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Le temps vécu - Cellier : Le temps chez Nerval

C’est sur le plan du temps, de la durée vécue, que se situe essentiellement l’effort nervalien. Qu’il se tourne vers le passé ou l’avenir, l’homme traqué ne peut ressentir qu’une angoisse incoercible, puisque partout il rencontre des présages de mort. Il ne peut chasser cette angoisse par le recours au présent, dès l’instant que sa névrose le rend incapable de vivre dans le présent et que le présent lui fait horreur. Nerval se réfugie-t-il dans le passé ? Les thèmes traditionnels du romantisme, évasion, nostalgie, puissance de l’imagination, ne suffisent plus à limiter sa recherche. Insensible à l’émotion historique, il apprécie dans les ruines, non pas leur vétusté, mais leur fraîcheur, le fait qu’elles manifestent de façon tangible, et la vérité de ce qui fut, et son émouvante permanence. Il se refuse à penser le passé comme tel, c’est-à-dire comme ce qui n’est plus. L’exotisme fournit un moyen de satisfaire ce goût. Comme dans Bajazet l’éloignement dans l’espace tient lieu de l’éloignement dans le temps, l’exotisme moderne est en quelque sorte du passé présent. Donc Nerval se tourne vers le passé pour constater sa présence. Le souvenir est le grand obstacle opposé à la mort, et il sait par Goethe que tout ce qui a été subsiste, demeure accessible. S’il n’a pu recommencer l’exploit de Faust et ramener Hélène du pays des ombres, du moins a-t-il reçu un don prestigieux, celui de retrouver dans sa mémoire le passé de l’humanité. M.-J. Durry a bien montré comme « les mythes fournis par une tradition millénaire lui étaient la garantie de ses rêves. » « S’il peut sembler à l’homme que le passé enfoui dans les mythes est le souvenir d’une aventure qu’il a personnellement vécue, il doit se sentir en possession d’une âme qui fut depuis l’origine. » Il ne suffit pas de dire qu’il se souvient d’avoir assisté à la création même du monde : il continue d’y assister.

S’il se tourne vers l’avenir, pour lui enlever son caractère tragique il le conçoit à l’image du passé. Le passé et l’avenir sont solidaires ; « le passé est son seul avenir ». C’est pourquoi le paradis de l’enfance devient l’archétype du Paradis. Mais, là encore, il ne suffit pas de croire à une survie. Il faut que l’avenir, comme le passé, devienne présent, que le rêveur pénètre tout de suite en ce monde qui s’étend au-delà des portes de la mort. C’est dire toute l’importance d’Aurélia, procès-verbal d’une expérience décisive, puisqu’elle prouve que la descente chez les Mères ne se distingue pas de la montée du ciel.

Par le détour du passé et de l’avenir, Nerval fait irruption dans un univers sans durée, justifiant la parole prophétique de Maistre, citée dans les Illuminées : « L’homme n’est pas fait pour le temps, car c’est quelque chose de forcé qui ne demande qu’à finir. » Mais pas plus que J. Richer, nous ne saurions identifier ce monde à celui de la grâce chrétienne. Faut-il parler d’éternel présent ? J. Richer encore nous semble avoir vu juste, qui reconnaît ici le monde de la fin des temps décrit dans l’Apocalypse.

Léon Cellier, Gérard de NERVAL, Hatier, 1963, p.198-199.