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Sujet : résumé/dissertation Platon Glaucon sur la justice, République II

1) Sujet.

Les hommes prétendent que, par nature, il est bon de commettre l’injustice et mauvais de la souffrir, mais qu’il y a plus de mal à la souffrir que de bien à la commettre. Aussi, lorsque mutuellement ils la commettent et la subissent, et qu’ils goûtent des deux états, ceux qui ne peuvent point éviter l’un ni choisir l’autre estiment utile de s’entendre pour ne plus commettre ni subir l’injustice. De là prirent naissance les lois et les conventions, et l’on appela ce que prescrivait la loi légitime et juste. Voilà l’origine et l’essence de la justice : elle tient le milieu entre le plus grand bien – commettre impunément l’injustice – et le plus grand mal – la subir quand on est incapable de se venger. Entre ces deux extrêmes, la justice est aimée non comme un bien en soi, mais parce que l’impuissance de commettre l’injustice lui donne du prix. En effet, celui qui peut pratiquer cette dernière ne s’entendra jamais avec personne pour s’abstenir de la commettre ou de la subir, car il serait fou. Telle est donc, Socrate, la nature de la justice et telle son origine, selon l’opinion commune.

Maintenant, que ceux qui la pratiquent agissent par impuissance de commettre l’injustice, c’est ce que nous sentirons particulièrement bien si nous faisons la supposition suivante. Donnons licence au juste et à l’injuste de faire ce qu’ils veulent ; suivons-les et regardons où, l’un et l’autre, les mène le désir. Nous prendrons le juste en flagrant délit de poursuivre le même but que l’injuste, poussé par le besoin de l’emporter sur les autres : c’est ce que recherche toute nature comme un bien, mais que, par loi et par force, on ramène au respect de l’égalité. (…) Tout homme, en effet, pense que l’injustice est individuellement plus profitable que la justice, et le pense avec raison d’après le partisan de cette doctrine. Car si quelqu’un recevait cette licence dont j’ai parlé, et ne consentait jamais à commettre l’injustice, ni à toucher au bien d’autrui, il paraîtrait le plus malheureux des hommes, et le plus insensé, à ceux qui auraient connaissance de sa conduite ; se trouvant mutuellement en présence ils le loueraient, mais pour se tromper les uns les autres, et à cause de leur crainte d’être eux-mêmes victimes de l’injustice. Voilà ce que j’avais à dire sur ce point.

Maintenant, pour porter un jugement sur la vie des deux hommes dont nous parlons, opposons le plus juste au plus injuste, et nous serons à même de les bien juger ; nous ne le pourrions pas autrement. Mais de quelle manière établir cette opposition ? De celle-ci : n’ôtons rien à l’injuste de son injustice, ni au juste de sa justice, mais supposons-les parfaits, chacun dans son genre de vie. D’abord, que l’injuste agisse comme les artisans habiles – tel le pilote consommé, ou le médecin, distingue dans son art l’impossible du possible, entreprend ceci et laisse cela ; s’il se trompe en quelque point il est capable de réparer son erreur – ainsi donc, que l’injuste se dissimule adroitement quand il entreprend quelque mauvaise action s’il veut être supérieur dans l’injustice. De celui qui se laisse prendre on doit faire peu de cas, car l’extrême injustice consiste à paraître juste tout en ne l’étant pas. Il faut donc accorder à l'homme parfaitement injuste la parfaite injustice, n’y rien retrancher et admettre que, commettant les actes les plus injustes, il en retire la plus grande réputation de justice ; que, s’il se trompe en quelque chose, il est capable de réparer son erreur, de parler avec éloquence pour se disculper si l’on dénonce un de ses crimes, et d’user de violence, dans les cas où de violence il est besoin, aidé par son courage, sa vigueur, et ses ressources en amis et en argent. En face d’un tel personnage plaçons le juste, homme simple et généreux, qui veut, d’après Eschyle (1), non pas paraître, mais être bon. Ôtons-lui donc cette apparence. Si, en effet, il paraît juste il aura, à ce titre, honneurs et récompenses ; alors on ne saura pas si c’est pour la justice ou pour les honneurs et les récompenses qu’il est tel. Aussi faut-il le dépouiller de tout, sauf de justice, et en faire l’opposé du précédent. Sans commettre d’acte injuste, qu’il ait la plus grande réputation d’injustice, afin d’être mis à l’épreuve de sa vertu en ne se laissant point amollir par un mauvais renom et par ses conséquences ; qu’il reste inébranlable jusqu’à la mort, paraissant injuste toute sa vie, mais étant juste, afin qu’arrivés tous les deux aux extrêmes, l’un de la justice, l’autre de l’injustice, nous puissions juger lequel est le plus heureux.

(…)

Maintenant, s’ils sont tels que je viens de les poser, il n’est pas difficile, je pense, de décrire le genre de vie qui les attend l’une et l’autre. Disons-le donc ; et si ce langage est trop rude, souviens-toi, Socrate, que ce n’est pas moi qui parle, mais ceux qui placent l’injustice au-dessus de la justice. Ils diront que le juste, tel que je l’ai représenté, sera fouetté, mis à la torture, chargé de chaînes, qu’on lui brûlera les yeux, qu’enfin, ayant souffert tous les maux, il sera crucifié et connaîtra qu’il ne faut point vouloir être juste mais le paraître. Ainsi les paroles d’Eschyle (2) s’appliqueraient beaucoup plus exactement à l’injuste ; car, en réalité, dira-t-on, il est bien celui dont les actions sont conformes à la vérité, et qui, ne vivant pas pour les apparences, ne veut pas paraître injuste, mais l’être :

Au sillon profond de son esprit il cueille la moisson des heureux projets.

D’abord, il gouverne dans sa cité, grâce à son aspect d’homme juste ; ensuite il prend femme où il veut, fait marier les autres comme il veut, forme des liaisons de plaisir ou d’affaires avec qui bon lui semble, et tire profit de tout cela, car il n’a point scrupule d’être injuste. S’il entre en conflit, public ou privé, avec quelqu'un, il a le dessus et l’emporte sur son adversaire ; par ce moyen il s’enrichit, fait du bien à ses amis, du mal à ses ennemis, offre aux dieux sacrifices et présents avec largesse et magnificence, et se concilie, bien mieux que le juste, les dieux et les hommes à qui il veut plaire ; aussi convient-il naturellement qu’il soit plus cher aux dieux que le juste. De la sorte, disent-ils, Socrate, les dieux et les hommes font à l’injuste une vie meilleure qu’au juste.

Platon, La République, livre II.

 

1) Résumez le texte en 140 mots (plus ou moins 10%). Vous indiquerez les sous totaux de 20 en 20 (20, 40, 60, …) par un trait vertical et par le chiffre correspondant dans la marge. Vous indiquerez obligatoirement votre total exact à la fin de votre résumé.

 

2) Dissertation.

« … la justice est aimée non comme un bien en soi, mais parce que l’impuissance de commettre l’injustice lui donne du prix. » Vous discuterez ce point de vue en vous appuyant sur votre lecture des trois œuvres inscrites au programme. Vous proscrirez tout plan qui se bornerait à examiner ces livres successivement. La dissertation devra compter 1000 à 1500 mots.

 

Les notes n’appartiennent pas au résumé.

(1) Les Sept contre Thèbes, v. 592 et suivants. C’est Amphiaros, un des sept chefs qui s’apprêtent à envahir Thèbes, qui, d’après le rapport de l’espion, affirme ne pas vouloir paraître bon (aristos), mais l’être.

(2) Voir note précédente.

 

2) Analyse et remarques sur le texte.

Il fallait remarquer et donc énoncer dans le résumé la distance du sujet énonçant la thèse par rapport à elle, autrement dit, qu’il rapporte une thèse à son interlocuteur clairement nommé, « Socrate », ce qui laisse entendre (ce qu’il est plus facile de comprendre quand on connaît l’œuvre, mais qu’il était possible de déterminer) qu’il s’agit de proposer à la discussion cette thèse.

Il y a en effet cinq occurrences de cette attribution : « Les hommes prétendent que… » ; « Telle est donc, Socrate, la nature de la justice et telle son origine, selon l’opinion commune. » ; « d’après le partisan de cette doctrine… » ; « si ce langage est trop rude, souviens-toi, Socrate, que ce n’est pas moi qui parle, mais ceux qui placent l’injustice au-dessus de la justice. » ; « De la sorte, disent-ils, Socrate … ».

Quelle est cette thèse rapportée et défendue ? La justice n’est pas un bien en elle-même, elle n’est pas un bien qu’on recherche, elle n’est qu’un bien relatif, à savoir qu’elle permet d’éviter un plus grand mal. Autrement dit, si les hommes sont justes, ce n’est pas qu’ils veulent la justice, c’est qu’ils veulent éviter l’injustice. C’est finalement leur impuissance qui fait qu’ils choisissent la justice.

Pour le montrer, l’interlocuteur de Socrate [il s’agit de Glaucon, un des frères de Platon] rapporte deux idées. Selon la première le bien pour l’individu consiste à agir injustement, autrement dit de jouir des biens que recherchent la plupart des hommes, biens matériels, plaisirs divers. Selon la seconde, il y a deux sortes de maux, subir l’injustice ou ne pas pouvoir la commettre. Ce second mal est moindre que le premier. Aussi, ne pouvant pratiquer le bien, les hommes choisissent le moindre des deux maux. Voilà l’origine des lois et de la justice pour les partisans de cette thèse.

Que ce soit le juste ou l’injuste, ils cherchent la même chose, à savoir les biens qui procurent des plaisirs. Aussi la justice n’est-elle pas le bien.

Comme preuve, l’interlocuteur de Socrate propose de montrer la vie de l’injuste parfait et du juste parfait. Le premier paraît juste, il n’est donc pas puni. Le second paraît injuste, ce qui lui interdit d’être juste par intérêt. Or, si la vie de l’un lui permet de jouir de tous les plaisirs, la vie de l’autre est pour le moins malheureuse. Dès lors, c’est bien la vie de l’injuste qui est la meilleure pour les partisans de la thèse que rapporte l’interlocuteur de Socrate.

 

3) Proposition de résumé


On pense qu’il est plus mauvais de supporter l’injustice que bon de la commettre. Certains pensent Socrate, que [20] de là naîtraient les lois et la justice comme un bien dérivé. L’injuste comme le juste cherche leur intérêt. [40]

Qu’aucun homme ne vise la justice se prouve en montrant le juste et l’injuste faire leur volonté. L’ [60] injuste doit l’être parfaitement, donc paraître juste et avoir tous les moyens, intellectuels et matériels, pour ne pas être [80] puni. Le juste, lui, paraîtra injuste, pour que l’intérêt ne le gouverne pas. Pour ceux dont j’expose l’ [100] idée, Socrate, le juste, persécuté, aura une vie fausse par rapport à l’injuste, honoré. Premier dans la cité, jouissant [120] de tous les plaisirs, agréables aux dieux qui le préfèrent au juste, selon eux, il aurait la vie la meilleure.

140 mots.

 

4) Dissertation.

 

Attention aux conséquences de nos actes ! Voilà ce que semble dire l’idée commune de justice. Il ne faut pas la transgresser non pas en elle-même mais à cause des conséquences. Idée bien ancienne puisque déjà, dans le livre II de sa République, Platon a pu donner à discuter la thèse selon laquelle

« … la justice est aimée non comme un bien en soi, mais parce que l’impuissance de commettre l’injustice lui donne du prix. »

La thèse rapportée signifie que la justice n’est pas appréciée pour elle-même, c’est-à-dire qu’elle n’est pas considérée comme un bien en soi, c’est-à-dire un bien qui n’est pas simplement utile, c’est-à-dire bon pour autre chose. Elle oppose à cette justice comme bien en soi un mobile purement utilitaire, à savoir que la justice est appréciée à cause de l’impuissance où sont certains de commettre l’injustice. C’est ce qui lui donne donc une valeur relative.

Or, il arrive qu’on ne puisse expliquer les actes de certains hommes autrement que par l’idée de justice qu’ils se faisaient. Autrement dit, la justice est peut-être aussi appréciée comme un bien en soi.

On peut donc se demander s’il est possible et comment de penser que la justice n’a pas une valeur purement relative comme manifestation de l’impuissance de l’injustice.

On verra d’abord en quoi on peut penser que la justice est bien plutôt un bien recherché pour lui-même, puis comment on peut penser que c’est bien l’impuissance qui nous fait rechercher la justice comme un simple moyen et enfin comment la justice peut être pensée comme un moyen de notre puissance.

On s’appuiera notamment sur certaines Pensées de Pascal ainsi que ses Trois discours sur la condition des grands ; sur Les Choéphores et Les Euménides d’Eschyle et sur Les raisins de la colère de John Steinbeck.

 

Le fait que la plupart des hommes aiment dans la justice le bien relatif n’implique pas qu’elle ne soit pas aussi un bien en soi que certains recherchent aussi. Jim Casy l’illustre en se dénonçant à la place de Tom Joad (cf. chapitre 20). Il lui évite une peine non pas par impuissance mais sur la base d’une idée de la justice qui n’est pas celle des shérifs adjoints qui, par intérêt, font appliquer de la plus rigoureuse façon l’inégale répartition des biens. Cette idée de la justice, même si nous ne l’avons plus, nous devons penser que nous l’avons eue selon Pascal dans ses Pensées (L 148). Aussi est-elle toujours présente dans notre recherche du bien même si notre ignorance nous conduit vers de faux biens. Elle se montre en des hommes inspirés comme Abraham selon Pascal qui sert ses serviteurs (L 603). C’est aussi cette idée de justice qui anime le chœur au début des Choéphores. Esclaves qui subissent la nécessité, elles pourraient avoir l’idée de vengeance. Elles prennent le parti d’Electre, leur maîtresse bafouée.

C’est plutôt l’ignorance de ce qu’est la justice, ignorance qui provient du péché originel selon Pascal en ce qu’il nous a fait perdre ce bien, qui nous conduit à ne chercher qu’un bien relatif (cf. L 617). On obéit au pouvoir faute de véritablement savoir ce qui est juste. On craint les dieux comme chez Eschyle et on leur obéit dans une relative incertitude sur le sens de ce qu’ils veulent. Si la révolte gronde dans Les raisins de la colère, elle éclate peu. La grève finale est un lamentable échec (cf. chapitre 26). Chacun pense d’abord à son ventre.

C’est que l’injustice est présente. Qui a la puissance s’embarrasse peu des lois, voire les tourne à son profit. Les shérifs adjoints ont pour eux la force et la loi californienne. Ils en usent pour exercer sur les émigrants une pression et permettre de maintenir une crainte favorable aux grands propriétaires qui ont besoin d’une main d’œuvre bon marché. Ils expriment l’âpreté qui fait le fonds de l’histoire californienne (chapitre XIX). C’est la tyrannie de Clytemnestre et d’Égisthe qui font régner la crainte. Dès lors, nul ne protestera contre le traitement injuste infligé à Oreste et Electre par leur propre mère. Elle paraît même se réjouir de l’annonce de la mort de son fils si l’on en croit Kilissa, la nourrice (Les Choéphores, v.737-739). Cette injustice, on peut la penser comme le résultat de notre ignorance selon Pascal. Éloignés de la « véritable justice » (L 44), nous autres hommes en sommes réduits à suivre notre imagination qui nous trompe même lorsque nous nous croyons impartiaux avec nos proches.

Mais cette justice simplement visée, voire simplement supposée, n’est-elle pas plutôt le masque que se donne l’impuissance ?

 

Car si on regarde la justice comme elle est que trouve-t-on sinon une telle différence de lois qu’on ne peut même pas faire, selon Pascal (L 60) de la règle formelle de suivre les lois de son pays telle que Montaigne la pense dans les Essais (I, 23) la règle universelle de la justice. Ses lois diverses ne sont que l’expression de rapports de force. Cette différence traverse la cité elle-même. Si Eschyle en présentant l’institution de l’aréopage qu’Ephialte ( ?-461 av. J.-C.) venait de réformer en 462 av. J.-C. par Athéna semble entériner l’instauration de la démocratie, il montre justement dans le conflit entre anciens dieux et nouveaux dieux deux justices, celle des liens familiaux et celle des liens civiques. Cette différence dans les justices, Steinbeck la montre en opposant la vie dans le camp de Weedpatch et dans les Hoovervilles. Dans le premier règne une harmonie apparente qui ne va pas sans s’opposer à l’extérieur. Dans les seconds, il en va de même.

Aussi les hommes obéissent ou non aux lois de la justice par intérêt. À celui qui se trouve en haut lorsqu’il y a une hiérarchie, Pascal conseille dans son troisième Discours sur la condition des grands de bien savoir qu’il est un roi de concupiscence, c’est-à-dire que c’est le désir des biens terrestre qui meut les hommes et non le souci de la justice. L’ordre social est ce qui permet la paix sans quoi selon le mot de Plaute (~254-184 av. J.-C.) que reprend Hobbes dans l’épître dédicatoire au comte de Devonshire de son ouvrage, Le Citoyen (1642, traduction française Samuel Sorbière 1649), « L’homme est un loup pour l’homme ». Oreste et sa sœur combattent pour retrouver leur rang, leur bien, qui leur a été ôté par leur mère et son amant. Oreste lui reproche avant de la tuer de l’avoir vendu par deux fois (Les Choéphores, v.915). Si Tom Joad s’inquiète du travail qu’ils ont trouvé alors que des ouvriers semblent lutter, le reste de la famille ne s’enquiert que des revenus qui semblent suffisants pour manger (chapitre 26).

Lorsqu’ils peuvent être injustes, les hommes le sont. C’est pourquoi outre le respect, la crainte est nécessaire pour que la justice soit possible proclament les Érinyes dans Les Euménides. Le respect, c’est le fait de viser le juste en tant que tel sans se soucier de soi. La crainte elle a celui qui craint pour objet. Autrement dit, on souffre d’un mal physique qui peut nous atteindre, mal qui n’est pas vécu comme certain sans quoi c’est la peur. Il n’est donc pas possible de concevoir des hommes qui aimeraient vraiment la justice, qui n’aimeraient que la justice. Car alors la crainte serait inutile. Aussi est-ce la crainte d’Apollon qui meut aussi Oreste car c’est l’oracle du Dieu de Delphes (Les Choéphores, v.270, 558-559, 953-960, 1030-1032) qui a amené Oreste à décider finalement, comme le lui rappelle opportunément Pylade lors de sa seule intervention, à tuer sa propre mère (Les Choéphores, v.900-902). Si, selon le récit du chapitre intercalaire 19, les Californiens, surtout enrichis après avoir combattu les Mexicains, exploitent les émigrés américains comme ils l’ont fait avec les Chinois ou les Japonais, les nouveaux émigrants, dès qu’ils le peuvent, n’hésitent pas à prendre ce qui ne leur appartient pas. Les terres qu’ils ont dû quitter, leurs ancêtres les avaient prises par la violence aux Amérindiens (cf. chapitre 5). En le rappelant, Steinbeck met en lumière la violence originaire fondatrice des États-Unis. Aussi Pascal peut-il penser que les hommes se haïssent mutuellement (Br. 451). Cela signifie que chacun est fondamentalement injuste. Car la haine de l’autre n’est rien d’autre que cet amour-propre qui nous fait de nous le centre de tout, qui nous conduit à nous préférer à tout, par quoi nous sommes fondamentalement injuste (L 597).

Mais que la justice soit un moyen est une chose, cela ne signifie nullement que l’impuissance en soit la raison. La justice n’est-elle pas plutôt une forme de la puissance humaine ?

 

En effet, les lois sont la manifestation d’un désir de vivre et la justice est la manifestation de la dignité. « Le pire des maux est les guerres civiles. » écrit Pascal (L 94). Pourquoi sinon parce qu’elle diminue ou supprime la vie. Aussi rappelle-t-il à son interlocuteur dans le Premier de ses Discours sur la condition des grands que les hommes sont naturellement égaux. Il comprend alors que la justice consiste dans le respect des ordres ou des types de grandeurs. Il dénonce ainsi la tyrannie qui est l’injustice même, tyrannie qui n’est pas la puissance, mais la marque de la plus extrême misère de l’homme dont le vide intérieur le pousse au divertissement. Athéna, lorsqu’elle institue le tribunal de l’aréopage, conseille aux Athéniens de vivre en paix pour le salut de la cité et donc pour le leur propre : « je ne veux pas de combats entre oiseaux de ma volière » (Les Euménides, v.866) selon la métaphore filée que lui fait énoncer le poète. La discorde, c’est l’impuissance de tous. La colère, voire l’indignation vis-à-vis d’une injustice qui frappe les autres. De même, lorsqu’ils se rencontrent aux bords des routes, les émigrants en route pour la Californie reconstituent des sociétés, retrouvent des lois, des procédures de justice (cf. chapitre 17). Comme le narrateur anonyme l’indique dans le court chapitre intercalaire 14, lorsque deux hommes se rencontrent et échangent, « C’est le commencement … du « Je » au « Nous » (p.211).

À l’inverse, l’injustice est plutôt la manifestation d’une impuissance. Celui qui possède beaucoup de terre n’est rien (Steinbeck). Il montre un certain vide. Egisthe n’est qu’une femme selon Oreste dans les Choéphores (v.303-304). Cette dévalorisation – alors que Clytemnestre, elle, joue le rôle de l’homme, tient à ce qu’Égisthe a tué son ennemi, non pendant le combat, mais par traîtrise. C’est même un héros, vainqueur de Troie qu’il a tué. Il faut rejeter le mythe de la toute puissance tournée vers l’injustice. Par lui-même l’homme ne peut rien : c’est une illusion de puissance qui meut le tyran car, comme Pascal l’indique avec raison (L 58), le tyran ne peut rien dans l’ordre de la science. Contrairement à ce que laisse entendre l’interlocuteur de Socrate, c’est l’impuissance qui caractérise l’homme injuste.

Si la justice est un bien relatif, elle permet l’expression de la vraie puissance. Elle permet à l’homme de se préoccuper de son salut nous explique Pascal. Car, il faut la paix d’abord pour qu’il soit possible d’aller au-delà du simple respect des lois établies. Il faut savoir que l’homme de pouvoir se trouve dans la concupiscence pour se disposer à se soumettre au roi de la charité, c’est-à-dire Dieu selon le troisième des Discours sur la condition des grands. C’est la justice en tant qu’elle réconcilie qui permet à la cité d’être pour le plus grand bien des citoyens selon Eschyle. Aussi le procès tranché par la voix prépondérante d’Athéna est-il suivi par une tentative de sa part de persuader et d’intégrer les Érinyes qui deviennent les Euménides ou bienveillantes. C’est la réconciliation qui fait la puissance. Steinbeck le montre à sa façon dans les dernières pages de son roman. Si la famille Joad est fortement diminuée parce que disloquée, Rose de Sharon qui a perdu son enfant donnant le sein à un homme inconnu et affamé par quoi le roman se termine, montre l’espoir en une vie d’union et de retour à la puissance dont la justice est le moyen.

 

Disons pour finir que le problème était de savoir s’il est possible et comment de penser que la justice n’a pas une valeur purement relative comme manifestation de l’impuissance de ceux qui ne peuvent commettre l’injustice. Elle paraît en tant qu’idéal comme un bien en soi, sans quoi, nous serions les spectateurs intéressés du triomphe de l’injustice. Pourtant, l’idée de justice comme bien en soi est assez vague. Elle semble manifester seulement une certaine impuissance à agir. Néanmoins, il apparaît que cette idée de justice, toute relative qu’elle est, est la condition de la puissance de la vie qui ne réside pas dans la solitude du tyran impuissant mais dans l’union supérieure des hommes qui se savent membres du tout.

Reste à savoir comment il serait possible de convertir en quelque sorte à cette union supérieure la plupart des hommes qui ne connaissent ou plutôt qui ne sont qu’égoïsmes ?

 

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