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Le temps vécu - Sujet et corrigé d'un résumé de Lavelle sur la vertu du temps et le pardon

Sujet

 

1) Résumez le texte suivant en 140 mots (+ ou – 10%). Vous indiquerez les sous-totaux de 20 en 20 (20, 40, 60 …) dans la marge et le nombre total de mots au début de votre résumé.

 

La différence entre les hommes provient de la manière même dont ils se comportent à l’égard du temps et peut-être seulement du sens qu’ils donnent au mot présent. Car pour les uns, c’est le présent qui ne cesse de les fuir et qui fait de leur vie tout entière comme une fuite ininterrompue. Au lieu que pour les autres c’est un présent qui subsiste toujours et que le contenu variable de l’existence diversifie, mais sans l’ébranler ni l’altérer. Pour les uns c’est la présence des choses et pour les autres c’est ma présence à moi-même.

Il y a beaucoup à dire sur le rôle de la fidélité que l’on a tant vantée. Elle est la vertu du temps et qui en un certain sens en domine l’éparpillement ; elle rend solidaires tous les instants de notre vie que Descartes nous a appris à rendre indépendants. Il refusait par des promesses de porter atteinte par avance à sa liberté dont il savait bien qu’elle est un acte présent et qui toujours recommence. En réalité, il faudrait qu’elle soit une vertu du cœur plutôt que de la volonté. Mais le cœur ne suit pas les efforts du vouloir. Et la sincérité du cœur vaut mieux qu’une fidélité que le vouloir a obtenue. Il arrive que l’on se soit engagé une fois dans un certain parti et qu’on veuille lui rester actuellement fidèle, alors que le cœur s’en est détaché, que toutes les forces de notre esprit ne cessent de se porter ailleurs.

La fidélité et le serment ne sont que des précautions par lesquelles ceux qui nous tiennent aujourd’hui entendent nous enchaîner pour toujours.

Le rôle de l’instant ce n’est pas de garder le souvenir du passé, mais de nous faire pénétrer dans l’éternité. C’est à l’éternité qu’il faut être fidèle et non point au temps et elle exige souvent, pour qu’on lui soit fidèle, une infidélité à l’égard du temps.

Je ne puis apercevoir toute la beauté du monde que si ma vie recommence tout entière chaque matin, que si elle est une perpétuelle naissance. Et dès lors le passé tout entier est pour moi comme s’il n’était rien. Il ne faut pas dire que je l’oublie, mais encore que je l’anéantis.

Et dans les relations même que j’ai avec autrui, comme on le voit assez bien dans l’amour, ce que j’ai connu de l’être qui est là devant moi est comme rien en comparaison de ce qu’aujourd’hui sa seule présence m’apporte. L’amour, dit-on, se nourrit de souvenirs ; mais c’est quand la présence manque, où tous les souvenirs d’un seul coup s’abolissent, ou peut-être se condensent.

Mais que ce passé qui n’est rien, je puisse le ressusciter par la pensée, c’est cela précisément qui est un nouveau miracle, un miracle de tous les instants.

Et il y a deux usages bien différents que l’on peut en faire. Car il arrive que le passé vienne troubler la présence et l’empêcher pour ainsi dire de se produire. Il n’éveille en moi que des précautions, des griefs ou des promesses qui forment une sorte d’écran entre le présent et moi. Mais le passé possède une autre valeur. Dès que je cesse de le confronter avec le présent, il devient lui-même un présent spirituel. Il se détache de l’événement, il cesse de le représenter, et n’en retient que la signification pure. Et il n’y a pas alors le moindre fragment de ce passé qui ne reçoive une lumière intérieure qui le transfigure.

 

Le pardon met en jeu la relation du présent avec le passé et ce pouvoir miraculeux du souvenir, non pas d’effacer le passé, mais de le transfigurer, et même d’en changer le sens.

Cependant on ne pardonne vraiment que si l’on sent aussi que l’on a besoin d’être pardonné. Il est très délicat de faire sentir à un autre qu’on a eu des torts à son égard et qu’on le reconnaît. En s’humiliant on l’humilie aussi. On n’agit jamais avec assez de discrétion. On aggrave presque toujours par un excès de zèle la faute que l’on voulait réparer. Il faut toujours ménager le pardon que l’on demande pour ménager celui à qui on le demande, et le pardon que l’on accorde pour ménager celui à qui on l’accorde.

Là est le véritable pardon qui opère une véritable transmutation du mal même qu’on nous a fait. Il le purifie et l’éternise, au lieu de l’ensevelir dans un oubli.

La faute même que les autres ont pu commettre à notre égard crée entre nous et eux un lien de chair plus étroit, que le pardon spiritualise.

Il n’y a point de bassesse qui, si on la comprend, ne puisse être pardonnée.

On ne s’étonnera pas que tout le monde pense d’abord à punir le coupable plutôt qu’à le convertir. Car, au moment où il le punit, il s’élève au-dessus de lui, il éprouve sur lui un ascendant moral que confirme encore l’ascendant physique dans la douleur qu’il lui inflige. Son amour-propre parle autant que la justice. Mais s’il le convertit, il l’égale à lui, il perd tout avantage, il peut se sentir dépassé par cette transmutation intérieure dont il n’aurait pas toujours été capable.

Il n’y a point de faute qui n’engendre naturellement une douleur : nul n’a le pouvoir de pardonner qui n’est prêt à prendre sur soi à la fois la douleur et la faute.

Il y a partout autour de nous un mal qui règne dans le monde, que l’on ne songe qu’à maudire et à punir et qu’il faudrait savoir accepter, soulager et réparer. C’est là ce qu’exprime ce beau mot de miséricorde. Dès que la misère d’autrui, la souffrance, le malheur ou le vice, touche notre cœur, comment n’engendrerait-elle pas la miséricorde ? Mais tout être fini est plein d’amour-propre et de rancune. La miséricorde est pour lui la vertu la plus difficile. Il n’y a que Dieu qui puisse être parfaitement miséricordieux et nous ne cessons pas d’appeler sur nous sa miséricorde et de nous confier à elle.

Louis Lavelle, Conduite à l’égard d’autrui, Chapitre 7 : Ménager autrui, VIII Vertu du temps et IX Le pardon, Éditions Albin Michel, 1957, p.143-148.

 

2) Analyse et remarque sur le texte.

La première partie est le point VIII Vertu du temps du chapitre 7 Ménager autrui. Il faut donc dégager cette vertu du temps.

Lavelle commence par analyser différentes façons de se rapporter au présent qui font la diversité des hommes quant à leur rapport au temps : ce dernier fuit certains hommes et leur vie est fuite, d’autres sont au présent. Dans ce dernier cas, soit ils sont présents aux choses, soit à eux-mêmes. Dans tous les cas, il y a changement puisque le présent n’est jamais rempli si l’on peut dire des mêmes choses.

L’auteur passe alors à l’analyse de la fidélité en rapportant l’idée acceptée selon laquelle elle est la vertu du temps puisqu’elle lie les instants autrement dispersés. Vertu s’entend ici au sens étymologique de force ou de puissance plutôt qu’au sens moral. C’est ce qu’il conteste, notamment en se référant positivement à Descartes (1596-1650) qui, au contraire, refusait la fidélité pour préserver la liberté.

Louis Lavelle se réfère vraisemblablement à un texte très connu de Descartes qui se trouve dans la troisième partie du Discours de la méthode (1637) :

« Et entre plusieurs opinions également reçues, je ne choisissais que les plus modérées : tant à cause que ce sont toujours les plus commodes pour la pratique, et vraisemblablement les meilleures, tous excès ayant coutume d’être mauvais ; comme aussi afin de me détourner moins du vrai chemin, en cas que je faillisse, que si, ayant choisi l’un des extrêmes, c’eût été l’autre qu’il eût fallu suivre. Et, particulièrement, je mettais entre les excès toutes les promesses par lesquelles on retranche quelque chose de sa liberté. Non que je désapprouvasse les lois qui, pour remédier à l’inconstance des esprits faibles, permettent, lorsqu’on a quelque bon dessein, ou même, pour la sûreté du commerce, quelque dessein qui n’est qu’indifférent, qu’on fasse des vœux ou des contrats qui obligent à y persévérer ; mais à cause que je ne voyais au monde aucune chose qui demeurât toujours en même état, et que, pour mon particulier, je me promettais de perfectionner de plus en plus mes jugements, et non point de les rendre pires, j’eusse pensé commettre une grande faute contre le bon sens, si, parce que j’approuvais alors quelque chose, je me fusse obligé de la prendre pour bonne encore après, lorsqu’elle aurait peut-être cessé de l’être, ou que j’aurais cessé de l’estimer telle. »

Le contexte en est l’expression de la première règle de la morale provisoire, à savoir « obéir aux lois et coutumes de mon pays ». Toutefois, dans une lettre de mars 1638 à un correspondant inconnu, Descartes soutient au contraire que la fidélité « est une vertu qui [lui] semble devoir être chérie plus qu’aucune autre. » Ou encore, dans une Lettre à Élisabeth de septembre 1646 où il lui commente Le Prince (posthume, 1532) de Machiavel (1469-1527), il s’insurge contre la thèse du florentin selon laquelle le chef d’un État a raison de ne pas tenir parole lorsque ce n’est pas utile. La position de Descartes donc pas très claire.

Quoiqu’il en soit, Lavelle oppose de façon pascalienne le cœur et la volonté (cf. « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point ; on le sait en mille choses. » Pascal [1633-1662], Pensées, 423). Seul celui-là fonde une fidélité qui n’est pas étrangère au sujet. Finalement, la fidélité volontaire nous lie à autrui, nous rend esclave. Ce n’est pas elle la vertu du temps.

C’est pour cela que cette vertu du temps se trouve plutôt dans la fidélité à l’éternité. Tel est le rôle de l’instant et donc finalement la vertu du temps que prône Lavelle.

Il l’illustre par la représentation de la beauté du monde. Pour qu’elle soit possible, il faut un recommencement qui est donc rupture avec le passé, ce qui récuse la fidélité au sens ordinaire. Cette rupture avec le passé le fait disparaître.

Il en va de même dans les relations avec autrui. Lavelle prend l’exemple de l’amour parce qu’il illustre le primat d’un présent qui nie le passé. Il rejette le propos qu’il rapporte selon lequel c’est de passé que vit l’amour. Il lui oppose que c’est le manque de la présence d’autrui qui explique la fixation au passé dans l’amour. Il ajoute qu’en tant qu’il revient tout entier, le passé tend au présent.

Pour mieux montrer la prééminence d’un présent hors du passé, il oppose à l’idée d’un passé qui serait, le fait que c’est dans l’instant seul qu’il peut réapparaître. En utilisant le terme de miracle, il met en lumière l’absence de nécessité du souvenir en tant que tel.

Il en déduit deux usages possibles du passé. Soit il vient perturber la présence et la coupe en quelque sorte d’elle-même, soit il forme un présent, mais spirituel qui le transfigure. On comprend ainsi qu’il rejoint en quelque sorte l’éternité.

 

Le chapitre suivant porte sur le pardon. Il est lié au précédent par le thème d’un présent qui transfigure le passé. C’est le sens du pardon.

Le premier moment de l’analyse du pardon consiste à dégager à quelles conditions il est possible. Il faut que celui qui pardonne se sente aussi coupable sans quoi il humilie, c’est-à-dire finalement ajoute un mal au mal que l’on veut effacer. Il reste dans la domination. C’est pour cela que paradoxalement le pardon ne fait pas disparaître le mal, il lui fait rejoindre l’éternité. Lavelle peut en tirer la conséquence que le mal crée un lien aux autres que le pardon spiritualise.

L’autre condition du pardon est de comprendre toute faute, c’est-à-dire de penser en quoi elle est possible, sans quoi le pardon n’est pas possible. Il rejette donc l’idée d’une sorte de mal impardonnable.

Lavelle présente ensuite ce qui fait obstacle au pardon : la volonté de punir. Elle permet en effet de se sentir supérieur au coupable alors que dans le pardon le coupable devient notre égal. La conséquence est que dans le pardon, pour que l’égalité soit possible, il faut non seulement prendre la faute sur soi, c’est-à-dire la faute de l’autre, mais également souffrir.

Cette attitude vis-à-vis du mal, c’est la miséricorde. Or, en nous, elle trouve comme obstacle, l’amour-propre, c’est-à-dire la préférence qu’on s’accorde par rapport aux autres, la considération exclusive de son propre intérêt selon l’analyse qu’en firent les moralistes du xvii° siècle comme La Rochefoucauld (1613-1680), Pierre Nicole (1625-1695) ou encore Blaise Pascal. Lavelle peut donc finalement attribuer à Dieu la miséricorde authentique et fonder ainsi l’attitude religieuse qui demande à Dieu de nous donner la capacité d’être miséricordieux.

Il est clair que le Dieu dont il parle est celui de la théologie chrétienne, c’est-à-dire le Dieu qui prend sur lui la faute et la douleur, bref, qui se fait homme et meurt sur la croix avant de ressusciter, condition pour que son sacrifice soit une espérance pour l’humanité.

 

3) Idées.

1. Les hommes se distinguent dans leur façon de se comporter par rapport au temps, plus précisément par rapport au présent.

2. La fidélité comme vertu du temps n’est ni dans la liaison des instants, ni dans la volonté, mais dans le sentiment.

3. La vraie fidélité vise l’éternité et peut alors transfigurer le passé.

 

4. Le pardon opère cette transmutation.

5. Il implique de prendre la faute sur soi pour réaliser l’égalité avec l’autre et pour assumer le mal.

6. Il implique la miséricorde de Dieu, seule parfaite.

 

4) Proposition de résumé.

Les hommes se distinguent temporellement. Certains s’évadent du présent, d’autres y logent, certains dans leur rapport aux choses, [20] d’autres à eux-mêmes.

La fidélité tant honorée semble valoriser le temps en liant les instants. Descartes la refusait [40] pour la liberté. Le cœur seul, non la volonté, fonde la fidélité véritable. Sinon, elle enchaîne aux puissants. Et elle [60] vise l’éternité. Aussi faut-il se délier du passé comme dans l’amour. Le passé importe comme souvenir présent. [80] Il peut troubler ou signifier le présent.

 

Le pardon transforme la signification du passé. Il est reconnaissance de ses propres [100] fautes pour ne pas humilier. Il éternise le mal, valorise notre relation au débiteur car tout mal est compréhensible. Si [120] la punition est domination, le pardon risque l’abaissement. La miséricorde, difficile pour l’homme égoïste, est manifeste en Dieu.

140 mots.

 

 

 

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