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Texte - Castoriadis : la crise de l'imaginaire et de l'imagination en Occident

Je vais parler de l’imaginaire et de l’imagination sous l’angle de leur crise actuelle dans les sociétés occidentales ; crise de l’imaginaire social instituant, crise de l’imagination des êtres humains singuliers. (…)

Et d’abord, pourquoi imaginaire ? Il faudrait sans doute, dans ce festival, dire quelques mots sur cette notion. Imaginaire, parce que l’histoire de l’humanité est l’histoire de l’imaginaire humain et de ses œuvres. Histoire et œuvres de l’imaginaire radical, qui apparaît dès qu’il y a une collectivité humaine : imaginaire social instituant qui crée l’institution en général (la forme institution) et les institutions particulières de la société considérée, imagination radicale de l’être humain singulier.

Quelques mots seulement sur le destin de la notion dans l’histoire de la philosophie. Dans cette histoire, la notion d’imaginaire a été soit ignorée, soit maltraitée. (…)

Mais enfin, on peut dire que, tant bien que mal, il y a eu ce traitement de l’imagination dans l’histoire de la philosophie avec ses recouvrements successifs. Mais ce que l’on y chercherait en vain est ce que j’appelle l’imaginaire social instituant, c’est-à-dire la reconnaissance de ce fait fondamental que l’on ne peut « expliquer » ni la naissance de la société ni les évolutions de l’histoire par des facteurs naturels, biologiques ou autres, pas plus que par une activité « rationnelle » d’un être « rationnel » (l’homme). On constate dans l’histoire dès l’origine l’émergence du nouveau radical, et, si l’on ne veut pas recourir à des facteurs transcendants pour en rendre compte, on doit bien postuler une puissance de création, une vis formandi[1], immanente aux collectivités humaines comme aux êtres humains singuliers. Il est dès lors tout à fait naturel d’appeler cette faculté de novation radicale, de création et de formation, imaginaire et imagination. Le langage, les coutumes, les normes, la technique ne peuvent pas « être expliqués » par des facteurs extérieurs aux collectivités humaines. Aucun facteur naturel, biologique ou logique ne peut en rendre compte. Tout au plus, ils peuvent en constituer des conditions nécessaires (la plupart du temps extérieures et triviales), jamais suffisantes.

Nous devons donc admettre qu’il y a dans les collectivités humaines une puissance de création, une vis formandi, que j’appelle l’imaginaire social instituant. Pourquoi la philosophie n’a-t-elle pas su reconnaître cette nécessité, et pourquoi toujours maintenant recule-t-elle avec horreur et irritation devant cette idée ? On me demande toujours : qu’est-ce que c’est, cet imaginaire instituant ? C’est l’imagination de qui ? Montrez-nous les individus qui … ou les facteurs qui…, etc. Mais précisément c’est là une faculté constitutive des collectivités humaines, et, plus généralement, du champ social-historique. Ce qui dans cette affaire hérisse et irrite les représentants de la philosophie héritée, comme ceux de la science établie d’ailleurs, est la nécessité de reconnaître l’imaginaire collectif, comme du reste l’imagination radicale de l’être humain singulier, comme une puissance de création. Création ici veut dire création ex nihilo[2], le faire-être d’une forme qui n’était pas là, la création de nouvelles formes d’être. Création ontologique[3] : de formes comme le langage, l’institution, la musique, la peinture – ou alors de telle forme particulière, de telle œuvre musicale, picturale, poétique, etc. Pourquoi cette impossibilité de la philosophie héritée de reconnaître le fait de la création ? Parce que cette philosophie est soit théologique, donc réserve la création à Dieu – la création a eu lieu une fois pour toutes, ou elle est création divine continuée –, soit rationaliste ou déterministe, et doit donc déduire tout ce qui est à partir de premiers principes (et à partir de quoi donc déduit-on ces premiers principes ?) ou alors le produire à partir de causes (et à partir de quoi donc produit-on les premières causes ?). Mais la création appartient à l’être en général (…) et la création appartient de façon dense et massive à l’être social-historique, comme l’attestent la création de la société en tant que telle, des différentes sociétés, et l’altération historique incessante, lente ou soudaine, de ces sociétés.

Comment détailler cette œuvre de l’imaginaire social instituant ? Elle consiste d’une part dans les institutions. Mais la considération de ces institutions montre qu’elles sont animées par des – ou porteuses de – significations, significations qui ne se réfèrent ni à la réalité ni à la logique, c’est pourquoi je les appelle des significations imaginaires sociales. Ainsi Dieu, le Dieu des religions monothéistes, est une signification imaginaire sociale, portée par une foule d’institutions – telles que l’Église. Mais le sont aussi les dieux des religions polythéistes ou les héros fondateurs, les totems, les tabous, les fétiches, etc. Lorsque nous parlons de l’État, il s’agit d’une institution animée par des significations imaginaires. De même le capital, la marchandise (le « hiéroglyphe social » de Marx), l’intérêt, etc.

Une fois créées, aussi bien les significations imaginaires sociales que les institutions se cristallisent ou se solidifient, et c’est ce que j’appelle l’imaginaire social institué. Celui-ci assure la continuité de la société, la reproduction et la répétition des mêmes formes, qui désormais règlent la vie des hommes et qui restent là aussi longtemps qu’un changement historique lent ou une nouvelle création massive ne viennent les modifier ou les remplacer radicalement par d’autres.

Considérons l’imagination de l’être humain singulier. C’est là la détermination essentielle (l’essence) de la psyché humaine. Cette psyché est imagination radicale d’abord en tant qu’elle est flux ou flot incessant de représentations, de désirs et d’affects. Ce flot est émergence continue. On a beau fermer ses yeux, boucher ses oreilles – il y aura toujours quelque chose. Cette chose se passe « dedans » : des images, des souvenirs, des souhaits, des craintes, des « états d’âme » surgissent de façon que parfois nous pouvons comprendre ou même « expliquer », et d’autres fois absolument pas. Il n’y a pas là de pensée « logique », sauf exceptionnellement et discontinûment. Les éléments ne sont pas reliés de façon rationnelle ou même raisonnable entre eux, il y a surgissement, il y a mélange indissociable. Il y a surtout des représentations sans aucune fonctionnalité. (…) [C]hez l’être humain, l’imagination est défonctionnalisée. Les humains peuvent se faire tuer pour la gloire. Qu’est-ce que la « fonctionnalité » de la gloire ? Au plus, ce sera un nom inscrit sur un monument, lui-même éminemment périssable. La gloire est le corollaire subjectif d’une valeur sociale imaginaire qui constitue le pôle de l’activité des humains, de certains d’entre eux au moins, qui fait exister un désir qui se dirige vers elle. Ou bien que sont les différents affects humains, en particulier les affects les moins banals – par exemple, l’affect de nostalgie ? C’est une création de l’imagination radicale de la psyché.

Si les êtres humains étaient livrés sans plus à cette imagination radicale, ils ne pourraient pas survivre, ils n’auraient pas survécu. Ce flot n’est pas nécessairement relié ni à la logique ni à la réalité, il leur est au départ tout à fait étranger, et les désirs qui y surgissent ne portent pas le sujet vers la vie en commun. Un des affects les plus puissants qui s’y rencontrent, et qui se manifeste ou pas au grand jour, est par exemple l’affect de haine, qui va jusqu’au désir de meurtre. (…) Il faut donc que cette imagination radicale des êtres humains soit domptée, canalisée, régulée et rendue conforme à la vie en société et aussi à ce que nous appelons « réalité ». Cela se fait moyennant leur socialisation, au cours de laquelle ils absorbent l’institution de la société et ses significations, les intériorisent, apprennent le langage, la catégorisation des choses, ce qui est juste et injuste, ce que l’on peut faire et ce que l’on ne doit pas faire, ce qu’il faut adorer et ce qu’il faut haïr. Lorsque cette socialisation s’opère, l’imagination radicale est, jusqu’à un certain point, étouffée dans ses manifestations les plus importantes, son expression est rendue conforme et répétitive. Dans ces conditions, la société dans son ensemble est hétéronome. Mais hétéronome sont aussi les individus, qui ne jugent par eux-mêmes qu’en apparence, en fait ils jugent selon les critères sociaux. (…)

Les sociétés dans lesquelles se manifestent la possibilité et la capacité de mettre en question les institutions et les significations établies sont une infime exception dans l’histoire de l’humanité. En fait, nous n’en avons que deux exemples : un premier exemple en Grèce ancienne, avec la naissance de la démocratie et de la philosophie, et un deuxième en Europe occidentale, après la longue période hétéronome du Moyen Âge.

Cornelius Castoriadis (1922-1997), Figures du pensable Les carrefours du labyrinthe VI, « Imaginaire et imagination au carrefour », Paris, Éditions du Seuil, septembre 1999, pp.93-97.

 

 

 

 

 


[1] Littéralement « force formatrice ».

[2] Littéralement « à partir de rien ». La création ex nihilo est une notion qui appartient à la théologie chrétienne.

[3] Ontologique se dit de ce qui concerne l’être même ou la structure de ce qui est (notes de Bégnana).

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