Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Sujet et corrigé d'une dissertation relative à une citation de Chamfort

Sujet : dissertation : « Il n’est vertu que pauvreté ne gâte. Ce n’est pas la faute du chat quand il prend le dîner de la servante. » Chamfort, Supplément aux Maximes et pensées.

Vous discuterez ce point de vue en prenant appui sur votre lecture des trois œuvres inscrites au programme.

 

Chômage, pauvreté, exclusion sont souvent invoqués pour expliquer, voire justifier des comportements contraires aux bonnes mœurs. Déjà Chamfort écrivait dans le Supplément aux Maximes et pensées :

« Il n’est vertu que pauvreté ne gâte.

Ce n’est pas la faute du chat quand il prend le dîner de la servante. »

L’auteur veut dire que la pauvreté nuit à la vertu. Il l’illustre par une esquisse de fable : un chat qu’on suppose affamé, qui se saisit du dîner de la servante, femme non pas riche, peut-être pas pauvre, mais au moins modeste et pour qui le dîner est indispensable.

Or, justifier un acte délictueux par une situation économique délicate, bref, par le manque d’argent, c’est nier la vertu qui consiste justement à agir sans tenir compte de l’intérêt. Mais d’un autre côté, nier que la pauvreté incite à la criminalité, c’est concevoir une pauvreté abstraite, celle du penseur bien nourri dans son cabinet de travail.

Dès lors, on peut se demander s’il est possible de penser que la pauvreté nuit à la vertu sans nier cette dernière.

On s’interrogera d’abord sur la question de savoir en quoi la pauvreté n’est pas un obstacle à la vertu, puis en quoi elle gâte la vertu et enfin en quoi la pauvreté crée les conditions qui rendent la vertu difficile.

On s’appuiera notamment sur la pièce de Molière, L’avare [GF Flammarion], sur le dix-huitième roman de la série des Rougon Macquart d’Émile, L’Argent [GF Flammarion] et sur les deux premières sections du chapitre III, L’argent dans les séries téléologiques de la Philosophie de l’argent du philosophe et sociologue Georg Simmel.

 

La pauvreté se définit comme l’état de celui qui a juste de quoi satisfaire ses besoins. Elle s’oppose à la misère qui est l’état de celui qui n’arrive pas à satisfaire ses besoins tout en ayant le minimum qui permet d’éviter la mort comme Péguy l’a montré dans L’argent. Quant à la richesse, elle consiste à avoir bien plus que ce qui est nécessaire. Elle est constitutive de la pauvreté en ce sens que dans les sociétés primitives, la relative égalité économique implique qu’il n’y a pas de pauvreté en ce sens que personne ne peut, voire ne doit vouloir plus que les autres comme Pierre Clastres (1934-1977), dans La Société contre l’État (1974) en a tenté la démonstration. Or, la pauvreté ainsi entendue n’est pas un obstacle à la vertu, c’est-à-dire à la conduite morale.

Ainsi, dans L’avare, Marianne et sa mère sont pauvres sans être misérables. Marianne reste vertueuse malgré cette pauvreté en tant qu’elle obéit à sa mère et refuse d’aller à l’encontre de la morale familiale malgré son inclination certaine pour Cléante (acte IV scène 1). On trouve en Jordan et sa femme Marcelle dans L’Argent de Zola, une honnêteté certaine malgré leur pauvreté. Ainsi Jordan, l’écrivain, refuse la spéculation en bourse. Elle repose en effet comme le roman tout entier en fait la démonstration sur une passion dévastatrice, exclusive de toute réflexion, de toute mesure. Si Mlle Chuchu qui vient d’un milieu pauvre se donne pour de l’argent à Flory, employé de l’agent de change Mazaud (ch. III, p.106), Madame de Jeumont aussi, à l’empereur, puis à Saccard – et à 100000 ou 200000 la nuit, ce n’est pas la pauvreté qui explique son manque de vertu (cf. chapitre VIII, p.325). La pauvreté n’est pas un obstacle à la vertu puisque c’est au contraire du côté de la richesse que se situent les comportements pathologiques comme l’avarice ou la prodigalité selon Simmel dans sa Philosophie de l’argent, comportements qui consistent à ériger en fin soit l’argent lui-même, soit son usage, au détriment de toute mesure.

En effet, il est toujours possible de faire un geste pour les autres. Le pauvre partage. Il agit pour faire vivre sa famille comme Péguy dans L’argent l’indique dans sa description de la morale de la vieille France, morale du travail, de la mesure et de l’heureuse acceptation de l’ordre des choses. Les serviteurs d’Harpagon, malgré sa ladrerie qui les fait vivre comme des pauvres, sont honnêtes (acte III, scène 1). La vertu se manifeste dans la famille, lieu d’ailleurs d’où l’argent est exclu comme le communiste marxisant, Sigismond, le remarque dans L’Argent de Zola, pour montrer comment la société communiste serait possible (chapitre IX, p.356). La pauvreté peut même être recherchée : c’est l’ascétisme décrit par Simmel qui voit dans l’argent au mieux quelque chose d’indifférent, au pire une source de tentation et comme le mal. Ainsi des moines bouddhistes qui refusent même son contact ou des Franciscains que Simmel donne en exemples d’une pauvreté voulue pour la vertu.

Cependant, il n’en reste pas moins vrai que le pauvre a mauvaise presse et que la richesse fait le prestige. Tout se passe comme si la première était comme une faute ou la source de faute alors que la seconde permet de bien faire voire de faire le bien. Dès lors, n’y a-t-il pas dans la pauvreté une situation qui empêche la vertu ?

 

On peut distinguer la pauvreté volontaire de la pauvreté involontaire. Si la première semble liée à une exigence morale, la seconde est subie. On n’est pauvre souvent parce qu’on naît pauvre. On peut donc étudier tour à tour leur relation à la vertu.

Les pauvres volontaires que sont les moines mendiants agréent peut-être à leur Dieu ou à leur idéal de sortie du monde mais ils montrent une obsession de l’argent. Et surtout ils sont d’une inutilité sociale certaine car, sans les dons des autres, ils ne pourraient pas vivre. Ils vivent donc du travail des autres. Il en va de même de la princesse d’Orviedo qui finit pauvre volontairement. Pauvre puisqu’elle est endettée après avoir dépensé les 300 millions de la fortune qui lui vient de son mari (chapitre XII). Or, la charité folle dont elle a fait preuve n’a en aucun cas permis quoique ce soit d’autre que le plus dispendieux des gaspillages. N’a-t-elle pas en un sens encouragé le vol de ses fournisseurs ? Quant à Harpagon qui loue l’adage, il faut manger pour vivre et non vivre pour manger que lui fait connaître Valère dans la scène 1 de l’acte III, il est clair qu’il y voit l’occasion de renforce son avarice et non la vertu. Ainsi, il y a bien une proximité entre la pauvreté volontaire et l’avarice comme Simmel l’a vu dans son analyse des pathologies de l’argent. En faisant de l’argent une sorte de mal absolu, l’ascète l’érige en un rôle majeur. Bref, la pauvreté volontaire n’est qu’une apparence de vertu. Reste qu’il n’en va peut-être de même pour les pauvres involontaires.

Or, ils ne peuvent être non plus vertueux. Mariane accepte une quasi vente. En quoi est-il vertueux de ne pas écouter son inclination pour Cléante et d’accepter d’épouser pour son argent un vieux barbon ? Quant à sa mère, ne vend-elle pas sa fille ? Certes, elle ne le dit pas mais semble se rendre aux raisons de Frosine qui lui fait remarquer que le vieil Harpagon sera bientôt mort et qu’elle pourra profiter de sa fortune (acte III, scène 4). On peut donc dire que la pauvreté pousse au vice, au moins à l’intention de nuire à son prochain. Le valet de Cléante, La Flèche, qui vole Harpagon (acte IV, scène 6), paraît excusable à cause du vice du père de son maître, mais il ne fait pas pour cela preuve de vertu, mais traduit le désir de son maître de trouver de l’argent par n’importe quel moyen. Que dire de Victor, le deuxième fils de Saccard. Fruit d’un viol, ayant vécu dans le bouge immonde tenu par la Méchain dans la cité de Naples, amant à douze ans d’une femme de plus de quarante ans qui meurt dans le lit qu’ils partagent, son destin est tout tracé. Recueilli à l’œuvre du Travail grâce à Madame Caroline, il viole et vole la fille Beauvilliers qui n’aura jamais la dot pour se marier. Madame Caroline peut résoudre le problème qu’elle s’était posé : c’est bien l’argent qui distingue le destin de Victor de celui de l’autre fils, Maxime, guère plus moral mais qui ne faute pas. Et Zola peut ainsi montrer que la simple charité ne résout pas le problème du vice. C’est que la pauvreté paraît même une faute morale et la richesse une valeur morale comme Simmel le fait remarquer en bon sociologue. On chasse le mendiant des villes mais on ne prête qu’aux riches. Dans ce jugement qui peut paraître injuste gît l’idée que la pauvreté prédispose à tous les vices comme moyens pour suppléer aux manques qu’elle suscite.

Cependant, on ne peut attribuer à la pauvreté une causalité à sens unique qui en ferait le principe du vice car cela reviendrait à nier cet effort qu’est la vertu. Comme la pauvreté n’est pas non plus neutre, dès lors, on peut s’interroger sur la possibilité pour elle de gâter la vertu en tant qu’elle la rend difficile.

 

Si la vertu au sens morale n’est pas rendue absolument impossible par la pauvreté, toutefois, elle la rend difficile à tel point qu’elle la gâte non pas au sens où elle disparaîtrait, mais en ce sens qu’elle en rend l’exercice plus délicat. On pourrait ainsi comprendre l’amorce de fable de Chamfort comme indiquant que la pauvreté donne l’occasion de commettre des fautes là où justement la richesse l’évite. C’est que le chat ne peut pas ne pas manger et il symbolise la pauvreté. Mais la servante qui a consciencieusement préparé le dîner, est également pauvre.

Il est des vertus d’abord que la pauvreté ne permet pas. Comment être libéral lorsqu’on n’a rien ou tout au plus le stricte nécessaire. Cléante qui vivrait comme un pauvre de fait par la faute de son père use d’expédient comme d’emprunter à des usuriers en s’appuyant sur l’héritage qu’il aura pour tenir son rang. Aussi se plaint-il de ne pouvoir faire le bien, c’est-à-dire d’aider Mariane et sa mère. Cette pauvreté concerne le présent car, qu’il doive hériter lui importe peu puisqu’il aura passé l’âge de jouir de la richesse. Il ne peut que souhaiter la mort de son père, désir immoral s’il en est. À l’inverse, on voit que si Saccard peut aider les Jordan, harcelés par Busch pour une vieille dette qui est prêt à saisir leurs maigres biens, la raison en est sa richesse du moment. Il règle au mieux leur dette en la faisant même diminuer auprès de Busch. Simmel note que l’argent donne un plus, le superadditum. La pauvreté elle donne un moins. Le commerçant qui donnera quelque chose en cadeau à son riche client, chassera comme un malpropre le mendiant. C’est en cela que la pauvreté gâte bien la vertu au sens de la rendre difficile de tous les côtés.

C’est que vertu est puissance. Sigismond qui rêve de réformer le monde et d’une cité de justice meurt dans son rêve par son impuissance même symboliser par la mainmise sur lui de son frère qui brûle et fait donc disparaître à jamais le plan de la cité parfaite. On ne compense pas l’impuissance. Et l’argent est une puissance. Ainsi du capital supérieur au travail selon Simmel puisqu’il peut se convertir rapidement en n’importe quel travail alors que le travail est limité. Le prodigue montre que le mépris de l’argent présuppose l’argent. Le pauvre, lui, subit sa puissance et ne peut qu’y être soumis. En cela, sa vertu est gâtée car, selon l’expression, il n’a pas de moyens. La puissance d’Harpagon se trouve dans sa richesse, il ne le sait que trop. Mais que dire du riche Anselme : c’est sa richesse qui lui permet cette grande libéralité par laquelle il paye les mariages et tous les frais que demande Harpagon. En tant que pure capacité, comme l’analyse à juste titre Simmel, l’argent donne les moyens sans quoi il n’est pas possible de faire grand-chose. C’est pour cela que lorsque la pauvreté se mue en son extrême, la misère, il n’y a horreur qu’elle ne rend possible.

 

Bref, le problème était de savoir si et en quel sens il est possible de soutenir à l’instar de Chamfort que la pauvreté gâte la vertu. Il est d’abord apparu qu’en tant que vertu morale, la pauvreté était indifférente s’il est vrai qu’agir vertueusement, c’est ne pas tenir compte de son intérêt. Et pourtant, il est ensuite apparu que la pauvreté excluait la vertu en tant qu’elle pousse à mal agir. Finalement, c’est surtout parce que la pauvreté prive de moyens, qu’elle gâte la vertu, en la rendant difficile, voire en lui ôtant les conditions de son exercice.

 

 

zahd 14/07/2015 18:51

c interressant

TITIVILLUS 31/03/2010 10:41


Bonjour
J'ai pris plaisir à la lecture de votre blog ..
Pour ma part ,j'ai entrepris une recherche concernant le langage propre aux sphères du livre et de l'écrit et quelques mots me posent problème ...je les ai recensés dans le blog
titivillus.over-blog.com avec quelques résultats de recherche
Peut-être connaissez vous quelques réponses ?
Cordialement
TITIVILLUS