Mercredi 16 octobre 2013 3 16 /10 /Oct /2013 09:48

Il n’est pas rare que nous nous lamentions parce que nous n’avons pas eu assez de temps, voire que nous avons manqué une occasion. On peut alors comprendre cette prescription de Nicolas Boileau dans ses Épîtres (1673)

« Hâtons-nous ; le temps fuit, et nous entraîne avec soi :

Le moment où je parle est déjà loin de moi. »

L’écrivain prescrit aux hommes, y compris à lui-même, de se dépêcher, sans indiquer pour quoi ou en quoi. C’est que la hâte ici n’a d’autre but que de compenser la fuite du temps comme il l’explique. Mais cette fuite du temps ne serait rien si elle ne conduisait aussi à emmener avec elle l’individu lui-même dans son être. Et pour l’illustrer, il écrit paradoxalement que le temps où il parle est parti au moment même où il est censé l’énoncé.

Or, il y a dans une telle prescription, comme la manifestation d’une impossibilité. Car si le temps fuit ou plutôt nous fuit, comment pourrions-nous jamais le rattraper si la prescription elle-même implique sa disparition ? Nous la pensons que déjà elle n’est plus.

Ou alors, il est possible d’être toujours à temps et dès lors ce ne serait pas le temps qui nous fuit. C’est nous qui en userions mal avec lui de telle sorte qu’il nous donnerait l’impression de fuir.

On peut donc se demander si la prescription de Boileau qui nous invite à ne pas perdre notre temps et à nous perdre ainsi à un sens et lequel.

Pour cela, nous verrons en nous appuyant notamment sur le chapitre II de l’Essai sur les données immédiates de la conscience de Bergson intitulé « De la multiplicité des états de conscience. L’idée de durée », sur la nouvelle de Nerval, Sylvie, de son ouvrage Les filles du feu et sur le roman de Virginia Woolf, Mrs Dalloway en quoi on peut dire que le temps fuit et nous avec ; puis en quoi cette fuite du temps repose sur un temps purement objectif si le temps vécu est à nous et comment ; et enfin en quoi cette fuite du temps n’est rien d’autre que notre propre fuite vis-à-vis de la vie dont le temps est toujours suffisant.

 

 

La prescription de Boileau repose sur l’idée de la fuite du temps, c’est-à-dire sur le fait que le temps s’écoule indépendamment de nous mais que, comme il est la substance de notre être, celui-ci disparaît aussi. Le changement est dans la vie la marque de cette fuite. Ainsi, la vieille tante pousse un cri lorsqu’elle voit redescendre de sa chambre, Sylvie et le Parisien avec ses habits de noces et ceux de son défunt époux. Le narrateur commente « C’était l’image de sa jeunesse. » (VI. Othys). Lorsque Mrs Dalloway reçoit, son amie d’enfance, Sally Seton, devenue lady Rosseter, elle apparaît transformée. La jeune fille élancée est remplacée par une mère de famille de cinq enfants. La jeune fille espiègle et rebelle est devenue une brave femme d’industriel (cf. Mrs Dalloway, p.290). Disons donc que le passé apparaît irrémédiablement révolu, preuve donc de la fuite du temps. Elle apparaît également quand on compare le temps et l’espace. L’aiguille ou l’oscillation de l’horloge occupe toujours la même position pendant que les instants se succèdent les uns les autres. Et si l’on s’en tient à cette succession, alors ils disparaissent les uns après les autres. C’est cette expérience qui permet à Bergson de dire que le mouvement de l’horloge n’est pas le temps (Essai, p.80-81). Mais cette fuite du temps n’empêche-t-elle pas de pouvoir se hâter puisqu’il est en quelque sorte toujours trop tard ?

Si le temps fuit, c’est-à-dire passe, c’est pour qui justement agit comme s’il avait l’éternité devant lui. Il faut alors rappeler avec Bergson que le temps homogène et disponible n’est qu’un « concept bâtard » (Essai, p.73) qui est l’introduction de l’espace dans la durée vécue. Si donc on revient à soi, alors les différents moments forment une indissoluble qualité, une multiplicité qualitative ou la succession des moments permet une unité comme mélodique de notre vie (sur les notes de la mélodie, Essai, p.75). On peut alors par le souvenir, fut-il involontaire comme dans Sylvie (I. Nuit perdue) puisqu’il apparaît à la lecture des journaux, retrouver son passé et finalement vivre aussi dans sa fidélité. Le narrateur décide alors sur la base des souvenirs qui lui sont revenus, de retourner voir Sylvie. Tout se passe comme s’il voulait rattraper le temps perdu. Le souvenir peut être déclenché par un sentiment toujours vivace de soi comme dans Mrs Dalloway. On peut alors retrouver ce qui dans le temps consonne avec notre vie actuelle de telle sorte d’avoir en quelque sorte le temps à disposition. En effet, Clarissa, tout en allant préparer sa réception, est immédiatement dans le souvenir. Que l’heure retentisse, « irrévocable ». Qu’elle l’éprouve avec cette image récurrente « Les cercles de plomb se dissolvaient dans l’air. » (p.63 ; cf. p.122, 185, 310), ne l’empêche pas d’avoir une adéquation entre ce dont elle se souvient et ce qu’elle fait.

Néanmoins, cela n’implique-t-il pas justement que le temps n’est rien d’autre que ce que nous faisons de lui ou plutôt avec lui ? N’est-ce pas alors que le thème de la fuite du temps et l’injonction de se dépêcher d’agir sont une sorte de confusion sur la nature même du temps ?

 

 

En effet, que signifie finalement la fuite du temps sinon qu’il s’écoule hors de notre prise. Or, ce temps qui s’écoule ainsi, c’est le temps objectif, celui de la physique, c’est éventuellement le temps social ou historique, dont nous ne disposons pas, mais ce n’est pas le nôtre : le temps vécu. Le temps objectif ne dépend pas de nous puisqu’il nous sert à mesurer les événements afin qu’ils soient socialement disponibles. On peut souscrire à cette analyse de Bergson qui parcourt tout le chapitre 2 de l’Essai (cf. p.96-96, 102-103). Ainsi, le Parisien dans Sylvie, lorsqu’il veut savoir l’heure, ne peut user de l’horloge vieille de deux siècles que le narrateur nous décrit complaisamment, qui ne marque pas les heures parce que son mécanisme n’a pas été remonté. Il lui faut aller la demander à un concierge (Sylvie, III Résolution). En tenant compte de ce temps, il est tout à fait possible de calculer et d’arriver à synchroniser en quelque sorte ce que nous désirons et les événements. Ainsi pour le narrateur de Sylvie qui relate comment il a pu ainsi non seulement avoir la résolution de revoir Sylvie, mais également la réalisation. Ce temps objectif parce qu’il repose sur une mesure commune qu’on peut toujours améliorer selon la définition bergsonienne de l’objectivité dans sa différence avec le subjectif tout entier connu (cf. Essai, p.68) peut nous fuir en fonction de ce que nous voulons faire. Il est le temps que marque Big ben dans Mrs Dalloway, temps qui scande les événements de la journée et notamment l’empressement à préparer la réception pour qu’elle ne soit pas ratée. L’habitude des réceptions, c’est-à-dire une certaine expérience, permet de disposer. Pour ce temps, se hâter a un sens. Se hâter est possible. Est-ce le cas pour le nôtre, c’est-à-dire pour le temps vécu ?

Nul besoin de se hâter pour le temps que nous vivons. D’abord parce que sa profondeur que nous donne le passé que nous pouvons toujours évoquer – voire qui est toujours virtuellement là comme Bergson le montrera dans Matière et mémoire (1896) – nous le met à disposition. Disons que dans l’Essai, Bergson pense une confusion entre le passé et le présent dans la notion de multiplicité qualitative. Lorsque nous vivons simplement, le temps vécu n’est rien d’autre qu’une série de progrès de conscience se succédant en étant liés et impossible à compter, c’est-à-dire à séparer spatialement. Alors qu’il fait chemin pour la fête de Loisy où il a décidé de se rendre pour rencontrer Sylvie, le narrateur rappelle ses souvenirs (cf. III Résolution, la dernière phrase et la suite jusqu’à VII Châalis), voire ses rêveries, il ne sait pas vraiment (VII Châalis). Si les retrouvailles avec Sylvie seront celles de la perte de la femme aimée, la récapitulation des souvenirs réalisera l’état d’âme poétique qu’appelle l’époque (cf. Sur l’époque, I Nuit perdue). De même, Mrs Dalloway se rappelle son amour de jeunesse Peter Walsh qu’elle n’a pu épouser tout comme lui-même se rappelle la jeune femme dont il a été éperdument amoureux. Le récit de leurs points de vue de cet amour qui se recoupent pour partie ne le rend pas pour autant absolument objectif. Car son acceptation de la vie (« C’était ça, la vie » p.285) permet à Mrs Dalloway de ne jamais envisager cet amour de jeunesse comme un moment perdu. Elle ne regrette pas d’avoir raté en quelque sorte une occasion.

Cependant, il paraît difficile de nier qu’il nous arrive de manquer de temps ou de considérer que notre être lui-même est en voie de disparaître. Dès lors, puisqu’on ne peut attribuer cette fuite au temps lui-même, n’est-ce pas plutôt nous qui manquons au temps ? Ne sommes-nous pas dans la fuite qui nous fait ne pas trouver le temps adéquat ?

 

 

C’est qu’il faut d’abord vivre ou plutôt, notre vie est d’abord sociale. Aussi sommes-nous souvent hors de nous-mêmes, dans une appréhension des choses et des êtres impersonnels. Telle est la vie superficielle de notre moi social ou de l’aspect social de notre moi qui s’oppose selon Bergson à notre moi profond où les différents événements de la vie s’entremêlent les uns aux autres, formant ainsi une densité de vie qui permet de ne manquer de rien (Essai, p.98-100). Dès qu’on rentre en soi, on sort radicalement des exigences de la vie sociale. Ainsi, Septimus Warren Smith, traumatisé par la mort d’Evans, a triomphé de la mort qu’il considère comme n’existant pas (p.90). Pour lui, le temps ne manque jamais même s’il peut être quelque peu agacé par son épouse Lucrezia, qui le ramène ou plutôt tente de le ramener à la vie sociale en suivant les prescriptions du Docteur Holmes. C’est ce temps vécu que le narrateur de Sylvie nous livre, indépendamment parfois de toute chronologie, peu soucieux de l’ordre (XIV Derniers feuillets) et surtout peu soucieux de vérité comme l’indique le terme de « chimères » qui désigne les éléments du récit. Le temps vécu trouve dans l’imaginaire en tant qu’il vise l’idéal, un refuge contre le temps objectif. Or, comment le temps peut-il être toujours à disposition ?

On peut soit avec Bergson inviter la conscience à se laisser vivre (Essai, p.75) ou à s’abstraire de la vie sociale (par exemple, Essai, p96) pour se retrouver, et d’abord retrouver sa nature temporelle. C’est le cas notamment du rêve, où nous ne mesurons plus la durée, mais nous la vivons (Essai, p.94). Ce retour à la pure durée est un retour à soi, sans quoi le sujet vit dans l’impersonnel du langage. C’est ainsi qu’on peut lire l’exemple de la découverte de la ville (Essai, p.96-97). Alors que la conscience voit à chaque fois et autrement la même ville, le sujet est pris par l’identité des mots du langage et ne peut voir les effets dissolvants. Retrouver donc la durée vécue que suggère Bergson, c’est ne plus diviser sa vie selon les articulations de l’espace, c’est revenir à soi. Mais plus encore, le retour à soi peut s’entendre dans l’acceptation de la vie. Le narrateur de Sylvie finalement voit son aventure conclue dans l’acceptation de l’échec amoureux. Retrouvant Sylvie, mariée, et qui plus est avec son frère de lait, elle est mère de deux enfants. Il goûte auprès d’elle l’idée d’un bonheur simple, loin des chimères de l’aimée dont il n’a jamais su si elle était Adrienne entraperçue comme en rêve, ou Sylvie ou encore, Aurélie, l’actrice dont il s’éprend à la voir jouer un rôle tous les soirs. Il est vrai que ce bonheur devant lui, il semble le regretter. Mais il trouve aussi dans la récapitulation de son expérience, de quoi se consoler, en suivant la leçon de Rousseau (Sylvie, XIV Dernier feuillet). Et c’est finalement dans l’acceptation de la vie telle que la manifeste Mrs Dalloway, elle qui accepte son âge et donc la mort, malgré l’annonce du suicide de Septimus Warren Smith, qui la touche un instant (p.307-308), marquant dans cette improbable rencontre, le point par lequel elle se montre tout aussi sensible que lui à la fêlure de la vie. Mais l’inscription de son existence dans le présent de la vie, sans nostalgie avec le passé, ni vaine crainte de la mort, seul avenir certain, lui permet de ne pas fuir cette vie dont nous disposons.

 

 

Disons donc pour finir que le problème était de savoir s’il y avait un sens de prendre en compte la fuite du temps selon la prescription de Boileau. Il est apparu que c’est moins le temps qui fuit, que le seul temps physique ou social. Et encore ne fuit-il que par notre propre rapport inadéquat au temps. Dès lors, qui accepte la vie dans la profondeur de sa durée, trouve la consolation de la perte dont nous ne pouvons pas ne pas faire l’expérience. C’est donc en nous qu’il est possible de disposer du temps ou plutôt de se disposer à être en adéquation avec le temps qui est le nôtre.

Il resterait alors à se demander s’il ne faudrait pas alors penser le temps comme essentiellement présent et alors comment concevoir ses autres dimensions : le passé et le futur.

 

 

 

Par Bégnana - Publié dans : Sujets - Communauté : La commune des philosophes
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