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Le monde des passions - corrigé d'une dissertation : Pascal la "Guerre intestine de l'homme entre la raison et les passions"

Sujet.

 

« Guerre intestine de l’homme entre la raison et les passions.

S’il n’y avait que la raison sans passions.

S’il n’y avait que les passions sans raison.

Mais ayant l’un et l’autre il ne peut être sans guerre, ne pouvant avoir paix avec l’un qu’ayant guerre avec l’autre. Aussi il est toujours divisé et contraire à lui-même. »

Pascal, Pensées (posthume 1670), 621 Lafuma ; 412 Brunschvicg.

Commentez cette pensée de Pascal en prenant appui sur les œuvres au programme.

 

Corrigé

 

C’est un thème rabattu que celui du conflit entre la raison et les passions. Aussi est-il intéressant de lire cette pensée de Pascal :

« Guerre intestine de l’homme entre la raison et les passions.

S’il n’y avait que la raison sans passions.

S’il n’y avait que les passions sans raison.

Mais ayant l’un et l’autre il ne peut être sans guerre, ne pouvant avoir paix avec l’un qu’ayant guerre avec l’autre. Aussi il est toujours divisé et contraire à lui-même. » Pensées.

Le penseur janséniste veut montrer que le conflit de la raison et des passions en l’homme est permanent. Aussi parle-t-il de guerre pour marquer la violence du conflit qui agite l’homme. Les deux hypothèses sans conséquences d’une raison sans passions ou de passions sans raison éclaire que la présence des deux fait la nécessité inéluctable de la guerre intestine en l’homme. Aussi ce conflit a-t-il pour résultat que l’homme est déchiré, divisé, bref, n’a pas d’unité ou d’identité : il n’est ni passions seulement, ni seulement raison.

Or, nous avons le sentiment d’être un ? Ce sentiment est-il seulement illusoire ? Reste que si l’homme est divisé, ne peut-on pas l’expliquer autrement que par l’opposition de la raison et des passions ?

Autrement dit, est-ce le conflit de la raison et des passions qui explique que l’homme soit réellement divisé ou bien sa division ne résulte-t-elle pas plutôt de la multiplicité des passions qui l’agitent ? Cette division est-elle inéluctable ?

En nous appuyant sur une tragédie de Racine, Andromaque, La Cousine Bette un roman de Balzac et la Dissertation sur les passions de Hume, nous verrons en quoi l’homme est bien déchiré par le conflit en lui des aspirations de la raison et des passions, puis en quoi les passions peuvent s’opposer en l’homme pour le déchirer sans que la raison n’ait d’autre fonction que d’obéir à une passion dominante et enfin en quoi la raison exprime l’exigence de la vie sociale, voire de la vie morale qui s’oppose aux passions qui sont incompatibles avec elles.

 

Les passions sont les diverses aspirations qui, en l’homme, sont telles qu’elles visent à le dominer entièrement. Par là, elles vont au-delà du simple désir comme Kant le montre dans son Anthropologie d’un point de vue pragmatique (1798). On les oppose à juste titre à la raison en tant que faculté qui permet de discerner le vrai et le faux mais surtout le bien et le mal. Par exemple, selon le narrateur du roman de Balzac, il y a en Lisbeth Fischer un combat entre sa raison et ses instincts, autre terme pour désigner des tendances passionnelles, qui la conduit à être « injuste et tyrannique » envers Wenceslas Steinbock qu’elle ne peut ni vraiment aimer mais qu’elle ne peut non plus considérer froidement (18. Aventure d’une araignée qui trouve dans sa toile une belle mouche trop grosse pour elle, p.146). De même, alors qu’il a, en apparence, résolu d’épouser Hermione alors qu’Andromaque le dédaigne, Pyrrhus veut à tout prix revoir cette dernière (acte II, scène 5). Son ancien gouverneur, Phoenix, a du mal à le persuader de ne pas le faire. Et lorsqu’il accepte les conseils raisonnables de son précepteur, le lecteur comprend qu’il ne s’agit que d’une victoire toute provisoire de la raison, bref, une sorte d’armistice. En reprenant le thème populaire de l’opposition de la raison et de la passion, Hume fait remarquer qu’il arrive toujours qu’un homme cède à ses passions (cf. section V, 4), ce qui montre que le combat n’est jamais terminé et que l’homme en apparence le plus raisonnable est intérieurement agité de ce puissant conflit. Ne peut-on parler au moins de trêves pendant lesquels soit la raison, soit les passions dominent ? Mais n’est-ce pas alors que l’homme se retrouve toujours divisé ? Où se trouve-t-il alors ?

C’est que l’opposition de la raison et des passions conduit à considérer que le moi ou l’identité de l’homme n’est que fictive. En effet, si l’homme était raison, les passions pourraient le perturber mais non le combattre sans son consentement. Si l’homme était passions, la raison serait soumise aux passions. Il faut donc penser que l’homme n’est ni l’un ni l’autre. La division qui le caractérise fait qu’il n’a pas vraiment d’identité. Hermione qui a demandé à Oreste le meurtre de Pyrrhus prétend qu’il n’aurait pas dû l’écouter comme si son langage était double. « Ah ! fallait-il croire une amante insensée » s’écrit-elle (acte V, scène 3). On peut y voir l’effet de la guerre intestine que pense Pascal entre les passions et la raison. Sa raison implique de rejeter Pyrrhus mais sa passion amoureuse le veut. La haine se situe à l’entrecroisement des deux. Ce n’est pas pour rien que Hume identifie l’entendement et l’imagination (section I, 3, p.58). Il veut marquer par là le caractère fictif du moi humain. Aussi peut-on dire que les passions du moi, l’orgueil et l’humilité, montrent comme le moi se forme grâce aux passions. Ce sont d’une part l’association des idées et d’autre part l’association des impressions (section II, 3) qui produit l’orgueil et qui attache donc l’individu à une valorisation de soi qui peut tourner à la dévalorisation dans l’humilité. Le passage de l’une à l’autre de ses passions montre comment l’homme est comme le jouet d’un conflit plutôt qu’il n’en est l’acteur.

Cependant, si le moi est ainsi le jouet d’un conflit qui se joue en lui, il peut dès lors être totalement dominé, non par sa raison dont l’expérience montre suffisamment qu’elle perd souvent mais par ses passions. Dès lors, s’il y a conflit constitutif d’une identité flottante, ne faut-il pas alors penser qu’elle se situe plutôt entre les passions ?

 

La raison paraît bien plutôt obéir aux passions. C’est que comme Hume le montre à juste titre, comme faculté de distinguer le vrai du faux, la raison ne peut être un motif d’action. Pour que la volonté soit mue, il faut une passion tout comme pour qu’il y ait un mouvement, il en faut un autre. Le vrai et le faux sont impuissants à déterminer la vérité directement (V, 1). C’est le bien et le mal qui sont les motifs premiers de la volonté (I, 1). Aussi la volonté ayant besoin de passions, on peut dire contrairement à Pascal que la raison ne peut mener de guerre contre les passions. Crevel en fait l’aveu à Adeline Hulot (6. Le capitaine perd la bataille, p.80). De même, Hulot avoue à sa femme qu’il ne pourrait résister à Josepha si elle le rappelait tout en la nommant de façon antisémite « cette abominable israélite » (12. Monsieur le baron Victor Hulot d’Ervy, p.115). Et lorsqu’Oreste s’écrit : « Pylade, je suis las d’écouter la raison » (acte III, scène 1, v.712), il montre une défaite de la raison irrémédiable, mais qui a toujours déjà été là, puisque finalement son amour pour Hermione a toujours triomphé, c’est le fait qu’il a été repoussé qui l’a conduit à chercher à le combattre, en vain (cf. Acte I, scène 1). Comment donc rendre compte du fait que l’homme est parfois déchiré, signe en lui d’un conflit ?

 C’est que les passions s’opposent entre elles et si un homme peut avoir une passion dominante, il n’en reste pas moins vrai qu’il peut être mu par plusieurs passions. Par exemple, Valérie Marneffe est déchirée entre sa soif d’argent et son amour, le seul, pour son brésilien (cf. 27. Confidences suprêmes, p.189). Et elle essaye de les concilier, ce qui justement suppose une opposition. Sa raison ne lui sert qu’à calculer au mieux de son point de vue comment satisfaire sa passion pour le brésilien et son goût de l’argent qui l’amène à conserver ses relations. De même, Pyrrhus est balloté par son amour pour Andromaque et une forme de haine parce qu’elle le repousse. C’est pour cela qu’il semble un moment être gagné par la raison symbolisée par Phoenix et être prêt à épouser Hermione. Et pourtant, son amour pour Andromaque demeure et Phoenix est bien obligé de le constater. Et dès qu’Andromaque promet de l’épouser, tout à sa passion, il en oublie même sa propre sécurité. En tant que l’homme est finalement dominé par ses passions, il est tiraillé entre elles en fonction de la situation et des causes. C’est ainsi que la double relation d’idées et d’impressions qui est la cause des passions peut conduire au passage de l’une à l’autre. Ainsi passe-t-on facilement de l’amour à l’orgueil mais non de l’orgueil à l’amour (section IV, 3). Et pourtant, si l’amour est suscité par les qualités d’autrui, elles peuvent aussi faire naître l’envie (section IV, 5) qui suscite bien plutôt la haine d’autrui. D’où la possibilité de l’ambivalence et donc du conflit des passions par rapport à autrui.

Néanmoins, s’il n’y avait que les passions en l’homme, l’une dominerait toujours et jamais apparaîtrait à la conscience le moindre sentiment d’un déchirement intérieur. Pour en rendre compte, il est donc nécessaire d’accorder une certaine autonomie à la raison. Et pourtant, comment rendre compte du conflit de la raison et des passions si en même temps le sujet ne peut être identifié ni à l’une ni aux autres ?

 

La raison est bien la faculté qui permet de distinguer le bien du mal. Mais pour cela, elle doit se référer à la différence que la société où vit l’individu pose entre ce qu’il est permis de faire et ce qui n’est pas permis. Non pas qu’il n’y ait pas de recoupement entre les différentes sociétés qui font comme une morale universelle et une raison universelle. L’interdiction du meurtre ne peut pas ne pas être universelle sans quoi il n’y aurait pas de société, de même le respect de la parole donnée. On peut donc dire que la raison peut évaluer la validité des fins non pas en s’appuyant sur le bien au sens physique mais sur le bien moral. Et ce bien moral on peut le définir par un principe formel, celui de la possibilité de penser son action selon une loi universelle (cf. Kant, Critique de la raison pratique, 1788). Ainsi Hume admet qu’il y a bien une morale, mais elle repose selon lui sur le sentiment s’il est désintéressé. Or, c’est bien plutôt la raison qui peut marquer le désintéressement plutôt que le sentiment. Il faut plutôt voir dans la raison la source du sentiment moral. Cette raison, c’est elle qui nous enjoint de faire ce qui est bien. Ainsi Oreste conserve un zeste de raison lorsqu’il commence à refuser de tuer Pyrrhus, c’est-à-dire de ne pas être un assassin (acte IV, scène 3). Il faudra toute la force de persuasion d’Hermione qui irrite sa passion. Si Adeline Hulot paraît la vertu même, c’est parce qu’elle répond à l’exigence de la femme mariée et de la mère, soumise, fidèle, agissant pour l’unité de sa famille. À l’inverse, sa fille Hortense refuse de se sacrifier (70. Différence entre la mère et la fille) lorsqu’elle apprend que son mari la trompe avec Valérie Marneffe. C’est son amour égoïste qui prend le dessus (cf. 66. La première querelle de la vie conjugale). Comment alors rendre compte de l’opposition entre la raison et les passions sans un moi identique et substantiel ?

Ainsi l’opposition est entre la raison dans sa dimension sociale et morale et la passion lorsqu’elle va au-delà de ce que la société peut accepter. Si Hulot avait cantonné sa passion à sa femme comme il l’avait fait pendant douze ans, il ne se serait pas retrouvé en butte à l’opposition générale de la société qui le conduit à s’engouffrer dans les bas-fonds sociaux. Lui-même ne vit aucune opposition entre la raison et sa passion érotomane. Toute sa réflexion est ordonnée aux moyens d’assouvir sa passion même s’il ne se rend pas compte des dangers qu’il encourt. Comme Clément Rosset (né en 1939) le remarque dans Loin de moi. Étude sur l’identité (Minuit, 1999), Hulot fait partie des personnages de Balzac qui sont gouvernés par un désir et un seul. C’est ce désir qui fait son identité plutôt que son moi qui choisit ce désir. De même, tout au long de la pièce, lorsque Pylade conseille Oreste. On peut voir en lui le discours de la raison. Mais il ne l’est pas simplement. Il est celle des intérêts des Grecs et de son ami. Il est donc prêt à embrasser sa cause dans ce cadre. Lorsqu’il lui propose par exemple de calmer sa fureur, ce n’est pas pour rompre avec Hermione, c’est pour mieux réaliser son dessein qui est en même temps celui de la lutte politique des Grecs contre le projet de Pyrrhus de conserver le fils d’Hector, Astyanax, en qui ils voient une menace future. Aussi Hume entend-il par raison finalement les passions calmes (section V, 2). Et elles sont celles qui vont à la fois dans le sens de l’intérêt de l’individu et dans celui de la société. On peut toutefois lui objecter qu’outre la distinction du vrai et du faux, la raison peut distinguer le bon et le mauvais pour l’individu. Et surtout, elle permet de distinguer le bien, c’est-à-dire ce qui est valable universellement, du mal, c’est-à-dire ce qui ne sert que l’intérêt singulier. Qu’elle ne réussisse pas toujours à motiver, que telle ou telle passion prenne le dessus montre bien un conflit entre raison et passions possible mais non définitif et surtout étranger à une guerre intestine au sens de Pascal. C’est uniquement lorsque l’intérêt social heurte l’individu qu’il y a conflit. Sinon, il ne peut pas ne pas suivre ce qui le domine. Il se soumet alors ce qui ne domine pas. Autrement dit, l’identité habituelle de l’individu, c’est celle qu’il a socialement. Aussi, lorsqu’il la perd comme Oreste, perd-il avec son moi (acte V, scène 5).

 

 

Disons pour finir que la pensée de Pascal sur la déchirure que provoque l’opposition en l’homme des passions et de la raison amène au problème de savoir si cette opposition est réelle ou apparente. Et il est vrai que dans la mesure où l’homme est tiraillé entre la raison qui l’invite à faire le bien, voire à s’occuper de son intérêt et les passions qui n’ont que leur objet pour source au détriment de l’homme qu’elles traversent, il apparaît que l’homme est bien déchiré. Toutefois, cette déchirure peut s’entendre aussi de l’opposition en l’homme entre des passions diverses. Aussi pour concilier ses deux perspectives, il faut penser que Pascal a raison de noter qu’il y a en l’homme un conflit, mais il a pour source le fait social de son identité, qui, sous le nom de raison, s’opposent parfois aux passions. Et ce conflit n’est pas inéluctable. La raison peut être définitivement vaincue par une passion.

 

 

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