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La parole - sujet et corrigé - résumé d'un texte d'Alain - langage et poésie

1) Sujet.

 

Résumez le texte suivant en 120 mots (+ ou – 10%). Vous indiquerez les sous-totaux de 20 en 20 (20, 40, 60 …) dans la marge et le nombre total de mots à la fin de votre résumé.

 

La langue est un instrument à penser. Les esprits que nous appelons paresseux, somnolents, inertes, sont vraisemblablement surtout incultes et, en ce sens qu’ils n’ont qu’un petit nombre de mots et d’expressions ; et c’est un trait de vulgarité bien frappant que l’emploi d’un mot à tout faire. Cette pauvreté est encore bien riche, comme les bavardages et les querelles le font voir ; toutefois la précipitation du débit et le retour des mêmes mots montrent bien que ce mécanisme n’est nullement dominé. L’expression « ne pas savoir ce qu’on dit » prend alors tout son sens. On observera ce bavardage dans tous les genres d’ivresse et de délire. Et je ne crois même point qu’il arrive à l’homme de déraisonner par d’autres causes ; l’emportement dans le discours fait de la folie avec des lieux communs. Aussi est-il vrai que le premier éclair de pensée, en tout homme, et en tout enfant, est de trouver un sens à ce qu’il dit. Si étrange que cela soit, nous sommes dominés par la nécessité de parler sans savoir ce que nous allons dire ; et cet état sibyllin (1) est originaire en chacun, l’enfant parle naturellement avant de penser, il est compris des autres bien avant qu’il se comprenne lui-même. Penser c’est donc parler à soi.

Certes c’est un beau moment, comme Comte l’a remarqué, que celui où l’homme, seul avec lui-même, trouve à la fois avocat, et juge ; c’est le moment de réflexion ; c’est même le moment de la conscience ; sans doute ne fait-on paraître le Soi qu’en parlant à soi. Mais disons que, dans ce bavardage solitaire, il y a une inquiétude qui va à la manie. D’abord on ne peut conduire sa parole, car conduire sa parole ce n’est qu’essayer tout bas et répéter tout haut ; de moi à moi il faut que je me fie à ma parole et que je l’écoute ; et la déception, qui est l’état ordinaire, irrite bientôt. On saisit ici le prix des maximes, par quoi le mécanisme participe de la sagesse. Et certainement il y a un plaisir sans mesure à répéter ; c’est se reconnaître et reprendre gouvernement de soi ; c’est pourquoi les contes ne plaisent que dans une forme fixée.

Mais, contre ce besoin de reconnaître, il y a dans le langage comme mécanisme une exigence de changement, qui est biologique et à laquelle la musique, la poésie et l’éloquence doivent donner satisfaction. Car il faut que certaines parties se reposent et que d’autres se détendent après l’inaction. Et, faute d’une mémoire ornée de belles paroles, le bavard sans culture est jeté de discours en discours, sans pouvoir même répéter exactement ce qui offre au passage comme l’éclair d’une pensée.

Par opposition à cette misère intellectuelle, considérons qu’un beau vers est un merveilleux soutien pour la réflexion. Car d’un côté comme on ne peut dire autrement sans manquer au rythme ou à la rime, on ne peut dériver ; on s’arrête, on retrouve et on se retrouve. Mais surtout cet art de chanter sa propre pensée développe toujours dans la phrase rythmée la compensation après l’effort, soit pour les sons, soit pour les articulations, ce qui ramène au repos après un travail équilibré de l’appareil parleur ; et l’on se trouve ainsi protégé contre le discours errant, au lieu qu’une phrase mal faite en appelle une autre. C’est pourquoi l’entretien avec soi n’est soutenu comme il faut que par les fortes sentences de la poésie. C’est donc par de telles œuvres que l’enfant commence à penser ; il peut alors s’écouter lui-même, et reconnaître sa propre pensée dans l’œuvre humaine ; mais le premier effet est esthétique ; l’enfant est d’abord retenu ou saisi ; ensuite il se reconnaît. Et ces remarques rassurent aussitôt le maître quant au choix des œuvres ; car le principal est qu’elles soient belles et pleines de sens ; mais il n’est point dans l’ordre que l’enfant les comprenne avant de les retenir. Et certes, il peut y avoir à comprendre dans les improvisations d’un enfant ; mais le maître croit trop facilement que ce qui l’intéresse instruit l’enfant aussi ; au contraire dans ce qu’il dit, l’enfant se perd ; et c’est une raison décisive lorsqu’on se risque à provoquer des réponses libres, de les faire toujours écrire aussitôt, afin d’interroger de nouveau la réponse elle-même. Le langage commun appelle naturellement Pensées les formules que l’on retient et qui s’imposent à la mémoire, donnant ainsi un objet à la réflexion. Et quand je dis qu’un tel appui est nécessaire à l’enfant, je n’entends pas que l’esprit le plus ferme et le plus mûr puisse s’en passer ; le défaut le plus commun est d’aller à la dérive, et de tomber d’une idée à l’autre selon les lois mécaniques le la chute. L’égarement est le vrai nom de cet état errant de l’esprit.

Alain, Éléments de philosophie, Livre 3 De la connaissance discursive, Chapitre II Langage et poésie (extrait)

 

(1) Sibyllin : dont le sens est aussi obscur que les oracles romains du même nom.

(Ne pas tenir compte de cette note dans le résumé).

 

2) Analyse et remarques sur le texte.

Alain veut montrer l’importance de la poésie en tant que forme du langage qui permet de penser, qui permet surtout la réflexion, c’est-à-dire la conscience.

On peut analyser le texte en six grandes idées.

·      La première idée est qu’on pense grâce aux mots. Il le prouve en montrant que l’absence de mots ou la pauvreté du vocabulaire manifeste la faiblesse de la pensée. L’autre preuve est que le délire est constitué par un bavardage tournant à vide.

·      La seconde idée est déduite de la première, c’est que le sens de ce qu’on dit suit la parole. Alain peut alors définir penser par l’acte de se parler à soi-même, c’est-à-dire de dialoguer de façon solitaire. Il énonce sans le dire la définition de la pensée de Platon que l’on peut lire dans les deux extraits suivants :

« Socrate : Par penser entends-tu la même chose que moi ? Théétète : Qu’entends-tu par là ? Socrate : Un discours que l’âme se tient à elle-même sur les objets qu’elle examine. Je te donne cette explication sans en être bien sûr. Mais il me paraît que l’âme, quand elle pense, ne fait pas autre chose que s’entretenir avec elle-même, interrogeant et répondant, affirmant et niant. Quand elle est arrivée à une décision, soit lentement, soit d’un élan rapide, que dès lors elle est fixée et ne doute plus, c’est cela que nous tenons pour une opinion. Ainsi, pour moi, opiner, c’est parler, et l’opinion est un discours prononcé, non pas, assurément, à un autre et de vive voix, mais en silence et à soi-même. » Platon, Théétète, 189e-190a.

« L’Étranger : Je dis donc que pensée et discours c'est la même chose, avec cette seule différence que le dialogue intérieur de l’âme avec elle-même, et sans la voix, s’appelle pensée. » Platon, Sophiste, 263e.

·      La troisième idée consiste à montrer que la conscience ou la réflexion, c’est-à-dire le retour sur soi, voire sur le soi, passe par la parole. Mais, précédant la saisie du sens, la parole est toujours comme une fuite qui empêche le sujet de se ressaisir, autrement dit se reconnaître. Les maximes y pallient en fixant les pensées et rendent ainsi possible la reconnaissance de soi.

·      La quatrième idée oppose à cette fixité le changement qui appartient essentiellement au langage et qui la mine. La poésie, la musicalité, l’éloquence, bref, tout le travail sur la matière sonore donne une certaine fixité à la parole ou plutôt rend possible la répétition qui permet la reconnaissance de soi.

·      La cinquième idée est déduite de la précédente. La pensée a besoin de la poésie. Elle n’est pas simple ornementation d’une pensée qui préexisterait à la parole, elle est la forme de parole qui fixe la pensée et évite ainsi qu’elle s’égare elle-même.

·      La sixième idée tire les conséquences éducatives. L’enfant doit apprendre des poèmes pour commencer à penser, même s’il les comprend après. Ce qui est vrai de l’enfant l’est également de l’adulte qui, sans la poésie, voit sa pensée errer.

 

3) Proposition de résumé.

Les mots permettent de penser. Les faibles d’esprit le prouvent à qui ils manquent. Le délire n’est-il [20] pas un bavardage vide ? Aussi pense-t-on après avoir trouvé le sens de ce qu’on a dit. Dialoguer avec [40] soi, c’est penser. Mais cette réflexion risque de tourner à la manie. Les sentences y pallient qui fixent les [60] pensées et fondent la reconnaissance de soi. Or le langage est changement. La poésie permet de donner prise à la [80] répétition. La pensée ne peut s’en passer pour se fixer et surtout éviter l’errance. L’enfant a donc [100] besoin d’apprendre des poèmes qu’il comprend après comme l’adulte qui, sinon, ne sait ce qu’il pense.

120 mots