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Énigmes du moi - Corrigé d'une dissertation Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, XII, 4

Il est fascinant de voir à quel point chacun est intéressé à donner son point de vue sur les autres et surtout comment chacun est intéressé par le point de vue des autres sur soi. C’est ce qu’on nomme traditionnellement la gloire ou la célébrité lorsque nombreux sont ceux qui nous jugent. Ce souci de l’opinion des autres sur soi est tel que l’empereur et philosophe stoïcien Marc Aurèle (121-161-180) dans la quatrième du livre XII des Pensées pour moi-même écrivait :

« Maintes fois je me suis étonné de ce que chaque homme, tout en s’aimant de préférence à tous, fasse pourtant moins de cas de son opinion sur lui-même que de celle que les autres ont de lui. Et c’est à ce point que si un Dieu venait à ses côtés, ou que si un sage précepteur lui ordonnait de ne rien penser, et de ne rien concevoir en lui-même sans aussitôt à haute voix l’exprimer, il ne pourrait pas, même un seul jour, s’y résigner. Ainsi, nous appréhendons davantage l’opinion de nos voisins sur nous-mêmes que la nôtre propre. »

Le philosophe stoïcien s’étonne de l’attitude contradictoire de l’homme en tant qu’individu. D’un côté, il note que chacun se préfère à tous les autres. La conséquence devrait être que chacun devrait préférer aussi son opinion sur lui à celle des autres. C’est l’inverse. Chaque individu est plus soucieux de celle des autres. Marc Aurèle en donne pour preuve une expérience de pensée ou un être supérieur, un Dieu ou un sage, prescrirait d’exprimer à l’individu ce qu’il conçoit sur lui-même de façon à ce que tous connaissent son point de vue sur lui, il n’en serait pas capable un jour entier. Autrement dit, aucun individu n’est capable de formuler à son propos tout ce qu’il pense de lui-même. Le philosophe en déduit que nous sommes plus inquiets de ce que nos proches pensent de nous que de notre propre opinion sur nous-mêmes.

Or, ce paradoxe que présente Marc Aurèle exige une explication. En effet, pourquoi et comment l’individu pourrait-il trouver dans l’opinion des autres de quoi satisfaire son amour privilégié pour lui-même ? Autrement dit, comment rendre compte de ce paradoxe ?

N’est-il qu’apparent ? En d’autres termes, contrairement à ce qu’avance Marc-Aurèle, les hommes ne sont-ils pas amenés à tout dire de ce qu’ils pensent d’eux-mêmes d’une façon ou d’une autre ? Ou bien n’est-ce pas l’ignorance où ils sont d’eux-mêmes qui les amènent à tenter de se cacher et à s’enquérir de ce que les autres pensent d’eux afin d’acquérir sur eux-mêmes une certaine connaissance ? Ou bien encore n’est-ce pas que seuls les autres permettent à chacun d’acquérir une connaissance de soi que la perspective sur soi rend impossible ?

On s’appuiera pour étayer nos réflexions entre autres sur le livre X des Confessions du père de l’Église, Saint Augustin, sur le drame romantique d’Alfred de Musset, Lorenzaccio et enfin sur l’autobiographie de jeunesse de l’ancien surréaliste Michel Leiris, L’Âge d’homme.

 

L’expérience de pensée que propose Marc Aurèle laisse entendre que les hommes n’expriment pas l’opinion qu’ils ont d’eux-mêmes. Si tel était le cas, comment rendre compte des confessions, des autobiographies ? Comment rendre compte de la façon dont chacun laisse transparaître aux autres ses pensées. Le paradoxe de Marc Aurèle n’est-il pas dû à une méconnaissance de cette expression de soi ?

C’est bien la volonté d’être proche de Dieu et de rapprocher de Dieu les autres qui rend compte de la confession d’Augustin. Il s’en explique clairement pour le livre X au chapitre 3, où il indique qu’il va par la confession se montrer aux autres tels qu’il est, ceux qui sont charitables le comprendront. Ceux-là veulent savoir ce qu’il est depuis sa conversion par souci de lui. Autrement dit, l’intérêt de se montrer aux autres tel qu’on est provient de la charité qui est cet amour désintéressé de Dieu et des autres en Dieu dont Dieu est le principe et la fin. Bref, Dieu n’est pas le dieu de Marc Aurèle. Lorenzo qui devrait se taire avant de commettre le meurtre non seulement se montre à Philippe Strozzi lorsque celui-ci lui demande s’il va se montrer sous son vrai visage à la scène 3 de l’acte III, mais il ne peut s’empêcher de révéler son intention de tuer le duc aux citoyens de Florence à la scène 7 de l’acte IV alors qu’une telle révélation est contraire à toute prudence. Le duc en est averti même s’il ne le croit pas. N’est-ce pas une preuve qu’il n’est besoin d’aucun dieu ou sage précepteur pour exprimer à un moment ou à un autre le fond de notre cœur tel que nous l’apercevons ? Leiris, qui se sait « un maniaque de la confession » (p.155), donne de lui de nombreux détails qui semblent proprement inavouables : ses défauts de comportements, son impuissance sexuelle lors de sa première nuit avec Kay (p.173). Ainsi, il n’est pas du tout évident que les hommes ne s’expriment pas sur ce qu’ils pensent d’eux-mêmes. Que manifestent-ils par là ?

L’orgueil explique que les hommes parlent d’eux en bonne ou en mauvaise part. Cette tentation comme Augustin la nomme consiste à faire plus de cas de soi que des autres. Au chapitre 36, il définit l’orgueil la volonté que les autres nous craignent ou nous aiment afin que dans les deux cas nous en recevions du plaisir. Il faut alors que le jugement des autres confirme le nôtre. Il nous faut imposer aux autres notre haute opinion de nous-même et donc l’exprimer. N’est-ce pas d’ailleurs une sorte d’orgueil qui anime Lorenzo qui, s’il a décidé d’agir seul comme la tyrannie, se prend pour une sorte de sauveur de l’humanité. Il en fait lui-même l’hypothèse. « Suis-je un Satan ? » se demande-t-il ? à l’acte III scène 3. Suis-je donc l’orgueil même doit-on traduire puisque tel est Satan dans la pensée chrétienne. Si Leiris semble se haïr lui-même – et l’expression de cette haine de soi n’est-elle pas déjà une preuve d’amour propre –lui-même remarque la première fois qu’il relate que lorsqu’il se griffe avec une paire de ciseaux pour se punir de sa lâcheté dans son aventure avec Kay, c’est voluptueusement (p.94). Dès lors, le mépris qu’il affiche de lui-même pendant de nombreuses pages n’est-il pas de même nature ?

Néanmoins, l’amour propre ne peut pas ne pas se heurter à l’opinion des autres qui, si elle se révèle contraire, la blesse. C’est donc dire finalement que cette opinion des autres nous importe dans l’expression de la nôtre. Dès lors, la réflexion de Marc Aurèle mérite d’être reconsidérée en ce sens qu’elle pointe peut-être le fait que la pensée des autres sur nous est une part essentielle de ce que nous exprimons et par conséquent cela reviendrait à dire que nous ne sommes pas capables d’avoir une opinion propre sur nous-mêmes. Or, comment comprendre que nous ayons besoin de l’opinion des autres sur nous ?

 

Augustin témoigne de cette ignorance de chacun vis-à-vis de lui-même. C’est la différence entre moi et Dieu. Dieu me connaît parfaitement et moi je m’ignore. Ma mémoire en témoigne qui est pleine de mystère comme celui de l’oubli. C’est pour cela qu’Augustin demande à Dieu de lui permettre de le connaître et de se connaître le plus possible. Dès lors la confession intérieure est nécessaire pour Dieu seul. La confession écrite est tout aussi nécessaire car elle est affirmation aux autres de sa foi selon le double sens du terme confession qu’Augustin développe dans le Commentaire au psaume 144 : « la confession ne s’entend pas seulement de l’aveu des fautes, elle s’entend aussi de la louange » écrit-il. Dès lors l’orgueil est justement un écueil. En effet, il est impossible de savoir si nous en faisons preuve ou non puisqu’il ne peut être question de se faire haïr des autres en agissant mal pour vérifier si le point de vue des autres sur nous nous importe peu ou non. Il n’est donc pas évident de faire disparaître tout point de vue sur soi. La marquise Cibo, dans la scène 6 de l’acte III de Lorenzaccio, veut convertir le duc Alexandre à la République. Dès lors, sa relation amoureuse avec lui trouverait un mobile vertueux. Mais n’est-ce pas justement qu’elle veut trouver dans le duc une bonne opinion sur elle alors qu’elle n’est finalement qu’une femme adultère ? Ou bien n’est-ce pas encore une fois une sorte d’orgueil qui l’amène à prétendre qu’elle peut à elle seule sauver la République de façon parallèle à la tentative de Lorenzo ? Cet orgueil, Leiris le manifeste également lorsqu’il relate ses exploits lors d’une manifestation surréaliste celle d’un banquet en l’honneur du poète symboliste Saint-Pol-Roux (1861-1940) que les surréalistes admiraient qui se tint le 2 juillet 1925. Leiris fit preuve de courage. Et s’il avoue s’être préparé grâce à l’alcool, c’est bien pour l’opinion des autres sur lui (p.191). Son récit est peu circonstancié. Son apparente modestie n’est-elle pas justement le comble de l’orgueil ? Toujours est-il qu’on peut chercher à savoir si l’autre est absolument nécessaire à l’expression de soi ?

L’autre n’est pas du tout absent de l’autobiographie de Michel Leiris qui semble uniquement centré sur lui. Par exemple, il forme avec la Chouette et l’homme à la tête d’épingle un groupe où les jugements sur la vie et la mort sont les mêmes. On voit comment l’opinion des autres a la fonction de donner son identité comme appartenant à une communauté. Dès lors, c’est en tant que les hommes ne sont pas seuls que l’opinion des autres leur importe. On peut alors rappeler que l’opinion chez les Grecs, la doxa, c’est aussi la réputation. En apparence, les jugements d’autrui sur les personnages de Lorenzaccio ne les modifient guère. Chacun se dit aux autres en fonction de ses intérêts. Ainsi le cardinal Cibo ne va pas jusqu’à révéler ses intentions à la marquise Cibo comme le montre son monologue de la scène 3 de l’Acte II qui sont qu’il tente de jeter dans les bras du duc parce qu’il manque de confiance en elle. Toutefois, tous agissent en fonction d’une certaine identité sociale : la grandeur de l’Église pour le cardinal, l’honneur des Strozzi pour Pierre et Thomas, etc. Et si Augustin semble remplacer autrui par Dieu, c’est parce que justement il a besoin de trouver en lui une confirmation de l’expression de son identité dans la mesure où la présence savante de Dieu rend impossible le mensonge à soi-même.

Cependant, comme les autres n’ont peut-être pas plus de connaissance sur moi que moi-même, leur opinion ne devrait pas me préoccuper. Dès lors, on peut se demander s’il n’y a pas une raison plus profonde à cette appréhension dont parle Marc Aurèle de l’opinion des autres, à savoir qu’eux seuls me permettent que je puisse avoir une opinion sur moi-même. Comment est-ce possible s’ils sont aussi ignorants de moi que moi-même ?

 

Se juger soi-même suppose qu’il y a en nous un juge et un accusé. Avec Saint Augustin, ce dédoublement est clairement celui du créateur et de la créature. C’est pourquoi si l’ignorance où je suis de moi-même requiert bien un autre, cet autre n’est pas autrui qui ne peut accéder à ma conscience comme l’indique Augustin au chapitre 3 mais le tout autre, à savoir Dieu dont l’omniscience est telle qu’il est présent à moi-même et plus présent que je ne le suis moi-même puisque Dieu est plus intérieur à moi-même que moi selon le chapitre 6 du livre III des Confessions. Dès lors Dieu est autrui comme vérité absolue sur soi. Quoique la pièce de Musset puisse passer pour peu catholique, Lorenzo se demande à la scène 3 de l’acte IV s’il n’y a pas en lui une présence de Dieu dans sa décision pour lui mystérieuse de tuer le duc qui pourtant a été bon pour lui. Cette interrogation sur Dieu montre bien l’importance d’un point de vue absolu. Chez Leiris, le Dieu du catholicisme abandonné semble absent. Toutefois, il est remplacé par un certain sens du sacré. Le jeune Leiris adore des divinités inventées. Le Leiris autobiographe trouve dans la corrida ou l’érotisme le sens d’une révélation sur lui-même. Dès lors, cette cruelle mise à nu de soi, cette révélation des défauts qu’on n’avoue pas à autrui constitue un autrui absolu : un lecteur qui saurait tout.

Or, si on ôte cette hypothèse de Dieu, force est alors encore plus de chercher dans le jugement des autres, le repère de sa propre action même si ces autres ne sont guère meilleurs que soi. La figure du démon comme intercesseur que Saint Augustin dénonce chez les platoniciens est bien la figure de cet autre qui permet de se repérer. Tel est drame de Lorenzo. Sera-t-il un Brutus, un tyrannicide ou Érostrate, celui qui voulut par un acte dément, l’incendie du temple d’Artémis à Éphèse, laisser un nom dans l’histoire, son acte ne le lui révèlera pas puisqu’il dépend du jugement d’hommes qui se sont montrés à lui sous leur face la plus hideuse. Leiris montre comment son comportement est lié à la honte. C’est elle qui lui révèle sa lâcheté. De même que c’est l’amour d’une femme (pp.154-155) dont il parle très peu (à la façon du surréaliste André Breton, 1896-1966, dans Nadja, 1928) qui l’a révélé à lui-même. Reste que le jugement des autres sur soi peut se convertir en jugement de soi sur soi ou je joue le rôle d’autrui. Lorsque dans le chapitre « Gorge coupée » (pp.103-104) il rappelle l’agression dont il a été victime enfant, Michel Leiris semble se placer du point de vue de l’enfant qu’il était. Et pourtant, c’est bien l’adulte qui connaît le sens de l’opération, qui dénonce le mensonge compris après coup des parents qui les jugent. Bref, comme lui-même le remarque (p.49), il ne peut pas ne pas donner un sens qui n’était peut-être pas là quand il en jugeait. La raison en est justement que pour avoir un point de vue objectif sur soi, il faut passer par la médiation de l’autre. On comprend alors que notre propre jugement sur nous-mêmes ne puisse s’exprimer sans réticence et que, si orgueilleux, si amoureux de nous-mêmes que nous soyons, nous ne puissions pas ne pas faire cas et même plus de cas du jugement d’autrui que de notre propre jugement.

 

Le problème était de savoir comment rendre compte du paradoxe de Marc Aurèle selon lequel quoiqu’ils s’aiment plus que tous, les hommes cherchent chez les autres une opinion sur eux-mêmes. On a d’abord tenté de dissiper le paradoxe en montrant que les hommes expriment bien toujours ce qu’ils pensent d’eux-mêmes. Mais toutefois, il est apparu que cette expression de soi trouvait non seulement dans l’ignorance de soi sa source, mais surtout que seul autrui est susceptible de permettre à chacun d’avoir sur soi la possibilité d’avoir une opinion. Autrement dit, quelque orgueilleux qu’il soit, l’homme ne peut se passer d’autrui pour avoir non seulement une idée de soi, mais même un soi.

On voit donc qu’il resterait à chercher comment autrui peut être la source de notre identité ?