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Sujet et corrigé d'un résumé d'un propos d'Alain "Idées d'avare" du 1er juin 1932

1) Sujet.

Résumez le texte suivant en 120 mots (+ ou – 10%). Vous indiquerez les sous-totaux de 20 en 20 (20, 40, 60 …) dans la marge et le nombre total de mots à la fin de votre résumé.

 

La justice est une idée d’avare. De même que l’ajusteur adapte le tourillon à l’axe, justement comme il faut, ne laissant ni trop d’espace, ni trop peu, de même l’avare est un ajusteur de travaux, de salaires, et de prix ; toujours au plus près ; assez est assez. S’il est marchand de transports, il vous fera rouler de vieux wagons sur de vieux rails, aussi longtemps qu’il pourra ; et, s’il met à neuf, vous reconnaîtrez les vieilles portières, la même dimension des fenêtres, les mêmes vis dans les mêmes trous ; car pourquoi changer ce qui peut encore servir ? Et si la concurrence obtient quelque chose de lui, ce sera une récupération encore plus attentive des vieilles ferrailles, permettant d’abaisser un peu les prix. Ce qu’il souhaite, c’est de n’avoir à transporter que des avares comme lui, ajusteurs comme lui, qui nommeront juste prix les plus bas prix. Ces hommes serrés et ennemis du trop ne nous feront jamais une crise des chemins de fer. Et au contraire l’ennemi de l’avare c’est le prodigue, celui qui paie sans compter, à la condition que tout soit neuf, brillant, rapide. Que faire contre ces hommes frivoles ? Il faut que l’avare devienne prodigue comme eux, prodigue de glaces, de tapis, de vernis, prodigue de fer neuf et de charbon ; il y gagne ; mais il gémit de cette manière de gagner, qui ne frotte pas juste sur l’axe. Il écoute la grande machine des travaux, des salaires, des transports, des prix ; il y sent un dérèglement. Si la dépense, se dit-il, n’est pas au plus juste, au plus strict, alors c’est folie, car où sera la limite ?

Le commun langage est plein de très sages leçons, comme les divers sens du mot juste nous le font entendre. De même ce n’est pas par hasard que le mot économie, qui signifie administration des biens, incline toujours à conseiller une limitation de dépenses. Au fond, dépense c’est dépense de force musculaire, c’est travail ; et la sagesse veut qu’on règle le travail sur le résultat ; on ne soulève pas un marteau de forge pour casser une noix. Seulement il y a un excédent ; il y a l’emphase, la déclamation, les jurons, les gestes inutiles ; il y a le jeu de ballon. Un homme fort se dépense, et y trouve du plaisir. Le prodigue dépense la force des autres. Or l’avare, homme désagréable, mais précieux, est ainsi bâti que la dépense de soi lui est pénible ; il n’élève même pas la voix ; il règle son souffle ; il est vieillard avant le temps. C’est de cette pauvreté de nature qu’il tire une sagesse utile à lui et aux autres. La crainte de manquer lui est d’abord sensible dans sa peau. C’est là-dessus qu’il réfléchit.

Il aime l’or, qui est provision. On ne connaît bien que ce qu’on aime. Il interroge ce métal, et il le transperce par une réflexion obstinée. L’or n’est ni nourriture, ni vêtement, ni maison. L’or est un signe, qui représente un certain droit sur le travail d’autrui. Si les travaux s’arrêtaient ? L’avare écoute les pas des travailleurs et le bruit des métiers. Il est attentif à l’échange des travaux tout autour de la terre. Tout travail vain est un vol qu’on lui fait ; toute dépense vaine dissipe un peu de la valeur de cet or. D’où il vient à aimer l’ordre, non seulement chez lui, mais partout. C’est un trait remarquable de l’avare qu’il n’aime pas le prodigue, même quand il gagne sur le prodigue. Et il estime au contraire celui qui joue serré. Tel est l’esprit des marchés, et cet esprit a quelque chose de sacré, à juste titre. Tel dépense cent francs pour son hôte, à qui il vient de disputer vingt francs sur le blé ou la laine. C’est que l’idée-mère de toutes les affaires est que les affaires ne sont pas un jeu, et que la faute des fautes est de payer un centime de plus qu’il n’est nécessaire. C’est ainsi que les avares ont toujours sauvé et sauveront toujours la commune économie, toujours corrompue au contraire par les esprits vains, qui ne pensent pas le travail sous le signe. En nommant bourgeois ces esprits vains, on ne parlerait pas mal. Non plus en nommant prolétaire l’esprit qui pense travail sous richesse. Mais il n’est pas évident que tout travailleur aura l’esprit prolétaire, ni que tout chef d’entreprise aura l’esprit bourgeois. Le socialisme est peut-être le rêve d’un avare qui est parvenu enfin à savoir ce qu’il aime.

Alain, Propos d’économique, lxvi « La justice est une idée d’avare » 1er juin 1932, Paris, Gallimard, 1934.

 

(1) Autre titre du propos « Idées d’avare » in Alain, Propos, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1956, pp.1079-1081.

 

2) Analyse et remarques sur le texte.

Alain fait de l’avarice l’origine de la justice. Or, traditionnellement, l’avarice était considéré comme un vice – un excès par rapport à la libéralité selon Aristote dans son Éthique à Nicomaque (livre IV, chapitre 1) alors que la justice est une vertu, plus précisément celle de la répartition égale des biens et des honneurs (Éthique à Nicomaque, livre V). Pour le christianisme, la doctrine d’Aristote est conservée avec cette addition que l’avarice est un des sept péchés capitaux selon Thomas d’Aquin dans sa Somme théologique (Ia IIae Pars, question 84 Les péchés capitaux, articles 3 et 4) –. Bref, Alain en fait au contraire une vertu capitale.

Il compare l’avare à un technicien qui adapte ses moyens à ses fins, jouant sur le mot juste qu’on retrouve dans le terme ajusteur ou encore dans le fait d’adapter au plus juste etc. Le domaine de l’avare est l’économie. Alain illustre sa thèse avec divers métiers. Il oppose alors l’avare au prodigue qu’il définit non seulement comme celui qui dépense mais qui cherche la nouveauté. Lui seul rompt avec la justice, la justesse. L’avare s’adapte aussi au prodigue même s’il critique sa démesure, preuve de la profondeur de sa pensée.

Alain peut alors s’appuyer sur la sagesse du langage qui se manifeste par les différents sens du mot juste et qui attribue au terme économie deux sens, à savoir l’administration des biens et la mesure dans la dépense. L’économie consiste à dépenser au plus juste à quoi s’oppose l’excédent. Comme elle est l’activité de l’avare, est ainsi démontré qu’il est à l’origine de la justice.

Par rapport à la force Alain définit l’homme fort, celui qui consomme sa propre force, le prodigue comme celui qui consomme la force des autres et l’avare comme celui qui a la faiblesse du vieillard. Il en déduit qu’il se limite et propose une sagesse utile à tous. Il n’est donc pas égoïste ou tout au moins nuisible aux autres.

Comme l’avare aime l’or qui est ici synonyme de monnaie, il le comprend selon Alain comme étant la promesse du travail. Il en déduit que l’avare veut que tous les travaux se réalisent de la meilleure façon possible. Il en déduit l’horreur que l’avare éprouve pour le prodigue même lorsqu’il arrive à en triompher. L’avare précise Alain estime son semblable. Son attitude est conforme à l’esprit des marchés qui implique qu’on peut négocier ferme pour une petite somme alors qu’on dépensera sous forme de don une somme plus importante. Cet esprit de l’échange marchand qui habite l’avare en fait le sauveur de l’économie. Alain l’oppose au bourgeois pour qui l’argent n’est pas un signe. L’avare est pour lui le prolétaire même si dans la réalité sociale le bourgeois peut avoir l’esprit prolétaire et le prolétaire l’esprit bourgeois. Il en déduit que le socialisme est un projet d’avare qui a compris ce qu’il aime. Bref, l’avarice lui apparaît comme la vertu capitale.

 

2) Proposition de résumé.

L’avare est la source de la justice. Il donne le juste prix aux biens et aux services. La concurrence [20] le fait calculer plus juste. Le prodigue son opposé le contraint à dépenser au plus juste quoiqu’il comprenne sa [40] démesure.

Le langage nomme justement économie, la gestion des ouvrages humains et la modération financière. L’ouvrage use de la [60]  force. La prodigue consomme celle des autres alors que l’avare, se sachant faible, consomme efficacement.

L’avare adore l’ [80]  argent et sait donc qu’il représente le travail des autres. Il veut donc une bonne économie, un marché rigoureux. [100] Il les sauve. Son esprit d’économie en fait un prolétaire et non un bourgeois. Le socialisme est sa vérité.

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