Mercredi 15 juin 2011 3 15 /06 /Juin /2011 08:56

La révolte des esclaves dans la morale commence lorsque le ressentiment lui-même devient créateur et enfante des valeurs : le ressentiment de ces êtres, à qui la vraie réaction, celle de l’action, est interdite et qui ne trouvent de compensation que dans une vengeance imaginaire. Tandis que toute morale aristocratique naît d’une triomphale affirmation d’elle-même, la morale des esclaves oppose dès l’abord un « non » à ce qui ne fait pas partie d’elle-même, à ce qui est « différent » d’elle, à ce qui est son « non-moi » : et ce non est son acte créateur. Ce renversement du coup d’œil appréciateur – ce point de vue nécessairement inspiré du monde extérieur au lieu de reposer sur soi-même – appartient en propre au ressentiment : la morale des esclaves a toujours et avant tout besoin, pour prendre naissance, d’un monde opposé et extérieur : il lui faut, pour parler physiologiquement, des stimulants extérieurs pour agir ; son action est foncièrement une réaction. Le contraire a lieu, lorsque l’appréciation des valeurs est celle des maîtres : elle agit et croît spontanément, elle ne cherche son antipode que pour s’affirmer soi-même avec encore plus de joie et de reconnaissance, — son concept « bas », « commun », « mauvais » n’est qu’un pâle contraste né tardivement en comparaison de son concept fondamental, tout imprégné de vie et de passion, ce concept qui affirme « nous les aristocrates, nous les bons, les beaux, les heureux ! » Lorsque le système d’appréciation aristocratique se méprend et pèche contre la réalité, c’est dans une sphère qui ne lui est pas suffisamment connue, une sphère qu’il se défend même avec dédain de connaître telle qu’elle est : il lui arrive donc de méconnaître la sphère qu’il méprise, celle de l’homme du commun, du bas peuple. Que l’on considère d’autre part que l’habitude du mépris, du regard hautain, du coup d’œil de supériorité, à supposer qu’elle fausse l’image du méprisé, reste toujours bien loin derrière la défiguration violente à laquelle la haine rentrée et la rancune de l’impuissant se livreront – en effigie bien entendu – sur la personne de l’adversaire. De fait, il y a dans le mépris trop de négligence et d’insouciance, trop de joie intime et personnelle pour que l’objet du mépris se transforme en une véritable caricature, en un monstre. Qu’on ne perde pas de vue les nuances presque bienveillantes dont l’aristocratie grecque, par exemple, pare tous les mots qui lui servent à établir la distinction entre elle et le bas peuple ; il s’y mêle constamment le miel d’une sorte de pitié, d’égard, d’indulgence, au point que presque tous les mots qui désignent l’homme du commun ont fini par devenir synonymes de « malheureux », « digne de pitié » (…). Les « hommes de haute naissance » avaient le sentiment d’être les « heureux » ; ils n’avaient pas besoin de construire artificiellement leur bonheur en se comparant à leurs ennemis, en s’en imposant à eux-mêmes (comme font tous les hommes du ressentiment) ; et de même en leur qualité d’hommes complets, débordants de vigueur et, par conséquent, nécessairement actifs, ils ne savaient pas séparer le bonheur de l’action, — chez eux, l’activité était nécessairement mise au compte du bonheur (…). — Tout cela est en contradiction profonde avec le « bonheur » tel que l’imaginent les impuissants, les opprimés, accablés sous le poids de leurs sentiments hostiles et venimeux, chez qui le bonheur apparaît surtout sous forme de stupéfiant, d’assoupissement, de repos, de paix, de « sabbat », de relâchement pour l’esprit et le corps, bref sous sa forme passive. Tandis que l’homme vit plein de confiance et de franchise envers lui-même (…), l’homme du ressentiment n’est ni franc, ni naïf, ni loyal envers lui-même. Son âme louche, son esprit aime les recoins, les faux-fuyants et les portes dérobées, tout ce qui se dérobe le charme, c’est là qu’il retrouve son monde, sa sécurité, son délassement ; il s’entend à garder le silence, à ne pas oublier, à attendre, à se rapetisser provisoirement, à s’humilier. Une telle race composée d’hommes du ressentiment finira nécessairement par être plus prudente que n’importe quelle race aristocratique, aussi honorera-t-elle la prudence en une tout autre mesure : elle en fera une condition d’existence de premier ordre, tandis que chez les hommes de distinction la prudence prend facilement un certain vernis de luxe et de raffinement : – c’est qu’ici elle a une importance bien moindre que la complète sûreté dans le fonctionnement des instincts régulateurs inconscients, ou même qu’une certaine imprudence, par exemple la témérité irréfléchie qui court sus au danger, qui se jette sur l’ennemi, ou bien encore que cette spontanéité enthousiaste dans la colère, l’amour, le respect, la gratitude et la vengeance, à quoi les âmes de distinction se sont reconnues de tout temps. Et même le ressentiment, lorsqu’il s’empare de l’homme noble, s’achève et s’épuise par une réaction instantanée, c’est pourquoi il n’empoisonne pas : en outre, dans des cas très nombreux, le ressentiment n’éclate pas du tout, lorsque chez les faibles et les impuissants il serait inévitable. Ne pas pouvoir prendre longtemps au sérieux ses ennemis, ses malheurs et jusqu’à ses méfaits – c’est le signe caractéristique des natures fortes, qui se trouvent dans la plénitude de leur développement et qui possèdent une surabondance de force plastique, régénératrice et curative qui va jusqu’à faire oublier. (Un bon exemple dans ce genre, pris dans le monde moderne, c’est Mirabeau, qui n’avait pas la mémoire des insultes, des infamies que l’on commettait à son égard, et qui ne pouvait pas pardonner, uniquement parce qu’il – oubliait). Un tel homme, en une seule secousse, se débarrasse de beaucoup de vermine qui chez d’autres s’installe à demeure ; c’est ici seulement qu’est possible le véritable « amour pour ses ennemis », à supposer qu’il soit possible sur terre. Quel respect de son ennemi a l’homme supérieur ! – et un tel respect est déjà la voie toute tracée vers l’amour… Sinon comment ferait-il pour avoir son ennemi à lui, un ennemi qui lui est propre comme une distinction, car il ne peut supporter qu’un ennemi chez qui il n’y ait rien à mépriser et beaucoup à vénérer ! Par contre, si l’on se représente « l’ennemi » tel que le conçoit l’homme du ressentiment, — on constatera que c’est là son exploit, sa création propre : il a conçu « l’ennemi méchant », le « malin » en tant que concept fondamental, et c’est à ce concept qu’il imagine une antithèse « le bon », qui n’est autre que – lui-même…

Nietzsche, Généalogie de la morale, Première dissertation « Bien et mal » « bon et mauvais », § 10.

 

1) Résumez le texte en 140 mots (plus ou moins 10%). Vous indiquerez les sous totaux de 20 en 20 (20, 40, 60, …) par un trait vertical et par le chiffre correspondant dans la marge. Vous indiquerez obligatoirement votre total exact à la fin de votre résumé.

2) Nietzsche écrit que « l’homme du ressentiment (…) a conçu « l’ennemi méchant », le « malin » en tant que concept fondamental, et c’est à ce concept qu’il imagine une antithèse « le bon », qui n’est autre que – lui-même… » lignes 70-72.

Vous vous demanderez, à la lecture des œuvres au programme, s’il est possible de concevoir autrement la méchanceté.

 

Corrigé

 

1) Analyse du texte.

Nietzsche dans ce texte propose de montrer en quoi la morale des esclaves qu’il oppose à celle des nobles a créé des valeurs nouvelles. Il montre plus précisément l’origine de la notion de méchanceté. Il l’invalide dans le même mouvement.

En effet, selon lui, la morale des esclaves a pour source le ressentiment, c’est-à-dire le sentiment que provoque un mal subi qui amène à désirer se venger et qui est une sorte de rumination due à l’impuissance. Leur morale est une morale de réaction. Il leur oppose la morale des nobles qui est une morale de l’action. Le noble agit et même sa réaction est une action. Qu’est-ce à dire ?

La morale du noble est une affirmation de soi. Voilà ce que Nietzsche désigne comme action. Peu importe alors que l’action vienne à la suite de l’action d’autres. Par contre, la morale des esclaves est une réaction puisqu’il se détermine par rapport à son autre. L’une commence par un « oui », l’autre par un « non ».

Aussi la morale des esclaves a besoin d’un extérieur pour s’affirmer. Nietzsche lui oppose la morale des aristocrates, qui, quant à eux, ne cherchent leur opposé que dans le mouvement même de leur affirmation. Aussi, Nietzsche en déduit-il que le concept moral négatif des nobles, le « bas », le « mauvais », le « commun » est second par rapport à leur concept moral positif qui exprime leur vie.

Le philosophe reconnaît que les nobles peuvent se tromper sur ceux à qui ils s’opposent. Mais il oppose une méprise liée à la méconnaissance à la déformation haineuse qui est celle des esclaves vis-à-vis de leurs maîtres. L’ancien philologue illustre la méconnaissance bienveillante des nobles par l’exemple du vocabulaire utilisé par l’aristocratie grecque pour désigner le peuple. Il en ressort un jugement apitoyé.

Il explique ce jugement par la réalité et l’idée de bonheur dans l’aristocratie. Elle est due à l’action. Dès lors, le bonheur de l’aristocrate se pense à partir de lui-même. Il oppose à nouveau l’idée de bonheur des faibles qui réside tout entière dans l’absence d’activité.

À la sincérité de l’aristocrate, Nietzsche oppose la duplicité du faible vis-à-vis des autres et de lui-même. Elle lui donne la vertu selon lui de prudence qu’il oppose à la relative imprudence ou témérité des nobles qui vont jusqu’au bout de leur passion.

Il montre que le ressentiment chez le noble ne peut produire d’effet négatif sur lui. Ce qui signifie que c’est le cas chez l’esclave. En effet, le noble a une réaction qui suit l’offense. Il est même capable de l’oublier. Et Nietzsche de donner comme exemple, Mirabeau (1749-1791), un révolutionnaire – ce qui tend à montrer que l’aristocratie qu’il pense n’est pas identique aux classes sociales qui s’en réclament. Il en déduit que l’aspect le plus problématique de la règle d’or évangélique « aimer ses ennemis » n’est possible que sur la base de la noblesse.

À l’inverse, l’homme du ressentiment – et c’est ce qui définit l’esclave, quelle que soit sa classe sociale – conçoit son ennemi comme méchant ou comme le malin. C’est là son concept premier. Il en déduit un concept second du bon, à savoir lui-même.

La généalogie de cette morale montre donc qu’elle n’est nullement fondée. Elle n’est que le point de vue faux d’un être faible.

 

2) Proposition de résumé.

Les esclaves se révoltèrent en morale lorsque leur ressentiment créa des valeurs imaginaires. Contrairement aux nobles, ils n’agissent pas : [20] ils réagissent. Pour les nobles, leur opposé est second. Leur méconnaissance des esclaves n’est pas la déformation haineuse des [40] impuissants. Par exemple, l’aristocratie grecque se montrait bienveillante avec le peuple. Elle se désignait heureuse et bonne. Elle pensait [60] donc malheureux ou pitoyable son autre. Son bonheur résidait dans l’action. Les faibles se représentent leur bonheur dans le [80] repos. Leur ressentiment voit de la duplicité partout, rapetisse tout. D’où leur valorisation mesquine de la prudence. Chez le [100] noble, l’imprudence peut nourrir ses passions. Son ressentiment, bref, est donc inoffensif. Il pourrait aimer son ennemi s’il [120] était comme lui-même. En revanche, l’esclave se représente d’abord un ennemi diabolique et ensuite le bon … lui.

140 mots

 

3) Dissertation.

La méchanceté humaine comme la conscience du mal passent pour des évidences.

Pourtant, Nietzsche écrit que « l’homme du ressentiment (…) a conçu « l’ennemi méchant », le « malin » en tant que concept fondamental, et c’est à ce concept qu’il imagine une antithèse « le bon », qui n’est autre que – lui-même… ».

Le philosophe veut dire deux choses. D’une part que la méchanceté de l’homme que le terme de malin en son sens moins d’intelligence rusée que d’intelligence vouée au mal précise a pour origine un type d’homme animé fondamentalement par le ressentiment, c’est-à-dire par la rumination des maux subis avec le désir de se venger. D’autre part, c’est le concept de méchanceté qui est premier. Le concept de bonté est second. Et il exprime uniquement ce qu’est l’homme du ressentiment qui se pense donc comme bon par opposition à son ennemi, et non par lui-même. Bref, la méchanceté n’est rien d’autre que le point de vue du désir de vengeance d’un homme impuissant.

Or, non seulement la méchanceté paraît un concept objectif en ce sens qu’on pense habituellement que les hommes agissent volontairement pour faire le mal, mais elle passe pour un concept second s’il est vrai qu’être méchant c’est faire ce qu’on ne devrait pas faire. Aussi est-ce l’idée du bien qui paraît plutôt première. On peut donc se demander s’il est possible de ramener le concept de méchanceté au rang de point de vue de l’homme du ressentiment et donc de nier l’objectivité du mal moral.

En nous appuyant sur la première partie de la « Profession de foi du vicaire savoyard » du livre IV de l’Émile de Rousseau, sur Macbeth de Shakespeare et sur Les Âmes fortes de Jean Giono, nous verrons d’abord que la méchanceté peut être pensée comme un concept second par rapport à l’exigence morale, puis en quoi il est possible d’y voir un effet de perspective d’une certaine haine et enfin comment elle peut penser comme erreur être à la fois un effet de perspective et une dimension de l’être humain.

 

La méchanceté est attribuée à celui qui fait le mal volontairement. Pour cela, on pense généralement qu’il le fait en connaissance de cause comme Aristote le soutenait dans l’Éthique à Nicomaque (livre III, chapitre 7). C’est ainsi qu’on voit explicitement Macbeth délibérer avant de se décider à tuer le roi Duncan. Il s’interroge non seulement sur la valeur morale de la prédiction des sorcières et réfute qu’elle soit bonne et mauvaise (Acte I, scène 3) mais également sur la valeur du meurtre d’un roi qui a été bon avec lui (Acte I, scène 7). De même, Thérèse fait finalement le récit de son désir de piéger les Numance, plus précisément de tromper l’amour en mimant l’amour maternel. Aussi Rousseau soutient-il qu’il ne peut y avoir de mal moral qu’en tant que l’homme en est responsable. Il est libre de le commettre ou non.

Le point de vue sur la méchanceté est donc universel. Il n’est pas lié à une classe sociale ou à un type d’hommes. L’impartialité du jugement le montre. Ainsi Rousseau fait remarquer à juste titre que lorsque notre intérêt n’est pas en jeu nous prenons le parti du bien et non celui du mal : preuve donc que nous sommes capables d’apprécier impartialement et objectivement la moralité des actes sur la base d’une connaissance du bien et du mal. C’est même le bien qui est donc premier. Le mal est son autre. Macbeth sait qu’il fait le mal et qu’il s’enfonce dans le mal (acte III, scène 5). Il le déclare en terme exprès. Preuve que le dramaturge a voulu que le spectateur n’est aucun doute sur la méchanceté de son personnage. Giono, à travers les divers récits, nous montre des personnages presque tous habités par une méchanceté mesquine comme madame Carluque toute à sa joie de la ruine des Numance. Elle peut se pavaner avec leur trotteur en boggey (pp.98-99) pour en tirer une vengeance née de sa jalousie.

L’hypothèse du malin a dès lors pour sens le paradoxe du commencement du mal. Shakespeare l’exprime clairement puisque d’une part c’est la prédiction des sorcières qui paraît être la source de la tentation et Macbeth est systématiquement comparé à un démon. Mais la tentation, c’est tout aussi bien celle de Thérèse qui va voir la dame Laroque pour qu’elle se paie sur le vieil homme avec qui elle vit. Et finalement Rousseau transporte cette fonction sur la société puisqu’il lui faut un homme innocent, créature d’une Providence qui est bonne et un homme coupable. Ce sera la société qui jouera le rôle du méchant.

Cependant, la conception de la méchanceté comme volonté du mal conduit donc à la figure chimérique du diable. Dès lors, ne faut-il pas penser qu’elle était présente dès le départ et qu’elle exprime un certain point de vue extrêmement limité comme Nietzsche le pensait ?

 

La méchanceté est plutôt le jugement de celui qui subit. Thérèse remarque que la conscience est une chimère. Les hommes n’agissent que par intérêt. Ils s’accusent de maux que tous commettent. C’est donc bien que le jugement sur le mal moral n’est que l’expression du mal subi. Elle-même comme « âme forte » en est exempt. Jamais elle n’accuse les autres de méchanceté lorsqu’elle est en cause. Le vicaire de Rousseau fait bien l’expérience du mal avant de construire une philosophie, voire une contre philosophie, qui apparaît comme une défense. Pauvre, faible, ignorant des usages sociaux, il subit la loi des forts comme le disciple qu’il instruit. Aussi y a-t-il une certaine haine sociale contenue dans l’apparente impartialité du vicaire. L’homme social est mauvais et donc lui, l’homme naturel et simple, il est bon. Le philosophe qui raisonne est mauvais donc qui s’en tient à son sentiment inné est bon. Et c’est … lui. À l’inverse, il y a une certaine grandeur chez Macbeth. C’est une impression de force qu’il dégage. Il s’affirme jusqu’au bout et même lorsqu’il va perdre, il persévère dans son être. On ne voit chez lui nul ressentiment. Par contre, ses adversaires le diabolisent. L’hyperbole sert à le qualifier comme on le voit à l’acte IV, scène 3, où Macduff dit qu’aucun démon de l’enfer ne peut le surpasser.

Le jugement sur la méchanceté de l’autre est donc partial. Il est d’autant plus subjectif qu’il attribue sans preuve à un autre sujet une intention. C’est le même Macbeth qui plante les têtes des ennemis du roi Duncan (acte I, scène 2) et qui élimine ses ennemis. Héros puis démon. La partialité du jugement est totale. Car dans l’un ou l’autre cas, Macbeth exprime sa puissance. Si Rousseau peut invoquer le recul de l’histoire pour prétendre à l’impartialité du jugement, par exemple à propos du procès de Catilina, il ne peut nier que la similitude des situations montre qu’en réalité c’est sur notre époque que nous jugeons des époques passées. C’est après la création du concept de méchanceté qu’on le transpose à d’autres époques. On voit ainsi tous les habitants dans le premier récit de Thérèse attribuer à Madame Numance toutes les turpitudes possibles pour la dette par elle contractée. Personne ne soupçonne la bonté, la générosité des Numance, nobles dans leur usage de l’argent qui se révèlera ultérieurement.

Cette partialité du concept de méchanceté conduit naturellement à penser qu’il y a une sorte de diable, un malin, qui préside à toutes les œuvres mauvaises. Ce principe diabolique, c’est bien sûr chez Shakespeare, les trois sorcières, voire leur maîtresse, Hécate. Ce sont elles qui tentent Macbeth. Comme s’il fallait que l’idée du mal provienne de quelqu’un d’extérieur. On voit Thérèse jouer ce rôle notamment lorsqu’elle conseille à Artemare de faire accuser son beau-frère de meurtre pour lui prendre des terres ou une sorte d’allusion à la figure du diable lorsqu’elle montre dans le docteur le roi des mouches. Rousseau diabolise la société. Autre que Dieu dont elle pervertit l’œuvre, la société humaine produit les préjugés qui étouffent la voix de la conscience, l’empêche donc de faire le bien.

Néanmoins, faire des faibles les sources de la méchanceté, c’est en un sens la conserver. Ne faut-il pas plutôt y voir quelque chose comme une erreur ? Une erreur sur une erreur ?

 

Alain dans « Méchants », un propos du 7 mai 1929, suivait à juste titre la tradition platonicienne qui définit la méchanceté par l’erreur. On peut ainsi rejeter à la fois l’idée de culpabilité et ce qui reste de culpabilisation dans l’assignation à une classe sociale ou à un type d’hommes de l’invention de la notion de méchanceté au sens de faire le mal volontairement. Tout homme veut son bien confirme Rousseau. Dès lors, la méchanceté ne peut qu’être une erreur sur le bien qui provient de la passion qui dévie le jugement. Nul ne peut choisir le mal en tant que tel de sorte que la méchanceté ne réside nullement dans une sorte d’intention maligne. Si Thérèse est une âme forte, c’est en tant qu’elle vit dans le monde du rêve. Dès lors, elle délibère, elle semble réfléchir, mais il y a en elle une passion fondamentale qui l’anime. Antagoniste de Madame Numance, l’autre âme forte, elle fait le mal sans le vouloir en tant que tel. Macbeth ramène à juste titre à une erreur sa plongée dans le mal. Ou plutôt, il pense son destin comme un non sens, celui d’un épisode d’un récit sans signification « plein de son et furie » (acte V, scène 5).

L’objectivité et l’impartialité du jugement demeure possible. Thérèse perçoit parfaitement les mobiles humains, trop humains des autres. Elle ne perçoit pas pour autant ses propres mobiles. C’est pourquoi le récit de la narratrice qui la contredit notamment sur son amour de Madame Numance est tout aussi plausible. Car, nul ne voit en lui l’effet des passions. S’il y a objectivité, c’est parce qu’on peut découvrir les mobiles qui semblent choisis. L’enfoncement de Macbeth dans la tyrannie est perçu parce que ses actes le révèlent. Il a d’abord été un soldat fidèle. Là encore ses actes le montraient. Aussi transporter dans l’intimité de la conscience comme le propose Rousseau la distinction du bien et du mal, c’est rendre incompréhensible la distinction puisque lui-même soutient que cette conscience « qui ne trompe jamais » n’est pas capable de secouer le poids des préjugés.

On peut alors se passer complètement de l’idée de malin ou de diable comme mesure du mal. Le thème d’Arendt de la « banalité du mal » qu’elle introduit dans Eichmann à Jérusalem et qu’elle tente de préciser dans son œuvre posthume La vie de l’esprit paraît tout à fait pertinent. Elle réside dans une certaine incapacité de penser. Le méchant se fuit dit Rousseau. Il ne cherche jamais à être conscient de lui-même. Les préjugés dont il est rempli sont justement ce qui le fait tomber dans l’erreur. Disons qu’il ne pense pas. Thérèse montre à travers son usage intempestif des proverbes que jamais elle ne se met vraiment à la place des autres, condition pour qu’on pense et qu’une action morale soit possible. Lorsque Lady Macbeth montre une réflexion, le remords est trop important. C’est ce qui finit par la perdre comme le montre l’acte V.

 

Disons donc pour finir qu’à la thèse réductionniste et généalogiste de Nietzsche du concept de méchanceté a pour mérite d’amener à reconsidérer notre conception de la méchanceté comme intention de faire le mal. Son évidence repose finalement sur le fait qu’avec la conscience, l’homme a partiellement accès à ses mobiles. Mais il n’est pas sûr que la conscience ne l’induise pas en erreur. Dès lors, le généalogiste a raison de penser que la méchanceté est un effet de perspective. Toutefois, cette perspective peut être mieux comprise comme erreur. Dès lors, la méchanceté consiste à faire le mal non pas intentionnellement, non pas dans l’esprit de celui qui subit et se venge en pensant un ennemi méchant, mais comme pensée insuffisante, affaiblie, voire engloutie par des passions qui empêchent le sujet de comprendre ce qu’il fait.

 

Par Bégnana - Publié dans : Sujets
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