qu’il implique le respect de tous et de chacun. On le voit chez Steinbeck où les migrants dans les misérables camps se respectent les uns les autres selon le récit du chapitre intercalaire 17. Ainsi lorsque l’adjoint du shérif dans le chapitre 20 est près à emmener Floyd qu’il accuse de menées subversives, l’échauffourée qui s’ensuit montre que l’amour de la justice est supérieur et différent de la crainte de la peine. Jim Casy en vient même à remplacer Tom Joad comme pour rendre à la famille ce qu’il lui doit. Eschyle pressent l’injustice du sort des captives qui forment le chœur des Choéphores en énonçant leur plainte lui qui a peut-être vu d’anciens esclaves devenir citoyens lors de la grande réforme de Clisthène en 508/507. Quant à Pascal, puisqu’il admet qu’il y a une véritable justice, sa position qui consiste à préférer l’ordre à la révolte contre l’injustice paraît contradictoire.

Néanmoins, opposer simplement la crainte de la peine à l’amour de la justice, c’est présupposer que cette dernière anime nécessairement le comportement des hommes. Si tel était le cas, c’est l’injustice qui serait impossible. Ne faut-il pas mettre la crainte de la peine au service de l’amour de la justice plutôt que de lui être opposée ?

 

 

La crainte de la peine marque la présence de la justice et de son effectuation rendant ainsi possible l’amour de la justice. Elle est présente dans le camp de Weedpatch qui peut passer pour une sorte de havre de paix ou d’espoir édénique dans la migration des Joad. Si le camp gouvernemental est gouverné par ses membres, il n’en reste pas moins vrai qu’ils y assurent nécessairement l’ordre. C’est le cas bien sûr lorsqu’ils surveillent les provocateurs extérieurs et les éconduisent au chapitre 24. Les Érinyes insistent sur la nécessité de la crainte pour rendre possible le respect de la justice dans le deuxième stasimon des Euménides. Pascal remarque dans le troisième Discours sur la condition des grands que l’ordre de la justice n’est pas celui de la charité. Il repose sur la concupiscence. Il est possible de l’aimer à la condition de le comprendre. Dès lors, il est nécessaire de se faire craindre. L’usage de la force paraît légitime sans quoi la justice ne pourrait être. Qu’entendre alors par la bonté de l’homme ?

L’homme est bon non pas simplement lorsqu’il fait le bien. La charité, même si on lui trouve un principe transcendant supérieur à tout, n’est pas suffisante : il faut aussi respecter le tiers. Peut-être que Dieu peut se donner à toutes ses créatures en même temps. Et c’est pour cela que la charité paraît supérieure pour un esprit profondément religieux comme Pascal supérieur à tout. Mais pour les hommes, cela n’est pas possible. Aussi y a-t-il des conflits nécessaires où les partis en présence ont raison. L’affrontement des dieux dans le procès des Euménides est de cette nature. Aussi faut-il que le conflit soit tranché mais les Erinyes transformées en Euménides, c’est-à-dire en bienveillantes. Et c’est de l’affrontement de ces raisons que résulte la justice qu’il faut respecter. Ce conflit entre la propriété et l’exigence d’égalité est celui qu’expose Steinbeck, sans qu’il soit résolu. C’est pour cela que la crainte de la peine rappelle qu’il y a un tiers et ainsi limite la charité.

La transgression des mauvaises lois rend possible ainsi une épreuve de l’amour de la justice. Elle montre en l’homme un sentiment pour la justice qu’on peut appeler le sens de la dignité. C’est lui qui explique si ce n’est toute colère, au moins cette colère qui naît d’un traitement contraire à la dignité. C’est cette colère qui a pour source la faim que le narrateur anonyme énonce dans le chapitre 21, colère que méconnaissent les propriétaires californiens, source de leur bon droit. C’est elle qui anime Tom Joad jusqu’à ce qu’il la convertisse en une recherche de justice dans le combat syndical après qu’il a tué le meurtrier de Casy et s’est caché comme le montre son dialogue avec sa mère au chapitre 29.

 

En un mot, le problème était de savoir si la crainte de la peine est ou non suffisante pour rendre l’homme bon ou si c’est plutôt l’amour de la justice. Il est apparu que la crainte de la peine permettait à l’homme de se comporter conformément aux lois mais que cela ne suffisait pas pour le rendre bon. Aussi c’est plutôt l’amour de la justice qui peut le rendre bon. Mais cet amour n’est qu’un des aspects. C’est le respect de la justice qui finalement importe et le respect n’est rien d’autre que les sentiments mêlés de l’amour et de la crainte, l’amour devant dominer la crainte.

Est-il possible d’être sûr qu’un homme respecte vraiment la justice ?

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