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La parole - sujet et corrigé - dissertation - Sénèque (?) "La parole reflète l'âme"

Les façons de dire nous paraissent souvent significatives de la personne avec laquelle nous conversons. Dans un entretien il s’agit de découvrir l’autre dans ce qui fait le fond de sa personne.

On peut comprendre la sentence attribuée à Sénèque : « La parole reflète l’âme. » [Elle se trouve dans un recueil de citations supposées du philosophe, le Liber de moribus qui en réalité contient des citations d’autres auteurs (cf. Sous la direction de Pierre Nobel, La transmission des savoirs au moyen âge, volume I, p.264)]

Le tragédien et philosophe stoïcien veut dire que la parole est l’image de l’âme de celui qui s’exprime, autrement dit c’est sa valeur d’expression et d’image de l’intériorité qu’il met ainsi en valeur.

Pourtant, nul n’ignore que par la parole il est possible de tromper, de cacher sa pensée ou qu’au contraire, il semble que les mots nous manquent pour exprimer vraiment notre pensée.

Dès lors, quel sens accorder à l’idée que « La parole reflète l’âme » ?

En nous appuyant sur le Phèdre de Platon, sur Les fausses confidences de Marivaux et sur les Romances sans paroles de Verlaine, nous verrons que la parole peut être pensée d’abord comme un reflet imparfait de l’âme, puis qu’elle est susceptible de montrer l’âme telle qu’elle est et enfin qu’elle peut se comprendre comme une des nuances qu’est l’âme.

 

Un reflet, c’est l’image que produit la lumière lorsqu’elle est réfléchie. Or, si la parole réfléchit l’âme, car sinon elle ne serait pas ce qu’elle est, c’est-à-dire l’expression d’une pensée, d’un sens, elle ne peut la réfléchir parfaitement. Car l’âme, c’est ce que nous distinguons du corps comme ce qui l’utilise (cf. Platon, Premier Alcibiade, 129a-130c). C’est le siège donc de la pensée au sens large, mais aussi le siège de l’affectivité, car nos aspirations paraissent aller bien au-delà des simples besoins du corps comme le montre l’amour qui dépasse totalement le simple besoin biologique de se reproduire. Il y a bien sûr la possibilité d’abord que la parole masque la pensée : c’est le mensonge. S’il y a bien un reflet, il est imparfait. Ce mensonge, c’est celui de l’auteur du premier discours de Socrate. En effet, lorsqu’il répond au discours de Lysias avec un discours du même thème, Socrate prend garde de bien préciser que l’auteur du discours est amoureux, mais que, rusé (237b), il feint de ne pas l’être pour se distinguer des autres amoureux de celui à qui s’adresse – fictivement s’entend – le discours qui vise à montrer qu’il faut céder – c’est-à-dire accorder des faveurs sexuels – à celui qui n’est pas amoureux. En tant qu’il cache sa pensée, l’auteur supposé du discours ment donc. Aussi le discours est-il un reflet imparfait car le mensonge consiste ici à masquer l’intention alors que la finalité elle – les faveurs sexuelles – est la même que s’il n’y avait pas mensonge. C’est aussi le mensonge de la femme qu’invective Verlaine soit dans Birds in the night, soit dans Child wife. S’il est vrai que c’est la même, d’un côté elle mentait comme l’affirme le cinquième quatrain du premier poème, d’un autre – et parce qu’elle a été découverte après coup – le poète dénonce l’opposition entre la douceur que « devaient refléter » ses yeux avec « le ton de fiel » qu’ils expriment. La métaphore consiste ici à attribuer aux yeux ce qui appartient à la parole. C’est enfin la fausse confidence que fait Dubois à Araminte (acte I, scène 14). En effet, il lui rapporte que Dorante est amoureux d’elle et qu’il est chez elle pour cette raison sans lui dire que c’est en accord avec Dorante qu’il lui fait cette confidence, soit l’expression par la parole d’un secret. Qu’en est-il donc quand le sujet est sincère ?

C’est que la parole ne donne de l’âme que l’image qu’elle est susceptible de connaître. Ainsi l’amoureux selon Platon ne sait pas trop ce qui lui arrive lorsqu’il voit une belle personne (251d). Il peut ainsi méconnaître les exigences du véritable amour. S’il est un ancien initié, il ne visera que la satisfaction sexuelle. S’il est un nouvel initié, il pourra peut-être se ressouvenir pleinement de la plaine de vérité. Dès lors, son discours à la personne aimée comme le discours intérieur qu’il tiendra à la partie désirante en lui sera la manifestation du vrai amour. De même, Araminte met longtemps à se dire à elle-même – et aux spectateurs – qu’elle est amoureuse de Dorante (acte III, scène 12). Cette hésitation qui montre que la raison en elle combat le désir est bien un reflet de son âme. Aussi sa parole est-elle ambigüe et susceptible d’induire en erreur les autres. Or, les spectateurs, comme Dubois qui est « un meneur de jeu virtuose » selon Jean Rousset dans son article « Marivaux ou la structure du double registre » repris dans Forme et signification (1966, p.55 ; cf. III. – Le théâtre du double registre, José Corti, 1989, p.54-64), comprennent parfaitement que le sens de ses paroles est l’amour qu’elle dénie. Prête à renvoyer l’intendant amoureux avant de savoir qu’elle est l’objet de l’amour, elle veut alors le garder pour ne pas lui nuire (acte I, scène 14). Les imprécations de Verlaine contre la femme enfant sont du même ordre. Cet amour absolu qui se prétend lucide tout en étant trompé paraît bien au contraire le signe d’un malaise d’un amoureux qui n’a pas eu la hauteur qu’il prétend avoir. Le reproche premier dans Child wife est qu’elle n’a pas compris sa simplicité. Or, celle-ci est démentie par les aveux d’amour homosexuel dont témoigne A poor young shepherd où la peur du dard de l’abeille peut s’entendre comme un symbole phallique. L’imprécision des Romances sans paroles peut masquer une certaine duplicité qui s’avoue malgré que le poète en ait.

Il n’en reste pas moins vrai que prétendre que la parole n’est qu’un reflet insuffisant de l’âme repose sur une compréhension de l’âme qui, elle-même, suppose qu’on comprenne parfaitement la parole de l’autre comme la sienne propre. Dès lors, si la parole est le reflet de l’âme, n’est-ce pas que l’âme s’y trouve toujours tout entière, voire qu’elle n’est rien d’autre que cette parole ?

 

Remarquons d’abord que le mensonge, s’il est parfait, est un pur reflet de l’âme. Mieux : il est l’âme elle-même. Car le mensonge est cette parole qui exprime l’intention de tromper l’autre. Et elle est, en tant que mensonge, essentiellement trompeuse. Ainsi Madame Argante demande à Dorante qu’elle prend pour un vrai intendant de mentir à Araminte au sujet de son différend avec le comte en vue de rendre possible le mariage qui lui tient à cœur (acte I, scène 10). Sa parole reflète parfaitement son âme tout entière animée par la vanité sociale puisqu’elle n’a d’autre désir que d’être la mère d’une comtesse. Hors de cette vanité, tout laisse à penser qu’il n’y a rien d’autre et que par conséquent, il n’est pas utile de présupposer qu’il y ait une entité mystérieuse derrière la parole qu’on nommerait âme. Mais, le mensonge n’est pas l’état naturel de l’âme. Si elle fait son effet, certes, le trompé par définition prend la parole pour autre chose qu’elle n’est – ce que le trompeur veut précisément. Si par contre le trompé découvre la vérité, il comprendra alors clairement le trompeur. Ainsi, Araminte, lorsque Dorante lui avoue la part de stratagème qu’il a mis, lui révèle à la fois qu’il a menti et se fait pardonner au nom de l’amour (acte III, scène 12). Que le menteur soit supérieur à l’ignorant, Platon le montre indirectement (cf. Hippias mineur où Platon le montre directement). En effet, pour véritablement persuader, dit-il, il faut connaître. Sans quoi on risque de vouloir faire passer un âne pour un cheval (260b-d). Mais alors, il faut donner à ce qu’il nomme âme une unité qui dément sa tripartition donnée par l’image de l’attelage ailé avec un cocher et deux chevaux, l’un bon représentant le sentiment moral et l’autre mauvais, représentant les désirs. L’âme, c’est lorsque la vérité est connue, le cocher, soit la raison. Par conséquent, elle est toute l’âme. Et si elle cède au désir, c’est elle qui le fait. Dès lors, sa parole la reflète bien dans son unité et sa simplicité. Ainsi Verlaine fait-il du mensonge, comme des autres manifestations parlées de celle qu’il a aimée, un reflet absolument véridique d’une âme basse et vile. Ainsi, dans Child wife, les « aigres cris poitrinaires » qu’elle pousse s’opposent au « chant » qu’il avait d’abord entendu dans sa parole, opposition donc entre une parole harmonieuse et une parole de reproches maladifs. Il dénonce ainsi la duplicité d’une très jeune femme qu’il a aimée qu’on identifie biographiquement à Mathilde Mauté de Fleurville qu’il épousa. Mais en quoi la parole sincère serait-elle un reflet de l’âme en elle-même ?

C’est que l’intention qui anime la parole en fait l’expression de l’âme. Mais cette intention, elle est tout entière dans la parole – qu’elle soit parole à l’autre ou parole à soi. C’est ainsi qu’on interprète ce qui anime toutes les paroles de Dorante amoureux d’Araminte. Cette déclaration qu’il a faite qu’il l’aimait rend sensé le récit de l’amour que fait Dubois dans la fausse confidence de la scène 14 de l’acte I. Platon décrit les différentes âmes (248d-e) selon leur proximité avec la vérité qu’elles ont toutes contemplée pour pouvoir être des âmes humaines (249b). Or, c’est justement elle qui fait leur type de parole. À la parole de vérité du philosophe qui se reflète dans les discours qu’il tient à la personne aimée, on peut opposer la parole du sophiste ou pire du tyran, qui n’est qu’expression de désirs qui l’enfoncent dans cette huitre qu’est le corps. Cette intention peut être l’expression de l’inconnu : « C’est bien la pire peine / De ne savoir pourquoi / Sans amour et sans haine / Mon cœur a tant de peine. » Dans ce dernier quatrain de l’Ariette, III, le poète en faisant rimer le mot « peine » avec lui-même qu’il répète ainsi, exprime ce qui annihile son cœur, à savoir qu’il ne sait pourquoi. En exprimant ainsi l’inconnu qu’il est pour lui-même, il montre en quoi la parole est porteuse de l’âme tout entière que le chant reflète entièrement. Loin d’être l’impuissance d’une parole qui ne peut dire ce qu’elle est, le chant poétique exprime au mieux le rôle de la parole, même incertaine. Le dire poétique exprime l’âme dans son incertitude même. C’est pour cela que le poète peut comparer les reflets des choses naturelles (« L’ombre des arbres (…) Meurt comme de la fumé ») avec le voyageur qui est ainsi mirer, c’est-à-dire reflété par le paysage selon l’Ariette, IX.

Néanmoins, il y a dans la parole une sorte de difficulté à toujours exprimer l’âme et si elle trompe, c’est très souvent au sens de l’erreur. La raison en est-elle que l’âme se distingue de la parole ou bien n’en est-elle pas plutôt que l’âme ne s’exprime pas seulement par la parole, d’où l’illusion de leur différence. Dès lors, en quoi est-elle un reflet et de quelle nature ?

 

Il faut voir alors que le mensonge s’il peut être découvert, y compris lorsqu’il est mensonge à soi, c’est sur la base d’une révélation qui peut être en parole, mais aussi en acte. Lorsque Marton se rend compte que le portrait qu’a fait exécuter Dorante n’est pas le sien (acte II, scène 9), elle interprète nécessairement comme mensonge, voire rouerie, c’est-à-dire ce libertinage immoral typique de la période de la Régence, toute l’attitude antérieure de celui qu’elle voyait épouser. Le spectateur le sait depuis le début, non qu’il lise dans l’âme de Marton, mais parce qu’il avait accès aux paroles et aux actes des personnages qui étaient cachés à cette dernière. Là se situe l’illusion d’une entité spéciale nommée âme. Platon nous le montre à sa façon. Il conçoit l’âme comme une réalité différente du corps et d’une autre origine tout en convenant qu’il ne peut qu’en donner une image qui la rend sensible (246a). Or, de cette image il faut faire ressortir une certaine vérité, c’est-à-dire la pure diversité que représentent les parties de l’âme : raison, sens moral et désirs. Les uns et les autres se combattant, se parlant même, c’est l’idée d’une âme unique, identique à elle-même qui est problématique. De même, lorsqu’il s’agit de lui-même, le poète oppose son âme à son cœur. Dans l’Ariette, VII, le dialogue de l’âme et du cœur exprime l’incompréhension d’une tristesse pour un amour qui n’est plus, d’un exil sans qu’une patrie se montre. Or, cette ignorance de l’âme vis-à-vis d’elle-même, elle est tout entière dans la parole qui l’exprime et fait se distribuer, autrement que chez Platon, les répliques entre deux sujets qui clivent la personne du poète.

Si nous arrivons à dissocier la parole et l’âme, c’est que les manifestations que nous regroupons sous cette entité ne se limitent pas au corps. Elle n’est peut-être, comme Gilbert Ryle l’a soutenu dans La notion d’esprit (1949), qu’un « fantôme dans la machine ». En effet, les actes, qu’on attribue à l’âme, parce qu’ils sont doués d’intentionnalité et qu’on oppose aux purs fonctions biologiques, peuvent contredire la parole. Dès lors, ce qu’il montre, c’est la pluralité qu’est la personne. En ce sens, il n’y a pas d’âme ou de moi comme entité séparée et Hume avait bien raison de dire dans le Traité de la nature humaine que « l’esprit est comme un théâtre ». Aussi, si par reflet on entend non la pure représentation de quelque chose, ni l’image plus ou moins déformée d’une chose, mais comme une nuance de cette chose, la parole est bien le reflet de l’âme. Elle peut être cette parole naïve qu’exprime Arlequin qui ne comprend pas qu’on puisse le donner à un autre comme une chose (acte I, scène 8) ou la parole prétentieuse de Madame Argante qui veut que sa fille épouse un comte, regrettant le peu d’empressement d’Araminte qui ne semble guère désireuse de s’élever socialement (acte I, scène 10). C’est pour cela que Platon refuse de prendre au sérieux l’écriture et lui préfère la parole, parce que l’auteur peut répondre, c’est-à-dire préciser ce qui sans cela serait un mauvais reflet de l’âme. Mais il est bien obligé de comprendre la parole elle-même comme une écriture dans l’âme elle-même (276a) montrant par là-même l’impossibilité de dire autrement que par des images – mais sont-ce encore des images ? – physiques ce qu’on voudrait inscrire dans le registre du mental, du spirituel, etc. C’est pour cela que le poète peut exprimer l’âme d’une ville comme nous le montre « Charleroi ». Non pas que la ville serait gouvernée par une entité comme les anciens néoplatoniciens croyaient que les planètes étaient gouvernées par des âmes, mais parce qu’il y a en elle comme une direction unique. Dans ce poème, usant de l’image des « Kobolds », ces esprits des métaux de la mythologie allemande, le poète décrit l’horreur et la souffrance des hommes voués à vivre dans la misère (« Plutôt des bouges / Que des maisons. » Aussi peut-il parler des « Cris des métaux ! » dans ce qui n’est pas une simple image mais plutôt l’expression de l’âme d’une cité industrielle où le produit est supérieur aux producteurs.

 

Pour finir, nous nous demandions quel sens accordé à la sentence attribuée à Sénèque selon laquelle « La parole reflète l’âme ». Nous avons vu en quoi il s’agit en apparence d’un reflet imparfait mais qui laisse entendre que l’âme serait une entité distincte et d’une autre nature que le corps. Il est apparu alors que la parole reflétait parfaitement l’âme en ce sens qu’elle n’est en un sens rien d’autre que la parole elle-même plus ou moins accessible aux autres, voire à soi-même. Si toutefois, la parole ne paraît pas un reflet parfait, c’est en réalité qu’elle est des reflets, comme une nuance de l’âme, c’est-à-dire des expressions de la personne, qui passent aussi par les actes et qui en font une pure diversité dont l’unité et l’identité est problématique.

C’est pour cela qu’il y aurait à se demander d’où vient l’idée que nous nous faisons de l’identité de la personne.

 

 

 

alanoiselez@hotmail.com 03/03/2017 19:01

Je recherche la citation latine.

Lucas Duplan clinkle 24/09/2014 07:15

Les festivals qui mettent l'accent sur ​​des thèmes ethniques culturelles ou spécifiquement cherchent également à informer les membres de leurs traditions et de la participation des aînés de la communauté partager des histoires et de l'expérience fournit un moyen pour l'unité des familles.

Nikita 13/03/2013 20:01

Je crois.....dans le dernier paragraphe..."quel sens accorder à "..