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L'argent - Sujet et corrigé d'un résumé d'un propos d'Alain "Le prodigue et l'avare" du 15 mars 1931

1) Sujet.

Résumez le texte suivant en 120 mots (+ ou – 10%). Vous indiquerez les sous-totaux de 20 en 20 (20, 40, 60 …) dans la marge et le nombre total de mots à la fin de votre résumé.

 

Le prodigue est une tête creuse, qui essaie le pouvoir de l’argent, mais qui ne cherche pas à comprendre d’où cela vient. Il joue avec de grands secrets, il trouble profondément l’ordre du travail et du commerce, mais il ne s’en soucie guère ; ainsi la probité, s’il en garde, pousse sur un creux, et n’a pas de bonnes racines. L’avare, tout au contraire, est un penseur fort sérieux ; et il ne peut être autre. C’est un homme qui cherche la sécurité et le solide ; or, il se trouve dans cette étrange situation d’être appuyé principalement sur des signes, c’est-à-dire sur des promesses. Qu’est-ce que pièce de monnaie ou billet de banque, si ce n’est promesse ? Et ce qui est promis c’est toujours du travail. L’oisif peut transmettre des titres et des promesses, mais ce n’est pas lui qui tient les promesses. C’est ainsi que l’avare, seul en son réduit blindé, pense à la société des hommes, et, sautant par-dessus les cercles de politesse et de frivolité, écoute les métiers, écoute les pas de ceux qui se lèvent avant le jour. Il écoute, et il comprend que ce mouvement matinal est ce qui sauve la richesse. Il se lève lui-même avant le jour, et, comme Grandet (1), il cloue lui-même une planche à son escalier. Grandet chantait en travaillant ; c’est qu’il sentait profondément que tout travail s’ajoute sans erreur possible à la masse des richesses, à cette masse en mouvement sur laquelle sa propre puissance est fondée.

L’avare ne peut en rester à cette idée qu’en échange de l’or on a ce qu’on veut. Il ne le peut, parce qu’il aime l’or. Ce qu’on aime, on arrive toujours à le comprendre, et en quelque sorte à le percer d’une attention véhémente. Que peut-on attendre du billet, et même de l’or, si la disette vient ? Et d’abord, que peut-on attendre de l’or si l’incendie détruit les ateliers et les magasins ? Il ne faut qu’une négligence pour que le tas des provisions soit réduit, ce qui diminue évidemment le pouvoir de l’or. Il ne faut qu’une autre négligence, plus abstraite, en ceux qui ont charge de l’ordre, pour que la peur s’en mêle, la peur pire que le mal, et pour que les signes de la richesse se changent en un peu de cendre, comme dans la symbolique bourse du diable (2). Oui, à travers les portes d’acier, et sans toucher aux verrous, ces choses impalpables, le crédit et la panique, ajoutent à ma richesse ou au contraire m’en retirent quelque chose. Profonde méditation. L’avare est politique. L’avare pèse comme une richesse la prudence des autres.

La prudence administre ; la prudence ne produit rien. L’avare se joint par la pensée au cercle actif des métiers. Le désordre là et le doute là, c’est le plus subtil des voleurs. L’homme qui se lasse de son travail, ou qui seulement ne l’aime point, cet homme prend dans ma bourse, sans allonger le bras. Si tous les métiers s’arrêtaient ? Cette pensée n’est pas tant menaçante pour la vie même que pour la pensée chérie ; car l’avare vit de peu ; c’est sa pensée qui est exigeante ; c’est la richesse contemplée, non employée, qui est atteinte la première ; c’est son dieu qui est offensé. Aimer et penser, c’est un travail qui mène loin. Quel que soit l’objet aimé ou pensé, il faut que le champ des méditations s’élargisse. Il faut que l’avare se représente l’engrenage des travaux mordant bien, et les hommes contents. L’esprit avare sera socialiste, s’il est esprit.

Je veux dire que, sous le nom de capitalisme, il arrive que l’on pense deux choses tout à fait opposées, savoir le bénéficiaire, qui consomme follement sans jamais remonter à la source des richesses, et l’avare véritable, qui tout au contraire consomme peu et honore le travail. Il est à peu près clair à mes yeux que les signes de la richesse, seulement accumulés et contemplés, n’appauvrissent personne. Il m’est tout à fait clair qu’un train de luxe, un avion, une parure de dentelle, appauvrissent tout le monde. Le capitalisme ne serait donc qu’une idée abstraite et assez creuse ; et la négation du capitalisme serait creuse et abstraite au même degré.

Alain, Propos d’économique, xxxix Propos du 15 mars 1931 « Le prodigue est une tête creuse » (3), Paris, Gallimard, 1934.

 

(1) Félix Grandet, personnage d’avare d’Eugénie Grandet, roman d’Honoré de Balzac (1799-1850) paru en revue en 1833, puis en volume en 1834 avant d’être intégré en 1843 dans la Comédie humaine.

(2) « mes souvenirs sont comme les pistoles dans la bourse du diable : quand on l’ouvrit on n’y trouva que des feuilles mortes » Jean-Paul Sartre (1905-1980), La Nausée (1938).

(3) Autre titre du propos « Le prodigue et l’avare » in Alain, Propos, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1956, pp.995-996.

Notes de Bégnana : ne pas en tenir compte pour le résumé.

 

2) Analyse et remarques sur le texte.

Alain oppose dans ce texte le prodigue et l’avare. Mais au lieu de montrer à la façon d’Aristote dans l’Éthique à Nicomaque qu’il s’agit de deux vices par excès en quelque sorte symétrique par rapport à la vertu de libéralité, l’auteur montre clairement que l’avare selon lui mérite une sorte d’éloge. Si ce n’était un philosophe, on pourrait oser parler d’éloge paradoxal pour son texte.

D’emblée il oppose le prodigue qui ne réfléchit pas et dont l’honnêteté manque de solidité comme s’il s’agissait d’un péché qui ne pouvait même pas être capital, à l’avare, qui pense et dont l’attitude n’est nullement inconsidérée. La spécificité de l’avare, c’est qu’il est soucieux de se fonder sur quelque chose de consistant, mais comme il aime l’argent qui ne l’est pas, mais qu’Alain définit avec l’avare comme une promesse, il est attentif à ce qui rend possible de tenir cette promesse qu’est l’argent, à savoir le travail réglé. Aussi peut-il lui-même travaillé et Alain s’appuie alors sur le personnage d’avare de Balzac, à savoir Félix Grandet.

Il précise alors que la conception commune de la monnaie selon laquelle c’est un moyen d’échange ne suffit pas à l’avare. La raison en est que comme il aime l’argent, il le comprend et comprend donc l’insuffisance d’une telle conception. Il comprend donc que la valeur de l’argent dépend de la consistance de la réalité économique et de la confiance que chacun a dans cette consistance. C’est ce qui fait de l’avare un politique, c’est-à-dire quelqu’un qui sait comment diriger les autres. Il comprend que celui qui ne travaille pas est finalement un voleur. Dès lors, tous doivent travailler et tous les travaux s’ordonner. Alain peut en déduire qu’en esprit, l’avare est socialiste.

Il en vient finalement au but de son propos. Sous le terme de capitalisme, il y a deux idées antagonistes, à savoir l’idée d’une consommation excessive et qui ne se soucie pas du travail et l’idée d’une accumulation qui consomme peu, soit l’avarice. La première ruine tout le monde. La seconde ne vole personne. Alain en conclut que la notion de capitalisme prise en tant que tel n’a pas de référent réel et que donc ceux qui s’y opposent embrassent une chimère.

 

3) Proposition de résumé.

Le prodigue est irréfléchi. Il perturbe l’économie. Inversement l’avare, pensif, saisit la nature de l’argent, un engagement [20] sur le travail. L’avare comprend donc l’économie et y participe.

L’avare aimant la monnaie comprend qu’elle [40] repose sur le travail bien fait et surtout sur la confiance. C’est un politique.

Aussi est-il un gestionnaire [60] plutôt qu’un producteur. Il comprend que la production doit être continue et l’œuvre de tous. Il s’en [80] réjouit. Son esprit serait le socialisme.

Autrement dit, le capitalisme selon moi signifie soit la dépense inconsidérée, soit l’accumulation [100] frugale. Cette dernière n’appauvrit personne. La première ruine. Donc l’idée de capitalisme comme sa négation est sans objet.

120 mots

 

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