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Le mal - sujet La Rochefoucauld "Il n'est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des hommes que de leur faire trop de bien"

On prône souvent les vertus de générosité, de don de soi, d’altruisme, voire de simple humanité. Il serait bien moralement de faire le bien des autres ou pour les autres. Mais est-ce utile ? C’est ce que remet en cause La Rochefoucauld (1613-1680) dans ses Maximes. Il y écrivait qu’« Il n’est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des hommes que de leur faire trop de bien. »

Autrement dit, pour le moraliste, il y a plus de danger à faire du bien de façon excessive au plus grand nombre d’homme que de leur faire du mal. C’est donc dire que la grande majorité des hommes payent l’excès de bien par des maux. La maxime dénonce donc une sorte d’ingratitude des hommes, signe peut-être de leur profonde méchanceté.

Or, il y a là un paradoxe qui donne à penser. Car on s’attendrait plutôt à ce que la plupart des hommes se vengent des maux qu’on leur fait mais non des biens excessifs qu’on leur prodigue. L’ingratitude pourrait être un refus de rendre les biens reçus mais non de faire du mal à son bienfaiteur. Pour qu’on rende le mal pour le trop de bien qu’on nous fait, il faut donc que ce trop de bien soit l’équivalent d’un mal, voire d’un excès de mal. On peut donc se demander comment il est possible qu’il soit plus dangereux de faire du bien excessivement que de faire du mal aux autres. Est-ce que la méchanceté humaine ne supporte pas que l’autre fasse don de soi ? Est-ce que l’excès de bien lui-même est en réalité une forme du mal qui vise à blesser ou à humilier les autres qui le perçoivent comme tel ? Ou bien est-ce une pure calomnie de la nature humaine qu’un moraliste lui-même méchant propose.

C’est ce que nous examinerons en nous appuyant principalement sur Macbeth de Shakespeare, la « Profession de foi du vicaire savoyard » de Rousseau et Les Âmes fortes de Giono.

 

Pour qu’il soit plus dangereux de faire trop de bien à la plupart des hommes que de leur faire du mal, il faut certainement que les hommes soient, en général, méchants. En effet, rendre le mal pour le mal est déjà un mal. C’est pourquoi Rousseau doute de la notion chrétienne d’enfer. Pourquoi Dieu punirait des hommes qui ne peuvent plus nuire ? La bonté de Dieu qu’il pose en principe fondamental y répugne. À l’inverse, on voit Macbeth faire massacrer la famille de Macduff au motif vraisemblablement de sa trahison (Acte IV, scène 1). Quant à Thérèse dans Les Âmes fortes, selon le récit d’une des vieilles femmes (cf. p.332 et sq.), elle va se venger de son mari Firmin après la disparition de Madame Numance. On ne peut guère y voir une véritable punition.

Aussi rendre le mal pour le bien est le signe de la méchanceté. On peut penser avec Rousseau que lorsqu’ils ne sont pas intéressés, les hommes préfèrent le bien au mal. L’intérêt pour Caton et contre César en serait une preuve (p.85). Toujours est-il que l’ingratitude que montre Macbeth pour le bon roi Duncan qui la fait sire de Cawdor en récompense de son attitude courageuse contre la félonie de Macdonwald et de son allié, Sweno, le roi de Norvège (scène 2 acte I), ou celle de tous ceux à qui les Numance ont rendu service au point que nul ne se soucie de leur première ruine (pp.149-151), montrent la méchanceté humaine.

Cependant, si la plupart des hommes rendent le mal pour un excès de bien qui leur est offert, n’est-ce pas que cet excès de bien n’en est pas un ? N’est-il pas plutôt une forme du mal ?

 

C’est qu’en effet, ce qui est dangereux selon La Rochefoucauld, c’est de faire trop de bien aux autres. Or, ce trop peut être l’indice du mal. Agir pour un autre est moral si on lui fait du bien au sens moral. Ainsi Thérèse aide parfois les autres mais en leur prodiguant des conseils pour qu’ils agissent mal. Par exemple, elle conseille à Laroche de soutirer de l’argent au vieil homme avec qui elle vit alors qu’elle ne la connaît pas (p.296 et sq.). On peut dire, à la limite qu’elle est utile, mais non qu’elle agit bien. À l’inverse, Socrate ou Regulus que Rousseau prend pour exemple de l’action pour le bien agisse dans l’intérêt des autres (p.88), plus précisément du bien public. Ils montrent donc ce qu’est le bien moral. De même, le roi d’Angleterre dont les capacités miraculeuses de guérison sont comme le signe de ses bontés pour son peuple (acte III, scène 4).

Le trop de bien va consister à donner plus qu’il n’nécessaire à l’autre. La générosité des Numance est de cet ordre. Le récit nous propose une critique de cette générosité par l’intermédiaire du pasteur qui le reproche à Madame Numance. Elle n’en fait rien. Mais le dialogue entre elle et son mari au moment où leur ruine est consommée montre qu’ils sont conscients que leur générosité est intéressée. Elle manifeste donc ce penchant au mal qui, selon Kant dans La religion dans les limites de la simple raison, consiste en ce que l’homme se donne librement comme maxime de faire passer l’exigence du devoir moral après celle de son intérêt alors que ce devrait être l’inverse. Aussi, Firmin ou Thérèse selon son propre récit, se vengent-ils en quelque sorte de cette mauvaise générosité. Si le bon roi Duncan couvre Macbeth de bienfaits, il le maintient dans l’infériorité en lui préférant son fils. Là encore la générosité est intéressée.

Néanmoins, l’équivalence entre la générosité et la méchanceté sous prétexte que l’homme est intrinsèquement mauvais paraît être purement gratuite puisque l’excès de bien qui est profitable aux autres passe pour un mal. Le propos de La Rochefoucauld ne repose-t-il pas sur une fausse conception de la nature humaine ?

 

C’est qu’en effet, comme Rousseau le fait remarquer, ne voir que l’intérêt dans les actions humaines, c’est finalement n’expliquer que la méchanceté. S’il y a en nous un « principe de justice et de vertu », la conscience, alors faire trop de bien aux autres doit être reconnu par eux, sans quoi les hommes éprouveraient du remords à faire le bien. Comme Voltaire le soutenait dans son article « Méchant » de son Dictionnaire philosophique, personne ne peut faire fond sur une méchanceté intrinsèque de l’homme. Ainsi Banquo dans Macbeth fait contraste avec le tyran. Recevant comme lui les prédictions des Weïrd Sisters, il n’en reste pas moins sur la voie du bien. Paradoxalement, si Thérèse tente ici ou là certains, agit dans leur intérêt, nul ne lui veut du mal. C’est qu’elle imite une certaine naïveté innocente. Et lorsqu’elle agit bien comme pour s’exercer, elle ne suscite aucune vengeance.

En réalité, ceux qui répondent par le mal au bien même excessif qui leur est fait, agissent à cause de leur intérêt et non parce qu’on leur a fait trop de bien. Tout au plus, lorsqu’on fait du mal aux hommes, on diminue leur dangerosité en diminuant leur puissance, voire en la supprimant. En faisant supprimer son mari, Thérèse l’empêche de nuire. La maxime de La Rochefoucauld revient à un truisme. De même, Macbeth supprime ses ennemis. Mais finalement, il s’en suscite beaucoup d’autres qui sont la source de sa chute. Preuve que faire le mal aux autres est tout autant dangereux. Rousseau a donc raison de penser que finalement le mal trouve en lui-même sa propre punition.

Or, la thèse d’une méchanceté humaine qui manifesterait l’ingratitude est le meilleur moyen pour se justifier dans ses actes. Ainsi Thérèse nie-t-elle toute conscience chez les hommes, tous des « cochons » au sens sexuel et moral du terme. C’est la raison pour laquelle Rousseau dénonce l’immoralité sociale qui étouffe la voix de la conscience. Et si Macbeth finit par penser que la vie est « un récit/Conté par un idiot, plein de son et furie/Ne signifiant rien » (acte V, scène 5), la raison en est que sa méchanceté l’empêche de le voir.

 

En un mot, le problème était de savoir comment est-il possible que soit plus dangereux de faire trop de bien à la plupart des autres que de leur faire du mal. Cela pouvait être parce que la méchanceté humaine ne supporte pas que l’autre fasse don de soi. Ou que trop de bien apparaît comme une forme du mal qui vise à abaisser les autres qui se vengent alors. Mais en fait la thèse du moraliste paraît plutôt une pure calomnie de la nature humaine qui permet de mal agir sans entendre la voix de la conscience.

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