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La justice - Sujet - dissertation - Amour et justice selon Alain

Un juge aimant une des parties en conflit ou un père répartissant un plat en s’appuyant sur des lois écrites sont des images incongrues. Aussi Alain a-t-il pu écrire dans ses Propos de politique que :

« La justice n’est point l’amour ; elle est ce qui soutient l’amour quand l’amour est faible, ce qui remplace l’amour quand l’amour manque. »

Alain distingue justice et amour en indiquant que l’une et l’autre se compense. D’abord, le philosophe affirme que la justice permet à l’amour lorsqu’il manque de force de maintenir son rôle. Et ensuite selon Alain la justice joue le même rôle que l’amour lorsqu’il n’est pas là. Autrement dit, la justice, tout en différant de l’amour, remplit la même fonction.

Or, le propos paraît contradictoire. Car si la justice n’est pas l’amour, elle ne devrait alors pas jouer le rôle de substitut. Au contraire, elle devrait agir là même où l’amour est présent pour le limiter, l’ordonner, voire le discipliner. Mais dire cela c’est présupposer que l’amour n’est pas en sens essence juste, c’est-à-dire qu’il n’est pas capable de rendre possible une certaine répartition égale des biens et des honneurs. Or l’amour paraît régner dans la famille. L’amour des citoyens entre eux et pour la patrie semble être la condition de la justice.

Aussi y a-t-il une différence entre la justice et l’amour ? La justice est-elle tout autre que l’amour ou bien l’une et l’autre ont-ils la même fonction sans avoir les mêmes modalités d’action ?

Certaines Pensées de Pascal et ses Trois Discours sur la condition des grands, les Choéphores et les Euménides d’Eschyle, Les raisins de la colère de Steinbeck, et d’autres auteurs conduisent à voir dans la relation entre la justice et l’amour d’abord l’unité de leur visée, puis la régulation qu’opère la justice de l’amour et enfin la prise en compte du tiers propre à la justice qui compense l’amour.

 

 

La justice organise un certain ordre entre des individus indépendants là où l’amour a pour sens de maintenir l’unité entre des individus dépendants les uns des autres. En effet, l’amour règne dans la famille où les enfants dépendent des parents et où les parents se voient continuer dans leurs enfants. Justice et amour ont la même finalité : l’harmonie du tout. S’il y a une exigence de justice à l’intérieur de la famille des Atrides, c’est justement parce que l’amour y a presque disparu. Dans les Choéphores Oreste et Electre se plaignent que Clytemnestre, leur mère, les a reniés. Ils veulent venger Agamemnon, leur père assassiné par sa femme, mais aussi retrouver leur bien et leur honneur perdu. Telle est leur visée de justice. L’union de la famille Joad est bien assurée par l’amour. Aussi les maigres sommes gagnées en récoltant du coton avant le voyage et dans la cueillette des fruits en Californie sont-elles réparties selon un principe de justice distributive dont le sens est que ceux qui ont le plus de besoin reçoivent plus. On pense à la bouillie que reçoit Rosasharn, la fille Joad enceinte et faible (chapitre XXVIII). C’est bien l’amour qui fait la cité terrestre pour Pascal, ou plus précisément ces amours que sont les trois concupiscences que mentionnent les Pensées (L 148). Dans le troisième des Discours sur la condition des grands, Pascal note que c’est la concupiscence qui fait la relation politique de domination et de service entre les hommes. On peut donc dire que l’amour et la justice ont la même fonction. Mais l’amour affaibli trouve-t-il dans la justice une aide ?

C’est la faiblesse de la charité, entendue comme amour désintéressé, qui explique que les hommes ne peuvent se passer de justice comme le montre Pascal. Il risquerait de s’opposer les uns aux autres dans la pure violence selon une analyse démarquée Du citoyen de Hobbes traduit en français en 1649 par Samuel Sorbière (1615-1670). Ainsi il est assez clair que la justice soutient ce qui reste d’amour entre le frère et la sœur dans la trilogie d’Eschyle. C’est pour venger leur père qu’Electre veut le retour de son frère et s’en réjouit. C’est pour la même raison qu’Oreste revient à Argos. La justice soutient la famille Joad menacé de délitement. Ainsi lorsque dans un camp Hooverville Ma donne un peu à manger à des enfants affamés, elle a un geste qui est de nature à renforcer son indéfectible activité pour sa famille (chapitre XX). Tout se passe comme si c’était en dépassant le cercle étroit de la famille qu’il est justement possible d’arriver à renforcer l’amour par la justice.

Néanmoins, l’amour est aussi une force destructrice. Il lie deux individus qui font abstraction de tous les autres. Comme amour-propre, il dresse l’individu contre tous les autres. Aussi loin d’être comme la justice facteur d’ordre et d’unité, n’exige-t-il pas la justice pour qu’au contraire il ne désorganise pas famille et société ?

 

La justice ordonne là où l’amour désorganise. L’amour n’est pas cette passion simple qui vise le bien des autres. Il est profondément égoïste ou tout au moins partial. Clytemnestre et Égisthe s’aiment. Et c’est pour cela qu’ils agissent contre les autres. Oreste peut les qualifier de tyrans, c’est-à-dire pour l’oreille d’un citoyen athénien, ils représentent ce qui rend impossible la cité entendue comme union des hommes libres. Clytemnestre notamment agit contre les membres de sa famille que sont ses enfants. On peut donc dire que l’amour ne peut se passer de la justice. Rosasharn et son petit ami Connie s’aiment. Mais cet amour, condition de la formation d’une nouvelle famille, a tendance à les séparer des autres membres. Et l’égoïsme de Connie l’amène à disparaître (chapitre XX). Il faut l’autorité de Man (ou Ma) pour que la famille reste relativement unie. Elle a quasiment la fonction d’un juge. Et s’il est vrai qu’il n’y a pas de lois, elle exerce la justice de façon jurisprudentielle. L’amour-propre est fondamentalement injuste. Toute comme l’amour d’ailleurs. Pascal note avec raison dans les Pensées (L 44) que celui qui aime sera plus sévère avec ceux qu’il aime pour être juste mais sera en réalité injuste. C’est dire s’il faudrait écarter l’amour pour être juste. Aussi la haine de soi est le commencement de la justice. Voilà la juste leçon de Pascal. Mais la famille n’échappe-t-elle pas aux lois écrites condition d’une justice instituée ?

La famille est pénétrée de principes de justice qui sont tout aussi écrits que les autres. Le procès qui oppose les Érinyes d’un côté et Oreste et Apollon de l’autre dans les Euménides met en débat le principe juridique de la famille : est-ce la mère ou est-ce le père qui fait l’enfant ? Doit-on plus à sa mère ou à son père ? La création spontanée de règles de justice par les migrants qui se rencontrent lors de leur pérégrination et qui refondent le social que décrit Steinbeck dans le chapitre XVII s’accompagne d’un changement dans le “leader” qu’était pa (chapitre X) de la famille qui devient Man (chapitre XVI). Aussi, est-il fondé à décrire la réunion de la famille au moment du grand départ avec un vocabulaire politique, « parlement » « gouvernement familial » (chapitre X, p. 140). Inversement, fils de Joe Davis, conducteur de tracteur, est injuste par rapport aux fermiers dont il détruit le travail par amour pour sa femme et ses enfants (chapitre V). Pascal note dans les Pensées que dans la multitude des règles relatives, il y a l’inceste que l’on trouverait chez certains peuples (L 60), preuve que l’organisation de la famille est instituée et que l’amour y est réglé par la justice.

Toutefois, il n’y a pas d’amour que l’amour passion et l’amour est peut-être tout autre que l’amour passion. Dès lors, l’amour entendu comme désir de et pour l’autre est-il identique à la justice ou bien en diffère-t-il tout en semblant assurer le même effet ?

 

Justice et amour visent l’organisation des intérêts. Il faut distinguer la passion amoureuse du véritable amour dont le nom religieux est « charité ». Cette dernière vise l’intérêt de l’être aimé. Elle n’est pas nécessairement contraire à l’intérêt de l’être aimant surtout si elle est réciproque. La charité unit. Raison pour laquelle Pascal fait de Dieu le roi de la charité. La justice quant à elle organise aussi les intérêts. L’un compense l’autre dans son insuffisance. Aussi là où il y a amour au sens de la charité, il faut aussi la justice. Car la charité ne vise que l’autre en tant que tel alors que la justice comme le soutient à juste titre Emmanuel Levinas (1906-1995) dans Totalité et infini (1961) a pour visée le tiers. L’amour organise les intérêts de la famille jusqu’à un certain point. L’échange des biens, voire des honneurs se fait ainsi. Mais la justice quant à elle organise les intérêts entre les familles. Ainsi Ma donne l’argent de la famille à Tom, recherché par la police. C’est un acte d’amour et non de justice puisqu’elle prive les autres membres de la famille. Au niveau politique, c’est l’amour de la patrie qui vient compléter l’exigence de justice. On voit ainsi Athéna conseiller crainte et respect des lois au peuple d’Athènes. Mais surtout, après le procès, Athéna persuade les Érinyes qui deviennent les Euménides, les bienveillantes, sans quoi la justice serait insuffisante. Aussi Pascal a-t-il raison de montrer qu’une justice simplement instituée mise en œuvre par l’amour-propre ne peut être la « véritable justice » (L 44) ni même cette justice seconde qui consiste à respecter l’ordre ou la différence entre les grandeurs d’établissement et les grandeurs naturels selon le deuxième Discours sur la condition des grands.

Aussi la justice soutient toujours l’amour sans quoi il est injuste parce que partial en visant l’intérêt de l’être aimé. Le vieux Turnbull, le père de celui qu’a tué le jeune Tom Joad veut le tuer (chapitre VI). Il faut qu’il soit persuadé par les autres pour comprendre que la peine subie par le jeune Tom Joad est suffisante. Oreste tue sa mère par amour pour son père comme elle a tué par amour. Même si c’est l’oracle d’Apollon qui le lui a commandé – ce qui marque son acte dans la justice divine – il doit se purifier. La moitié des citoyens athéniens du tribunal le juge coupable. Dans l’idéal d’une charité divine, Pascal pense l’alliance entre la « véritable justice » et l’amour de Dieu qui se donne sans compter à ses créatures comme l’indique le troisième des Discours sur la condition des grands, y compris dans ce substitut qu’est la justice terrestre, relative (Pensées, L 66), fondée sur la concupiscence, source des actions volontaires (L 97) mais néanmoins meilleure que le chaos, voire source d’admiration de l’homme (L 118).

 

 

Disons donc pour finir que la question était de savoir s’il y a une différence entre la justice et l’amour telle que leur fonction n’est pas la même. L’amour et la justice ont, en première approche, la même fonction, à savoir unir, le premier ceux qui sont dépendants les uns des autres alors que la seconde unit des personnes physiques ou morales indépendantes. Mais l’amour à l’opposé de la justice a des effets destructeurs. Cet amour, c’est l’amour passion. Comme charité, l’amour unit. Mais il unit au détriment des autres. La justice en diffère bien comme Alain l’a pressenti, mais en ce sens que la justice ne se situe pas dans le face à face de l’amour mais dans la prise en compte désintéressé du tiers.

Resterait alors à déterminer si cette prise en compte peut se fonder sur des lois rationnelles ou si elle comprend nécessairement une appréhension intuitive.

 

 

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