Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Le temps vécu - Sujet et corrigé d'un résumé d'Alain "La succession"

1) Sujet.

Résumez le texte suivant en 150 mots (+ ou – 10%). Vous indiquerez les sous-totaux de 50 en 50 (50, 100 …) dans la marge et le nombre total de mots à la fin de votre résumé.

 

La théorie offre des cas où l’ordre vrai de succession se retrouve toujours par jugement, même si on le change dans le fait. L’exemple le plus simple de ces suites bien déterminées est fourni par les nombres entiers. Et il ne faut pas dire que des connaissances de ce genre ne servent pas à ranger et fixer des souvenirs ; car même des hommes peu instruits se servent des dates pour fixer l’ordre de leurs souvenirs.

Il faut aussi bien distinguer la succession et la connaissance que nous en avons. Il est d’expérience commune que l’un n’entraîne pas l’autre. Il est clair que nos souvenirs, même assez précis, ne nous reviennent pas automatiquement dans leur ordre. Si je reçois successivement trois dépêches n’ayant entre elles, par leur contenu, aucun rapport de temps, je ne saurai jamais dans quel ordre je les ai reçues. C’est pourquoi l’on adopte, pour ces cas-là, un numéro d’ordre, ou l’indication des heures ; ce qui fait voir que l’usage des séries numériques pour fixer l’ordre de succession est d’usage commun, chose qu’on ne remarque pas assez. Je serais assez porté à considérer la succession définie comme le type ou le modèle de toute succession. Et peut-être cette opinion prendra quelque évidence lorsque le rapport de la théorie à l’expérience aura été examiné. Toujours est-il que, dans le fait, les hommes discuteraient sans fin, entre eux et à l’intérieur d’eux-mêmes, sur l’ordre de leurs souvenirs, s’ils n’avaient pas les séries numériques du calendrier.

Il faut aussi distinguer la succession dans les choses et la succession pour nous. Le bruit du canon ne suit pas l’éclair du coup, mais il le suit pour moi, si je suis loin. Seulement il faut dire que, pour celui qui traite de la mémoire, l’ordre de succession dans les choses n’est pas le principal ; il n’est considéré qu’accessoirement, lorsque nous n’avons pas d’autre moyen d’ordonner l’histoire de notre propre vie.

Si je cherche maintenant dans notre expérience où nous pouvons trouver des ordres de succession invariables, j’en aperçois de deux sortes. L’ordre des choses, d’abord, impose à nos perceptions une espèce d’ordre. Lorsque j’indique un chemin à suivre, je décris à la fois un ordre de choses coexistantes, et une succession bien déterminée de perceptions. « Vous trouverez d’abord une cabane, ensuite un carrefour, ensuite une borne, puis un chemin creux. » À dire vrai, il y a plus d’un chemin pour aller d’un lieu à un autre, et mille manières de parcourir l’univers. Parmi les choses coexistantes, rien n’est avant ni après, si ce n’est par rapport à un projet bien déterminé. Mais, dès que l’on se donne un parcours, et un sens du mouvement, l’ordre de succession se trouve déterminé en même temps que l’ordre des choses coexistantes. Et lorsque je veux ordonner mes souvenirs de voyage, il n’est pas inutile de savoir que Lyon se trouve entre Paris et Marseille. Toutefois la détermination de l’ordre de succession n’est précise que pour des mouvements simplifiés, le long d’une ligne continue, sur laquelle on marquerait des points bien distincts. Cet ordre est analogue à l’ordre des nombres, avec cette différence que la succession est possible en deux sens, en partant d’un point quelconque. Mais étudiez cette espèce de voyage le long d’une ligne, vous verrez que la succession des points ne peut pas être intervertie n’importe comment. Il faudra toujours atteindre un certain point avant d’en atteindre un autre. Et, selon mon opinion, cette espèce de voyage abstrait est aussi le type et le modèle de tout voyage. Dans cette étude de la mémoire, de quelque côté qu’on la prenne, on aperçoit toujours à l’œuvre la pensée réfléchie, s’aidant de ses formes et de ses notations propres. Et je ne vois pas pourquoi l’on s’en étonnerait.

L’autre succession est celle des événements dans le monde. Ici les termes passés disparaissent ; on ne les retrouvera plus jamais. Édouard VII (1) n’a été couronné qu’une fois, il n’est mort qu’une fois. Je n’ai été reçu qu’une fois à un certain examen. Un coup de canon jette à bas ce qui restait d’un clocher ; la ruine suit le clocher ; et je ne reverrai jamais le clocher dans l’état où il était à l’instant qui a précédé la chute. Sans doute il faut une longue expérience, et les leçons d’autrui, et encore des idées auxiliaires, pour connaître et reconstituer l’ordre des événements. Il est clair que chacun fait ce travail dès qu’il se souvient, et qu’il argumente avec lui-même, invoquant, à tort ou à raison, le possible et l’impossible. Ici encore un tracé simplifié nous est fourni par ces expériences de laboratoire que l’on peut recommencer plusieurs fois en remettant les choses dans l’état initial. C’est dire que l’idée de causalité est présente ici dans la succession, comme vérité de la succession. Il arrive à chacun de dire : « C’était avant la mort du président Carnot (2), car je le vis, ce jour-là », ou bien : « C’était avant le baccalauréat, car j’étudiais dans tel lycée à cette époque. » L’art de vérifier les dates ne consiste qu’à rattacher les événements flottants à des successions fixes et bien déterminées, qui sont enfin celles des événements astronomiques. Et je crois que, sans des secours de ce genre, nous serions dans le doute, et sans remède, au sujet des événements les plus importants de notre vie. Anticipons. C’est par l’idée théorique de la succession, c’est-à-dire par le rapport de cause à effet, que nous percevons la succession dans l’expérience. Ou bien il faudrait soutenir que nos souvenirs nous reviennent en chapelet, toujours dans le même ordre, comme une chose à nous, automatiquement conservée, ce qui n’est point. Dans le fait nos souvenirs s’offrent capricieusement, et leur ordre véritable doit être retrouvé sans cesse d’après des idées, vraies ou fausses, correspondant à une science plus ou moins avancée, mais toujours science.

L’automatisme, entendez la mémoire motrice, nous fournit bien des séries auxiliaires, utilisées à chaque instant ; mais il n’y en a qu’un petit nombre dont nous soyons sûrs ; telles sont la suite des nombres, les jours de la semaine, les mois, les lettres de l’alphabet, les couleurs du prisme, les notes de la gamme, la suite des tons, les principaux faits de l’histoire. Mais la peine que nous prenons pour fixer ces séries et les reproduire sans faute fait bien voir que nous manquons d’une mémoire naturelle et toute instinctive qui déroulerait les événements passés dans l’ordre où nous les avons perçus.

En somme on peut dire que la succession pour nous est déterminée par la succession vraie, et la succession vraie par l’idée de cause, qui n’est que l’idée théorique de la succession. Ces idées importantes ne peuvent être éclaircies dans ce chapitre ; elles devaient y être présentées.

Alain, Éléments de philosophie (1941), Livre I De la connaissance par les sens,

Chapitre 15 De la succession.

 

Notes.

(1) Edouard VII (1841-1901-1910), roi d’Angleterre.

(2) Sadi Carnot, (1837-1894), président de la République de 1887 au 25 juin 1894, date de son assassinat par un anarchiste italien qui sera guillotiné. Ne pas tenir compte des notes dans le résumé.

 

2) Analyse et remarques sur le texte.

Alain commence cet extrait par indiquer ce qu’est selon lui la condition pour trouver à nouveau l’ordre vrai de succession. Elle est théorique, autrement dit, elle ne se donne pas dans l’expérience. Il l’illustre avec la suite des nombres entiers. Ce sont les dates qui permettent aux hommes qui ont peu de connaissances de déterminer l’ordre de leurs souvenirs. C’est indiquer d’emblée que le souvenir est affaire de réflexion et non de données immédiates de la conscience.

Il précise que nous devons distinguer la succession de sa connaissance. La première n’implique pas la seconde. Ce qu’il éclaircit en indiquant que nos souvenirs ne suivent pas l’ordre des événements. Il l’illustre par trois lettres reçues qu’il faut classer ou dont les dates permettront de déterminer l’ordre vrai. Ce qu’on peut résumer en disant que le calendrier est essentiel pour ordonner les souvenirs.

Alain propose une nouvelle distinction entre la succession dans les choses et celle qu’il y a dans notre représentation des choses. L’exemple de bruit du canon, qui ne suit pas l’éclair du coup dans les choses mais dans ma représentation selon mon éloignement, l’illustre. Cet ordre de succession joue son rôle dans la question de la mémoire en tant que parfois il est seul à pouvoir servir à mettre de l’ordre dans les événements de notre existence.

Alain passe ensuite à l’exposé des deux espèces d’ordres de succession qui ne varient pas ou ordres vrais de succession.

Le premier est celui de l’ordre des choses. L’ordre spatial, qu’il illustre d’abord avec le chemin indiqué en même temps que les perceptions qu’on aura, puis avec un trajet entre les trois grandes villes françaises, Paris, Lyon et Marseille, et enfin et surtout avec la ligne où un point suit ou est précédé d’un autre font un ordre de succession, est un ordre réfléchi et non spontané ou immédiat. L’ordre des événements historiques permet d’orienter la succession de ses propres événements. Il nécessite tout un travail de recherche qu’illustrent les expérimentations scientifiques où la répétition permet de dégager les conditions initiales et donc l’ordre. Aussi Alain en déduit que la notion de causalité est présente dans la détermination de l’ordre véritable de succession. Il le démontre par l’absurde : si la causalité n’était pas essentielle, nos souvenirs surgiraient dans le véritable ordre tout le temps. Or, ce n’est pas le cas. Donc la causalité est essentielle. Il nie implicitement la thèse de Bergson de Matière et mémoire (1896) selon laquelle l’ordre des souvenirs leur est intrinsèque mais que ce sont les exigences de l’action qui expliquent que certains souvenirs apparaissent plutôt que d’autres.

Il concède qu’il y a une sorte de mémoire qui donne de bonnes séries, la mémoire motrice. Mais elle-même provient d’un exercice pénible. Aussi notre mémoire naturelle ne permet pas de découvrir un ordre véritable.

L’auteur résume lui-même sa thèse. La succession de nos représentations présuppose la vraie succession qui elle-même repose sur la causalité.

Il annonce un développement qui est pour nous ici inessentiel.

 

3) Proposition de résumé.

De vraies successions sont théoriques comme l’usage ordinaire de dater les souvenirs le montre.

La succession diffère de sa connaissance puisque nous ne savons pas toujours ranger nos souvenirs. L’ordre fixé nous accorde aux autres ou à nous-mêmes.

En outre, l’ordre de succession des choses n’ [50] est pas toujours celui de nos représentations.

Il y a deux espèces d’ordres de succession vraie. Premièrement, celui des choses dans l’espace fixe la succession de nos pensées ou de nos actes. La ligne donne un ordre déterminé et montre l’importance de la réflexion.

Deuxièmement, l’ordre [100] des événements, difficile à reconstituer et l’expérimentation scientifique qui le cherche, montrent que la causalité est la condition de la succession vraie.

Et la mémoire mécanique que nous entretenons souligne les insuffisances de notre mémoire naturelle.

Bref, toute succession repose sur la vraie succession et finalement sur la causalité.

150 mots