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L'argent - Sujet et corrigé dissertation Montesquieu "Il faut savoir le prix de l'argent : les prodigues ne le savent pas, et les avares encore moins."

« Argent trop cher » se plaignait le refrain d’une chanson de rock dans les années 1980 et qui ajoutait que « la vie n’a pas de prix ». Penser que l’argent a un prix semble donc une idée qui va de soi. Montesquieu à cet égard écrivait dans Mes pensées :

« Il faut savoir le prix de l’argent : les prodigues ne le savent pas, et les avares encore moins ».

Il est remarquable que le président du parlement de Bordeaux propose à la fois l’impératif de connaître le prix de l’argent et qu’il exclue de cette connaissance les prodigues et les avares selon une gradation dans l’incapacité. Il veut donc dire que ce savoir implique un rapport à l’argent qui ne soit ni celui de la dépense excessive et encore moins celui de la conservation excessive. Ces deux vices empêchent ceux qui en sont habités d’accéder à la connaissance de l’argent. En être délivré, c’est pouvoir répondre à cet impératif. Seuls le pourraient ceux qui ne dépensent pas trop et encore moins ceux qui ne veulent rien dépenser.

Or, le prodigue en tant qu’il dépense et l’avare en tant qu’il conserve aime chacun à leur façon l’argent. L’un cherche toujours de l’argent pour le dépenser, l’autre cherche à conserver le sien et donc à dépenser au plus juste. Comment donc pourraient-ils en méconnaître le prix alors que c’est l’affaire de leur vie ? Et si d’un autre côté ni l’avare ni le prodigue ne savent le prix de l’argent, y a-t-il véritablement quelqu’un qui le sait s’il est vrai comme Aristote le soutenait que viser le juste milieu est des plus difficiles ? Enfin, ne peut-on pas considérer que l’avarice et la prodigalité désigne moins des vices que des pôles du rapport à l’argent qui habitent en quelque sorte tout le monde ce qui impliquerait que l’impératif de savoir le prix de l’argent est possible à mettre en œuvre par tous ou par personne ? Bref, l’impératif de connaître le prix de l’argent en ayant un juste rapport à lui a-t-il un sens ?

Nous nous demanderons d’abord en quoi l’avare et le prodigue ne connaissent pas le prix de l’argent et en quoi le second le connaît encore moins. Puis nous examinerons en quoi l’avare connaît mieux le prix de l’argent que quiconque et notamment que le prodigue. Et enfin nous nous demanderons en quoi ni l’avare ni le prodigue ne savent et ne peuvent savoir le prix de l’argent qui n’est rien d’autres pour eux et pour les autres que la place de chacun dans la vie sociale.

Pour cela nous nous appuierons notamment sur la comédie de Molière, L’Avare, sur le roman d’Émile Zola, L’Argent et sur les sections I et II du chapitre trois de la partie analytique de la Philosophie de l’argent de Georges Simmel.

 

L’argent sert à l’échange, c’est un simple moyen d’échange dont l’objet est la jouissance d’un bien dont on a besoin. C’est l’argent qui exprime le prix au sens propre, c’est-à-dire sa mesure dans une monnaie donnée. Or, on peut faire remarquer avec Simmel que « l’argent est le moyen absolu » (p.244) en tant qu’il permet de se procurer tout ce qui se vend. Pour se procurer de l’argent, il faut le gagner d’une manière ou d’une autre. C’est le prix de l’argent au sens de la valeur qui est la sienne. Mais l’argent une fois acquis, il ne peut pas ne pas servir à l’échange afin de pouvoir acquérir des biens qui apportent une jouissance concrète. C’est en ce sens que lorsqu’il évoque avec sa sœur, Élise, son amour pour Mariane, Cléante reproche à juste titre à son père de les empêcher de jouir de la vie. Le vieil homme n’use pas de l’argent. C’est en ce sens que l’avare n’en connaît ni la valeur d’usage ni la valeur d’échange. Et cette méconnaissance l’empêche et empêche les autres de jouir de la vie. L’impératif que propose Montesquieu a bien un sens. La princesse d’Orviedo, animée par la charité et ayant la farouche volonté de dépenser l’argent mal acquis de son défunt mari, fait preuve d’« une prodigalité folle dans la charité » (chapitre II, p.67, GF Flammarion, 2009). Aussi se retrouve-t-elle dans l’impossibilité de voir en quoi elle est volée jusqu’à ce que Saccard mette de l’ordre dans ses affaires nous montre Zola dans le chapitre II de son roman lorsqu’il fait le panorama des protagonistes de son histoire. Le narrateur lui reproche à plusieurs reprises de gaspiller l’argent qu’elle pourrait mieux utiliser dans son but d’aider les pauvres tout comme Harpagon reproche à son fils de dépenser en vêtements l’argent qu’il prétend gagner au jeu au lieu de le placer « à bon intérêt ». Bref, pour lui, il méconnaît le prix de l’argent au sens de ce qui rapporte. Est-ce à dire que finalement l’avare a une connaissance du prix de l’argent ?

Nullement, c’est l’avare qui connaît encore moins le prix de l’argent parce qu’il le transforme en une fin. C’est ce phénomène pathologique que Simmel pointe dans sa réflexion. En effet, l’argent est un moyen qui permet d’obtenir des biens et doit donc être dépensé. Mais comme tout moyen remarque Simmel, il peut être pris pour une fin. L’avare le transforme en une fin absolue alors que le prodigue fait de la dépense en tant que telle la fin absolue. Son action est moins pathologique que celle de l’avare. Il est donc moins éloigné d’un juste rapport à l’argent et donc d’une connaissance de celui-ci. On voit ainsi Harpagon dans le fameux monologue de la non moins fameuse scène 7 de l’acte IV démarquée d’une scène de La comédie de la marmite de Plaute (~254-~184 av. J.-C.), alors qu’il vient de découvrir que sa cassette a été dérobée, prêt à faire donner la question à tous les membres de la maison y compris ses enfants, prêt à faire pendre tout le monde voire lui-même si on ne découvre pas le voleur. Cette incapacité à saisir le prix de l’argent au sens de sa valeur dans l’échange peut sur un mode plus léger conduire à abandonner la partie. Ainsi le procureur Delcambre qui a monté un guet-apens avec la complicité de Clarisse, la femme de chambre de la baronne Sandorff, est trop ladre pour conserver sa maîtresse alors que Saccard qui dépense l’argent des autres sait jouir de la vie comme le montre le chapitre VII du roman de Zola. C’est Saccard qui conservera finalement la jouissance de la joueuse.

Toutefois, le prix de l’argent, c’est certes ce qu’il en coûte pour le gagner, mais c’est surtout objectivement ce qu’on peut en faire. Il est par nature promesse comme Alain (1868-1951) le souligne dans ses Propos d’économique (1934). Dès lors, s’il faut en connaître le prix, ce n’est pas pour simplement en jouir, c’est pour en jouir de la façon la plus juste et la plus efficace possible. Or, qui est plus économe que l’avare ? N’est-il donc pas le seul à véritable connaître le prix de l’argent ? N’y a-t-il pas de juste connaissance de son prix que dans l’usage le plus juste de l’argent ? Ne faut-il pas être ladre pour connaître le prix de l’argent ?

 

L’image traditionnelle du ladre, c’est celle de l’Euclion de Plaute qui a trouvé une marmite d’or ou du loup de la fable de La Fontaine, « Le Loup et le Chasseur » (Fables, VIII, 27, 1678) qui a trouvé le gibier accumulé par le chasseur animé de la convoitise ou cupidité et qui mourra en voulant manger le boyau de l’arc où une sagette l’achèvera. Simmel prend justement garde de distinguer l’avarice de la cupidité au motif que le cupide cherche à gagner de plus en plus d’argent alors que l’avare vénère l’argent comme une personne. Mais il est bien obligé de considérer que cupidité et avarice ont un point commun fondamental : l’argent est pour chacun une fin absolue. Or, comment l’avare pourrait avoir de l’argent si ce n’est en le gagnant d’une façon ou d’une autre ? C’est déjà en ça qu’il en connaît le prix comme Alain le faisait remarquer en analysant dans ses Propos d’économique le personnage de Grandet du roman de Balzac (1799-1850), Eugénie Grandet. C’est pourquoi Molière a raison de les confondre en la figure d’Harpagon ; il travaille et conserve son argent ou plutôt ne le dépense qu’à bon escient. Son train de vie modeste montre qu’il sait le prix de l’argent et qu’il s’oppose à la folle prodigalité qu’il voit en ses enfants et surtout en son fils comme il le lui fait remarquer à la scène 4 de l’acte premier. L’argent qu’il a chez lui dans sa cassette, il vient de le recevoir et ce n’est pas interpréter de façon excessive que de penser qu’il y a là peut-être le résultat d’une usure, celle-là même qu’il propose à celui qu’il ne sait pas être son fils comme le montrent les deux premières scènes de l’acte II. Le prodigue Saccard finit par se ruiner, lui qui dépense de façon inconsidérée non seulement pour lui alors que les ladres de Zola s’en sortent comme le procureur Delcambre qui estime à son juste prix la baronne Sandorff, c’est-à-dire à pas grand-chose, ou le vice-président de la banque universelle, le vicomte de Robin-Chagot « homme doux et ladre » (p.168) selon le chapitre IV que la faillite ne semble pas gagner.

L’avare sait le prix de l’argent puisque la valeur de l’argent dépend des travaux des autres comme Alain l’indique dans ses Propos d’économique. Harpagon fait travailler son argent et l’exploite à un prix élevé. Ce qu’il reproche à son fils, c’est justement de dépenser inconsidérément. S’il croit que son fils joue pour gagner ce qu’il dépense, ce qui signifierait qu’il dépense son argent, le lecteur sait qu’il ne dépense que l’argent qu’il emprunte. L’énorme somme qu’il lui faut pour son projet de s’enfuir avec Mariane, le reproche de vouloir jouer au marquis que lui fait son père, voire l’acceptation du vol de son père comme le laisse entendre la scène 6 de l’acte IV valent signes et condamnation de sa prodigalité. Ne consiste-t-elle pas comme Alain le note avec raison dans ses Propos d’économique à dépenser l’argent des autres ? Les vertus d’économie et d’avarice sont identiques quoiqu’en dise une tradition que Simmel reprend en faisait de celle-là une sorte de pathologie de celle-ci. L’économie, c’est la réussite, c’est dépenser moins qu’on ne gagne pour investir ou conserver pour des temps plus difficiles. La prodigalité même associée à la cupidité, c’est la ruine dans Zola. Le personnage de Gundermann dont le milliard est le fruit d’un siècle d’effort et qui pense mathématiquement que le projet de Saccard est voué à la ruine, surtout lorsque le cours de l’action dépasse sa valeur, le narrateur de L’Argent précise au chapitre III qu’il n’est pas « l’avare classique qui thésaurise » (p.120). Il correspond pourtant à l’avare que pense avec raison Alain, à savoir l’infatigable travailleur qui sait le prix de l’argent parce qu’il travaille et surtout parce qu’il sait que les travaux de tous font la valeur de tout l’argent. C’est pourquoi le portrait de l’avare de Simmel est impossible. Si dans la comédie outrer les traits d’un type permet de présenter un défaut, dans la philosophie il ne faut prendre le type pour la réalité elle-même. Bref, pour répondre à l’impératif de Montesquieu, l’avare est contrairement à sa pensée le meilleur candidat.

Cependant, on présuppose ainsi un prix de l’argent que mesurerait le travail, l’effort fait pour l’acquérir. Or, cet effort est non seulement variable en fonction des sociétés mais à l’intérieur de la société l’effort n’est pas du tout le même entre le pauvre et le riche. Dès lors, le prix de l’argent ne sera pas le même pour le pauvre ladre et le riche prodigue ou le pauvre prodigue et le riche avare de sorte que c’est l’impératif même que prône Montesquieu qui est discutable pour tous. Chacun ne connaît-il pas à sa façon le prix de l’argent ?

 

Le prix de l’argent n’est rien d’autre que ce que chacun peut en faire. Or, Simmel montre avec sa thèse très juste du superadditum de l’argent en quoi sa disponibilité donne un surcroit de pouvoir au riche alors que le pauvre en a moins. L’argent possédé donne un pouvoir en tant qu’il ouvre un choix que chacun des objets d’échange n’a pas en lui-même. Dès lors le prix de l’argent est relatif à la quantité qu’on possède. Elle est relative à la capacité d’en user immédiatement ou non. Le commerçant fera une remise à celui qui peut payer et refusera une petite pièce au mendiant. Ainsi alors que Saccard joue avec des millions, puis des dizaines de millions, Gundermann avec des centaines de millions, Dejoie se retrouve avec quelques milliers de francs dans l’angoisse du gain. Le prix pour lui n’est pas le même. Le seigneur Anselme qui a retrouvé ses enfants, Valère et Mariane, ne voit aucun inconvénient à dépenser pour leurs deux mariages, à payer les frais de justice engager pour retrouver la cassette d’Harpagon : comment prétendre qu’il ne sait pas le prix de l’argent puisqu’il en fait l’usage qui permet à la vie de reprendre son cours et de laisser chacun à sa passion et notamment Harpagon à la sienne ?

Dès lors, l’avarice et la prodigalité sont relatives. Prenons une des supposées contradiction du personnage d’Harpagon que la critique relève. Il a une riche bague comme l’indique la scène 7 de l’acte IV où Cléante l’offre à Mariane à ce moment la promise de son père. Même s’il a peu de serviteurs puisque Maître Jacques joue deux rôles, celui de cocher et celui de cuisinier comme le montre la scène 1 de l’acte III, il a néanmoins à son service des serviteurs. Il les utilise et par là même, il a une certaine idée du prix de l’argent au sens de la valeur d’échange. À sa façon, il tient son rang de bourgeois. On voit associer dans les Beauvilliers à travers le regard de Madame Caroline qui perce peu à peu leur secret et du jugement du narrateur la plus sordide avarice avec la prodigalité aristocratique comme le montre le chapitre II du roman de Zola. Mais les Beauvilliers comme le montre le discours du chapitre IV qu’elle tient à Saccard lorsqu’elle vient lui demander conseil pour investir dans les actions de la banque universelle sont quant à elles imprégnées des valeurs aristocratiques. L’argent ne vaut que s’il est dépensé pour maintenir son rang et respecter certaines valeurs. Il n’est pas impossible que le baron de la Brède qui fit de l’honneur dans son maître ouvrage, De l’esprit des lois (1748), le principe politique de l’aristocratie, n’eût pas été sensible à la tristesse du sort de ses personnages que le narrateur de L’Argent semble condamner pour sa part au nom d’un capitalisme de la production.

Bref, il y a une double relativité de position et d’époque quant au prix de l’argent qui fait qu’on ne le sait que trop par rapport à sa position. Un noble qui dépense tient son rang et seul l’esprit bourgeois y verra de la prodigalité. Un marchand qui place son argent est un avare dont on peut faire rire le public de la cour comme la pièce de Molière le montre. On peut certes penser une sorte de prix moyen de l’argent soit de l’effort moyen pour l’avoir et pour pouvoir en user. Il est incontestablement plus cher pour les civilisés que pour les sauvages ou les peuples premiers comme on dit maintenant comme Simmel le remarque à juste titre, la civilisation pouvant se définir l’accroissement des séries téléologiques et donc du rôle de l’argent en tant que moyen absolu. Que de biens qui exigent l’argent pour un pauvre des pays développés voire sous-développés comparé à son absence ou à son peu d’usage chez les derniers peuples premiers ! Mais ce prix moyen n’a aucune valeur pour ceux qui en sont éloignés. Dejoie a besoin de six mille francs pour marier sa fille alors que Saccard est prêt à dépenser plusieurs centaines de milliers de francs pour avoir une nuit celle dont Simmel dit (p.483) qu’elle possédait une valeur de rareté. Nul doute que Frosine désire bien moins que le minimum qu’estime Cléante pour s’enfuir avec Mariane.

 

En un mot, le problème était de savoir si l’impératif de connaître le prix de l’argent à la condition d’avoir un juste rapport avec lui, c’est-à-dire de ne pas être dépensier et encore moins ladre avait un sens. Il est apparu en effet que le prodigue s’en tient à la pure dépense et l’avare à l’argent comme fin : l’un et l’autre méconnaissent qu’il est le moyen de l’échange et qu’en ceci consiste son usage. C’est là son prix au sens de sa valeur. Toutefois, l’avare à la différence du prodigue et de tout autre manie l’argent. Il sait qu’il faut le gagner ; il en connaît le prix dans les deux sens de la valeur et de l’effort que coûte quelque chose. C’est pourquoi il en use avec parcimonie. Cependant, prodigue ou avare ne se comprennent que relativement à la position de chacun qui est seule à même de déterminer le prix de l’argent qui varie en fonction de sa position sociale et des valeurs de la société. C’est pour quoi connaître le prix de l’argent est un impératif finalement abstrait et dont on peut dire qu’il est toujours réalisé.

Est-ce que finalement la distinction entre l’avare, le prodigue et l’homme ordinaire n’est pas le simple grossissement de tendances qui se retrouvent en chacun ?

Laurie BCPST 29/01/2010 20:31


En effet, brillant. J'ai une dissertation sur l'Argent demain et je pense que celle-ci m'a éclairée sur certains points.