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Le temps vécu - Sujet et corrigé d'un résumé d'Alain sur le sentiment de la durée.

1) Sujet.

Les développements qui précèdent tendent visiblement à cette conclusion que la connaissance instinctive du temps suppose toujours quelque idée des successions régulières, et aussi quelque secours d’institution. Mais il faut se demander si, en dehors de cette connaissance, que chacun éprouve tous les jours, nous n’avons pas une expérience plus intime de notre propre temps, ou, pour mieux parler, de notre durée ou vieillissement. Cet examen peut donner quelque idée de ce que c’est que la psychologie pure, et du débat entre les psychologues et ceux qu’ils appellent intellectualistes.

Je veux donc faire abstraction des objets extérieurs et connaître seulement ce que j’éprouve dans le recueillement avec moi-même. Et dans cette pensée rêveuse, je veux encore effacer les souvenirs ordonnés et datés, c’est-à-dire tout ce qui a forme d’objet. Je considère ce que j’éprouve, sans vouloir savoir d’où cela vient ni ce que cela signifie. On peut espérer qu’on y parviendra en de courts moments, tout étant mêlé alors, et la couleur n’étant pas plus objet que ne l’est l’odeur de rose, et tout cela n’étant qu’impression en moi, pour moi, de moi. Je me trouverai donc en face du sujet seul, ou dans le pur subjectif, comme on dit. Au moins, j’en approche. Et, quoique je ne pense plus aux mouvements, aux changements dans l’objet, et encore moins aux astres et aux horloges, néanmoins il me semble que j’ai le sentiment immédiat d’un temps en moi. D’abord, si mes impressions changent, aussitôt l’impression première, tout entière, prend le caractère du passé, et est en quelque sorte repoussée dans le passé par celle qui survient. Mais, même sans aucun changement, si je considère ce que j’éprouve, cette seule réflexion éclairant un peu tout le reste forme avec tout le reste un moment nouveau et actuel, l’autre état sans réflexion glissant aussitôt dans le passé. Cette chaîne de moments, qui glisse d’avant en arrière, tombe bientôt dans une espèce de nuit.

Et disons encore que, si je n’avais cette expérience, c’est vainement qu’on me parlerait du temps, car les mouvements ne sont point du temps. L’aiguille de ma montre change de lieu, mais ne décrit pas un temps. Le caractère propre du temps, c’est qu’il est une altération irréparable. Le moment passé ne peut plus jamais être présent. Quand les mêmes impressions reviendraient toutes, je suis celui qui les a déjà éprouvées. Chaque printemps vient saluer un être qui en a déjà vu d’autres. En ce sens toute conscience vieillit sans remède, comme nous voyons que tout vivant vieillit. Tel serait donc le temps véritable dont les mouvements ne nous donneraient que l’image. Et ce temps n’est qu’en moi et que pour moi. Dès que je me représente un corps, je puis concevoir que ses parties reviennent toutes dans leur premier état, et des millions de fois ainsi. Rien n’y serait donc passé. Mais pour moi le témoin, la seconde impression que j’en ai ne se substitue pas à la première, elle s’y ajoute. Je vieillis parce que j’accumule.

Ces remarques, sur lesquelles on peut raffiner beaucoup, contribuent à une description complète de la pensée du temps ; c’en est la matière. Et il est bon en effet d’avertir le lecteur que les moments ne se juxtaposent pas en nous comme des secondes parcourues par une aiguille. Mais il faut comprendre aussi que cette vie de pur sentiment, que j’ai voulu décrire, tend au sommeil, c’est-à-dire à l’inconscience. Nous ne pouvons la saisir et la décrire que sous des formes, et par des métaphores tirées de l’espace et du mouvement, c’est-à-dire de l’objet. Ainsi il semble que l’objet ne s’étalerait point devant nous avec ses parties distinctes et leurs changements, sans l’unité de la conscience ; car une autre chose n’est qu’elle ; mais moi je suis tout. En revanche l’unité du sujet n’apparaît jamais sans aucune perception d’objet. C’est là qu’ont porté les méditations les plus suivies de Kant (1), et les plus difficiles. Et il me semble aussi qu’il est également vrai qu’on ne se souvient que de soi-même, selon un mot assez frappant, mais aussi qu’on ne se souvient que des choses, la vérité des choses donnant seule un sens à nos sentiments intimes de la durée, tout à fait de la même manière que l’image d’un mouvement donne seule un sens à ce que j’éprouve lorsque j’allonge le bras. Et enfin, autant que j’ai conscience, je suis toujours entendement. Cela ne tend qu’à supprimer des divisions un peu trop commodes, et assez puériles, d’après lesquelles nous pourrions par exemple quelquefois sentir sans penser, et quelquefois penser sans sentir. Séparer et joindre, et en même temps, c’est la principale difficulté des recherches philosophiques.

Alain, Éléments de philosophie (1941), Livre I De la connaissance par les sens,

Chapitre 16 Le sentiment de la durée.

 

Notes.

(1) Kant (1724-1804). Alain fait allusion à un passage de la Critique de la raison pure qui se nomme « La réfutation de l’idéalisme » de la deuxième édition de 1787 (la première édition est de 1781) et qui est l’objet de quelque page de la préface de la deuxième édition.

 

2) Analyse du texte et remarques.

Alain commence par rappeler ce qu’il a montré précédemment (dans le précédent chapitre). Deux idées sont énoncées. D’une part, que la connaissance naturelle du temps repose sur l’idée de succession régulière. D’autre part, que c’est l’institution (datation, etc.) qui la rend possible.

On comprend alors que la position de l’auteur consiste précisément à refuser qu’on puisse considérer qu’il y a un sentiment du temps qui serait autonome et sur lequel il faudrait construire la connaissance du temps. Il pose toutefois la question de savoir s’il n’y a pas un sentiment de la durée. Il considère que l’enjeu en est l’opposition entre psychologues et les intellectualistes tels que les nomment les premiers. Cet aspect peut être écarté pour ce texte dans la mesure où il n’apparaît pas totalement.

Pour découvrir ce sentiment de la durée, il paraît nécessaire selon Alain de faire abstraction de tout ce qui est objectif, aussi bien les objets à proprement parler que les dates, la mise en ordre des représentations comme les souvenirs et s’en tenir à l’éprouver. Il est assez difficile de ne pas penser que c’est à Bergson qu’Alain fait référence ici. On peut penser à ce passage par exemple :

« Nous allons donc demander à la conscience de s’isoler du monde extérieur, et, par un vigoureux effort d’abstraction, de redevenir elle-même. » Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, chapitre II De la multiplicité des états de conscience. L’idée de durée, P.U.F., p.67.

En faisant abstraction ainsi même du temps des horloges il reste l’impression d’un changement tel que l’impression nouvelle chasse la précédente ou alors la réflexion ajoute à l’impression qui demeure. L’impression passant devenant absolument obscure. Ici se manifeste plutôt une opposition à Bergson qui, quant à lui, considère que dans la succession, le passé ne disparaît pas puisque la conscience immédiate ne sépare pas les moments comme le montre son analogie avec la mélodie qui parcourt son texte.

Et selon Alain, c’est cette expérience qui fait même le temps des horloges qui n’est sinon que mouvement dans l’espace. Là encore, on croit reconnaître du Bergson (op. cit, p.80-81). C’est l’expérience du vieillissement qui est ce sentiment de la durée qui se distingue de l’objectif toujours spatial et identique à lui-même. La comparaison avec les autres vivants n’est pas essentielle mais est une sorte de relâchement de l’effort d’abstraction et de repli sur le purement subjectif.

Or, il importe de voir qu’Alain n’accepte que partiellement ce retour à la durée. Il lui reconnaît certes une nécessité pour comprendre le temps. Mais il objecte que le sentiment de la durée confine à la nuit de l’inconscience. Inconscience, c’est-à-dire absence de conscience comme dans le sommeil le plus profond et non inconscient, surtout au sens de la psychanalyse, qui désigne une activité psychique que la conscience ne peut saisir mais qui a une positivité. Il n’est pas interdit de savoir qu’Alain (1868-1951), qui est un peu plus jeune que Freud (1856-1939), a fermement rejeté, notamment dans les Éléments de philosophie, la notion d’inconscient psychique de ce dernier. Loin donc d’être un retour à une conscience pure, immédiate, elle est plongée dans le néant de pensée.

Aussi l’objectif, le spatial, le mouvement dans l’espace, sont absolument nécessaires à une compréhension du temps. C’est pour cela qu’il fait allusion à la thèse de Kant selon laquelle le sujet ne peut se saisir lui-même dans son unicité qu’à travers l’objet, thèse qui se trouve dans la réfutation de l’idéalisme de la Critique de la raison pure. Bref, il n’y a pas d’un côté un pur sentiment et de l’autre une pensée impure. Pensée et sentiment sont nécessaires.

Il conclut par des considérations de méthode. Il nous faut à la fois séparer et joindre. Séparer pour ne pas confondre. Joindre pour retrouver le tout de l’expérience. Sont donc nécessaires et l’analyse et la synthèse.

 

En un mot, toute la spécificité de ce texte est qu’il donne une place au sentiment de la durée, donc à la pensée bergsonienne, mais une place limitée.

Alain rejette le primat du temps vécu. Il n’est que la matière du temps.

 

3) Idées.

1. Puisque la succession objective et instituée qui fonde la compréhension du temps, n’y a-t-il pas un sentiment de durée ?

2. Si on met de côté tout ce qui est objectif, il resterait bien un sentiment de la durée lié à des impressions qui passent et disparaissent.

3. C’est ce sentiment qui fonde le temps des horloges qui ne serait sinon qu’un mouvement purement spatial.

4. Mais ce sentiment seul sombre dans la nuit de l’inconscience.

5. Ce sentiment est la matière du temps, c’est l’objectif qui lui donne sa teneur.

6. Après avoir distingué ce qui est séparable en pensée, il faut le lier comme dans la réalité.

 

4) Proposition de résumé.

 

100 mots.

L’idée de succession est nécessaire pour appréhender le temps naturel. Mais, n’a-t-il pas une réalité ?

Si j’ [20] écarte tout l’objectif ou l’institué en moi, il resterait le changement de l’impression ou la réflexion qui [40] la rejette dans le passé. Et ce sentiment de durée fonde le temps des horloges qui ne sont que mouvements [60]| spatiaux. Vieillir, c’est sentir la durée.

Reste que ce sentiment de la durée est proche de la léthargie. Il [80] faut donc percevoir l’objectif pour donner une tenue au temps. En philosophie, il faut l’analyse et la synthèse.