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La guerre - corrigé d'une dissertation - René Girard, la guerre, une mise à l'épreuve incomparable de l'homme

 

Si le spectacle de la guerre fascine à tel point que depuis l’Iliade, la littérature l’a prise pour un de ses thèmes principaux, l’expérience de la guerre paraît assez singulière. Ainsi, René Girard, dans Achever Clausewitz, écrit :

« La guerre est (…) une expérience humaine qui touche tout le monde, du simple soldat jusqu’au commandant. Il s’agit d’une expérience exceptionnelle, dans le sens où elle constitue une mise à l’épreuve incomparable de l’homme. »

René Girard attribue à la guerre le caractère d’expérience humaine, c’est-à-dire d’une expérience qui n’est valable que pour l’homme. L’anthropologue met donc en lumière le caractère humain de la guerre. Elle n’est pas usage simple de la force, elle est une violence particulière, voire singulière. Il note ensuite que cette expérience humaine est valable pour tous ceux qui y participent puisqu’il précise qu’elle va du simple soldat au commandant. C’est donc une expérience pour les militaires et pour eux seuls. Il donne ensuite une caractéristique de cette expérience. Elle est exceptionnelle, ce qui revient à dire qu’elle n’est pas identique aux autres expériences humaines. Il explique son caractère exceptionnel par la mise à l’épreuve de l’homme qu’on ne peut comparer à nulle autre expérience.

Or, on peut contester le caractère exceptionnel, incomparable de l’expérience de la guerre dans la mesure où il semble y avoir une certaine continuité entre la guerre et la « paix ». Le combat paraît être de même nature dans la guerre et hors de la guerre. Mais, si la guerre paraît exceptionnel, voire incomparable n’est-ce pas à cause de son inhumanité propre à l’humain ou bien n’est-ce pas par la révélation de la valeur de l’homme ?

On peut donc se demander en quoi la guerre est une mise à l’épreuve incomparable de l’homme.

En nous appuyant surtout sur De la guerre de Clausewitz, plus précisément le livre I De la nature de la guerre, sur la tragédie Les Perses d’Eschyle et sur le roman d’André Barbusse, Le feu (journal d’une escouade), nous verrons que la guerre est pour les combattants une expérience unique qu’ils ne peuvent pas vraiment faire partager par les autres, surtout que la guerre est pour les combattants une expérience de rupture avec la moralité ordinaire, c’est ce qui fait son caractère incomparable mais que la guerre n’est pas la même expérience pour tous les combattants car elle diffère selon qu’il s’agit des chefs ou des simples soldats, ce qui les oppose éventuellement aux civils.

 

La guerre est pour les combattants une expérience unique qu’ils ne peuvent pas vraiment faire partager aux autres. En effet, la guerre est un combat armé qui met aux prises des groupes plutôt que des individus, ce qui fait dire à Rousseau que « La guerre n’est donc point une relation d’homme à homme, mais une relation d’État à État. » (Du contrat social (1762), livre I, chapitre IV). Il y a là une expérience spécifique puisque chacun risque sa vie en participant à la mise à mort collective d’autres hommes non pas pour sa survie, mais pour une cause, quelle qu’elle soit. Aussi Clausewitz insiste-t-il sur la spécificité de l’expérience de la guerre au combat. Elle est telle qu’il faut l’avoir vécue pour en comprendre les difficultés (chapitre 7 La friction dans la guerre, p.107). La description des frictions, danger, efforts physiques, etc. (chapitre 8, p.112) sert justement à montrer la spécificité de cette expérience. Avec Eschyle, c’est le renversement de la fortune à l’infortune que la guerre met en lumière. Les cités ou les États et les hommes qui les dirigent peuvent passer, par la victoire ou par la défaite, du bonheur au malheur et éprouver ainsi ce qu’il y a de plus mystérieux dans la destinée humaine et qui se nomme Atè ou égarement (cf. v.1007). Telle est la crainte de la reine (Les Perses, v.159-168). Le poète tragique le traduit religieusement là où le général prussien voyait un effet du hasard. Barbusse de son côté montre le vécu des soldats qu’ignorent ceux de l’arrière. On a ainsi une petite scène naïve dans le chapitre XIV intitulé « Le barda ». Tirloir a un sifflet que sa femme lui a donné pour qu’il puisse appeler ses amis s’il est blessé. Preuve selon Tulacque que « Ça sait pas c’que c’est qu’la guerre, à l’arrière. » (p.247). Les soldats acceptent la représentation qu’ont d’eux les civils (XXI La virée) parce qu’ils ne voient pas comment ils pourraient se raconter. En quoi cette expérience est-elle spécifique ?

Il n’est pas possible de dire vraiment la guerre. La guerre ne peut être théorisée montre Clausewitz dans un ouvrage, qui, paradoxalement, se donne comme un traité sur la guerre. Non seulement, elle n’a pas d’autonomie puisqu’elle dépend de la fin politique pour laquelle elle a été entreprise, mais surtout elle n’est pas de nature à permettre des calculs. « Nous voyons donc que, dans le fond, l’absolu, la prétendue mathématique, ne trouve aucune base ferme pour les calculs dans l’art de la guerre. » (chapitre I, 21, p.40). Alors que la physique moderne a montré la possibilité de mathématiser l’expérience et donc de rendre compte par des théories précises des faits établis, Clausewitz insiste sur l’impossibilité de théoriser, de calculer dans la guerre (chapitre I, 3, p22). L’ignorance où est chaque général, les données irréductibles, empêchent une science de la guerre. Le long oratorio, pour s’exprimer comme Nicole Loraux (1942-2003) dans, La voix endeuillée – Essai sur la tragédie grecque (Gallimard, 1999), ou le chant de deuil de la fin des Perses exprime l’inexprimable du malheur frappant la condition humaine. Eschyle dépasse la simple opposition des Grecs et des Barbares, pour marquer comment la guerre frappe l’humain d’un malheur sans nom. D’où la multiplication des onomatopées. Les soldats chez Barbusse insistent sur l’impossibilité de dire l’expérience de la guerre. Ils pensent même qu’ils oublieront ce qu’elle a été (chapitre XXIV L’aube, p.421), rejoignant ainsi ce que pour sa part Alain soutenait dans le propos XXIV de Mars ou la guerre jugée (1921).

Pourtant, il y a d’autres expériences qui en ce sens seraient exceptionnelles, impossibles à transcrire théoriquement. Ainsi en va-t-il du jeu ou le hasard est si important. Et les civils paraissent, par le poids du malheur que symbolisent les craintes des femmes perses par exemple, souffrir et éprouver l’expérience de la guerre (Les Perses, v.288-289). Ne faut-il pas alors chercher plutôt dans l’immoralité de la guerre, la source de son caractère incomparable ?

 

La guerre est pour les combattants une expérience de rupture avec la moralité ordinaire, c’est ce qui fait son caractère incomparable. Une rupture avec la moralité dans le combat. Il ne s’agit pas tant de mettre sa vie en jeu – ce que le duel simple fait, mais de tuer le plus d’ennemis possible. La définition par Clausewitz d’une série de duel (chapitre I, 2, p.19) doit prendre en compte justement la série. Plus importante est la montée aux extrêmes selon Clausewitz et/ou la guerre d’extermination (chapitre I, 11, p.32). Elle manifeste un absolu que seuls les combattants quels qu’ils soient ressentent. Aussi rejette-t-il toute manifestation de bonté comme étant une erreur du point de vue de la guerre (chapitre I, 3, p.20). autrement dit, l’expérience de la guerre est celle d’une immoralité, mais qui est un devoir. Bien plutôt, la guerre telle qu’il la décrit au cœur de la bataille amène à en voir le courage (cf. I, 4, p.99). Contrairement à l’opposition de la lance et de l’arc, qui structure l’opposition entre le courageux hoplite athénien et l’archer perse qui combat de loin, les Athéniens massacrent les combattants de l’armée perse soit comme des thons (v.424), soit avec des armes de jet et des arcs (v.460-461) dans l’île nommée Psyttalie selon Hérodote (Histoires, VIII Uranie, 95). Cette absence d’humanité est spécifique à la guerre. De même, les hommes de l’escouade se sentent comme des primitifs dans le combat. Mais il est bien clair que ce n’est pas l’animalité, c’est plutôt une forme de férocité, celle qu’ils attribuent aux troupes coloniales (II Dans la terre, p.100-102). Est-ce la seule dimension du combat ?

Une solidarité dans le combat apparaît comme une sorte de valeur et de condition de la guerre. Elle n’est pas d’essence morale, sans quoi elle concernerait tout le monde et empêcherait la guerre. Elle appartient à l’essence du groupe qui lutte de fait pour sa survie. Ainsi le voit-on pour les hommes qui sont solidaires dans la perspective de Barbusse. Le journal d’une escouade montre cette solidarité. Par exemple, Léonard Carlotti, mourant, donne son nom à un soldat sous le coup d’une accusation grave (XXI Le poste de secours, p.376). Cette solidarité n’est pas celle du combat mais celle des hommes entre eux. Les athéniens se montrent unis. Ils le sont à tel point que, contrairement à ce que le poète fait penser à la reine, ils n’ont nul besoin de chefs pour combattre : « Ils ne peuvent être dits ni esclaves, ni sujets de personne » lui explique le messager (v.243). Eschyle marque bien la spécificité de la cité et du lien entre les citoyens qu’il donne à voir aux citoyens athéniens assistant à sa représentation. Il célèbre ainsi une solidarité bien différente du joug qui pèse sur les peuples conquis par les Perses. Xerxès menaçant de faire décapiter ceux qui ne lui obéissent pas (v.370-371) représente une figure du tyran qui gouverne par la peur ou la crainte. Clausewitz, quant à lui, évoque justement le caractère d’opposition de tout organisé dans la guerre (chapitre 2, p.58 et sq.). Ce tout se divise lui-même en parties plus ou moins unis. Il y a donc une nécessité de la solidarité entre les groupes combattants dans la guerre qui demeure ambigüe.

Cela amène justement à prendre en compte la différence entre les simples soldats et ceux qui les commandent. Comment penser qu’il puisse y avoir entre les uns et les autres la même expérience du combat puisque les premiers sont commandés par les seconds ? L’expérience du combat est-elle bien la même pour tous ?

 

La guerre n’est pas la même expérience pour tous les combattants car elle diffère selon qu’il s’agit des chefs ou des simples soldats, non seulement en terme de participation et donc d’expérience, mais en terme de rôle ou de fonction dans le combat. La décision échappe aux simples soldats qui ne sont que moyens pour les autres. Barbusse le montre très bien. L’escouade est ballotée par des ordres qu’elle ne comprend pas. Même si Cocon, l’homme chiffre, donne des explications rationnelles, les hommes attendent les ordres, les exécutent et regardent les officiers de l’état major et leurs aides comme des embusqués (le rôle d’ordonnance IX La grande colère, p.177). Ils sont proches des chefs plus ou moins immédiats, c’est-à-dire des chefs intermédiaires, mais non de ceux qui sont à la tête des combats. C’est ainsi que Clausewitz oppose le génie du chef de guerre qui n’a pas seulement comme vertu le courage (chapitre 3, p.70) mais les vertus intellectuelles au plus haut degré (chapitre 3, p.92). C’est la raison pour laquelle on ne trouve pas de génie militaire chez les primitifs selon lui. L’obéissance toute mécanique suffit aux soldats. En effet, pour eux le courage entendu comme habitude ou seconde nature en tant qu’indifférence au danger est largement suffisant (chapitre 3, p.71). Le général, voire le génie martial, a à les diriger, eux ont à donner leur sang pour un but supérieur, lui-même soumis à une fin politique que les soldats ne discutent pas dans l’optique du général prussien, but qu’ils n’ont pas choisi. Le soldat est « un solide instrument de guerre » (p.72). Cette opposition se montre clairement dans l’armée de la monarchie perse puisque Xerxès ne participe pas au combat mais y assiste. Il s’enfuit d’ailleurs en abandonnant ses hommes. Sa différence d’avec les simples mortels est marquée par le soulagement de sa mère (v.300-301), qui exprime ici, un type de régime politique : une monarchie ou tyrannie selon la nomenclature grecque ou plutôt des grecs partisans de la démocratie. En effet, confondre la monarchie et la tyrannie, bref, le gouvernement d’un seul, c’est l’opposer à la démocratie en armes où le chef est effacé. C’est ainsi que Thémistocle, ostracisé l’année de la représentation des Perses n’apparaît pas directement dans la pièce (sauf à considérer que le premier vers démarqué du tragique Phrynichos est un hommage à lui rendu puisqu’il était le chorège de la pièce de l’autre poète). La ruse qui a permis la victoire et qui est bien l’œuvre d’un homme, nommé Sicinnos (ou Sikinnos), le précepteur des enfants de Thémistocle d’après Hérodote (Histoires, VIII Uranie, 75). Eschyle parle d’un « certain Grec » (v.355). Ce qui montre le rôle éminent du stratège Thémistocle. Tout se passe comme si Eschyle attribuait cette ruse à la cité tout entière en n’indiquant pas l’auteur véritable. En démocratie, c’est la cité tout entière qui combat de la même manière parce qu’il n’y a pas de chef. Ce qui confirme indirectement la différence entre le commandant et le soldat, contrairement à ce que soutient René Girard.

L’expérience de la guerre est le moyen pour les chefs d’arriver à leurs fins, qu’ils réussissent ou échouent. Xerxès a continué l’œuvre de conquête des Perses. Même si le fantôme de son père lui reproche sa démesure (v.808, v.821), il rappelle une sorte de destin des Perses : la conquête en relatant l’histoire plus ou moins mythique de la royauté perse (v.759-785). Le sens de la guerre est donc différent pour le roi perse qui tient d’elle son pouvoir, le paiement du tribut, sa richesse et pour les combattants des différents peuples soumis. Eux combattent pour leur esclavage. La guerre est faite pour le plus grand profit de l’immense richesse du grand roi comme s’en inquiète la reine dès le début de la pièce. De même, derrière les chefs, les capitalistes selon Barbusse. Ce sont eux qui font s’affronter les peuples. Ce sont eux qui font les guerres. Derrière le message pacifiste qui s’exprime dans le dernier chapitre du roman de Barbusse intitulé « L’Aube » pour marquer une sorte d’espoir d’une nouvelle ère pendant la guerre, il y a aussi la mise en lumière de la réalité de la guerre dans l’opposition entre le simple soldat voué à la mort et les commanditaires de la guerre qui usent des généraux eux-mêmes comme de simples moyens. La définition de la guerre selon la trinité de Clausewitz, à savoir qu’elle comprend l’instinct aveugle qui appartient au peuple, le calcul des probabilités qui appartient au général et la rationalité politique qui échoit au gouvernement (chapitre I, 28, p.47), montre que la guerre n’est pas la même réalité pour tous. Pour le peuple, elle est de l’ordre de la passion, pour les généraux ou les politiques, c’est de l’ordre de la pensée, du calcul. N’est-ce pas finalement que l’expérience des soldats est incomparable non seulement avec celle des chefs, mais surtout avec celle des autres membres des communautés en conflit ?

Il n’y a donc d’expérience exceptionnelle et incomparable que pour les soldats. Eux et eux seuls font l’expérience du massacre. Le récit du messager qui rapporte les malheurs de l’armée perse permet de montrer l’horreur du carnage vécu par les soldats et l’horreur rapportée par les quelques survivants. Par opposition, l’attitude de deuil bien convenu de Xerxès qui déchire sa robe (v.1030) forme un contraste saisissant. Le roman de Barbusse, en montrant la vie de l’escouade dans tous ses détails les plus quotidiens. Elle s’oppose aux civils dans le cantonnement, dans la mesure où ils les exploitent. Ils s’opposent aussi aux chefs dans les conditions de vie. Dès lors, c’est une sorte de retour à une vie élémentaire, de dénuement radical, dans l’attente presque stupide d’une mort qui frappe au hasard comme le montre le bombardement ou l’assaut qui fauche indifféremment. Poterloo contemple ainsi la destruction d’un lieu familier (XII Le portique, p.221 et sq.). Il n’arrive plus à parler. Lorsqu’il retrouve la parole, il finit par philosopher : c’est lorsqu’il n’y a plus rien qu’on comprend qu’on a été heureux – thème de Schopenhauer. Sa mort vient illustrer le destin cruel du soldat. Certes, dans la guerre, c’est l’existence même de la nation qui peut être en jeu (chapitre 2, p.57) selon Clausewitz. Il n’en reste pas moins vrai qu’elle ne met pas aux prises toute la population de sorte que l’expérience n’est vraiment pas la même pour les soldats au front et pour les autres, civils loin des opérations et généraux sur la colline. Ce caractère concret de la guerre ne peut être écarté et justifie la distinction entre le concept absolu de guerre et la guerre réelle (cf. chapitre I, 8, p.28).

 

Disons pour finir que le problème était de savoir dans quelle mesure René Girard a raison de soutenir que la guerre est pour tous les membres de l’armée une expérience singulière et incomparable dans l’existence humaine. Il est apparu qu’elle est certes l’expérience qui ne peut se partager, plus précisément par la rupture avec la moralité ordinaire qu’elle implique, mais qu’elle est surtout une expérience différente pour les simples soldats, moyens pour la guerre, et ceux qui les utilisent comme des choses.

 

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La guerre - sujet et corrigé d'un résumé d'Alain "L'homme de guerre"

 

Sujet.

Résumez le texte suivant en 100 mots (plus ou moins 10%). Vous indiquerez les sous totaux de 20 en 20 (20, 40, …) par un trait vertical et par le chiffre correspondant dans la marge. Vous indiquerez obligatoirement votre total exact à la fin de votre résumé.

 

Tout homme est guerrier. Non pas par les causes extérieures, mais par la structure et par l’énergie accumulée. Tout homme qui entre dans un jeu s’y anime, sans penser aux coups de pied ni aux os cassés. Qui n’a vu un soldat, roi des chevaux, acculer un animal fou dans l’angle de deux murs, et lui passer la bride ? L’animal est de beaucoup le plus fort, mais il fléchit devant l’orgueil, le courage et la certitude. Ce dompteur de chevaux risquait sa vie ; mais il ne pensait point à cela ; il ne visait, au contraire, qu’à étendre sa propre vie. L’homme n’aime pas autre chose que les actions difficiles et les victoires, comme on voit dans les sauvetages, où l’homme est prompt, assuré et infatigable. Ce héros c’est n’importe qui. Comme l’écrivait Desbois, penseur d’infanterie, aujourd’hui poussière de Somme : « Le massacre est une des conditions du jeu, il n’en est pas la fin. » Le fait est qu’il y a péril de mort en beaucoup d’actions ; et l’on arriverait à n’oser plus boire du lait qui n’a pas bouilli ; c’est pourquoi l’homme choisit de vivre et choisit de vaincre. Ne lui dites pas que la guerre est effrayante et au-dessus des forces ; cela lui donnera envie d’y aller.

Ici est le détour de pensée qui demande attention. Car je semble donner gagné à ceux qui disent que la guerre est dans la nature humaine et durera autant que les hommes. Ce que je dis, c’est que la guerre est toujours possible et sera toujours possible, de même que la colère est toujours possible et guette même le sage. Or, au sujet de la colère, n’importe qui peut comprendre qu’il y a deux erreurs du jugement, également funestes, et d’ailleurs alliées ; la première est de croire que toute colère est vaincue parce qu’une colère est vaincue ; l’autre est de croire que la colère naît d’après des causes invincibles et selon une fatalité insurmontable. Faites seulement l’essai de rire volontairement quand la colère s’élève en vous comme une maladie. Au vrai celui qui s’abandonne entièrement à la colère et qui l’attend comme une nausée ou une rage de dents est un fou. Et il est profondément vrai de dire que le sentiment d’une fatalité insurmontable est commun à tous les genres de folie. Toujours est-il qu’un homme sain veut être maître de son corps et croit fermement qu’il le sera. Même surpris, et honteux d’avoir été surpris, il croit encore, il veut croire encore le ressort de la volonté se trouve là.

Or la fatalité règne sur la guerre. Des hommes qui ne se croient point fous individuellement se croient fous collectivement. Parce qu’ils croient que la guerre ne peut être voulue, et qu’elle est toujours subie, ils en cherchent autour d’eux les signes sacrés. Ils les reconnaissent, les nomment, et ainsi les lancent eux-mêmes à leurs frères épouvantés. Encore mieux les voient-ils au loin, et chez les autres peuples, écoutant les pas du Barbare sur la terre. « Dieu le veut » fut le cri des croisades ; mais c’est le cri de toute guerre. L’antique idée du destin nous reprend par là, et la religion des présages, qui est toute la religion peut-être. Il ne s’agit plus alors de savoir ce que chacun veut, mais bien de savoir ce que tous feront. Ainsi une farouche volonté s’impose à tous, et qui n’est de personne. Tout cela par l’ignorance des causes. Comme on veut supposer que le sauveteur agit par amour, ainsi on veut supposer que le guerrier combat par haine. Mais non. Il combat comme il sauve, parce que c’est difficile. Il n’y a point de pire erreur que si l’on croit que les périls de la guerre fatigueront l’homme et assureront la paix. N’en croyez rien. La guerre n’effraie pas plus l’homme que n’importe quel métier qu’il sait faire. Car la fatigue et l’accident sont dans tout métier. Et au vrai toute la vie humaine est combat.

La guerre étant donc toute renfermée dans l’homme sain et équilibré, et par les mêmes causes qui assurent la paix est possible, indéfiniment possible. Le laboureur et le soldat ne sont point deux hommes ; c’est le même homme. Dans les moindres actions, je vois que c’est le même homme. Donc si la paix dure un mois, elle peut durer cent ans. La vraie cause des guerres, c’est que l’on croit que les guerres sont au-dessus de l’homme et par décret divin, comme on croyait autrefois des songes. Une exacte connaissance de la nature humaine effacera toute fatalité ; car c’est la connaissance des vraies causes qui donne sécurité et puissance en toute action. C’est par l’effort dirigé que l’homme possède tout ce qu’il possède, et aussi bien lui-même.

Alain, Esquisses de l’homme (1927, 4ème édition 1938), chapitre 38 L’homme de guerre, propos du 23 septembre 1922 (ou Propos, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1959, p.429-431).

 

 

Corrigé.

 

1) Analyse du texte.

Alain analyse ce qui fait de l’homme un soldat. Il soutient qu’il y a en lui une force et surtout une volonté d’agir qui recherchent les difficultés pour elles-mêmes. Et l’héroïsme appartient par conséquent à tout homme. Dès lors, dans la guerre, le massacre ne dissuade personne : au contraire. Alain l’illustre en citant un inconnu, un camarade, mort durant la première guerre. Cette citation d’un anonyme, du philosophe inconnu si l’on peut dire, donne un corps à l’idée d’une universalité de l’héroïsme.

Alain annonce que son but n’est pas du tout de montrer que la guerre est inévitable comme le début de son analyse le laissait entendre. Il est de montrer qu’elle est toujours possible. Il raisonne analogiquement sur la guerre en analysant la colère. À propos de cette dernière, il énonce ce qui constitue pour lui deux erreurs : premièrement que vaincre une colère soit les vaincre toutes (erreur logique qui conclut du particulier au général ou de « il existe » [ⱻ] à « quel que soit » [Ɐ]) et que la colère soit insurmontable (erreur psychologique, voire physiologique). Il s’agit là de l’équivalent de la thèse selon laquelle la guerre est une réalité de la nature humaine. Cette dernière idée, fataliste, définit selon lui la folie. La santé consiste à vouloir et à surmonter les impulsions psychologiques ou physiologiques. Autrement dit, pour Alain, la guerre s’explique par la nature humaine sans résulter de la nature humaine.

Il ajoute que la guerre est une folie, mais collective. Croyant que la guerre est inévitable, les hommes interprètent tout ce qui l’annonce de façon religieuse. Et c’est cette croyance qui la rend inévitable. D’où l’erreur qui veut que l’homme combat par haine comme il sauve par amour. C’est uniquement la difficulté qui amène le combat. Et l’homme aime aussi la difficulté dans les activités autres que la guerre.

Alain en déduit la possibilité de la paix. Sachant que la guerre est une action difficile qu’exige la nature humaine, il faut la remplacer par une autre activité difficile comme le labourage. Dès lors, la paix peut durer indéfiniment.

 

2) Les idées essentielles.

1. L’homme est naturellement guerrier car il est actif, amoureux des actions difficiles.

2. La guerre n’est pas plus inévitable que la colère qu’il est possible de maîtriser, sauf dans la croyance au destin qui constitue la folie.

3. La guerre est une folie collective.

4. Les hommes la croyant inéluctable, ils en interprètent les signaux divins. Et cette croyance s’impose à la volonté de chacun.

5. L’erreur est de croire que la guerre vient des passions et non de l’amour de l’action difficile qui habite l’homme.

6. La paix est possible si l’on sait qu’il faut à l’homme des actions difficiles et qu’on lui donne celles de la paix.

 

3) Proposition de résumé.

L’homme est soldat car sa force et sa volonté le poussent aux actions les plus difficiles. Je ne veux [20] pas dire que la guerre est inéluctable. Elle est comme les colères qu’il faut combattre. Se laisser aller à [40] les estimer irrévocables, c’est folie.

Aussi la guerre est-elle une folie collective. L’homme l’interprète religieusement. Il [60] la rend ainsi irrévocable. On se trompe à croire que la haine pousse à la guerre : c’est la difficulté. [80]

Aussi, suffit-il de tourner l’aspiration humaine pour la difficulté vers d’autres actions difficiles pour établir la paix.

100 mots

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