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Corrigé d'un résumé d'Alain "L'égoïste" propos du 5 février 1913

1) Sujet.

Résumez le texte suivant en 80 mots (+ ou – 10%). Vous indiquerez les sous-totaux de 20 en 20 (20, 40, …) dans la marge et le nombre total de mot à la fin de votre résumé.

 

Une des erreurs de nos religions occidentales, comme le marque Auguste Comte1, c’est d’avoir enseigné que l’homme est égoïste toujours et sans remède, à moins d’un secours divin. Cette idée a tout infecté, et jusqu’au dévouement, en sorte que, parmi les idées les plus populaires, et aussi bien chez les esprits les plus libres, on trouve cette étrange opinion que celui qui se sacrifie cherche encore son plaisir. « L’un aime la guerre ; l’autre la justice ; moi j’aime le vin. » L’anarchiste même est théologien ; la révolte répond à l’humiliation ; tout cela est du même tonneau.

Dans le fait, on devrait voir que l’homme aime communément plutôt l’action que le plaisir, comme les jeux de la jeunesse le montrent bien. Car, qu’est-ce qu’une partie de ballon, sinon des bousculades, des coups de poings et des coups de pied, et enfin des marques noires et des compresses ? Mais tout cela est ardemment désiré ; tout cela est recueilli par le souvenir ; on y pense avec transport ; les jambes veulent déjà courir. Et c’est la générosité qui plaît, jusqu’à faire mépriser les coups, la douleur, la fatigue. On devrait aussi considérer la guerre, qui est un jeu admirable, et qui fait voir plus de générosité que de férocité ; car ce qui est surtout laid dans la guerre, c’est l’esclavage qui la prépare et l’esclavage qui la suit. Le désordre des guerres, en somme, c’est que les meilleurs s’y font tuer et que les habiles y trouvent occasion de gouverner contre la justice. Mais le jugement instinctif s’égare encore ici ; et les braves gens comme Déroulède2 trouvent leur plaisir à être dupes.

Tout cela est beau à considérer. L’égoïste se moque vainement, parce qu’il veut soumettre les sentiments généreux au calcul des plaisirs et des peines. « Nigauds que vous êtes, qui aimez la gloire, et encore pour d’autres ! » Et Pascal3, le génie catholique, Pascal a écrit cette parole, où il n’y a que l’apparence de la profondeur : « Nous perdons la vie avec joie, pourvu qu’on en parle4. » C’est le même homme qui s’est moqué du chasseur qui se donne bien du mal pour prendre un lièvre5, dont il ne voudrait point s’il était donné. Il faut que le préjugé théologique soit bien fort pour cacher à des yeux humains que l’homme aime l’action plus que le plaisir, l’action réglée et disciplinée plus que toute autre action, et l’action pour la justice par-dessus tout. D’où résulte un immense plaisir, sans doute ; mais l’erreur est de croire que l’action court au plaisir; car le plaisir accompagne l’action. Les plaisirs de l’amour font oublier l’amour du plaisir. Voilà comment il est bâti ce fils de la terre, dieu des chiens et des chevaux.

L’égoïste, au contraire, manque à sa destinée par une erreur de jugement. Il ne veut avancer un doigt que s’il aperçoit un beau plaisir à prendre ; mais dans ce calcul les vrais plaisirs sont toujours oubliés, car les vrais plaisirs veulent d’abord peine ; c’est pourquoi, dans les calculs de la prudence, les douleurs l’emportent toujours ; la crainte est toujours plus forte que l’espérance et l’égoïste finit par considérer la maladie, la vieillesse, la mort inévitable. Et son désespoir me prouve qu’il s’est mal compris.

Alain, Propos sur le bonheur (1925), XLV « L’égoïste », Propos du 5 février 1913

 

1. Auguste Comte (1798-1857), philosophe, fondateur du positivisme, doctrine selon laquelle il n’y a de connaissance que des faits établis et de la sociologie, science de l’homme.

2. Paul Déroulède (1846-1914), écrivain nationaliste, antisémite, partisan de la revanche contre l’Allemagne.

3. Blaise Pascal (1623-1662), mathématicien, physicien et penseur janséniste français.

4. Il s’agit d’un extrait d’une pensée sur la « Vanité de l’homme » :

« L’orgueil nous tient d’une possession si naturelle au lieu de nos misères et de nos erreurs, que nous perdons même la vie avec joie, pourvu qu’on en parle. » Pascal, Pensées (1670 posthume).

5. Alain fait allusion au très célèbre passage des Pensées de Pascal relatif au divertissement (notes de Bégnana : ne pas en tenir compte dans le résumé).

 

2) Remarques sur le texte.

Ce texte vise à montrer que la conception selon laquelle l’homme est égoïste sauf si Dieu lui permet d’être autrement que partageraient les religions de l’Occident est fausse. Il attribue l’origine de la critique au fondateur du positivisme, Auguste Comte. Alain dénonce une telle idée en ce qu’elle conduit à juger l’altruisme comme une forme masquée d’égoïsme. Les divers exemples qu’il donne, le sacrifice, la guerre, la justice, boire du vin, la révolte anarchiste, illustrent cette fausse idée.

Dans un second temps, il oppose à la thèse l’argument selon lequel l’homme n’aime pas essentiellement le plaisir mais l’action. Que ce soit les jeux brutaux de l’enfance ou la guerre avec son cortège de maux, les exemples illustrent la possibilité de la générosité. La guerre est l’exemple le plus paradoxal, et Alain doit séparer ses aspects négatifs, la perte de la liberté notamment comme étant avant ou après elle.

Dans un troisième temps, il critique tour à tour l’égoïste et son calcul d’intérêt qui fait qu’il ne juge que d’après le plaisir et dénonce donc la générosité. Il critique également Pascal qui est seulement lui imbue du préjugé théologique. Le choix de ce contempteur du divertissement n’est pas anodin puisque c’est le penseur religieux dont l’apparente profondeur est rejetée. Si l’action est première, ce n’est pas qu’elle exclut le plaisir, c’est qu’il la suit (selon une idée qu’on trouve dans le livre X de l’Éthique à Nicomaque d’Aristote. Non seulement l’homme préfère d’abord agir, mais ensuite, il préfère l’action qui suit des règles et une discipline. Et par-dessus tout, c’est l’action régie par la justice que l’homme préfère. Même en amour, l’action est première et le plaisir second.

Finalement, en cherchant à obtenir le maximum de plaisir, l’égoïste se trompe quant à son but puisqu’il ne peut obtenir ce plaisir qui suit l’action et donc la peine. Il ne peut donc que souffrir de sa conception.

 

3) Proposition de résumé.

     En concevant l’homme sans dieu égoïste, les religions en Occident ont corrompu tous les jugements.

     En réalité, l’homme (20) aime agir plutôt que jouir. Les enfants jouent à en souffrir. Même la guerre montre de la générosité, malgré ces (40) maux.

     L’égoïste confond la générosité et son calcul intéressé. Même Pascal fut trompé. L’homme aime prioritairement l’action (60) juste.

     Le calcul de l’égoïste lui rend impossible les plaisirs accompagnant l’action. Son désespoir prouve donc son erreur.

 

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