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L'argent - Sujet et corrigé : résumé d'un texte de Bruckner et dissertation

1) Sujet.

 

L’avarice est la maladie de la rétention, la prodigalité celle de la dilapidation. La première est l’amour de l’argent comme moyen absolu qui dépasse toutes les fins : aucune jouissance ne peut l’égaler puisqu’il les contient potentiellement toutes. Le grippe-sou n’accumule les billets, les pièces d’or que pour s’interdire d’en profiter, certain que son magot tel qu’il est ne pourra jamais le décevoir en raison même de son abstraction (Georg Simmel). Qu’on l’écorne d’un centime, c’est comme si on l’amputait, on l’écorchait vif. Il est sa fortune beaucoup plus qu’il ne la possède, elle fait partie intégrante de son être.

Le prodigue à l’inverse ne cesse de souligner chaque jour par une dépense effrénée à quel point l’argent lui est indifférent. Aucune fête, banquet, aucun achat coûteux ne l’arrêtent Au moment de jeter les deniers par la fenêtre, il guette le regard admiratif, extasié des autres qui le consacrent en généreux. Il tente de les persuader que le vil métal le laisse froid et fustige la pingrerie de ses congénères, leur petitesse financière. Mais son insistance de grand seigneur à débourser tant et plus prouve qu’il n’est pas complètement détaché de l’objet de son mépris. Lui-même n’en a jamais fini avec ce faux dieu, ses largesses sont trompeuses, il est engagé dans un interminable règlement de comptes. L’avare et le prodigue sont frères en contradiction : comme l’a bien vu Georg Simmel, ils sont les deux faces d’une même médaille, ils déifient également l’argent, l’un en le thésaurisant, l’autre en le gaspillant. Économe ou viveur, ils sont les enfants d’un même père.

Quant au cupide, en dépit de son image négative, il est le vrai héros du capitalisme, il cultive son gain de façon méthodique et rationnelle. Homme insatiable peut-être mais homme d’une seule passion, constant et prévisible, il convoite des chiffres dont l’addition vertigineuse le met en joie, déclenche en lui une excitation inépuisable. Opération boursière, OPA (1)[1], rachat, fusion, il vit en état d’effervescence, au rythme des décharges d’adrénaline. L’argent à ses yeux est un ventre d’une fécondité inépuisable, une substance qui soulève le monde, accède à la beauté du colossal. Et comme il n’est pas de quantités qui ne puissent être dépassées, son ardeur ni son labeur ne connaissent de limites. Chasseur d’improbable, il noue de nerveuses romances avec les cours et les cotations, flaire les millions potentiels et pour chaque risque encouru connaît la volupté extraordinaire de la déchéance ou de la gloire.

L’avare est personnage de l’économie statique, le prodigue de l’économie ostentatoire, le cupide de l’économie florissante. Nous sommes un peu des trois : il nous arrive de mégoter pour une somme dérisoire, de flamber sur un coup de tête, d’entasser avec une avidité sans merci. Il est heureusement d’autres rapports plus apaisés, plus indifférents au veau d’or. Mais pour ses adorateurs, l’argent n’est pas seulement un mal qui fait du bien et un bien qui fait du mal, ce fumier sur lequel poussent les fleurs de la civilisation, pour reprendre une image de Zola : il est aussi une consolation merveilleuse. Tant qu’on s’occupe à le gagner, à le garder, à le gâcher, il absorbe toute l’énergie, se suffit à lui-même, donne un sens parfait à la vie. Il est habité de puissances trop considérables pour souffrir la moindre concurrence. Comme le savait l’Église, il est le seul rival de Dieu, capable comme lui d’embrasser la multiplicité du monde dans son unité, de ne mettre aucune borne à son expansion. Il est une force spirituelle à vrai dire, le seul absolu que nous tolérions en période de relativisme. (…)

Les riches ne sont pas seulement des pauvres qui ont réussi. Leur fortune les transforme qualitativement, les propulse dans une autre humanité avec ses mœurs, ses peuplades, son langage. Elle est une manière de vivre, de doter l’argent de noblesse, de raffinement. Devenir riche s’apprend et ne demande pas moins d’assiduité que les mathématiques ou la musique : il ne suffit pas d’avoir beaucoup, il faut être autrement. Des générations entières sont parfois requises pour intégrer le monde de la « haute », connaître ses noms, ses familles, alors que peu d’années suffisent pour être précipité dans la gêne. À l’intérieur même de la richesse, il existe des hiérarchies, des castes entre les immensément pourvus et la plèbe des nababs ordinaires. C’est pourquoi les riches, derrière les hauts murs de leurs clubs, de leurs palaces, sont plus occupés à défendre leur statut qu’à jouir de leurs biens. L’argent, pour parler comme les calvinistes, leur donne la garantie subjective du salut. Qu’ils attirent la sympathie ou la colère, ils tiennent à s’enraciner dans une généalogie pour mettre en évidence que leur état n’est pas le fruit d’un labeur acharné – l’argent n’aime pas sentir la sueur – ou d’une bonne étoile, mais la résultante d’une ascendance authentiquement aristocratique.

Les pauvres, en revanche, ont quelque chose de navrant dans leur reproduction sans fin. Tomber dans la dèche, c’est tomber sous la coupe des choses, ne pas pouvoir les jeter, les gaspiller, devoir les recoudre, les ravauder, les réparer, compter son après sou. C’est combiner l’humiliation et l’empêchement. « Le pauvre est contraint de lésiner sur sa douleur. Le riche porte la sienne au grand complet » (Baudelaire(2)). À quoi s’ajoute, plus dégradant encore, le caractère résiduel de l’indigence : si le pauvre était hier le prolétaire ou le damné de la terre voué à racheter le genre humain, il est aujourd’hui une survivance qui a résisté à toutes les vagues de la prospérité. Un tel entêtement dans la pouillerie relève du mauvais esprit ! Il est le cancre qui persiste dans le dénuement, malgré les progrès, un reste qui encombre, un déchet que les plans sociaux ou les grandes institutions se renvoient année après année en se jurant de les éliminer. La question sociale rejoint ainsi celle du traitement des ordures, problème d’écologie, gestion des surplus humains et matériels. Powerty sucks, comme on le disait en Amérique au temps de Reagan : la pauvreté craint. Elle a ceci de désolant qu’elle nous jette au visage l’échec de notre optimisme, nous tire en arrière, nous rappelle que tous les hommes ne sont pas également conviés aux joies de la vie et ne le seront probablement jamais.

Est-il possible de concevoir la frugalité autrement que comme une résurrection de l’ascèse chrétienne ou une diététique de repus avides de retrouver la grande simplicité ? Le monde appartient à celui qui y renonce, disaient les franciscains : dans la disette réside l’opulence, dans le vide le vrai plein. Qui jamais ne prend, jamais ne saisit, possède les biens essentiels puisqu’il n’a nul besoin de les avoir pour en jouir. Ce renoncement est l’envers de l’avidité, il met à ne pas choisir la même intransigeance que celle-ci à ne rien refuser. Peut-être faut-il arracher la frugalité à l’idée sinistre d’abstinence : elle n’est pas une soustraction, mais un plus, l’ouverture à d’autres dimensions de l’existence. Ne pas se laisser piéger par l’affairement, les contraintes stériles, se désencombrer des babioles socialement valorisées, déplacer les frontières du nécessaire et du superflu, mettre le faste où la plupart ne voient que futilité et la misère où la plupart célèbrent le luxe. Bref, se restreindre non pour se priver mais pour multiplier d’autres plaisirs moins communément admis. Faute de quoi la frugalité resterait l’annexe écolo de la pauvreté religieuse, la variante moderne du pain noir et du pichet d’eau, une caricature de néo-ruralité façon Henry David Thoreau, le rousseauiste américain partisan de la vie dans les bois. Que tout cela soit flou, imprégné d’eau bénite et de snobisme n’empêche pas que liberté est donnée à chacun de décider en son for intérieur de quels traquenards sociaux il se préserve, de quel faux éclat il est prêt à se passer. Si l’angoisse de notre temps est celle du passage, cela veut dire que le changement qui s’annonce portera avec lui de nouvelles richesses dont nous n’avons pas idée. Elles ne périmeront pas les présentes, elles les relégueront à une autre place. Ce qui vient pourrait bien faire paraître la pompe et la magnificence d’aujourd’hui comme une aimable pacotille.

Pascal Bruckner, Misère de la prospérité. La religion marchande et ses ennemis, 2002.

 

(1) Une Offre Publique d’Achat consiste pour une société, un groupe financier ou une autre institution privée, à offrir au public de lui acheter les titres d’une autre société de façon règlementaire afin d’en prendre le contrôle.

 

(2) C’est un extrait d’un des Poèmes en prose (1864) de Baudelaire (1821-1867) intitulé « Les veuves ». Voici le passage d’où provient la citation : « Avez-vous quelquefois aperçu des veuves sur ces bancs solitaires, des veuves pauvres ? Qu’elles soient en deuil ou non, il est facile de les reconnaître. D’ailleurs il y a toujours dans le deuil du pauvre quelque chose qui manque, une absence d’harmonie qui le rend plus navrant. Il est contraint de lésiner sur sa douleur. Le riche porte la sienne au grand complet. »

(Notes de Bégnana : ne pas en tenir compte dans le résumé).

 

1) Résumez le texte en 150 mots (plus ou moins 10%). Vous indiquerez les sous totaux de 50 en 50 (50, 100, …) par un trait vertical et par le chiffre correspondant dans la marge. Vous indiquerez obligatoirement votre total exact à la fin de votre résumé.

2) Dissertation :

« L’avare est personnage de l’économie statique, le prodigue de l’économie ostentatoire, le cupide de l’économie florissante. Nous sommes un peu des trois : il nous arrive de mégoter pour une somme dérisoire, de flamber sur un coup de tête, d’entasser avec une avidité sans merci ».

Vous discuterez ce point de vue de Pascal Bruckner en prenant appui sur votre lecture des trois œuvres inscrites au programme. Vous proscrirez tout plan qui se bornerait à examiner ces livres successivement.

 

2) Analyse et remarques sur le texte.

Le texte était composé de deux moments thématiquement indépendants. C’est en quelque sorte deux résumés qu’il fallait produire. Il n’était pas néanmoins interdit de saisir une certaine unité entre les deux moments, à savoir un refus de la valeur absolue de l’argent.

La première partie du texte est consacrée à trois relations à l’argent qui en font un absolu. L’auteur définit d’abord l’avarice par rapport à la prodigalité. Si toutes deux sont comprises comme des pathologies, elles ne s’opposent qu’en apparence. L’avare accumule, et l’argent est pour lui son être. Le prodigue dépense et semble totalement détaché de l’argent. C’est tout au moins ainsi qu’il se montre aux autres. Mais Bruckner fait remarquer qu’il n’en est pas moins attaché à l’argent que l’avare. Leur opposition est celle de faux jumeaux.

Enfin il définit la cupidité en en faisant une sorte d’éloge démarqué de Weber. En effet, la cupidité lui apparaît comme le gain méthodique d’argent, rationnel. Dès lors, le cupide est le capitaliste type qui cherche à gagner toujours plus mais dont l’éventuelle ruine n’est pas un drame comme l’avare.

Après avoir montré que ceux qui ne sont pas la manifestation de ses trois types ont un peu de chacun, il critique ces trois rapports à l’argent, manifestation d’un faux absolu dans un monde relativiste. Il laisse entendre qu’un autre rapport à l’argent est possible.

La seconde partie du texte traite de l’opposition de la pauvreté et de la richesse. La richesse n’est pas seulement selon lui le fait d’avoir de gros moyens. C’est l’exigence d’entrer dans une caste. Le riche doit montrer qu’il n’a pas gagné l’argent. Bref, dans le monde des riches règne encore les mœurs aristocratiques. Par contre, les pauvres eux doivent compter pour vivre. En outre, alors qu’ils furent un espoir lorsque l’idée de révolution avait cours, ils sont pour notre société qui prétend être en progrès, la marque de son échec. Le mépris du pauvre tient au fait qu’il rappelle que la valeur sociale de jouissance n’est pas universelle, voire qu’elle ne le sera jamais laisse entendre l’auteur.

Il s’interroge alors sur l’opposé de l’esprit de richesse : l’esprit de pauvreté. Par là entendons avec l’auteur la recherche de la pauvreté, notamment religieuse, mais non exclusivement. Est-elle la seule issue ? Nullement selon Bruckner. Pour lui, c’est en sériant de façon certes individuelle les priorités, en évitant de se laisser gagner par les fausses richesses sociales, voire par l’idée même de richesse qu’on peut participer au changement de monde qui pour lui s’annonce.

 

3) Proposition de résumé.

 

L’avarice est l’accumulation d’argent élevé à l’absolu. Le ladre est son trésor. Le prodigue en revanche prétend, en dépensant, mépriser l’argent qu’il honore réellement. Malgré leur opposition, ils adorent l’argent. Le cupide, lui, exprime l’esprit capitaliste : gagner rationnellement toujours plus. Nous sommes [50] ces trois vices. Or on peut ne pas adorer l’argent qui donne à ses servants un sens dans notre monde sans repères.

Les riches se distinguent des pauvres quantitativement et qualitativement. Ils doivent s’intégrer à une aristocratie. Inversement, les pauvres doivent compter mais surtout ne représentent plus actuellement [100] un espoir. Ils sont les ratés du progressisme. Peut-on penser une autre pauvreté que l’absolu refus de jouir ? Ses adeptes croient tout avoir en ne désirant rien. En réalité, ce refus est une convoitise inversée. Aussi, se libérant de faux plaisirs, on prépare un monde de vraies richesses.

150 mots

 

4) Dissertation.

 

Il n’est pas rare de voir quelqu’un se voir reprocher un mauvais usage de l’argent contraire à son caractère habituel comme si nous pouvions être une sorte de mélange de plusieurs des vices que la tradition dénonce : l’avarice, la cupidité ou la prodigalité.

C’est ainsi que Pascal Bruckner, dans Misère de la prospérité. La religion marchande et ses ennemis, écrit :

« L’avare est personnage de l’économie statique, le prodigue de l’économie ostentatoire, le cupide de l’économie florissante. Nous sommes un peu des trois : il nous arrive de mégoter pour une somme dérisoire, de flamber sur un coup de tête, d’entasser avec une avidité sans merci. »

L’auteur présente d’abord chacun des vices typiques comme le représentant d’un genre d’économie qui amène à les distinguer puisque l’avare appartient à une économie statique, c’est-à-dire qui ne connaît ni croissance ni récession, qui se distingue de l’économie ostentatoire du prodigue, c’est-à-dire d’une économie où il s’agit de dépenser pour se montrer, ou de l’économie florissante du cupide, c’est-à-dire d’une économie de la croissance. Puis, il considère que chacun de nous réalise les trois types, ce qu’il illustre par trois exemples, l’un d’avarice, l’autre de prodigalité, l’autre de cupidité.

Or, comme peut-on à la fois distinguer ces trois types d’économie et ces trois types moraux comme s’opposant les uns aux autres et prétendre que les types moraux peuvent se réaliser dans la même personne ? Faut-il penser qu’un type moral n’a de sens que dans certains types d’économie et non dans d’autres, car comment être prodigue ou cupide là où l’économie reste toujours la même ou comment nier qu’on puisse être avare là où l’économie est florissante ? Autrement dit, peut-on à la fois distinguer des types moraux et des types d’économie et prétendre que les types moraux sont indépendants des types économiques pour qu’il soit possible de se mêler en chacun de nous ?

On s’appuiera notamment sur une comédie de Molière, L’avare, le dix-huitième roman de la série des Rougon-Macquart d’Émile Zola, L’Argent et sur les deux premières sections du chapitre troisième, « L’argent dans les séries téléologiques » de la Philosophie de l’argent du sociologue et philosophe allemand Georg Simmel.

 

Conserver est un trait d’avarice qui correspond à un type d’économie. Économe se dit d’ailleurs de celui qui compte au plus juste comme le fait remarquer Alain dans ses Propos d’économique (1934). Même s’il semble quelque peu cupide, Harpagon est essentiellement l’avare dont la perte de la cassette constitue une aliénation. Or, ce n’est pas la possibilité d’investir et de gagner plus qu’il regrette. C’est pourquoi Gundermann, capitaliste, n’est pas un avare classique selon le narrateur du roman de Zola. Il correspond à une autre économie, à savoir l’économie florissante : celle du capitalisme. La distinction de la cupidité et de l’avarice selon Simmel en ce que l’un cherche le plus d’argent alors que l’autre vénère l’argent en tant que tel se justifie dans le cadre d’économies différentes comme la prodigalité correspond à l’économie de l’ancien régime à laquelle s’attachent les Beauvilliers. Selon l’exemple de Taine rapporté par Simmel, le prince de Conti broyant le diamant qu’une dame lui a renvoyé pour faire sécher l’encre de sa lettre manifeste un trait de prodigalité qui n’a de sens que dans l’économie ostentatoire, dans l’économie de la dépense décrite par Georges Bataille. Les trois vices sont-ils possibles chez la même personne ?

L’avarice a la prodigalité en horreur comme Alain l’a bien vu. La cupidité même doit se distinguer de l’avarice. Là où l’un cherche à accumuler et ne craint pas la ruine, l’autre ne supporte pas la moindre perte. On voit Saccard au début et à la fin du roman ruiné, mais près à recommencer. Harpagon pense que son fils est prodigue. Vrai ou faux – ne s’agit-il pas seulement d’un jeune homme bien dans son monde et dont les dettes s’expliquent par l’avarice du père – ce jugement montre la radicale opposition entre l’avare et le prodigue. De même, Saccard s’oppose à Gundermann. Cupide, soucieux de gagner toujours plus le plus vite possible, il veut jouir de son argent et non simplement l’accumuler. C’est pourquoi c’est avec raison que Simmel refuse de confondre l’avarice et la cupidité. La première implique une pure vénération de l’argent alors que la seconde implique qu’il soit une fin mais à toujours augmenter et donc à utiliser.

Toutefois, chacun de ces trois vices semblent avoir les autres pour condition car comment dépenser si d’autres ne produisent pas en surplus, comment accumuler si l’argent n’a aucune valeur, comme faire du profit si d’autres ne se ruinent pas. Dès lors, ne faut-il pas penser que ce n’est pas n’importe quelle économie qui rend possibles ces trois vices ? N’est-ce pas pour cela qu’ils peuvent se mêler en chacun ?

 

Dans une économie purement statique, personne ne peut thésauriser, personne ne peut être prodigue et personne ne peut être cupide dans tous les sens. En effet, par économie statique, on entend une économie où rien ne change. Or, il faut alors des échanges dans toute économie et l’argent n’est rien d’autre qu’une convention pour faciliter l’échange pour parler comme Aristote dans sa Politique (livre I, chapitre 3). Aussi l’avarice n’est possible que dans une économie monétaire comme Simmel l’indique mais surtout, il faut pour que la monnaie ait sa valeur, qu’elle serve. Au plus juste, mais qu’elle serve. Alain a raison dans ses Propos d’économique de réfuter l’opposition entre l’avarice et l’économie. C’est pourquoi on voit aussi bien Harpagon qui représente l’avare classique que Gundermann qui représente une sorte d’avarice être usurier pour l’un et banquier pour l’autre. Dans une économie ostentatoire, il faut des prodigues mais également des avares ou des cupides, sans quoi c’est la ruine. En effet, pour dépenser, encore faut-il que d’autres travaillent. Si la morale bourgeoise d’économie est moquée par Molière sous la figure d’Harpagon, le point de vue bourgeois s’exprime néanmoins même si Paul Bénichou (1908-2001) n’a peut-être pas tort dans Morales du grand siècle (1948) de penser qu’il n’est pas celui de Molière. Le père reproche au fils de donner dans le marquis. Dans une économie florissante, les trois types se mêlent également. Ainsi trouve-t-on des avares comme le procureur Delcambre dans le roman de Zola, des prodigues comme Jantrou qui dépense le double des 100000 francs qu’il gagne (chapitre VI, p.220) et des cupides comme Saccard puisque le roman se situe dans le cadre d’une économie florissante parce qu’elle est en expansion.

Aussi pour qu’on puisse voir se mêler les trois traits vicieux en une même personne, faut-il une économie ostentatoire ou une économie florissante. En effet, puisque dans une économie statique les vices relatifs à l’argent ne sont pas possibles, seules les deux autres économies distinguées par Bruckner permettent que l’on puisse avoir les trois vices. Soit les Beauvilliers qu’observe de sa fenêtre Madame Caroline. Elle devine leur avarice masquée à la différence de celle d’Harpagon qui se montre. Les économies sordides qu’elles font servent à leur faire tenir leur rang. Là elles ont la prodigalité des aristocrates et apparaissent comme les débris d’une économie disparue. Enfin, malgré les réticences de la mère qui l’expose à Saccard, elles investissent dans la banque universelle, la dot de la fille, puis la vente d’une ferme et entrent ainsi dans le cycle de la cupidité. Même Harpagon a ces trois traits puisque cupide et avare, il a au doigt un diamant qui jure avec sa ladrerie et qui peut s’entendre comme un trait de prodigalité (acte III, scène 7). Cette proximité peut s’expliquer avec Simmel, voire en le nuançant. Dans la série téléologique où s’insère l’argent, s’il est la fin, c’est l’avarice, si c’est son accumulation qui est la fin, c’est la cupidité, si c’est le dépenser, il est un moyen, mais le moyen le plus proche de l’argent comme fin et c’est la prodigalité. Dès lors, le passage d’un vice à l’autre et leur mélange dans une même personne apparaît ainsi possible.

Cependant, avoir des comportements qui ressemblent à l’avarice, à la cupidité ou à la prodigalité, ce n’est nullement être un peu des trois. Ne faut-il pas alors radicalement distinguer ces trois vices ?

 

Posséder un vice, c’est avoir un comportement excessif comme le philosophe le montre dans l’Éthique à Nicomaque. Qui n’est pas dans l’excès n’est pas vicieux. Or, être un peu cupide, un peu avare et un peu prodigue, ce serai en quelque sorte être dans le juste milieu, c’est-à-dire être vertueux. Anselme dans la pièce de Molière est riche, il a conservé sa fortune malgré sa fuite de Naples (acte V, scène 5). Est-il avare ? Nullement. Il prend sur lui tous les frais de mariage et les frais de justice (acte V, scène 6). Est-ce de la cupidité ? Non plus puisque son argent est utilisé à bonne fin : faire le bonheur de tous. À l’inverse, la princesse d’Orviedo est d’une « prodigalité folle dans la charité » (chapitre II, p.67) puisqu’elle dépense jusqu’à en être ruiné tout son argent (cf. chapitre XII). C’est la raison pour laquelle Simmel parle avec raison de pathologies dans son analyse des différents vices. S’ils sont difficiles à mesurer exactement, l’exagération se manifeste. Ce n’est pas pour rien que l’avare est un type social avant d’être un type de comédie et qu’on l’observe dans la réalité comme dit Hume (1711-1776) dans un de ses Essais moraux et politiques, « De l’avarice » (1741). Cependant, qui ne vise pas expressément le juste milieu ne manifeste pas un trait de vice ?

Il y aurait un degré de cupidité d’avarice et de prodigalité chez quelqu’un s’il s’agissait pour lui non pas d’un acte fait à propos, avec mesure, mais une sorte d’abandon à une faiblesse. Mais là encore, c’est n’est pas vraiment un trait du vice qui suppose quelque chose de systématique. Prenons Harpagon. S’il reste l’avare, c’est que malgré son diamant, malgré ses quelques serviteurs, économiser est l’essentiel pour lui. Ainsi Maître Jacques est-il à la fois son cocher et son cuisinier ce que souligne la scène 1 de l’acte III où il change de vêtement en fonction des ordres de son maître. Ce jeu est là pour souligner que l’avarice n’est pas dans l’absence de dépense, mais dans la limitation absurde de la dépense. Ainsi Busch, qui est l’avarice incarnée selon le narrateur du roman de Zola, devient prodigue lorsqu’il s’agit de soigner son frère (chapitre V, p.178). Mais il est clair que dépenser son argent pour sauver une vie n’est pas dépenser son argent pour passer une seule nuit avec une femme qui se donne pour des sommes folles comme le fait Saccard (cf. Simmel, p.483). Par conséquent, si le narrateur exprime par le vocabulaire l’importance de la dépense, on ne peut parler de vices mêlés. Busch reste fondamentalement avare.

 

En un mot, la citation de Pascal Bruckner nous a amené à poser le problème de savoir si les trois vices que sont l’avarice, la cupidité et la prodigalité correspondaient à des économies différentes et s’il était possible de penser en même temps qu’elles pouvaient se mêler chez une seule et même personne. Il est apparu que ces vices définissent seulement en apparence des économies différentes. En fait, ils ne sont pas possibles dans une économie purement statique. Seules les économies ostentatoires et florissantes pour reprendre le vocabulaire de Bruckner permettent ces vices. Mais il est apparu alors qu’ils n’étaient pas possibles chez une seule et même personne en ce sens que tout vice se caractérise par l’exagération d’une tendance dont le caractère pathologique tient au fait qu’elle domine toutes les autres tendances en faisant fi de toute valeur morale.

On pourrait toutefois s’interroger sur l’universalité supposée de ces vices.

 



[1]