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Le temps vécu - Sujet et corrigé d'un résumé d'Alain "Le temps"

Sujet

 

Résumez le texte suivant en 120 mots (+ ou – 10%). Vous indiquerez les sous-totaux de 20 en 20 (20, 40, 60 …) dans la marge et le nombre total de mots à la fin de votre résumé.

 

On croira faire preuve de quelque esprit philosophique en critiquant d’abord ce titre, et en se plaisant à dire qu’il n’y a point le temps, mais des temps, entendez un temps intime pour chaque être, et qu’il n’y a aucun temps dans l’objet comme tel. Ces réflexions ne sont pas mauvaises pour commencer, et pour se débarrasser d’abord de cette erreur grossière que le temps consiste en un certain mouvement régulier, comme du soleil ou d’une montre, ou des étoiles. Mais on ne peut s’en tenir là ; il faut décrire ce que nous pensons sous ce mot ; et nous pensons un temps unique, commun à tous et à toute chose. Les paradoxes plus précis des modernes physiciens (1) qui veulent un temps local, variable selon certains mouvements de l’observateur, par exemple plus rapides que la lumière, font encore mieux ressortir la notion du temps unique. Car cela revient à dire que nous n’avons pas de moyen absolu de constater l’en même temps de deux actions. Mais cela même n’aurait, pas de sens, si nous ne savions qu’il y a un en même temps de tout.

En même temps que l’aiguille des secondes avance sur le cadran de ma montre, à chaque division il se passe quelque chose partout, qui n’est ni avant, ni après. Je puis ne jamais découvrir à la rigueur dans l’expérience ce rapport entre deux changements que j’appelle simultanéité ; mais je ne puis penser qu’en même temps qu’un changement en moi il ne se produise pas d’autres changements partout, d'autres événements partout ; et, de même, qu’il y en a eu d’autres avant et qu’il y en aura d’autres après, en même temps que d’autres en moi. Je vis dans le même temps qu’une nébuleuse lointaine se condense ou se raréfie. Il y a un moment pour elle qui est commun à elle et à moi, et, bien mieux, tous les moments sont communs à nous deux et à toutes choses. Dans un même temps, dans un temps unique, dans le temps enfin, toutes choses deviennent. Il serait absurde de vouloir penser que le temps cesse ou s’arrête pour l’une, continue pour l’autre. Ce que Kant (2) exprimait dans cette espèce d’axiome : deux temps différents sont nécessairement successifs. Comme deux ou trois espaces sont des parties de l’espace unique, et parties coexistantes, ainsi deux ou trois temps sont des parties du temps unique, mais successives. Examinez et retournez cette pensée de toutes les manières, et saisissez ici cette méthode philosophique, qui consiste à savoir ce que je pense dans une notion, en faisant bien attention de n’en pas considérer une autre à sa place. C’est justement ce qui arrive à tous ceux qui voudraient dire qu’un temps va plus vite qu’un autre, avance ou retarde sur un autre ; ils devraient dire mouvement et non pas temps. Car le mouvement a une vitesse, ou plutôt plusieurs mouvements sont comparables en vitesse, mais dans un même temps. On dit que deux mobiles ont la même vitesse lorsqu’ils parcourent un même espace dans le même temps. Mais une vitesse du temps, cela n’est point supportable, si l’on y pense bien, car il faudrait un autre temps pour comparer les vitesses de deux temps ; c’est dire que ces deux temps sont des montres, et que le vrai temps est ce temps unique où tous les mouvements peuvent être comparés.

En un sens on pourrait dire que la méditation sur le temps est la véritable épreuve du philosophe. Car il n’y a point d’image du temps, ni d’intuition sensible du temps. Il faut donc le manquer tout à fait, ce qui est une erreur assez grossière, ou le saisir dans ses purs rapports, qui sont en même temps, avant, après. Mais il faut dire que l’espace donne lieu à des méprises du même genre ; car il n’y a point non plus d'image de l’espace ; la véritable droite n’a point de parties et ne se trace point. L’espace n’a ni grandeur ni forme ; ce sont les choses qui, par l’espace, ont grandeur et forme. Et c’est le sens du paradoxe connu de Poincaré (3) : « Le géomètre fait de la géométrie avec de l’espace, comme il en fait avec de la craie » ; il veut dire avec l’espace sensible, mais purifié, comme serait le grand vide bleu du ciel. Et cet espace imaginé n’est pas plus l’espace qu’un mouvement sans différences n’est le temps. Ce mouvement se fait dans le temps, ainsi que tous les autres. Il est seulement commode pour fixer au mieux l’en même temps de deux changements.

Le temps ne manque jamais. Il n’a ni commencement ni fin. Tout temps est une suite de temps. Le temps est continu et indivisible. Voilà des propositions qui ne sont proprement évidentes que si l’on s’est délivré des images faciles qui nous représentent le temps par un mouvement. Par exemple se demander si le temps est fait d’instants indivisibles, c’est substituer un mouvement au temps ; et encore l’image d’un mouvement, car le mouvement est autre chose aussi pour l’entendement qu’une succession d’épisodes. Et c’est sans doute pour avoir matérialisé le temps que la vaine dialectique s’est plu à inventer l’éternel. Encore ici il faut distinguer l’idée de la chose, mais non les séparer. Nous pensons ainsi. Et ce n’est pas de petite importance de savoir exactement ce que nous pensons dans nos jugements ordinaires. Concluons que le temps est aussi bien que l’espace une forme de l’expérience universelle. Ces vérités ne sont pas nouvelles ; mais il est toujours nouveau de les bien entendre.

Alain, Éléments de philosophie, Livre I De la connaissance par les sens, chapitre XVII Du temps.

 

(1) Alain fait allusion aux travaux du physicien Albert Einstein (1879-1955) (allemand, apatride, suisse, puis suisse et américain), la théorie de la relativité restreinte (1905) et la théorie de la relativité générale (1919) et de leur reprise par le physicien français Paul Langevin (1872-1946) qui les a vulgarisés en France.

(2) Kant (1724-1804) s’exprime ainsi dans la Critique de la raison pure (1781, 2ème édition 1787).

(3) Henri Poincaré (1854-1912), mathématicien, physicien et philosophe français. Je n’ai pas retrouvé cette citation. Par contre, j’ai trouvé celle-ci qui s’en approche :

« Le géomètre cherche toujours plus ou moins à se représenter les figures qu’il étudie, mais ses représentations ne sont pour lui que des instruments ; il fait de la géométrie avec de l’étendue comme il en fait avec de la craie ; aussi doit-on prendre garde d’attacher trop d’importance à des accidents qui n’en ont souvent pas plus que la blancheur de la craie. » Henri Poincaré, La science et l’hypothèse (1902), chapitre II La grandeur mathématique et l’expérience. (Ne pas tenir compte de mes notes dans le résumé).

 

Corrigé

 

 

 

1) Analyse et remarques sur le texte.

Si Alain veut bien concéder qu’on peut rejeter l’idée d’un temps unique telle qu’elle s’exprime dans le titre de son chapitre au nom d’une pluralité de temps parce que chaque être ou personne aurait son temps, c’est uniquement parce qu’elle permet de rejeter l’identification du temps avec le mouvement astronomique ou avec le mouvement d’un instrument de mesure du temps. En conséquence, il accepte un certain bergsonisme comme une sorte de propédeutique pour véritablement penser le temps et rompre avec l’antique conception du temps selon lequel il n’est rien d’autre que le nombre du mouvement du ciel qui semble avoir été, quant au fond, la conception de Platon dans le Timée (cf. Rémi Brague, Du temps chez Platon et Aristote. Quatre études, P.U.F. Épiméthée, 1982).

Une fois énoncée la concession, Alain énonce sa thèse en opposition avec l’objet de sa concession, à savoir qu’il faut penser un temps unique qui est le même pour tout, choses et personnes. Il montre alors que c’est ce temps unique qui permet de penser les paradoxes des physiciens relatifs à un temps local qui varie en fonction de l’observateur pour des vitesses plus rapides que celle de la lumière (il y a là une allusion aux travaux d’Einstein mais qui manque de clarté en ce sens que les paradoxes comme ceux des jumeaux de Paul Langevin dont celui qui voyage dans l’espace revient plus jeune que celui qui est resté sur Terre repose sur l’idée que la vitesse de la lumière est indépassable). Son argument est que l’impossibilité de mesurer la simultanéité présuppose un temps unique pour la penser. Il faut donc comprendre que pour Alain, le temps n’est pas du domaine de la physique mais de la philosophie. Autrement dit, c’est au philosophe à analyser l’idée de temps et à rendre compte de l’usage qu’en font les physiciens – le philosophe pouvant, voire devant être physicien par ailleurs. On pourrait alors dire que le poète et le romancier, comme le philosophe, ont aussi leur mot à dire sur le temps s’il est une réalité indépendante des recherches scientifiques.

Alain analyse alors la simultanéité ou l’en même temps par opposition avec l’avant et l’après. C’est cette idée qui apparaît comme la condition pour appréhender ce qui se passe en moi et ce qui se passe hors de moi, quelque impossibilité où je sois de l’établir par la mesure. Ce temps est unique. Aussi Alain en déduit-il qu’il ne peut s’arrêter ou cesser pour une chose. On peut alors citer les vers célèbres de Ronsard (1524-1585) « Le temps s’en va, le temps s’en va, ma Dame : / Las ! le temps non, mais nous nous en allons » où le poète énonce pour mieux la nier le thème de la fuite du temps ou de sa disparition pour mettre en lumière que ce qui disparaît, s’arrête, c’est la vie.

Alain se réfère aux analyses de Kant (1724-1804, dans la Critique de la raison pure, Première partie : Esthétique transcendantale, 1781, 1787). Il reprend ce qu’il nomme une sorte d’axiome, c’est-à-dire de proposition première à partir de laquelle on démontre. Ce principe énonce que deux temps différents se succèdent nécessairement. C’est donc dire que la simultanéité n’est valable que dans un seul et même temps. À quoi Alain ajoute, en comparant l’espace et le temps, que tous les espaces comme tous les temps appartiennent à l’un ou à l’autre. Il s’agissait pour Kant de montrer que le temps comme l’espace ne sont pas des concepts puisque justement des hommes différents ou des poux différents ne sont pas des parties de l’homme ou du pou. Pour Kant, espace et temps sont donc des intuitions, c’est-à-dire des représentations d’une “réalité” singulière.

Alain en déduit qu’il n’y a pas de temps plus rapide qu’un autre, mais des mouvements plus ou moins rapides dans le temps unique. Il réduit à l’absurde l’idée en déduisant de sa supposition que si un temps était plus rapide qu’un autre, comme la vitesse consiste à parcourir un espace dans un temps donné, il faudrait un autre temps pour mesurer les différents temps. Des temps différents sont en réalité des mesures différentes du temps unique. On peut donc inférer de son texte que l’écoulement du temps est absolument homogène. Ce qui rejoint la conception newtonienne du temps.

Alain en tire une leçon pour la réflexion philosophique, à savoir qu’il y a une difficulté pour penser le temps car il n’a pas d’images mais de purs rapports qu’il énonce comme étant donc l’en-même temps ou simultanéité, l’avant ou l’antérieur et l’après ou le postérieur. Il en va de même pour l’espace. Il peut alors se référer au paradoxe de Poincaré (1854-1912) qu’il cite selon lequel le géomètre pratique son art avec l’espace comme avec la craie, c’est-à-dire selon Alain avec un espace purifié. Il n’est pas impossible de penser que Poincaré qui utilise les géométries non euclidiennes qui n’ont guère de répondant intuitif ait plutôt voulu dire que la géométrie ne doit pas admettre l’espace à trois dimensions qui semble l’espace perçu. Dès lors, en ce qui concerne le temps, le mouvement peut servir à le figurer pour permettre de penser d’autres mouvements, mais il n’est pas le temps.

Alain énonce à partir de là quelques caractéristiques de ce temps unique qui vont à l’encontre des lieux communs sur le temps. Il ne manque jamais, il ne commence ni ne finit. Un temps appartient toujours au temps. Il est à la fois continu et indivisible (et là Alain rejoint en partie Bergson). Pour pouvoir penser les propriétés du temps, il faut justement selon Alain se libérer des images qui toutes reviennent à utiliser un mouvement pour se figurer le temps (qu’on pense à l’image du fleuve par exemple).

Il en déduit surtout que de là est née l’idée d’éternité. Autrement dit, il n’est nullement besoin de cette idée. On remarque d’emblée la conséquence théologique qui reste implicite : Dieu est inutile pour penser le temps et les paradoxes relatifs à la réalité du temps qui amenaient Augustin (354-430), dans le livre XI de ses Confessions (~397-400) à faire du Dieu de la Bible chrétienne, le créateur du temps.

Alain finit par dire qu’il n’y a nulle nouveauté dans ses analyses mais que ce qu’il y a de nouveau, c’est de les bien comprendre.

 

Le poème de Ronsard en entier :

 

« Je vous envoye un bouquet de ma main

Que j’ai ourdy de ces fleurs epanies :

Qui ne les eust à ce vespre cuillies,

Flaques à terre elles cherroient demain.

Cela vous soit un exemple certain

Que voz beautés, bien qu’elles soient fleuries,

En peu de tems cherront toutes flétries,

Et periront, comme ces fleurs, soudain.

Le tems s’en va, le tems s’en va, ma Dame :

Las ! le tems non, mais nous nous en allons,

Et tost serons estendus sous la lame :

Et des amours desquelles nous parlons,

Quand serons morts n’en sera plus nouvelle :

Pour-ce aimés moi, ce pendant qu’estes belle. »

 

2) Les idées essentielles du texte.

1. Le temps vécu permet de distinguer temps et mouvement mais le temps est unique, quoiqu’en pensent les nouveaux physiciens.

2. La simultanéité est nécessaire pour penser tout ce qui est dans le temps. Tous les temps appartiennent au même temps. Aucun temps n’est plus rapide qu’un autre.

3. Penser le temps est difficile car il n’y a pas d’image pour se représenter ses rapports, la simultanéité, l’antérieur et le postérieur.

4. Le temps apparaît infini, continu, indivisible si on ne le confond pas avec son image qu’est le mouvement.

5. L’éternité est strictement inutile pour le penser.

6. Comme l’espace, il est une condition de l’expérience.

 

3) Proposition de résumé.

 

Penser des temps privés évite d’identifier temps et mouvement. Toutefois le temps est unique et universel malgré les temps [20] variables de la physique moderne.

Car, la simultanéité, inexpérimentable, est nécessaire tout ce qui est dans le temps. Kant disait [40] justement que des temps différents sont du même temps. La philosophie montre qu’aucun temps n’est plus rapide qu’ [60] un autre car il faut le temps pour les représenter.

Le penser est difficile car aucune image n’est adéquate [80] pour ses rapports : simultanéité, antérieur, postérieur.

Aussi le temps apparaît infini, continu, indivisible si on ne le confond pas avec [100] l’image du mouvement. Nul besoin de l’éternité. Comme l’espace, le temps est la condition de toute expérience.

120 mots