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La parole - sujet et corrigé : résumé d'un texte d'Alain "le langage"

1) Sujet.

Résumez le texte suivant en 120 mots (+ ou – 10%). Vous indiquerez les sous-totaux de 20 en 20 (20, 40, 60 …) dans la marge et le nombre total de mots à la fin de votre résumé.

 

Avant d’examiner comment la connaissance peut s’étendre et s’assurer par le discours seulement, il faut traiter du langage. Dans tout ce qui nous reste à décrire, d’inventions abstraites, de fantaisies, de passions, d’institutions, le langage est roi. Il s’agit, dans une exposition resserrée, d’étaler dans toute son étendue ce beau domaine qui s’étend des profondeurs de la musique aux sommets de l’algèbre. Mais admirez d’abord comment les jeux du langage prennent l’esprit dans leurs pièges. Il faut, disent les auteurs, s’entendre pour créer une langue, et donc savoir parler avant d’apprendre à parler. Ce puéril argument est un exemple parfait des artifices dialectiques, qui sont pris pour philosophie par ceux qui n’ont pas appris à penser d’abord sans parler.

L’action humaine, j’entends le mouvement pour frapper, donner, prendre, fuir, est ce qui nous intéresse le plus au monde, et la seule chose au monde qui intéresse l’enfant, car c’est de là que lui viennent tous biens et tous maux dans les premières années. Ces actions sont les premiers signes, et les comprendre ce n’est autre chose, d’abord, que d’en éprouver les effets. Puisque l’homme apprend à deviner les choses qui approchent d’après des signes, il ne faut pas s’étonner qu’il apprenne aussi, bien vite, à deviner ce qu’un homme va faire, d’après ses moindres mouvements. Il ne s’agit que de décrire l’immense domaine des signes humains. À cette fin, on peut distinguer d’abord l’esquisse de l’action ou son commencement, qui font assez prévoir la suite ; et telle est l’origine de presque tous les gestes, comme montrer le poing, tendre la main, croiser les bras, hausser les épaules. On passe naturellement de là à la préparation des actions, qui est l’attitude. On devine qu’un homme à genoux et face contre terre ne va pas combattre, qu’un homme qui tourne le dos ne craint point, qu’un homme qui se ramasse va bondir, ainsi du reste. Enfin, il faut noter aussi les effets accessoires de cette préparation des actions, lesquels résultent de la fabrique du corps humain telle que chacun la connaît d’après la physiologie la plus sommaire. Telles sont la rougeur et la pâleur, les larmes, le tremblement, les mouvements du nez et des joues, le cri enfin, qui est l’effet naturel de toute contraction des muscles ; et il faut faire grande attention à ce dernier signe, destiné à supplanter les autres et à engendrer jusqu’à l’algèbre, par un détour qu’il faut ici décrire. Mais auparavant il faut faire remarquer que la pensée, qui n’est au naturel qu’action retenue, offre aussi des signes bien clairs, qui sont l’arrêt même, l’attention marquée par le jeu des yeux et les mouvements calculés, enfin les mouvements des mains par lesquels, d’avance, nous palpons ou mesurons la chose vue, ou simplement nous favorisons la vue et l’ouïe. Toutes ces choses sont assez connues, il suffit de les rappeler, et de dire que nous savons interpréter les signes des animaux, surtout domestiques, aussi bien que des hommes. Le cavalier devine ce que le cheval va faire, d’après l’allure et les oreilles. Il faut maintenant considérer que le langage est fils de société. Au reste l’homme isolé d’abord, et s’alliant ensuite à l’homme, n’est qu’une fiction ridicule. Je ne veux pas me priver de citer ici, après d’autres, une forte parole d’Agassiz (1) : « Comme la bruyère a toujours été lande, l’homme a toujours été société. » Et l’homme vit en société déjà avant sa naissance. Ainsi le langage est né en même temps que l’homme ; et c’est par le langage toujours que nous éprouvons la puissance des hommes en société ; l’homme fuit quand les hommes fuient ; c’est là parler et comprendre, sans contrainte à proprement parler. Comprenons donc comment l’imitation, qui n’est que l’éducation, simplifie et unifie naturellement les signes, qui deviennent par là l’expression de la société même. Les cérémonies consistent ainsi toujours en des signes rituels, d’où sont sorties la mimique et la danse, toujours liées au culte. D’où un langage déjà conventionnel de gestes et de cris.

Il reste à comprendre pourquoi la voix a dominé, car c’est tout le secret de la transformation du langage. L’homme a parlé son geste ; pourquoi ? Darwin (2) en donne une forte raison, qui est que le cri est compris aussi la nuit. Il y a d’autres raisons encore ; le cri provoque l’attention, au lieu que le geste la suppose déjà ; le cri enfin accompagne l’action, le geste l’interrompt. Pensons à une vie d’actions et de surprises, nous verrons naître les cris modulés, accompagnant d’abord le geste, naturellement plus clair, pour le remplacer ensuite. Ainsi naît un langage vocal conventionnel. Mais comme l’écriture, qui n’est que le geste fixé, est utile aussi, l’homme apprend à écrire sa parole, c’est-à-dire à représenter, par les dessins les plus simples du geste écrit, les sons et les articulations. Cette écriture dut être chantée d’abord, comme la musique ; et puis les yeux surent lire, et s’attachèrent à la figure des lettres ou orthographe, même quand les sons, toujours simplifiés et fondus comme on sait, n’y correspondent plus exactement. Ainsi, par l’écriture, les mots sont des objets fixes que les yeux savent dénombrer, que les mains savent grouper et transposer.

Alain, Éléments de philosophie (1941), Livre 3 De la connaissance discursive

Chapitre I Du langage (extrait)

 

(1) (1807-1873), naturaliste américano-suisse. (1807-1873), naturaliste américano-suisse.

(2) (1809-1882), naturaliste anglais.

Notes : ne pas en tenir compte dans le résumé.

 

2) Analyse du texte et remarques.

Cet extrait du chapitre 1 consacré au langage du livre 3 « De la connaissance discursive » des Éléments de philosophie d’Alain présente le langage dans son origine et dans sa fonction. En effet, c’est un problème traditionnel que celui de l’origine du langage. Mais c’est une solution moderne que celle de le montrer insoluble, en ce sens que le langage se présuppose lui-même pour pouvoir être inventé. Dès lors, son origine est mystérieuse. Soit on se sert de ce mystère pour en appeler à la vérité de la Bible qui en fait un don de Dieu. Soit on qualifie la question de “métaphysique”, c’est-à-dire de question qui ne mérite pas d’être posée par un esprit positif ou scientifique qui ne doit s’en tenir qu’aux faits. Or, Alain présente justement cette objection comme appartenant non à des esprits chagrins ou sceptiques, mais comme provenant du langage lui-même qui est susceptible de tromper l’esprit. Dès lors, montrer comment il naît, résoudre le problème de son origine, c’est donc un premier moyen – et c’est l’objet de ce chapitre – pour se déprendre de ses tours.

Pour cela, Alain commence par énumérer les étapes ou les moments de la compréhension des signes.

Les hommes s’intéressent d’abord aux actions humaines. Elles sont des signes pour eux.

Dans l’ensemble des signes, il distingue successivement la prévision d’un mouvement, la compréhension d’une attitude, l’expression physiologique des émotions et annonce l’importance du cri, l’expression des pensées par les gestes.

Même les comportements des animaux sont des signes que nous comprenons et interprétons.

Il indique rappeler aussi que l’homme est un être social d’emblée. Le langage ne peut donc avoir été inventé après l’homme mais il naît en même temps que lui. Sa fonction est donc d’abord sociale comme son origine. Toutefois, Alain ne laisse en aucune façon entendre que le langage serait naturel en ce sens qu’il se produirait sans l’homme. C’est à l’imitation qu’il rapporte donc l’institution des signes conventionnels, c’est-à-dire l’invention de la parole. Il faut tenir donc pour lui qu’interpréter des signes et imiter conduisent à apprendre à parler sans présupposer la parole. Origine et fonction du langage s’expliquent par l’être social de l’homme et sa capacité à interpréter d’emblée des signes qui rendent possible l’invention sociale des signes.

Reste alors à comprendre que cette institution de signes conventionnels passe par la voix et ne se limite pas au geste. Il donne une première raison prise à Darwin, à savoir que la voix à la différence du geste se voit la nuit. C’est donc sa plus grande possibilité d’utilisation qui en fait la supériorité. Il ajoute quant à lui que comme cri, la voix provoque l’attention de l’interlocuteur alors que le geste exige l’attention. La voix rend donc possible le contact. Enfin, la voix peut accompagner l’action alors que le geste l’interrompt. Autrement dit, la voix ne nuit pas à la continuité de l’action.

L’extrait s’achève par des considérations sur l’écriture qui s’explique comme geste signifiant la voix. Aussi montre-t-elle sa fonction qui est par la peinture des articulations de la voix de rendre possible l’objectivité des mots que l’esprit pourra alors contempler à loisir.

 

3) Proposition de résumé.

Le langage, souverain en de nombreux domaines, égare l’esprit. On dit ainsi qu’il faut savoir parler pour inventer [20] la parole.

Les actions humaines nous intéressant sont des signes que nous comprenons. Nous prévoyons un mouvement, comprenons une attitude, [40] lisons l’expression d’une émotion voire d’une pensée. Et nous interprétons les signes des animaux. Rappelons aussi que [60] l’homme étant social, le langage naît avec lui. Aussi l’imitation institue des signes conventionnels.

La voix a primé [80] sur la parole car non seulement on l’entend la nuit, mais comme cri, elle provoque l’attention et accompagne [100] l’action. L’écriture étant aussi utile, l’homme apprend à dessiner les articulations vocales. Il objective ainsi les mots.

120 mots.

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Tchekhov - Biographie

 

Taganrog

Anton Pavlovitch Tchékhov est né le 17 janvier (29) 1860 à Taganrog, un port au bord de la mer d’Azov, près de l’embouchure du Don, en Ukraine. Il est le troisième fils de Pavel Egorovitch Tchekhov (1825-1898).

Son grand-père, Egor Tchékhov, était un serf vivant en Ukraine. Il avait réussi à force de travail à devenir intendant d’une comtesse. À force d’économie il se rachète en 1841. Son père avait seize ans au moment de l’abolition du servage par le Tsar Alexandre II en février 1861.

Le père d’Anton s’installe à Taganrog. Il travaille comme commis. Puis il réussit à s’établir à son compte comme épicier.

En 1854, il épousa Evguenia Yakolevna Morozova, fille de marchands de draps dont il eut cinq fils et une fille : outre Anton, Alexandre (1855-1913), Nicolaï (1858-1889), Ivan (1861-1922), Mikhaïl (1865-1936) et Maria Pavlovna (1863-1957). L’éducation qu’il donna à ses enfants était rude. On peut lire dans le passage suivant d’une lettre à Souvorine datée du 7 janvier 1889 le souvenir qu’en gardait Tchekhov :

« Essayez donc d’écrire l’histoire d’un jeune homme, fils d’un serf, ancien boutiquier, chantre à l’église, lycéen, puis étudiant, dressé à courber l’échine, à baiser les mains des popes, soumis aux idées d’autrui, reconnaissant pour chaque morceau de pain, cent fois rossé, courant, misérablement chaussé, donner quelques leçons ; bagarreur, aimant torturer les animaux, acceptant avec gratitude les dîners de riches parents ; hypocrite devant Dieu et devant les hommes sans besoin aucun, simplement par conscience de sa propre nullité. »

Les enfants Tchékhov eurent une instruction secondaire, travaillaient dans la boutique paternelle et participaient à la chorale de l’Eglise. Anton, dès l’âge de neuf ans est soumis à cette rude épreuve à laquelle s’ajoutent les cours d’une école professionnelle de tailleurs et de cordonniers.

C’est en vacances, chez son grand-père, toujours intendant, qu’il découvre la douceur et les parfums champêtres.

L’agitation révolutionnaire est présente en Russie. Le tzar Alexandre II échappe à un premier attentat le 4 avril 1866, perpétré par Karakozov, un étudiant membre d’un groupe révolutionnaire (Cf. Constantin de Grunwald, Société et Civilisation russes au xix° siècle, Seuil, Points histoire, 1975, p. 258.). La période des réformes s’arrête. Toutefois, l’émancipation féminine commence. Voïnitski dans Oncle Vania persifle sa mère à ce propos (Acte I, p.16). À partir des années 1870, la Russie connaît le mouvement populiste qui prône une attention de l’intelligentsia pour le peuple et un mouvement de retour au peuple (cf. Constantin de Grunwald, Société et Civilisation russes au xix° siècle, pp. 263-264). Les jeunes révolutionnaires se font ouvriers agricoles mais rencontrent peu de succès auprès des paysans qui dénoncent souvent leurs activités de propagande aux autorités. Tchekhov qui vient du peuple n’aura guère besoin d’y revenir. Les attentats terroristes et les procès sont nombreux comme celui de Véra Zassoulitch (1849-1919), acquittée quoiqu’elle ait grièvement blessé le général Trepov, préfet de police et tortionnaire (cf. Constantin de Grunwald, Société et Civilisation russes au xix° siècle, p.264).

Anton découvre le théâtre en 1873 en assistant au Théâtre Municipal de Taganrog à la représentation de La Belle Hélène, opéra-bouffe en trois actes, composé en 1864 par Jacques Offenbach (1819-1880) sur un livret de Ludovic Halévy (1834-1908) et Henri Meilhac (1831-1897). Il songe en 1874 à écrire une tragédie à partir du Tarass Boulba de Gogol (1809-1852). Il joue avec ses frères Le Révizor du même Gogol. Sérébriakov, dans Oncle Vania, commencera son discours annonçant son intention de vendre le domaine en citant la première phrase de cette pièce (Acte III, p.72).

En 1875, les affaires du père de Tchékhov périclitent. Ses frères aînés, Alexandre et Nikolaï partent pour Moscou.

En avril 1876, son père quitte secrètement Taganrog pour Moscou. Seuls Anton et Ivan ne partent pas. Jusqu’en 1879, Anton vit pauvrement de leçons particulières.

En 1877, après un séjour à Moscou, il publie dans Le Bègue, la gazette des élèves de son lycée.

C’est en 1878 qu’il écrit son premier drame Sans père, non retrouvé.

 

Moscou

Reçu bachelier en juin 1879, il rejoint sa famille à Moscou grâce à une bourse d’étudiant de la ville de Taganrog. Anton s’inscrit à la faculté de médecine. Il mène de front ses études et son travail littéraire. Il devient le principal soutien de sa nombreuse famille. Ses frères aînés travaillent mais Alexandre, qui écrit aussi, vit avec une femme adultère qui a un enfant et Nicolaï, qui peint, est tuberculeux et boit. Ils vivent dans des taudis. Anton collabora, sous divers pseudonymes, dont Antocha Tchekonté qu’il gardera jusqu’en 1885, à plusieurs revues humoristiques dans lesquels il publie des contes, des reportages, etc.

En 1880, il publie la Lettre d’un propriétaire du Don à son savant voisin dans la revue humoristique La Cigale. Il écrit un drame découvert en 1920, imprimé en 1923 et intégré aux Œuvres complètes de l’édition soviétique de 1949. On la nommera Pièce sans titre puis Jean Vilar (1912-1971) choisira Ce Fou de Platonov et parfois on se contente d’un simple Platonov.

Le 1er mars 1881, le tzar Alexandre II est assassiné. Le nouveau Tsar, Alexandre III (1881-1894) conduira une politique “réactionnaire”. Le régime policier, la censure, un antisémitisme d’État avec des pogroms couverts par la police seront le contexte politique dans lequel Tchekhov vivra désormais.

En 1882, sa pièce, Platonov, est refusée par le théâtre Maly. La pièce Sur la grand-route, tirée du récit En Automne, est interdite par la censure. Elle ne sera ni publiée ni jouée du vivant de Tchékhov. Il collabore aux Éclats, revue humoristique qui paraît à Pétersbourg.

En 1883, Plekhanov (1856-1918), le père du marxisme russe, fonde un groupe révolutionnaire.

En 1884, après avoir achevé ses études, il exerce la médecine à Moscou et dans ses environs, dans les petites villes de Voskressensk, où son frère Ivan était instituteur, et Zvenigorad. Il voit trente à quarante malades par jour et en tant que médecin régional, il doit accompagner le juge d’instruction. Le directeur du journal humoristique Les Éclats édité à Pétersbourg, Nicolaï Leïkine, l’encourage. Cette même année paraît son premier recueil de six récits sur les acteurs : Les Contes de Melpomène. Les premiers symptômes de la tuberculose apparaissent : il crache du sang, mais il refuse de reconnaître la maladie.

En 1885, il rencontre le peintre paysagiste Isaac Levitane (1860-1900). Dans cette période, il s’attache à Tolstoï (1828-1910) qui, après sa crise morale de 1881, a exprimé dans Mes confessions, une doctrine morale et non violente tournée vers le don aux pauvres. Tolstoï, d’une famille de grande noblesse, songea à se faire moine et à donner sa fortune aux pauvres.

En 1886 Anton habite une agréable maison à étages à Moscou. Il lit Darwin (1809-1882), qui a formulé sa théorie de l’évolution en 1859 dans la première édition de L’origine des espèces et en 1871, dans The Descent of Man and Selection in Relation to sex qui en est l’application à l’homme.

« Je lis Darwin. Quelle merveille ! » écrit-il.

Il devient collaborateur de la revue conformiste ou réactionnaire, comme on voudra, Temps nouveaux et y fait la connaissance de son directeur, Alexis Souvorine (-1912), qui deviendra plus tard son éditeur et grand ami. Une lettre datée du 25 mars de l’écrivain Dimitri Grigorovitch (1822-1899) l’adjure de se prendre au sérieux et de ne pas gaspiller son temps.

« Je ne suis pas journaliste, ni un éditeur ; je ne puis me servir de vous qu’en vous lisant ; si je parle de votre talent, j’en parle avec conviction ; j’ai soixante-cinq ans passés, mais j’ai gardé encore tant d’amour pour la littérature ; ses succès me sont si chers ; je me réjouis tellement lorsque je rencontre en elle quelque chose de vivant, de doué, que je n’ai pu – comme vous le voyez – me retenir, et je vous tends les deux mains (…) Vous êtes, j’en suis sûr, appelé à écrire quelques œuvres admirables, réellement artistiques. Vous vous rendrez coupable d’un grand péché moral si vous ne répondez pas à ces espérances. Voici ce qu’il faut pour cela : respecter le talent que l’on reçoit si rarement en partage. Cesser tout travail hâtif. Je ne connais pas votre situation de fortune ; si vous êtes pauvre, souffrez plutôt la faim, comme nous en avons souffert autrefois, gardez vos impressions pour une œuvre réfléchie, achevée, écrite non d’un seul jet, mais pendant les heures bienheureuses de l’inspiration. »

Il lui répond pour le remercier :

« Je sentais bien que j’avais du talent, mais j’avais pris l’habitude de ne pas en faire cas... ».

En février, paraît Des méfaits du tabac. En mars, il écrit notamment à son frère Nikolaï

« Si une personne a du talent, il le respectera, et lui sacrifiera la paix, les femmes, le vin et la vanité ».

En mai paraît son second recueil : Récits bariolés. Il écrit une pièce en un acte Le Chant du Cygne tiré de son récit Calchas.

Le 1er mars 1887 a lieu un attentat raté contre Alexandre III auquel participe le populiste Alexandre Oulianov (1866-1887), le frère aîné de Lénine (1870-1924). Il est pendu. Tchekhov publie un recueil Au Crépuscule. Il rédige une grande nouvelle, La Steppe. Le 19 novembre, il fait jouer Ivanov au théâtre Korch, à Moscou qui suscite des controverses dans le public et la critique. Le personnage éponyme a épousé cinq ans plus tôt une juive qui s’est convertie et qui a été rejetée par ses parents. Il était confiant dans la vie. Il ne l’aime plus, semble la tromper et passe pour un être vil qui ne cherche que des dots, alors qu’il est sincère. Après la mort de sa femme, il finit par se suicider le jour où il devait épouser la jeune Sacha, fille de sa créancière. Dans une lettre datée du 30 décembre 1888, Tchékhov écrit à son propos à Souvorine :

« S’il est coupable, il ne sait pourquoi. Des gens comme Ivanov ne peuvent pas résoudre les problèmes, mais ils succombent sous leur poids. »

En 1888, Tchékhov publie des récits plus longs et plus graves comme La Steppe en mars qui fait sensation, Les Feux, etc. Il compose des pièces légères comme Une demande en mariage en octobre. Le 28, L’ours, un petit vaudeville en un acte, est créé au Théâtre Korsch à Moscou et obtint un franc succès. La reprise d’Ivanov, quelque peu remanié, obtient un triomphe à Pétersbourg. Dans une lettre datée du 4 octobre à Pleschev, il écrit :

« Le saint des saints est pour moi le corps humain, la santé, l’esprit, le talent, l’inspiration, l’amour et la liberté absolue. ».

À son éditeur, Souvorine, il écrit :

« L’artiste ne doit pas être le juge de ses personnages et de ce qu’ils disent, mais seulement le témoin impartial : mon affaire est seulement d’avoir du talent, c’est-à-dire de savoir distinguer les indices importants de ceux qui sont insignifiants, de savoir mettre en lumière des personnages, parler leur langue. »

Il se voit récompensé par le Prix Pouchkine décerné par l’Académie des Sciences pour son recueil Au Crépuscule. Il publie un autre recueil, Récits. Un attentat a lieu contre la famille impériale à Borki.

En juin 1889, son frère aîné Nicolas meurt de la tuberculose. Il publie en septembre une grande nouvelle Une morne histoire (ou Une banale histoire). L’homme à l’étui fait la caricature de maîtres d’école sans génie. Sa comédie, Le sauvage ou Le Sylvain ou L’esprit des bois, est refusée par le comité de lecture des théâtres impériaux pour « manque de qualités dramatiques ». Il la remaniera pour en faire Oncle Vania. Il publie en mai Le Tragédien malgré lui et Une Noce en octobre, pièce d’abord jouée par des amateurs. Le même mois, il écrit à Souvorine son credo relatif à la science :

« Tout ce qui vit sur terre est nécessairement matériel (…) les gens pensants sont matériels aussi par nécessité. Ils cherchent la vérité dans la matière car ils ne peuvent pas la chercher ailleurs, puisqu’ils ne voient, n’entendent et ne sentent qu’elle seule. Ils ne peuvent de nécessité, chercher la vérité que là où peuvent leur servir leurs microscopes, leurs sondes et leurs scalpels. Défendre à l’homme la tendance matérialiste, c’est lui interdire de chercher la vérité. Hors la matière, il n’y a ni expérience, ni science, ni par conséquent de vérité. »

L’esprit des bois est créé le 27 décembre 1889 au théâtre privé Abramova à Moscou : c’est un échec. La Sonate à Kreutzer de Tolstoï (1828-1910) est censuré(e). Des copies circulent. Tchékhov condamne l’œuvre en tant qu’homme et médecin.

En 1890, malgré un état de santé précaire (il est atteint aux poumons), il part en avril pour l’île de Sakhaline où sont relégués dix mille déportés et forçats. Il y arrive en juillet et y restera jusqu’en octobre. Il y voit l’abaissement, l’avilissement, le mépris de l’humain. Peut-être écrit-il Oncle Vania à son retour. En effet, il écrira à Gorki dans une lettre datée du 3 décembre 1898 : « Il y a très longtemps que j’ai écrit Oncle Vania ». À Diaghilev que c’est en 1890 qu’il l’a écrit. Il écrit pour Temps nouveaux ses Lettres de Sibérie et commence L’Île de Sakhaline. Il écrit deux comédies : Le Tragédien malgré lui et Une noce.

En 1891, il fait le premier de ses cinq voyages en Europe. Il visite l’Italie, Venise qui l’enchante, Bologne, Florence, Rome et Naples, la France, Nice, Monte-Carlo, Paris, l’Allemagne et l’Autriche, Vienne. Il travaille à L’Île de Sakhaline. Il publie des récits : Le Duel, Les Babas, Kachtanka. Le Jubilé est une pièce publiée et jouée sur les scènes de province et d’amateurs. En décembre, il participe à la lutte contre la famine qui sévit dans les gouvernements du centre.

 

Mélikhovo

En 1892, il trouve le village de ses rêves : Mélikhovo. Il y achète une propriété. Ses parents et sa sœur s’y installent avec lui. On lui rend visite. Lévitane y peint le paysage. En juillet, il soigne gratuitement les paysans et prend une part active à la lutte contre l’épidémie de choléra. Sa maison sert de dispensaire gratuit pour les paysans. Il contribue financièrement à la construction d’écoles et à l’enrichissement de bibliothèques. Il publie Salle 6. Dans un hôpital où les fous sont maltraités, un médecin, Andréï Efimitch Raguine a tenté d’y mettre bon ordre mais finit par se lasser. Il commence à fréquenter la salle 6 et à dialoguer avec un paranoïaque, Gromov, qui remet en cause sa “philosophie tolstoïenne”. On accuse le médecin de folie et on l’enferme. On ne manquera pas de lire, dans les propos du fou, une critique du cynisme antique de Diogène (~413-~327 av. J.-C.) et du stoïcisme et de Marc-Aurèle (121-180) (cf. Tchékhov, La Steppe Salle 6 L’Évêque, Paris, Gallimard, Folio classique, n°3847, pp. 217-223).

Son intense activité médicale et sociale se poursuit à Mélikhovo en 1893. Il a des difficultés avec la censure à cause de L’Île de Sakhaline. Il publie le Récit d’un Inconnu ainsi que Le Moine Noir. Il fréquente la chanteuse Lika Mizinova qu’il n’épouse pas. Un deuxième voyage en 1894 le mène en Autriche, à Vienne, en Italie, à Milan et Gènes, en France à Nice et Paris, en Allemagne, à Berlin.

Alexandre III meurt le 1er novembre 1894. Lui succède le futur dernier tzar, Nicolas II (1868-1894-1918), que les Bolcheviks fusilleront avec sa famille le 17 juillet 1918. L’opposition révolutionnaire des sociaux-démocrates et des socialistes révolutionnaires se poursuit. Une lettre adressée à Souvorine et datée du 27 mars, montre son détachement vis-à-vis de la morale de Tolstoï :

« La philosophie tolstoïenne me touchait très fort, elle a régné sur moi dix-sept ans et ce qui agissait sur moi ce n’étaient pas les protestations générales, que je connaissais auparavant, mais la manière tolstoïenne de s’exprimer, le bon sens et sans doute une sorte d’hypnotisme. Or à présent, quelque chose proteste en moi ; la prudence et le sens de la justice me disent qu’il y a dans l’électricité et la vapeur plus d’amour des hommes que dans la chasteté et le refus de manger de la viande »

En 1895, il vit essentiellement à Mélikhovo. Il rend visite à Léon Tolstoï à Iasnaïa Poliana. Il publie Trois années. En novembre il écrit La Mouette. À Souvorine, il écrit dans une lettre datée du 21 novembre :

« J’écris La Mouette non sans plaisir, bien que je me sente terriblement en faute quant aux conditions de la scène (…) C’est une comédie avec trois rôles de femmes et six rôles d’hommes. Quatre actes, un paysage (une vue sur un lac) ; beaucoup de discours sur la littérature, peu d’action, cinq tonnes d’amour. »

En décembre, la pièce est lue à Moscou pour être soumise au jugement de Vladimir Némirovitch-Dantchenko (1858-1943). Le 17 octobre 1896, La Mouette échoue bruyamment sur la scène du Théâtre impérial Alexandrineski de Pétersbourg devant Tchékhov, assis dans une loge. Le 21 octobre par contre, la pièce connaît un succès considérable. Tchékhov fait la connaissance du metteur en scène Constantin Stanislavski (1863-1938). Tchékhov publie Ma Vie, une fiction autobiographique. En mars 1897, il est terrassé par une grave crise d’hémoptysie alors qu’il dîne dans un restaurant avec des amis, dont Souvorine. Ses deux poumons sont atteints. Il est hospitalisé dans une clinique de Moscou où il reçoit la visite de Tolstoï le 28 mars. Les deux hommes s’entretinrent de l’immortalité de l’âme comme l’indique une lettre à Menchikov datée du 16 avril 1897 :

« Léon Nicolaévitch est venu me voir et nous avons eu une très intéressante conversation, intéressante surtout pour moi qui écoutais plus que je ne parlais. Nous avons parlé de l’immortalité. Il croit à l’immortalité dans un sens Kantien : il pense que nous tous (hommes et animaux) survivrons au sein d’un principe (raison, amour) dont l’essence et le but constituent pour nous un mystère. Pour ce qui est de moi, ce principe ou élément m’apparaît sous la forme d’une masse informe et gélatineuse ; que mon moi, ma personnalité, ma conscience se fondent avec cette masse ? non ; je ne veux pas d’une telle immortalité, je ne la comprends pas et Léon Nicolaévitch s’étonne que je ne la comprenne pas. » [Je dois avouer ne pas comprendre en quoi une telle conception serait kantienne. Kant défend plutôt la thèse d’une immortalité individuelle de l’âme, thèse qu’il nomme un postulat de la raison pratique en tant qu’elle est nécessaire pour penser la morale dans la Critique de la raison pratique (1788)]

En mai paraît un recueil de pièces parmi lesquels Oncle Vania, jusque là inconnu(e). La pièce est jouée avec succès en province à l’étonnement de Tchékhov. Il publie Les Moujiks, un tableau très noir de la campagne russe. Il part en septembre pour l’Europe, gagne Biarritz puis Nice où il passera l’hiver. Des Français il écrit :

« Comme il se donne du mal, comme il paie pour tous, ce peuple qui va au-devant des autres et qui donne le ton à la culture européenne. »

En 1898, le J’accuse de Zola, publié le 13 janvier dans L’Aurore, produit une profonde impression sur Tchékhov. À cause du parti pris anti-dreyfusard de Souvorine, Tchékhov s’éloigne de lui. En septembre, Tchékhov assiste aux répétitions du Tsar Fédor et de La Mouette. Il fait la connaissance d’Olga Léonardovna Knipper (1868-1959). À Moscou, le Théâtre d’Art ouvre le 14 octobre ‑ le mois où il perd son père. Il a été fondé par Constantin Stanislavski et Vladimir Némirovitch-Dantchenko qui l’a convaincu de monter la pièce. Elle est jouée le 18 décembre. C’est un triomphe. Le parti social-démocrate russe est fondé à Minsk. Le parti social-révolutionnaire est lui aussi fondé. Il fait le procès de ce que l’on appelle le bonheur dans une étonnante nouvelle, Le Groseillier épineux ou Les Groseillers où il essaie de montrer que le sens de la vie n’est pas la recherche du bonheur mais « faire le bien ».

 

Yalta ou l’île du Diable

Sur les instances de ses médecins qui lui conseillent de passer ses hivers en Crimée, il doit abandonner Mélikhovo. C’est ainsi que sur la côte sud de la Crimée, aux portes de Yalta, il achète un terrain caillouteux et aride où il fait bâtir une grande villa blanche qui surplombe la mer. Il y plante des arbres.

En 1899, la propriété de Mélikhovo est vendue. En août, Olga Knipper lui rend visite et ils échangent leur premier baiser. Le 26 octobre, c’est la première d’Oncle Vania en l’absence de Tchékhov : c’est un succès. Tolstoï trouvait que la pièce manque de « véritable nerf dramatique ». Maxime Gorki, dans une lettre datée de novembre, écrit qu’il a pleuré tellement la pièce l’a bouleversé. C’est Olga, sa future femme qui interprète le rôle d’Éléna Andréevna. Il publie La Dame au chien.

En 1900, Tchékhov est élu membre de la Section des belles lettres de l’Académie des Sciences. Maxime Gorki (1868-1936) lui rend visite. Le Théâtre d’Art se rend en avril à Yalta et Sépastopol. Il peut assister à la représentation de ses pièces, La mouette et Oncle Vania, ainsi que d’autres comme Hedda Gabler d’Ibsen (1828-1906) et Solitaires de Hauptmann créé en 1893. Fin juin, Olga Knipper revient seule et débute leur liaison à l’insu de la mère et de la sœur de Tchékhov qui vivent avec lui. Fin octobre, il donne lecture des Trois sœurs à Moscou. Le 20, il est fêté à une représentation de La Mouette. En décembre, il voyage en France, à Nice, où il achève les Trois sœurs, en Italie, à Pise, Florence et Rome puis passe l’hiver à Nice.

Il revient en Russie en février 1901. La première des Trois sœurs a eu lieu au Théâtre d’Art avec Olga Knipper dans le rôle de Macha le 31 janvier. Deux personnages, le commandant Verchinine et le lieutenant Touzenbach évoquent une future société russe où la vie sera belle et où tous travailleront. Cet aspect social déclenche l’hostilité des journaux conservateurs tandis que les progressistes s’enflamment pour la pièce. Le 25 mai, il épouse Olga Knipper en secret par peur de la noce comme il le lui écrit. Le métier de son épouse la retenant loin de lui, il a cette boutade : « Si vous craignez la solitude, ne vous mariez pas ». Il voyage sur la Volga. Le 3 août, il rédige son testament sous forme de lettre à sa sœur, Marie. Il rend visite à Tolstoï à Gaspa en Crimée. De jeunes écrivains viennent le voir : Gorki lié aux milieux révolutionnaires, Ivan Alekseïevitch Bounine (1870-1953) et Alexandre Kouprine (1870-1938) qui eux, restent en dehors de la politique (cf. Constantin de Grunwald, Société et Civilisation russes au xix° siècle, pp. 252-253).

Le 25 janvier 1902, il apprend que Les trois sœurs ont reçu le prix Griboïédov. Il est officiellement chargé de la mission d’aider les tuberculeux nécessiteux. En juillet, il séjourne avec Olga près de Moscou. En septembre, il donne une nouvelle version des Méfaits du tabac. Il écrit L’évêque, autobiographie transposée. Il démissionne de l’Académie russe parce que Gorki en a été exclu sur l’ordre du Tsar.

En 1903, il publie La Fiancée. En octobre, il termine La Cerisaie, pièce qu’il pensait comique. Il vit solitaire en Crimée. Sa tuberculose pulmonaire se complique d’une tuberculose intestinale. Il souffre beaucoup. La censure interdit son théâtre pour le répertoire des théâtres populaires. C’est en juillet-août qu’a lieu le II° congrès du parti social-démocrate russe à Londres qui instaure la scission entre bolcheviks (majoritaires à ce moment jusqu’en 1905 où ils deviennent minoritaires) dont le guide est Lénine et mencheviks (minoritaires). C’est loin de Tchékhov que la révolutionnaire allemande, Rosa Luxemburg (1879-1919), dans Questions d'organisation de la social-démocratie russe, critique la conception bolchevique de l’organisation du parti révolutionnaire qui ne peut conduire qu’à la dictature.

Durant l’hiver qu’il passe à Moscou car il va un peu mieux, il assiste le 17 janvier 1904, jour de ses quarante quatre ans, à la première de La Cerisaie au théâtre d’Art avec Olga dans le rôle de Loubiov Andréevna Ranévskaïa. Il reçoit l’acclamation du public et des acteurs. La pièce est un triomphe. Le 8 février, c’est le début de la guerre russo-japonaise – qui s’achèvera par la défaite de la Russie. Tchékhov désire partir sur le front comme médecin mais ne le peut. Il retourne en Crimée. En mai, il revient à Moscou puis part avec sa femme pour Berlin et la Forêt Noire. « Je m’en vais pour crever » écrit-il à un ami. Il rend en effet à Badenweiler son dernier soupir, le 2 juillet après avoir bu un peu de champagne avec Olga Knipper à ses côtés. On peut lire dans ses Carnets : « Comme je serai couché seul dans ma tombe, de même toute ma vie j’ai vécu seul ».

    Il est enterré le 9 juillet à Moscou.

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Paul Valéry - Brève biographie

Paul Valéry est né le 30 octobre 1871 à Sète, dans l’Hérault. Il fait ses études primaires chez les Dominicains de sa ville natale et ses études secondaires au lycée de Montpellier. Il s’inscrit à la faculté de droit en 1889.

Il rencontre Pierre Louÿs (1870-1925), qui lui fait rencontrer André Gide (1869-1951) et Stéphane Mallarmé (1842-1998). Il publie des poèmes dans des revues symbolistes.

En 1894, après sa licence en droit, il s’installe à Paris.

Il renonce à la poésie à la suite d’une crise intérieure. Il se consacre dorénavant à la pensée et au raisonnement. Il publie Monsieur Teste, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci en 1895. À cette date, il est rédacteur au ministère de la guerre. En 1900, il devient le secrétaire particulier d’Édouard Lebey (1850-1922), l’administrateur de l’agence Havas. Il poursuit la rédaction de ses Cahiers qui ne seront publiés qu’après sa mort. Le 31 mai 1900, il épouse Jeannie Gobillard (1877-1970) avec qui il aura trois enfants.

Il se remet à écrire de la poésie sous l’insistante et amicale pression de Gide. En 1917, il publie La Jeune Parque, Le Cimetière marin en 1920 et Charmes en 1922. Il connaît le succès et la célébrité.

En 1925, il est élu à l’Académie française. C’est lui qui reçut le maréchal Pétain (1856-1951) à l’Académie en 1931. En 1937, il est nommé professeur au Collège de France à la chaire de poétique. Il écrit de nombreuses préfaces, donne de nombreuses conférences et écrit des œuvres en prose qui constituent les cinq volumes de Variétés. Il prononça l’éloge funèbre de Bergson en 1941, acte de courage et de résistance.

     Il meurt à Paris le 20 juillet 1945 et a droit à des obsèques nationales, à Sète.

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La Fontaine - Biographie

Jean de La Fontaine a été baptisé le 8 juillet 1621 à Château-Thierry en Champagne (actuellement dans le département de l’Aisne qui appartient à la région Picardie). Son père, Charles de La Fontaine est conseiller du roi et maître des eaux et forêts de la duché de Chaûry, abréviation alors courante de Château-Thierry. Sa mère, de bonne famille bourgeoise, se nomme Françoise Pidoux. Son frère cadet, Claude, est baptisé le 26 septembre 1623.

Vers 1635-1636, il part poursuivre ses études à Paris. Il est possible qu’il ait eu Furetière (1619-1688) comme condisciple. Quoique l’aîné, qui, à cette époque, n’était pas destiné à la vie religieuse, il est admis à l’Oratoire le 27 avril 1641. Il renonce plus d’un an après en octobre 1642 à sa vocation religieuse et regagne Château-Thierry.

C’est vers 1643 qu’il découvre et apprécie la poésie de Malherbe (1555-1628). Peut-être a-t-il alors connu Pierre Gassendi (1592-1655), le philosophe épicurien, l’adversaire de Descartes (1596-1650), l’auteur des septièmes objections aux Méditations métaphysiques (1642).

De 1645 à 1647, il fait son droit à Paris. Il participe à la constitution d’une petite académie littéraire, dite l’Académie des Jeudis dont les membres s’appelaient les Palatins ou encore les chevaliers de la Table ronde. Cette académie placée sous le patronage réel ou d’inspiration du poète Jean Chapelain (1595-1674), de l’érudit François Conrart et d’Olivier Patru dont les membres sont François de Pellisson, Maucroix, Furetière, Tallemant des Réaux, le savant François Cassandre, François Charpentier et Antoine Rambouillet de La Sablière (1624-1679) le futur mari de Marguerite Hessein. Il s’inscrit comme avocat en la cour du Parlement de Paris.

Le 10 novembre 1647, il épouse une parente de Jean Racine (1639-1699) Marie Héricart, baptisée le 26 avril 1633, âgée de 14 ans col(les jeunes filles alors se mariaient à partir de 13 ans) et originaire de la Ferté-Milon près de Château-Thierry. Le 20 mars 1652, il obtient par achat, comme toutes les fonctions publiques sous l’Ancien Régime, la charge de maître particulier triennal des eaux et forêts du duché de Chaûry. Charles de La Fontaine, son premier fils, est baptisé le 30 octobre 1653 à Château-Thierry. La Fontaine connaît des difficultés financières que montre la vente d’une de ses fermes et d’une métairie.

La même année, Nicolas Foucquet, vicomte de Vaux (1615-1680), procureur général au Parlement de Paris depuis 1650, est nommé surintendant des finances, c’est-à-dire ministre des finances, sous le règne de Mazarin (1602-1661). Le 17 août 1654 paraît sans nom d’auteur L’Eunuque, comédie, une pièce du poète latin Térence que La Fontaine a traduite en vers et adaptée. Il commence à écrire des vers pour Nicolas Foucquet en 1657. Celui-ci faisait travailler pour lui Le Nôtre et Lebrun et recevait les deux Corneille, Pierre (1606-1684) et Thomas (1625-1709), Molière (1622-1673) et Quinault, Charles Perrault, Scarron.

En avril 1658, son père meurt. Il hérite de ses charges et de ses dettes. Peut-être a-t-il fréquenté à cette époque Olivier Patru. Il offre à Foucquet vers juillet 1658 le manuscrit du poème d’Adonis, imité des Métamorphoses d’Ovide. Foucquet et son entourage apprécient son Epître à l’abbesse de Monzon. La Fontaine est présenté au surintendant. Début 1659, il se sépare de biens avec sa femme. Il devient membre de la “cour” de Foucquet à Saint-Mandé (dans l’actuel Val-de-Marne, 94, au sud-est de Paris). Il y retrouve Paul Pellisson et François de Maucroix. Il rencontre un disciple de Gassendi, Samuel Sorbière. Il se lie avec Saint-Evremond, Brienne, de Charles Perrault et Madeleine de Scudéry. Foucquet le pensionne en échange d’une production poétique trimestrielle. Il entreprend pour lui Le Songe de Vaux, qui décrit par avance les splendeurs du château alors en construction. À Paris, il retrouve La Rochefoucauld (1613-1680) et le Cardinal de Retz dans le salon de la comtesse de Lafayette.

Vers 1660, La Fontaine écrit la farce des Rieurs de Beau Richard. Peut-être a-t-il déjà écrit ses premières fables. On peut l’inférer des premiers mots de la Préface du premier recueil :

« L’indulgence que l’on a eue pour quelques-unes de mes fables me donne lieu d’espérer la même grâce pour ce recueil » La Fontaine, Fables, éd. de Marc Fumaroli, Imprimerie nationale, 1985, réédition Le livre de poche, « Pochothèque », 1995, p.5.

Le 9 mars 1661, Mazarin (1602-1661) meurt. Louis xiv (1638-1643-1715) exercera désormais seul le pouvoir. Le 17 août, Foucquet donne à Vaux-le-Vicomte une grande fête en l’honneur du roi. Molière y donnera la première représentation des Fâcheux avec un prologue de Pellisson. La Fontaine en donne une relation le 22 à Maucroix sous forme d’une lettre. Le 5 septembre, Foucquet est arrêté à Nantes par d’Artagnan et emprisonné en compagnie de Pellisson (ce dernier sera libéré cinq ans plus tard). Jugé et condamné pour malversations financières, il mourra en prison.

Pour sa part, La Fontaine est poursuivi pour usurpation du titre d’écuyer, titre de petite noblesse qu’il a pris dans divers contrats. Il est condamné à une forte amende en 1662. Peut-être a-t-il alors publié clandestinement l’Elégie aux Nymphes de Vaux, écrites en faveur de Foucquet. Toujours est-il qu’il lui écrit le 30 janvier pour répondre aux apostilles que le surintendant a mises à son Ode au roi. Le 23 août 1663, il accompagne l’oncle de sa femme Jannart, substitut de Foucquet dans sa charge de procureur général au Parlement, en exil à Limoges où ils arrivent le 8 septembre. Il adresse en chemin six lettres à son épouse qui constituent La Relation d’un voyage de Paris en Limousin, six lettres non publiées de son vivant, une septième projetée n’a pas été retrouvée même à l’état d’ébauche.

Il revient au plus tard en juillet 1664 à Paris car, le 8 juillet, il entre au service de Marguerite de Lorraine, duchesse douairière d’Orléans (1613-1672), veuve de Gaston le frère de Louis xiii, au palais du Luxembourg dont il est l’un des neuf « gentilshommes servants ». Sa femme se retire à Château-Thierry. La Fontaine fréquentera les salons parisiens, celui de l’Hôtel de Nevers, favorable au jansénisme et à Foucquet où il rencontre La Rochefoucauld (1613-1680), la comtesse de Lafayette (1634-1693) et la marquise de Sévigné (1626-1696) et celui de la duchesse de Bouillon.

En décembre 1664, sont publiées les Nouvelles en vers tirée[s] de Boccace et de l’Arioste par M. de L.F. Le conte, Joconde, est imité du poète Italie, Arioste (1474-1533) et le Cocu battu et content de l’écrivain italien Boccace (1313-1375). En janvier 1665, il publie les Contes et nouvelles en vers. Il collabore dans le même temps à la traduction de La Cité de Dieu de (Saint) Augustin (354-430). Il est plus particulièrement chargé de la traduction des vers latins. En janvier de l’année suivante, la deuxième partie des Contes et Nouvelles en vers paraît.

Le 7 août, Colbert (1619-1683) lui écrit pour enquêter sur des malversations commises par des officiers des eaux et forêts de Château-Thierry.

Le 6 juin 1667, le privilège pour le premier recueil des Fables choisies mises en vers par M. de La Fontaine est pris. Trois nouveaux contes licencieux mais surtout utilisant des personnages ecclésiastiques sont publiés à Cologne puis à Amsterdam.

Le 31 mars 1668, les Fables choisies mises en vers par M. de La Fontaine paraissent, grâce notamment à Boileau (1636-1711) avec des illustrations de François Chauveau. Elles correspondent à nos actuels livres I à VI des Fables de La Fontaine. Une deuxième édition en deux volumes suit le 19 octobre.

L’année suivante paraissent le 31 janvier les Amours de Psyché et de Cupidon, avec le poème d’Adonis.

Le 20 décembre 1670, paraît le Recueil de poésies chrétiennes et diverses, dédié à Monseigneur le Prince de Conti [François Louis de Bourbon] auquel La Fontaine a collaboré et qui contient seize fables déjà publiées.

Le 21 janvier 1671, le duc de Bouillon, dont le salon de sa femme, née Marie-Anne Mancini et surtout nièce de Mazarin, est fréquenté par La Fontaine, lui rachète ses charges, achetées ou héritées, de maître des eaux et forêts.

La troisième partie des Contes et Nouvelles en vers paraît le même mois. Le 12 mars paraissent les Fables nouvelles et autres poésies de M. de La Fontaine avec quatre élégies et huit fables originales qui paraîtront dans le second recueil, à savoir : Le Lion (XI, i) ; Le Loup et le Renard (XI, vi ou XII, ix) ; Le Coche et la Mouche (VII, viii) ; Le Trésor et les deux Hommes (IX, xvi), Le Rat et l’Huître (VIII, ix) ; Le Singe et le Chat (IX, xviii), Du Gland et de la Citrouille (IX, iv) ; Le Milan et le Rossignol (IX, xviii) ; L’Huître et les Plaideurs (IX, ix). En 1672, entre le 17 février et le 9 mars, deux fables séparées sont publiées. Le Curé et le Mort – le 9 mars, Madame de Sévigné l’envoie à sa fille – qui apparaîtra dans le deuxième recueil (VII, x) sans lieu, date ni nom d’auteur et Le Soleil et les Grenouilles, imitation de la fable latine signée D.L.F. qui ne sera pas recueillie (cf. La Fontaine, Fables, GF-Flammarion, pp.407-408).

Le 3 avril, La Fontaine perd son emploi chez la duchesse douairière d’Orléans qui meurt. Madame de La Sablière, séparée de son mari et de ses trois enfants, le recueille au début de 1673 puis le loge pendant plus de vingt ans. Elle disait :

« J’ai congédié tout mon monde ; je n’ai gardé que mon chien, mon chat et mon La Fontaine. »

C’est dans son salon qu’il rencontre ou retrouve Tallemant des Réaux, Barillon ; Charles Perrault, les mathématiciens Roberval et Sauveur, le médecin Menjot et surtout François Bernier (1620-1688). Il a pu expliquer à La Fontaine la philosophie de son maître Gassendi, pour qui les animaux ont une âme matérielle semblable à celle de l’homme dont l’opération principale est l’imagination ou fantaisie. L’homme a en plus, selon cet épicurisme chrétien, une âme immatérielle. Il a pu lui raconter l’anecdote d’un moine qui vit un hibou sortant d’un tronc creux. S’approchant, il constata que l’arbre avait deux trous, celui du haut par lequel est sorti le hibou et l’un en bas qui est bouché. Il creusa ce dernier et découvrit dans l’arbre

« soixante et dix, ou quatre-vingts souris toutes vives, et des épis de blé pour remplir deux ou trois chapeaux, mais que toutes ces souris avaient les cuisses rompues. Ces souris devaient apparemment être la provision du hibou qui leur aurait rompu les cuisses de peur qu’elles ne s’enfuissent et qui leur aurait apporté des épis de lé pour les nourrir quelques temps, cependant qu’il les mangeait l’une après l’autre. » Abrégé de la philosophie de Gassendi, Paris, Fayard, « Corpus des œuvres de philosophie en langue française », 1992, 7 volumes, VI, p.374.

L’influence de François Bernier est apparente dans le Discours à Madame de La Sablière (Fables, IX) et dans Les Souris et le chat-huant (Fables, XI, ix).

Toujours en 1673, il publie le Poème de la Captivité de Saint Malc. En 1674, il travaille grâce à Madame de Montespan, la maîtresse du roi, avec Lulli (1632-1687) pour le livret d’opéra Daphné sans succès. Fâché, il écrit contre le musicien de Louis xiv la satire acerbe du Florentin. Paraissent la même année des Nouveaux Contes, de M. de La Fontaine. Selon toute vraisemblance, c’est l’année de la composition de L’épître à Huet.

Le 5 avril 1675, le lieutenant de police La Reynie (1625-1709) ordonne l’interdiction du volume.

Des difficultés financières accrues amènent La Fontaine à vendre sa maison natale de Château-Thierry le 2 janvier 1676. Cette année-là meurt François Chauveau, illustrateur des Fables.

Le 29 juillet 1677, La Fontaine prend un privilège pour une nouvelle édition des Fables choisies mises en vers. Le 3 mai 1678 paraissent les deux premiers volumes de la nouvelle édition, à savoir nos actuels livres I à VI qu’on nomme le premier recueil, ultérieurement le 3ème volume, c’est-à-dire nos actuels livres VII et VIII alors numéroté I et II de la troisième partie. Dans le même temps, La Fontaine écrit divers poèmes, notamment pour célébrer la paix de Nimègue. Le 15 juin 1679 paraît le 4ème volume des Fables choisies mises en vers qui contient nos actuels livres IX à XI, alors numérotés III, IV et V, qui, avec les livres VII et VIII constituent ce qu’on nomme le second recueil. Les illustrations sont de François Chauveau et d’élèves de son atelier comme Nicolas Guérard.

Le 23 mars 1680, Foucquet meurt. Le 29 mai, Monsieur de Mondin adresse une lettre à Condé accompagné d’un dialogue de Platon (428-347 av. J.-C.) traduit par La Fontaine, mais on ne sait lequel. C’est cette année que Madame de La Sablière se tourne vers le Dieu catholique tout en continuant de loger La Fontaine.

Les Epîtres de Sénèque (1-65) traduites de Pinterel revue par La Fontaine paraissent le 1er août 1681. Le 24 janvier 1682, c’est le Poème du Quinquina et autres ouvrages en vers de M. de La Fontaine. Il cherche depuis un moment à entrer à l’Académie française. Le 6 mai 1683, c’est la première d’une pièce aujourd’hui disparue qui connaîtra seulement trois autres représentations (les 7, 9 et 11) à la Comédie française. La rédaction d’Achille commence mais restera inachevée.

Le 15 novembre, La Fontaine est élu à l’Académie française en remplacement de Colbert, l’ennemi de Foucquet, mort le 6 septembre, contre Boileau, le candidat du roi. Aussi, le 20 novembre, Louis xiv refuse-t-il d’entériner la proposition de l’Académie. Tout rentre dans l’ordre l’année suivante. En janvier 1684, le Mercure Galant (journal fondé en 1672, organe des Modernes) publie la Ballade adressée par La Fontaine au roi en faveur de son entrée à l’Académie française. Boileau est élu le 17 avril et le 24 l’élection définitive de La Fontaine est acquise. Le 2 mai, jour de la réception, il prononce son second Discours à Madame de La Sablière où on peut lire notamment les célèbres vers :

« Je m’avoue, il est vrai, s’il faut parler ainsi,

Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles

À qui le bon Platon compare nos merveilles :

Je suis chose légère, et vole à tout sujet ;

Je vais de fleur en fleur, et d’objet en objet ;

À beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire.

J’irais plus haut peut-être au temple de Mémoire,

Si dans un genre seul j’avais usé mes jours ;

Mais quoi ! je suis volage en vers comme en amours. »

À la réception de Boileau, le premier juillet, La Fontaine lit la fable Le Renard, le Loup et le Cheval.

Au début de 1685, La Fontaine se brouille avec Furetière. Le 22 janvier ce dernier est exclu de l’Académie française. En effet, peu satisfait du travail pour le dictionnaire de l’Académie française, Furetière a obtenu du roi qu’il puisse publier son propre dictionnaire, ce que le règlement de l’Académie interdit.

Le 28 juillet, paraissent les Ouvrages de prose et de poésie des Sieurs de Maucroix et de La Fontaine. Maucroix donne la traduction de trois dialogues de Platon, l’Euthyphron, l’Hippias majeur et l’Euthydème. Le premier volume est tout entier de La Fontaine, il contient : des vers anciens ; le remerciement à l’Académie ; le “second” Discours à Madame de La Sablière ; la Ballade au roi ; cinq nouveaux contes et onze fables qui apparaissent dans le dernier recueil, notre actuel livre XII.

1687 : c’est la querelle des Anciens et des Modernes déclenché par le poème, Le siècle de Louis le Grand, lu par Charles Perrault en séance à l’Académie. Boileau défend les Anciens, Perrault les Modernes. La Fontaine publie prudemment le 5 février l’Epître à Monseigneur l’Evêque de Soissons dite Épître à Huet avec une lettre à Monsieur de Bonrepaux. On peut y lire notamment un certain penchant pour les Anciens :

« Térence est dans mes mains ; je m’instruis dans Horace ;

Homère et son rival sont mes dieux du Parnasse …

Je chéris l’Arioste et j’estime le Tasse ;

Plein de Machiavel, entêté de Boccace,

J’en parle si souvent qu’on en est étourdi ;

J’en lis qui sont du Nord, et qui sont du Midi.

Non qu’il me faille un choix dans leurs plus beaux ouvrages :

Quand notre siècle aurait ses savants et ses sages,

En trouverais-je un seul approchant de Platon ?

La Grèce en fourmillait dans son moindre canton. »

Madame de La Sablière se retire aux Incurables en 1688 où elle accueille encore La Fontaine. À l’occasion du mariage du Prince de Conti et de Marie-Thérèse de Bourbon, il dédie au Prince la fable du Milan, le Roi et le Chasseur (XII, xii). Le suédois Ulrich lui demande d’être le chaperon de sa jeune et jolie femme mais il devient son amant. Elle sera sa compagne des derniers jours et publia après sa mort un dernier conte, les Quiproquo.

En décembre 1690, il publie dans Le Mercure galant la fable, Les compagnons d’Ulysse (Fables, XII, i). En février 1691 paraît dans le même journal Les deux Chèvres (XII, iv) et en mars Du Thésauriseur et du Singe (Fables, XII, iii). Le 28 novembre 1691, Astrée, tragédie lyrique dont le livret est de La Fontaine et la musique de Colasse, le gendre de Lulli, échoue. C’est en 1692 qu’est pris le privilège pour l’édition du dernier recueil des Fables.

Sa protectrice, Madame de La Sablière, meurt le 6 janvier 1693. Il trouve alors refuge auprès d’Anne d’Hervart et de sa femme.

En décembre 1692, Le Mercure galant publie, anonyme, une fable, La Ligue des Rats, non reprise en recueil.

Le 12 février 1693, La Fontaine, prêché et confessé par l’abbé Pouget, vicaire de Saint-Roch, reçoit l’extrême onction. Devant une délégation de l’Académie française il répudie publiquement ses Contes. Il commence une paraphrase du Dies irae. Le 1er juin, paraît le Recueil de vers choisis par le père Bonhours et on y trouve Le Juge arbitre, l’Hospitalier le Solitaire (Fables, XII, xxix). Le premier septembre, le dernier recueil des Fables paraît avec deux contes déjà publiées en 1682, à savoir la Matrone d’Ephèse et Belphégor.

    Moins de deux ans après, le 13 avril 1695, La Fontaine meurt. Boileau, dans une lettre à Maucroix du 29 avril, évoque les haires, les cilices et les disciplines dont La Fontaine aurait usé. Quoique le caractère de La Fontaine ne lui ait pas paru aux mortifications, la grâce de Dieu peut rendre compte de cette métamorphose. Quant à l’abbé d’Olivert, il prétendit avoir vu le cilice (chemise de crin portée sur la peau pour meurtrir la chair en pénitence) retrouvé sur le cadavre de La Fontaine.

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Camus - Brève biographie

Albert Camus est né en Algérie française le 7 novembre 1913. Son père travaillait dans un domaine viticole. Il meurt en octobre 1914 après avoir été blessé à la bataille de la Marne.

Il s’installe avec sa mère à Alger où il fera ses études. Il écrit. Après son baccalauréat, il suit des études de philosophie. Il obtient un diplôme d’études supérieures. La tuberculose se déclare. Il ne passera pas l’agrégation.

Sa première pièce est de 1936 : Révolte dans les Asturies. Il publie un essai : L’envers et l’endroit en 1937. Il s’occupe de théâtre. Il a démissionné du parti communiste où il était entré deux ans plus tôt. En 1939, il publie Noces, un recueil d’essais et d’impressions. Son article, la « Misère de la Kabylie », amène l’interdiction du Front populaire, journal où il travaille, par le Gouvernement Général de l’Algérie. Il n’y trouve plus de travail.

Il s’installe alors à Paris où il fait du journalisme. Paraissent son roman L’Étranger et son essai Le mythe de Sisyphe en 1942. En 1943, il prend la direction du journal Combat que lui avait laissé le directeur appelé à d’autres activités dans la Résistance. Il publie des pièces de théâtre : Le malentendu (1944) et Caligula (1945). Il publie après la guerre, La peste (1947), L’État de siège (1948), et Lettres à un ami allemand sous le pseudonyme de Louis Neuville, Les justes (1950) et l’essai, L’Homme révolté (1951). En 1952, il rompt avec Jean-Paul Sartre (1905-1980). En 1954, il publie un essai, L’Été.

En 1956, son « Appel pour la trêve civile », deux ans après le début de la guerre d’Algérie, lui vaut des menaces de mort. C’est l’année de son roman, La chute. R, 1957, il publie L’Exil et le royaume. Il reçoit le prix Nobel de littérature en 1957. Il adapte pour le théâtre Les possédés de Dostoïevski.

Il meurt le 4 janvier 1960 dans un accident de voiture au Petit-Villeblevin dans l’Yonne. Son dernier livre, Le premier homme, inachevé, a été publié par sa fille en 1994.

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Tchekhov "Oncle Vania" résumé

Tchekhov (1860-1904), Oncle Vania, traduit du russe par André Markowicz et Françoise Morvan, Arles, Actes sud, Babel, 1994

 

Résumé

 

Ce “résumé” de l’Oncle Vania de Tchekhov a pour but de se faire une idée globale de l’action ou de retrouver un moment. J’ai essayé d’éviter d’interpréter le texte, ce qui n’est guère possible dans l’absolu.

Quoique les actes ne soient pas découpés en scène, j’ai essayé le plus possible de tenir compte des entrées et des sorties des personnages pour le découpage que je propose.

 

 

Acte I (pp.11-30)

 

Au printemps, après le « Grand Carême » (p.13 ; p.49) dans le jardin, l’après-midi, le ciel est couvert, autour d’une table servie pour le thé.

¤ Astrov évoque le temps qui passe avec Marina. Elle remarque qu’il a perdu sa beauté. Il se plaint de sa vie vouée à son travail de médecin, sans liberté, vide. Il se sent entouré de « toqués » qui le contaminent. Il évoque un aiguilleur qu’il n’a pu sauver. Il se demande ce que les hommes dans quelques siècles penseront d’eux. Marina, la nourrice s’en tient à sa foi en Dieu (pp.11-14).

¤ Voïnitski (Oncle Vania) se plaint d’une liberté oisive depuis l’arrivée du professeur et de son épouse tandis que Marina se plaint d’un emploi du temps bouleversé (pp.14-15).

¤ Sérébriakov, Sonia avec Éléna Andréevna, silencieuse, passent rapidement de retour de leur promenade en évoquant de qu’ils ont vu et ce qu’ils verront (p.15).

¤ Voïnitski critique le féminisme de sa mère. Il se plaint de la brillante ascension sociale du professeur Sérébriakov et critique ses travaux littéraires. Il se montre jaloux du professeur qui a épousé en premières noces sa sœur dont il fait l’éloge puis la jeune et belle Éléna Andréevna qui devrait trahir son vieux mari. Il manifeste pour elle un certain désir. Téléguine, peu écouté lorsqu’il exprime sa béatitude due à la contemplation des choses, lui oppose son exemple. Il a, lui, préféré le devoir au bonheur en acceptant d’aider sa femme, son amant maintenant décédé et leurs enfants (pp.16-19).

¤ Sonia envoie Marina voir des paysans (p.20).

¤ Astrov et Éléna évoquent sans conviction la santé de Sérébriakov. Sonia se montre satisfaite de la présence d’Astrov. Éléna Andréevna montre son désintérêt pour Téléguine dont elle écorche le nom. Il explique son surnom « la Gaufre ». Maria Vassilievna commente une brochure où l’auteur contredit ce qu’il écrivait auparavant dans l’indifférence. Voïnitski se plaint d’avoir méconnu jusque là « la vraie vie », illusionné qu'il était par des théories d’école. Il ne trouve pas d’oreilles compatissantes. Il se dispute à ce propos avec sa mère qui lui reproche de ne pas agir (pp.20-23).

¤ Marina explique à Sonia ce que voulaient les paysans et repart inquiète du sort d’une poule (pp.23-24).

¤ Un valet de ferme vient chercher le docteur pour une intervention à l’usine. Il hésite et commande un verre de vodka (p.24).

¤ Éléna s’enquiert de son intérêt pour les forêts. Sonia expose l’action et la pensée écologiques du docteur en leur faveur. Elles rendent les hommes meilleurs notamment dans leur rapport avec les femmes. Puis, Astrov lui-même expose son credo sous les propos et le regard ironiques de Voïnitski. Il reproche à l’homme de détruire alors que sa vocation est de créer. Planter a pour but de rendre heureux les hommes de l’avenir (pp.24-27).

¤ Le valet de ferme apporte à Astrov son verre de vodka qui disqualifie ses propos antérieurs. Une fois son verre de vodka bu, il part et Sonia montre son regret (p.28).

¤ Éléna et Voïnitski échangent des propos doux amers. Elle lui reproche de s’en prendre à Maria et à son mari, de vouloir détruire la fidélité – discours démarqué de celui d’Astrov – tout en montrant qu’elle a compris les sentiments de Sonia pour Astrov et elle-même ne semble pas indifférente. Voïnitski avoue haïr le professeur et lui reproche sa vie paresseuse et sa philosophie démarquée d’Astrov. Il lui dit l’aimer : elle est son bonheur et lui affirme que de lui en parler fait son bonheur. Éléna se montre très peu intéressée (pp.28-30).

 

Acte II (pp.31-55)

 

L’été à la saison des foins (p.36), après minuit (p.32, 35) dans la salle à manger. Dehors, un orage (pp.36, 38, 39, 42, 45, 50) menace, éclate puis passe.

¤ Le professeur Sérébriakov est réveillé par une douleur et/ou un rêve. Il accuse sa femme d’attendre sa mort et se plaint de sa retraite et de sa vieillesse. Il est conscient de tyranniser son entourage mais exprime son droit à une vieillesse tranquille. Éléna semble vouloir le tranquilliser (pp.31-35)

¤ Puis il refuse à sa fille de voir le docteur Astrov et tente de la tyranniser également. Elle ne s’en laisse pas conter (pp.35-36)

¤ Il refuse de rester seul avec Voïnitski qui vient remplacer Sonia et Éléna qui le veillent depuis deux nuits. Leur ancienne amitié a disparu (p.36)

¤ Marina, la nourrice, plaint le professeur. Elle évoque sa première femme, Véra Petrovna, et lui promet des soins. Elle le traite comme un petit enfant et réussit ainsi à l’emmener dormir (pp.36-38)

¤ Voïnitski se retrouve seul avec Éléna. Elle se plaint du professeur et lui fait observer les multiples conflits dans la maison. Elle lui reproche de ne rien faire pour réconcilier tout le monde. Lui se plaint d’avoir perdu sa vie et pense qu’elle perd la sienne. Tel est le contenu de sa seconde déclaration d’amour qui est refusée, notamment au motif qu’il est saoul (pp.38-40)

¤ Voïnitski soliloque. Il regrette de ne pas être tombé amoureux d’Éléna dix ans plus tôt du vivant de sa sœur. Puis, il regrette son ancienne admiration pour Sérébriakov dont l’œuvre lui paraît maintenant nulle de même que le travail qu’il a fourni avec Sonia pour lui (pp.40-41)

¤ Astrov arrive avec Téléguine à qui il demande de jouer de la guitare. Le docteur comprend l’attirance de Voïnitski pour Éléna et lui expose sa conception terre à terre des rapports entre hommes et femmes. Ils se saoulent et évoquent chacun leur vie (pp.41-44)

¤ Sonia, après qu’Astrov est allé mettre une cravate, suivi de Téléguine, dispute son oncle qui boit depuis peu et qui néglige le domaine. Il justifie l’usage de l’alcool par l’absence de « vraie vie ». Il est ému en voyant dans le regard de sa nièce sa défunte sœur et évoque un mystère (pp.44-45)

¤ Sonia veut parler à Astrov qui s’est habillé correctement. Elle lui demande de ne plus faire boire son oncle, Vania. Comme il annonce qu’il part sur l’heure, elle tente de le retenir. La conversation roule sur le professeur et sur Éléna Andréevna. Astrov exprime son insatisfaction de la vie provinciale russe, des grossiers paysans, des hommes cultivé, qu’ils soient bêtes et qu’ils soient minés par la réflexion. Il affirme qu’il est trop tard pour lui d’aimer. Sonia quant à elle le flatte, lui fait jurer qu’il ne boira plus. Elle lui déclare indirectement son amour sans rencontrer d’écho favorable (pp.45-50)

¤ Sonia monologue. Elle est heureuse malgré le refus implicite d’Astrov mais se plaint de sa laideur (p.50)

¤ Éléna Andréevna et Sonia dialoguent. Elles se réconcilient. Éléna Andréevna affirme avoir cru épousé le professeur par amour. Elle ne l’a pas épousé par intérêt. Elle demande la confiance. Elle répond à Sonia qui lui a posé la question qu’elle n’est pas heureuse. Elles évoquent le docteur qui plaît à Éléna Andréevna. Cette dernière parle de son talent mis au service du bonheur de l’humanité. Sonia affirme son bonheur. Éléna Andréevna, malheureuse, est prête à jouer de la musique si le professeur le supporte. Sonia va poser la question (pp.50-55)

¤ Elle demande à Efim, le gardien, de ne pas frapper sur sa planchette pour ne pas réveiller le professeur (p.55)

¤ Sonia revient lui apprendre que le professeur refuse qu’elle joue (p.55)

 

Acte III (pp.56-81)

 

En septembre (p.59), c’est l’automne (p.70, cf. Acte IV, p.82). Dans le salon de la maison. En début d’après-midi (pp.56, 57).

¤ Il est une heure moins le quart. Éléna Andréevna, Sonia et Voïnitski attendent la réunion convoquée par le professeur. Sonia invite Éléna Andréevna à combattre son ennui qu’elle a communiqué à tous par le travail auprès du peuple. Elle refuse de confondre roman et réalité. Voïnitski lui propose de devenir sirène qu’elle est. Il part lui préparer un bouquet de roses (p.56-58)

¤ Restées seules, Sonia avoue à Éléna Andréevna aimer depuis six ans Astrov sans être payée de retour. Éléna lui propose d’interroger le docteur sur ses sentiments relatifs à Sonia : elles en tombent finalement d’accord (pp.58-61)

¤ Éléna Andréevna soliloque. Elle pense savoir que le docteur n’aime pas Sonia. Elle-même pense être séduite par cet homme qui n’est pas voué comme les autres à satisfaire uniquement ses besoins vitaux et croit deviner qu’il est attiré par elle. Elle hésite ‑ quoique ait pu dire Oncle Vania ‑ à se laisser séduire, anticipant sur ses remords (pp.61-62)

¤ Éléna Andréevna et Astrov dialoguent. Il raconte comment il venait de temps en temps prendre plaisir à son travail de cartographie à côté de Sonia et de Voïnitski. Il lui expose ses travaux sur la progressive disparition de la forêt et d’une partie de la faune depuis un demi-siècle. Malgré les protestations d’Éléna Andréevna, ces explications ne l’intéressent pas. Elle l’interroge sèchement sur ses sentiments relatifs à Sonia. Astrov lui rétorque que son interrogatoire est une ruse et lui fait des propositions qu’elle semble repousser. Au moment où il l’embrasse, entre Voïnitski avec son bouquet de roses à la main (pp.62-69)

¤ Éléna Andréevna hésite avant de voir Voïnitski et repousse finalement le docteur, gênée. Astrov parle du temps, exprimant ainsi la gêne (pp.69-70)

¤ Éléna Andréevna, restée seule, demande à Voïnitski, abattu, de tout faire pour qu’ils partent, son mari, le professeur et elle (p.70)

¤ Arrivée des autres personnages pour la réunion. Éléna Andréevna apprend assez laconiquement à Sonia le refus d’Astrov. Elle et Voïnitski sont désemparés. Dans son discours apprêté de professeur cultivé (Gogol le dispute au poète épicurien Horace), Sérébriakov explique son intention de vendre le domaine pour le bien de tous. Voïnitski s’estime tromper – Sérébriakov n’a rien à proposer pour le futur à sa fille Sonia, la vieille Marina et son beau-frère. Il réagit violemment parce qu’il a donné sa part d’héritage et travaillé pour le domaine. Il s’oppose à sa mère, Maria Vassilievna, d’accord avec le professeur. Il coupe une intervention intempestive de Téléguine. Il reproche finalement à Sérébriakov l’admiration qu’il a eue pour lui et sa vie gâchée alors qu’il aurait pu être philosophe ou écrivain. Chacun est hors de lui (pp.70-78)

¤ Sérébriakov finit par accepter de se réconcilier avec Voïnitski sous la pression de sa femme, Éléna Andréevna, et de sa fille, Sonia, qui lui relate tout ce que son oncle a fait pour lui, notamment son aide pour les travaux littéraires du professeur. (pp.78-80)

¤ Marina console Sonia et compare la dispute à celle des jars (les mâles des oies)  (pp.80)

¤ Après le coup de feu entendu, Sérébriakov entre et Voïnitski le rate pour la deuxième fois. Le malaise est presque général (pp.80-81)

 

Acte IV (pp.82-100)

 

C’est l’automne (p.82), la chambre d’Ivan Petrovitch Voïnitski. Le soir.

¤ Téléguine et Marina évoquent les événements et le départ d’Éléna Andréevna et de Sérébriakov pour Kharkov. Ils sont satisfaits de reprendre leur vie routinière (pp.82-84)

¤ Voïnitski chasse Marina et Téléguine. Il veut rester seul. Astrov refuse de partir. Il demande à Voïnitski de lui rendre une boîte de morphine qu’il lui a dérobée. Voïnitski dénonce la folie de l’existence humaine. Astrov pense que l’homme est « toqué » (Le terme revient plusieurs fois. Astrov l’utilise à l’Acte I, pp.12, 27, 28 ; Acte II, p.43. Éléna Andréevna à l’Acte II, p.52.). Voïnitski n’a aucun espoir et émet le vœu de recommencer sa vie tandis qu’Astrov se console à l’idée du bonheur de l’humanité future tout en dénonçant la misérable vie petite bourgeoise qui les gagne (pp.84-88)

¤ Sonia, tout aussi malheureuse que son oncle, le persuade de rendre la boîte et l’invite de façon répétitive à supporter. L’oncle et la nièce s’accordent pour penser que c’est le travail qui le leur permettra (pp.88-89).

¤ Éléna Andréevna invite Voïnitski à aller voir Sérébriakov, Sonia lui demande de se réconcilier avec lui (p.90).

¤ Éléna Andréevna et Astrov restés seuls font leurs adieux. Il tente à nouveau de la séduire en arguant qu’elle peut succomber maintenant, dans la forêt plutôt que dans une petite ville de province puisqu’elle n’a aucun but dans la vie. Ayant échoué, il dénonce sans conviction assurée en elle et son mari, des oisifs qui les ont tous perturbés. Elle finit par l’étreindre passionnément avant leur séparation définitive (pp.90-93).

¤ Sérébriakov pontifie en promettant un « traité d’art de vivre ». Lui et Éléna Andréevna font leurs adieux. Le professeur invite les autres à agir (pp.93-94).

¤ Voïnitski et Éléna Andréevna se font leurs adieux chastement (p.94).

¤ Le professeur et sa femme sont partis constate Astrov (p.94).

¤ Marina, Sonia et Maria Vassilievna constatent à leur tour le départ du couple. Cette dernière lit. Sonia et Astrov travaillent en établissant des factures. Astrov hésite à partir et se laisse persuader par Marina de boire un dernier verre de vodka tout en évoquant les énormes chaleurs africaines et finit par s’en aller (pp.95-97).

¤ Marina et Sonia constatent tour à tour le départ d’Astrov. Malgré le travail, Voïnitski se plaint. Sonia évoque sa foi en un bonheur dans l’au-delà qui aurait pour source la pitié de Dieu et consisterait dans le repos (pp.98-99)

 

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Programme de français-philosophie 2012 2013

Bulletin officiel > 2012 > n°26 du 26 juin 2012 > Enseignements secondaire et supérieur

Classes préparatoires scientifiques Programme de français et de philosophie - année 2012-2013 NOR : ESRS1200215A

arrêté du 1-6-2012

ESR - DGESIP

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Vu code de l’éducation ; décret n° 94-1015 du 23-11-1994 modifié notamment par décret n° 2007-692 du 3-5-2007, notamment article 11 ; arrêtés du 3-7-1995 modifiés ; arrêtés du 20-6-1996 modifiés ; arrêté du 7-1-1998 modifié par arrêté du 14-6-2004 ; arrêté du 3-5-2005 ; CSE du 22-3-2012 ; Cneser du 19-3-2012

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Article 1 - L'enseignement de français et de philosophie dans les classes préparatoires scientifiques durant l'année scolaire 2012-2013 s'appuie notamment sur les thèmes suivants, étudiés à travers les œuvres littéraires et philosophiques précisées ci-après :

Thème 1 : « La justice »

1) Pensées, Blaise Pascal. Textes établis par Louis Lafuma.

Liasse II (Vanité : de 13 à 52) - Liasse III (Misère : de 53 à 76) - Liasse V (Raisons des effets : de 80 à 104) - Liasse VI (Grandeur : de 105 à 118) - Liasse VII (Contrariétés : de 125 à 130) - Liasse X (Le Souverain Bien : de 147 à 148) - Liasse XIII (Soumission et usage de la raison : de 170 à 174) - Liasse XV : (199 - Série XXIII : (518, 520, de 525 à 533, 540 ) - Série XXIV : (597 et 617) - Série XXV (645 et 665).

- Trois discours sur la condition des grands.

2) « Les Choéphores » et « Les Euménides », L'Orestie, Eschyle, traduction et présentation de Daniel Loayza, Éditions GF-Flammarion.

3) Les Raisins de la colère, John Steinbeck, traduction Marcel Duhamel et Maurice-Edgar Coindreau, Éditions Folio.

 

Thème 2 : « La Parole »

1) Phèdre, Platon, introduction, traduction et notes de Létitia Mouze, Le Livre de poche.

2) Les Fausses Confidences, Marivaux.

3) Romances sans paroles, Paul Verlaine.

 

Article 2 - L'enseignement de français et de philosophie dans les classes préparatoires de technologie industrielle pour techniciens supérieurs (ATS) durant l'année scolaire 2012-2013 s'appuie notamment sur le second thème de l'article 1er, à travers les œuvres mentionnées en 1 et 2 de ce thème.

 

Article 3 - Le directeur général pour l'enseignement supérieur et l'insertion professionnelle est chargé de l'exécution du présent arrêté.

 

Fait le 1er juin 2012

 

 

 

Pour la ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche et par délégation, Le directeur général pour l'enseignement supérieur et l’insertion professionnelle, Jean-Louis Mucchielli

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La parole - Citations

Simple et vrai en actions et en paroles, Dieu ne change pas de lui-même et il ne trompe les autres, ni par des fantômes, ni par des discours, ni par des signes envoyés de lui dans la veille ou dans les rêves.

Platon, La république, livre II.

 

Prouve tes paroles par tes actes.

Sénèque, Lettres à Lucilius, Lettre 20 (1er siècle).

 

Quant au langage, on ne doit pas estimer que les âmes s’en servent, en tant qu’elles sont dans le monde intelligible ou en tant qu’elles ont leur corps dans le ciel. Tous les besoins ou les incertitudes qui nous forcent ici bas à échanger des paroles, n’existent point dans le monde intelligible ; les âmes agissant d’une manière régulière et conforme à la nature n’ont ni ordre ni conseil à donner ; elles connaissent tout les unes des autres par simple intelligence. Même ici-bas, sans que les hommes parlent, nous les connaissons par la vue ; mais là-haut, tout corps est pur, chacun est comme un œil ; rien de caché ni de simulé ; en voyant quelqu’un, on connaît sa pensée avant qu’il ait parlé.

Plotin (iii° siècle), Ennéades, IV, 3, 18.

 

Cet attelage démonique n’utilise pas la langue ni les organes de phonation ; mais l’âme du démon, par son vouloir même, produit un mouvement et un son harmonieux, chargé de signification, que l’âme humaine perçoit par le sens qui réside dans le char “principiel”.

Hermias (V° siècle), Commentaire sur le Phèdre de Platon.

 

En vérité le mentir est un maudit vice. Nous ne sommes hommes, et ne nous tenons les uns aux autres que par la parole.

Montaigne, Essais, I, ix « Des menteurs ».

 

Le plus fructueux et naturel exercice de notre esprit, c’est à mon gré la conférence. J’en trouve l’usage plus doux, que d’aucune autre action de notre vie. Et c’est la raison pourquoi, si j’étais à cette heure forcé de choisir, je consentirais plutôt, ce crois-je, de perdre la vue, que l’ouïr ou le parler.

Montaigne, Essais, III, viii « De l’art de conférer ».

 

Parler est expliquer ses pensées par des signes que les hommes ont inventés à dessein.

Antoine Arnauld (1612-1694) & Claude Lancelot (1616-1695), Grammaire générale et raisonnée contenant les fondements de l’art de parler, expliqués d’une manière claire et naturelle, 1660.

 

Les habitudes du langage ont pour effet de substituer des jugements mécaniques aux jugements réfléchis. Le souvenir d’avoir toujours cru ou articulé les mêmes paroles tiendra lieu de toute autre preuve et cette confiance routinière, cette foi machinale s’accroît précisément comme le nombre des répétitions augmente.

Maine de Biran, Influence de l’habitude sur la faculté de penser, 1799.

 

La pensée n’est qu’une parole intérieure.

De Bonald, Recherches philosophiques, 1818.

 

La muse

Avant de me dire ta peine,

O poète ! en es-tu guéri ?

Songe qu’il t’en faut aujourd’hui

Parler sans amour et sans haine.

Alfred de Musset, La Nuit d’Octobre (1837)

 

L’amour le plus profond n’a point recours aux paroles.

Louis Lavelle, L’erreur de Narcisse (1939)

 

 

La parole est parlante. Cela veut dire aussi et d’abord : la parole parle. La parole ? et non l’homme ?

 

Martin Heidegger, Acheminement vers la parole (1959) « La parole ».

 

 

La parole (ou la langue), par laquelle l’homme est le vivant qu’il est, est parole, elle est parlante, elle est, et rien en-dehors de cela.

Martin Heidegger, Acheminement vers la parole (1959).

 

La parole n’est pas un moyen au service d’une fin extérieure, elle a en elle-même sa règle d’emploi, sa morale, sa vue du monde, comme un geste quelquefois porte toute la vérité d’un homme.

Merleau-Ponty, Signes, « Le langage indirect et les voix du silence ».

 

Il y a une signification « langagière » du langage qui accomplit la médiation entre mon intention encore muette et les mots, de telle sorte que mes paroles me surprennent moi-même et m’enseignent ma pensée.

 

Merleau-Ponty, Signes, « Sur la phénoménologie du langage » (1951)

 

Dans la mesure où ce que je dis a un sens, je suis pour moi-même quand je parle, un autre « autre », et, dans la mesure où je comprends, je ne sais plus qui parle et qui écoute.

Merleau-Ponty, Signes, « Sur la phénoménologie du langage » (1951)

 

Dans la guerre, on ne parle pas.

Levinas, Totalité et infini (1961)

 

Le « Tu ne tueras point » est la première parole du visage. Or c’est un ordre. Il y a dans l’apparition du visage un commandement, comme si un maître me parlait. Pourtant, en même temps, le visage d’autrui est dénudé ; c’est le pauvre pour lequel je peux tout et à qui je dois tout. Et moi, qui que je sois, mais en tant que « première personne », je suis celui qui se trouve des ressources pour répondre à l’appel.

Levinas, Éthique et infini

 

Ce qui parlait en elle, c’était l’approche, approche de parole, parole de l’approche, et toujours s’approchant, dans la parole, de la parole.

Maurice Blanchot, L’attente l’oubli.

 

J’aurais aimé m’apercevoir qu’au moment de parler, une voix sans nom me précédait depuis longtemps.

Michel Foucault, L’Ordre du discours, 1971.

 

Le logos alêthês, ce n’est pas simplement un ensemble de propositions qui se trouvent être exactes et peuvent recevoir la valeur de vérité. Le logos alêthês, c’est une manière de parler dans laquelle, premièrement, rien n’est dissimulé ; dans laquelle, deuxièmement, ni le faux ni l’opinion ni l’apparence ne viennent se mêler au vrai ; [troisièmement], c’est un discours droit, un discours qui est conforme aux règles et à la loi ; et enfin, l’alêthês logos est un discours qui reste le même, ne change pas, ne se corrompt ni ne s’altère, ne peut jamais être ni vaincu ni renversé ni réfuté.

Michel Foucault, Le courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres II (Cours au Collège de France, 1984).

 

L’espace sépare les peaux. La parole traverse élastiquement l’espace, l’espace entre les peaux. Non perçus, dépourvus d’écho, comme bêtement suspendus dans l’atmosphère, ses mots se mettaient à pourrir et à puer, c’était une chose indiscutable. Mise en relation, la parole peut également séparer.

Michel Houellebecq, Les particules élémentaires. Roman, 1998

 

 

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La justice - La vengeance - Les peuples primitifs - Hegel/Lévi-Strauss

Exercice : 1) En vous référant aux textes de Hegel, rédigez un texte où vous exposerez à la troisième personne la thèse de l’auteur et ses arguments essentiels. 2) À partir du texte de Lévi-Strauss, rédigez un texte où vous soutiendrez une thèse sur la vengeance chez les peuples primitifs.

 

La vengeance se distingue de la punition en ce que l’une est une réparation obtenue par un acte de la partie lésée, tandis que l’autre est l’œuvre d’un juge. C’est pourquoi il faut que la réparation soit effectuée à titre de punition, car, dans la vengeance, la passion joue son rôle et le droit se trouve ainsi troublé.

De plus, la vengeance n’a pas la forme du droit, mais celle de l’arbitraire, car la partie lésée agit toujours par sentiment ou selon un mobile subjectif. Aussi bien le droit qui prend la forme de la vengeance constituant à son tour une nouvelle offense, n’est senti que comme conduite individuelle et provoque, inexpiablement, à l’infini, de nouvelles vengeances.

Hegel, Propédeutique philosophique (1808).

 

Dans cette sphère de l’immédiateté du droit, la suppression du crime est sous sa forme punitive vengeance. Selon son contenu, la vengeance est juste, dans la mesure où elle est la loi du talion. Mais, selon sa forme, elle est l’action d’une volonté subjective, qui peut placer son infinité dans toute violation de son droit et qui, par suite, n’est juste que d’une manière contingente, de même que, pour autrui, elle n’est qu’une volonté particulière. Du fait même qu’elle est l’action positive d’une volonté particulière, la vengeance devient une nouvelle violation du droit : par cette contradiction, elle s’engage dans un processus qui se poursuit indéfiniment et se transmet de génération en génération, et cela, sans limite. (…)

Addition : Le châtiment prend toujours la forme de la vengeance dans un état de la société, où n’existent encore ni juges ni lois. La vengeance reste insuffisante, car elle est l’action d’une volonté subjective et, de ce fait, n’est pas conforme à son contenu. Les personnes qui composent un tribunal sont certes encore des personnes, mais leur volonté est la volonté universelle de la loi, et elles ne veulent rien introduire dans la peine, qui ne soit pas dans la nature de la chose. Pour celui qui a été victime d’un crime ou d’un délit, par contre, la violation du droit n’apparaît pas dans ses limites quantitatives et qualitatives, mais elle apparaît comme une violation du droit en général. C’est pourquoi celui qui a été ainsi lésé peut être sans mesure quand il use de représailles, ce qui peut conduire à une nouvelle violation du droit. La vengeance est perpétuelle et sans fin chez les peuples non civilisés.

Hegel, Principes de la philosophie du Droit (1821), § C102.

 

Des sociétés, qui nous paraissent féroces à certains égards, savent être humaines et bienveillantes quand on les envisage sous un autre aspect. Considérons les Indiens des plaines de l’Amérique du Nord qui sont ici doublement significatifs, parce qu’ils ont pratiqué certaines formes modérées d’anthropophagie, et qu’ils offrent un des rares exemples de peuple primitif doté d’une police organisée. Cette police (qui était aussi un corps de justice) n’aurait jamais conçu que le châtiment du coupable dût se traduire par une rupture des liens sociaux. Si un indigène avait contrevenu aux lois de la tribu, il était puni par la destruction de tous ses biens : tente et chevaux. Mais du même coup, la police contractait une dette à son égard ; il lui incombait d’organiser la réparation collective du dommage dont le coupable avait été, pour son châtiment, la victime. Cette réparation faisait de ce dernier l’obligé du groupe, auquel il devait marquer sa reconnaissance par des cadeaux que la collectivité entière – et la police elle-même – l’aidait à rassembler, ce qui inversait de nouveau les rapports ; et ainsi de suite, jusqu’à ce que, au terme de toute une série de cadeaux et de contre-cadeaux, le désordre antérieur fût progressivement amorti et que l’ordre initial eût été restauré. Non seulement de tels usages sont plus humains que les nôtres, mais ils sont aussi plus cohérents, même en formulant le problème dans les termes de notre moderne psychologie : en bonne logique, l’« infantilisation » du coupable impliquée par la notion de punition exige qu’on lui reconnaisse un droit corrélatif à une gratification, sans laquelle la démarche première perd son efficacité, si même elle n’entraîne pas des résultats inverses de ceux qu’on espérait. Le comble de l’absurdité étant, à notre manière, de traiter simultanément le coupable comme un enfant pour nous autoriser à le punir, et comme un adulte afin de lui refuser la consolation ; et de croire que nous avons accompli un grand progrès spirituel parce que, plutôt que de consommer quelques-uns de nos semblables, nous préférons les mutiler physiquement et moralement.

Claude Lévi-Strauss (1908-2009), Tristes tropiques, chapitre 38 « Un petit verre de rhum » (1955).

 

Corrigé

 

1) Hegel distingue la vengeance de la punition non pas immédiatement quant au fond puisqu’il n’y a vengeance que si et seulement s’il y a eu délit ou crime, c’est-à-dire violation du droit d’une victime (Propédeutique, Principes) mais quant à la forme de la sanction. La violation mérite une peine égale qu’exprime la loi du talion (Principes). La vengeance se distingue quant à la valeur du châtiment (Propédeutique, Principes).

Si le châtiment est moins fondée dans la vengeance c’est qu’il est l’acte de la victime (Propédeutique), autrement dit le sentiment et donc l’objectivité de la peine sont douteuses (Propédeutique, Principes).

Hegel en déduit que la punition à proprement parler (Propédeutique) doit être l’œuvre d’un juge qui jugera sans passion, sans partialité et qui prononcera une peine exempt de contestation. Les juges sont certes des personnes, analyse-t-il, mais leur volonté est celle de la loi. Dès lors, le châtiment qu’est la punition ne concerne que le délit ou crime (Principes) alors que le châtiment de la vengeance concerne le droit en général, d’où son caractère disproportionné (Principes).

Il en déduit que la vengeance de par son caractère subjectif constitue une nouvelle offense qui entraîne à son tour vengeance (Propédeutique) et ceci de façon indéfinie.

Enfin, d’un point de vue culturel, Hegel attribue aux peuples primitifs une forme sociale où n’ayant pas d’institution judiciaire, règne la vengeance et la vendetta indéfinie (Principes). On comprend donc que pour lui l’humanité doit sortir de la primitivité et entrer dans la civilisation pour que la justice soit possible, civilisation qui se définit par l’institution du tribunal.

 

2) Dans le chapitre 28 de Tristes tropiques, l’anthropologue Claude Lévi-Strauss donne un exemple d’institution judiciaire dans une société primitive. Loin de montrer des « sauvages » se vengeant brutalement contre qui a commis un crime, il nous montre au contraire une police qui juge et exécute la peine de façon à rendre possible la réintégration du coupable dans la société. La peine y est conçue et pratiquée comme une offense envers le criminel qu’il faut réparer. Au terme d’un processus de peine et de réparation, la société amérindienne considérait qu’il y avait retour à l’ordre initial. Ainsi les Indiens des plaines d’Amérique du Nord – modérément anthropophages par ailleurs – entraient bien dans un cycle ou le châtiment appelle réparation et ainsi de suite mais avec cette différence que c’est la justice comme institution qui prenait cet aspect sur elle. En outre, en réintégrant le coupable, cette justice primitive paraît à Lévi-Strauss plus humaine que la nôtre qui mutile physiquement et moralement les criminels en les infantilisant pour les punir et en les considérant comme des adultes pour ne pas les consoler.

Lévi-Strauss nous permet de penser d’une part que l’idée que la vengeance est ce qui règne dans toutes les sociétés primitives est un mythe et d’autre part que notre justice a été notamment sous l’Ancien régime avec ses effroyables supplices, voire actuellement avec la multiplication indéfinie des prisonniers, tout sauf l’exercice impartial du jugement à partir de la loi.

Bref, l’idée que la vengeance règne dans toutes les sociétés primitives est le mythe qui nous permet de ne pas voir les défauts de nos institutions judiciaires.

 

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Spinoza - Biographie

Vie.

Baruch Spinoza ou Baruch Espinoza (Méchoulan 1991, p.137) ou Baruch de Spinoza (cf. Lucas, Vie de Spinoza) ou Bento d’Espinoza est né le 24 novembre 1632 à Amsterdam. On a pu dire que c’était à ce moment-là, la ville la plus libre et la plus puissante du monde (Méchoulan 1991, p.11). Son prénom hébreu, Baruch, signifie « béni ». De même que son prénom portugais, « Bento » (cf. Rizk 2012, p.7). C’est le prénom dont il usera lorsqu’il reprendra l’entreprise de son père (cf. Jacqueline Lagrée « Spinoza ou la conscience d’une ville », in Amsterdam XVII°, p.140). Aussi se fera-t-il prénommé selon la traduction latine, Benedictus, une fois sortie de la communauté juive.

Son grand-père, Abraham et son père, Michael (1587/1588-1654), avaient fui les persécutions religieuses de la péninsule ibérique. Après Nantes (cf. Méchoulan 1991, p.80), ils s’installent à Amsterdam. Ils y arrivent en 1593. En effet, les juifs de la partie chrétienne de la péninsule ibérique souffraient de façon intermittente. Une politique de conversion douce ou forcée était conduite par les souverains catholiques. Massacrés en 1391, ils sont expulsés d’Espagne en 1492 l’année de la disparition du dernier royaume musulman.

Ceux qui étaient restés s’étaient formellement convertis au catholicisme. Mais ils étaient en butte à l’hostilité des chrétiens de “sang”. Ce sont les marranes selon l’expression péjorative des Espagnols et des Portugais pour désigner les juifs et les musulmans convertis au catholicisme qu’on soupçonne de pratiquer leur religion première en cachette (cf. Révah 1995, p.30). On en trouve un usage chez les autres Européens ; par exemple Rabelais (1483-1553) l’utilise pour caractériser les Espagnols en général dans le chapitre VIII de son Gargantua (1534). Elle désigne aussi bien ceux qu’on peut nommer les cryptojuifs, c’est-à-dire les juifs qui vivent dans la duplicité, officiellement convertis au catholicisme, mais juifs en tant que croyants et vivant leur foi dans le secret, que les juifs sincèrement convertis considérés comme impurs par le sang pour les Espagnols puis les Portugais (sur la différence entre marrane et cryptojuif, Méchoulan 1991, p.12-13). En effet, depuis les statuts de la pureté du sang, pris à Tolède le 5 juin 1449, se distinguent racialement les chrétiens anciens des juifs convertis à qui sont interdits toute fonction honorifique ou publique. D’un point de vue religieux, l’eau baptismale n’était censée faire aucun effet sur eux (cf. Méchoulan 1991, p.13 sq.).

Quant au Portugal, à partir de 1497, les Juifs y sont contraints de se convertir. Jusqu’en 1536, ils ne sont pas inquiétés même si leur foi n’était pas sincère. On peut signaler toutefois un massacre de nouveaux chrétiens en 1506 (Méchoulan 1991, 15). Leur situation sociale et financière est bonne. La fondation de l’Inquisition au Portugal à la demande du roi Manuel 1er (1469-1495-1521) eut lieu après sa mort en 1536. Elle rend de nouveau difficile la situation des cryptojuifs. L’invasion par Philippe II du Portugal en 1580 leur permet de mieux se cacher (Méchoulan 1991, p.15 et sq.). Mais rapidement, l’Inquisition se fait féroce. Les juifs qui fuiront la péninsule se feront appeler « portugais » aux Pays-Bas (Méchoulan 1991, p.15).

En 1556, les provinces du Nord de la monarchie espagnole, les Pays-Bas et la Belgique actuels, se révoltent. C’est une longue guerre qui commence. En 1579, la déclaration d’Utrecht fonde la nouvelle nation. Son article 13 précise que nul ne peut être inquiété pour ses opinions religieuses. Après 80 ans de guerre interrompue par une trêve entre 1608 et 1621, la République des Provinces-Unies se voit reconnue en 1648. Elle apparaît comme un havre de paix et de prospérité. Descartes (1596-1650) s’y était installé malgré la guerre. Il en propose une description qui mérite d’être citée dans une lettre à l’écrivain libertin Jean-Louis Guez de Balzac (1597-1654) datée du 5 mai 1631 :

« Même vous devez pardonner à mon zèle, si je vous convie de choisir Amsterdam pour votre retraite et de le préférer, je ne vous dirai pas seulement à tous les couvents des Capucins et des Chartreux, où force honnêtes gens se retirent, mais aussi à toutes les plus belles demeures de France et d’Italie, même à ce célèbre Ermitage dans lequel vous étiez l’année passée. Quelque accomplie que puisse être une maison des champs, il y manque toujours une infinité de commodités, qui ne se trouvent que dans les villes ; et la solitude même qu’on y espère ne s’y rencontre jamais toute parfaite. Je veux bien que vous y trouviez un canal, qui fasse rêver les plus grands parleurs, et une vallée si solitaire, qu’elle puisse leur inspirer du transport et de la joie ; mais mal aisément se peut-il faire, que vous n’ayez aussi quantité de petits voisins, qui vous vont quelquefois importuner, et de qui les visites sont encore plus incommodes que celles que vous recevez à Paris. Au lieu qu’en cette grande ville où je suis, n’y ayant aucun homme, excepté moi, qui n’exerce la marchandise, chacun y est tellement attentif à son profit, que j’y pourrais demeurer toute ma vie sans être jamais vu de personne.

Je vais me promener tous les jours parmi la confusion d’un grand peuple, avec autant de liberté et de repos que vous sauriez faire dans vos allées, et je n’y considère pas autrement les hommes que j’y vois, que je ferais les arbres qui se rencontrent en vos forêts, ou les animaux qui y paissent. Le bruit même de leur tracas n’interrompt pas plus mes rêveries que ferait celui de quelque ruisseau. Que si je fais quelquefois réflexion sur leurs actions, j’en reçois le même plaisir, que vous feriez de voir les paysans qui cultivent vos campagnes ; car je vois que tout leur travail sert à embellir le lieu de ma demeure, et à faire que je n’y manque d’aucune chose. Que s’il y a du plaisir à voir croître les fruits en vos vergers, et à y être dans l’abondance jusqu’aux yeux, pensez-vous qu’il n’y en ait pas bien autant, à voir venir ici des vaisseaux, qui nous apportent abondamment tout ce que produisent les Indes, et tout ce qu’il y a de rare en Europe ? Quel autre lieu pourrait-on choisir au reste du monde, où toutes les commodités de la vie, et toutes les curiosités qui peuvent être souhaitées, soient si faciles à trouver qu’en celui-ci ? Quel autre pays, où l’on puisse jouir d’une liberté si entière, où l’on puisse dormir avec moins d’inquiétude, où il y ait toujours des armées sur pied exprès pour nous garder, où les empoisonnements, les trahisons, les calomnies soient moins connus, et où il soit demeuré plus de reste de l’innocence de nos aïeux ? Je ne sais comment vous pouvez tant aimer l’air d’Italie, avec lequel on respire si souvent la peste, et où toujours la chaleur du jour est insupportable, la fraîcheur du soir malsaine, et où l’obscurité de la nuit couvre des larcins et des meurtres. Que si vous craignez les hivers du Septentrion, dites-moi quelles ombres, quel éventail, quelles fontaines vous pourraient si bien préserver à Rome des incommodités de la chaleur, comme un poêle et un grand feu vous exempteront ici d’avoir froid ? » Descartes, Lettre à Guez de Balzac du 5 mai 1631.

Pour sa part, voilà comment Spinoza la décrira après son illustre devancier :

« Que la ville d’Amsterdam nous soit en exemple, cette ville qui, avec un si grand profit pour elle-même et à l’admiration de toutes les nations, a goûté les fruits de cette liberté ; dans cette république très florissante, dans cette ville très éminente, des hommes de toutes nations et de toutes sectes vivent dans la plus parfaite concorde et s’inquiètent uniquement, pour consentir un crédit à quelqu’un, de savoir s’il est riche ou pauvre et s’il a accoutumé d’agir en homme de bonne foi ou en fourbe. D’ailleurs la Religion ou la secte ne les touche en rien, parce qu’elle ne peut servir à gagner ou à perdre sa cause devant le juge ; et il n’est absolument aucune secte, pour odieuse qu’elle soit, dont les membres (pourvu qu’ils ne causent de tort à personne, rendent à chacun le sien et vivent honnêtement) ne soient protégés et assistés par l’autorité des magistrats. » Spinoza, Traité théologico-politique (anonyme 1670), traduction de Charles Appuhn (1862-1942), chapitre XX.

C’est à la fin du xvi° qu’arrivent les premiers juifs de la communauté d’Amsterdam de la péninsule ibérique parmi lesquels on compte le grand-père et le père de notre philosophe (Méchoulan 1991, p.22-23). Un statut, préparé notamment par le philosophe et juriste Hugo Grotius (1583-1645), leur est octroyé au terme duquel certaines fonctions leurs sont interdites (comme le commerce de détail mais non le commerce en gros). Il leur est fait obligation de croire et de pratiquer le judaïsme contrairement à certaines sectes protestantes qui demeurent interdites malgré la tolérance de principe. Les juifs n’ont pas l’obligation de vivre dans un ghetto. Ils ont l’interdiction de faire du prosélytisme et d’écrire contre le christianisme (cf. Méchoulan 1991, p.24-26). Rapidement, se constituent trois communautés.

Le père du philosophe, Michael d’Espinoza, fait dans le commerce international. Il a eu deux enfants avec sa première épouse, Rachel : Isaac et Rebecca. Après son décès en 1627, il épouse Hanna Debora, la mère de notre philosophe. Elle eut Miriam, née vers 1629 et après Baruch, Gabriel, né entre 1634 et 1638. Le 5 novembre 1638, sa mère décède.

À partir de 1639, Spinoza fait ses études dans une école rabbinique, Ets Haïm, c’est-à-dire « arbre de vie » ou Keter Torah, c’est-à-dire « couronne de la Torah ». Il a pour professeur Menasseh Ben Israël (1604-1657), dont Rembrandt a fait un portrait (1640) et Saül Levi Morteira (1596-1660). Il travaille aussi dans la maison de commerce de son père. La langue qu’utilisent les juifs d’Amsterdam pour les affaires est le portugais, mais pour la culture, c’est le castillan (c’est-à-dire l’espagnol). La plupart ignore totalement l’hébreu à tel point que leur connaissance religieuse nécessite l’usage de traduction en castillan de la Bible et des autres textes (cf. Méchoulan 1991, p.28-32).

Le 28 avril 1641, le père de Spinoza, Michael épouse sa troisième femme, Esther de Soliz (~1601-1653).

À la fin des années 1630, Spinoza assiste au châtiment d’Uriel da Costa (1585-1640). Né Gabriel et catholique au Portugal, il reçoit une formation universitaire thomiste. Il rejette le catholicisme et se forge un judaïsme personnel par la lecture de l’Ancien Testament. Arrivé à Amsterdam, il est rapidement en opposition avec le judaïsme que les rabbins tentent de faire vivre. Il est d’abord convaincu qu’il n’y a pas d’immortalité de l’âme puisqu’il n’en trouve pas la mention dans l’Ancien Testament. Selon lui, la seule différence entre l’homme et les animaux, c’est la présence d’une âme raisonnable. En 1625, il est une première fois condamné par le magistrat d’Amsterdam sollicité par la communauté juive à une forte amende et à voir ses livres brûlés. Un herem est prononcé contre lui. Le herem est une sorte d’excommunication qui conduit le condamné à l’isolement. Il est interdit de lui adresser la parole, il ne peut participer au culte à la synagogue et ne peut bénéficier, s’il est dans le besoin de la charité de la communauté. Économiquement, il est exclu des relations de la communauté juive. La durée du herem est variable, de 1 jour à plusieurs années. Rares sont les peines à vie (cf. Méchoulan 1991, p.53-54). Uriel da Costa porte sa critique ensuite sur Moïse, invention des religieux pour leur plus grand profit selon lui. Il se réconcilie avec la communauté juive d’Amsterdam. Mais un second herem a vraisemblablement été prononcé contre lui en 1633. Seul, isolé, ne pouvant se livrer à aucune activité commerciale, il tente une nouvelle conciliation. Elle lui est accordée moyennant une rétractation de ses thèses et un châtiment exemplaire : il reçoit 39 coups de fouet (peine exceptionnelle selon Méchoulan 1991, p.56) et les membres de la communauté enjambent son corps. La communauté juive s’unit pour promouvoir l’orthodoxie le 3 avril 1639.

C’est en 1640 qu’Uriel da Costa se serait suicidé. Il laisse une autobiographie intitulé Exemplar vitæ humanæ connue par une source chrétienne (sur lui, cf. Méchoulan 1991, p.41-46). La même année, le Portugal recouvre son indépendance.

En 1644, Michael de Espinoza est en relations d’affaires avec des cryptojuifs installés à Londres (cf. Méchoulan 1991, p.80-81).

En 1648, après la paix de Munster avec l’Espagne, les sept Provinces-Unies néerlandaises proclament leur indépendance.

Durant l’année scolaire 1649-1650, Michael de Espinoza est l’un des trois parnassim (parnas au singulier, c’est-à-dire dirigeant donc ayant une certaine richesse) du Mahamad (terme hébreu pour désigner le comité directeur de la communauté juive) d’Amsterdam (cf. Méchoulan 1991, p.118). Il fait partie des dédicataires de l’ouvrage de Menasseh Ben Israël, Esperanza de Israel (1650) Dans cet ouvrage, tout en réfutant un des signes supposés de l’arrivée du Messie, à savoir que les Indiens d’Amérique sont les descendants des tribus perdues d’Israël, l’auteur soutient que temps de la Rédemption est proche. L’issue de la guerre civile anglaise qui a commencé en 1640, à savoir l’exécution du roi Charles 1er (1600-1649) le 30 janvier 1649 après un procès devant le Parlement qui le déclara coupable de haute trahison, fait partie à cette époque de ces signes supposés (cf. Méchoulan 1991, p.117).

Vers 1652 au plus tôt, Spinoza apprend le latin ou en approfondit sa connaissance et apprend un peu de grec à l’école du libertin érudit Francis Van den Enden (1602-1674) qui ouvre cette année-là. Ce dernier, né à Anvers, a commencé à étudier chez les augustins, puis chez les jésuites (de 1613 à 1623). Il est définitivement chassé de l’ordre en 1633. Il arrive à Amsterdam en 1645 (cf. Marc Bedjaï « Pour un État populaire ou une utopie subversive » in Amsterdam XVII° siècle, p.195-198). C’est un disciple de Pierre Gassendi (1592-1655), philosophe épicurien, chrétien, critique de Descartes et favorable à Galilée (1564-1642). On considère parfois que Van den Enden est devenu un esprit libre (cf. Rizk 2012, p.11). Spinoza a pu y apprendre des éléments de philosophie et de sciences cartésiennes, mathématiques et physiques. On prétend en suivant un de ses biographes Jean Colerus (1647-1707), pasteur luthérien, qu’il serait tombé amoureux de la fille de son professeur, Clara Maria. Elle lui enseignait aussi le latin en l’absence de son père. Il voulait l’épouser. Elle épousera un autre élève de son maître qui se convertira au catholicisme pour elle.

En octobre 1653, la troisième femme de son père meurt.

En mars 1654, son père meurt. Spinoza dirige la maison de commerce avec son frère. Ils vendent de l’huile et des fruits secs venant d’Espagne ou des Canaries. La situation de l’entreprise est difficile (cf. Méchoulan 1991, p.76).

Vers 1655, il fréquente des réunions de Juifs libéraux appelées tertulias, c’est-à-dire réunions d’amis. Il fait la connaissance du cryptojuif ou marrane Juan de Prado (ou Daniel selon le prénom juif qu’il s’est donné) qui venait d’Espagne. Celui-ci professait des thèses opposées à la religion juive (comme au christianisme d’ailleurs) : la négation du caractère divin de l’Écriture, la négation de la Providence divine, la négation de l’immortalité de l’âme et en conséquence la négation des châtiments et des récompenses après la mort. Les dirigeants de la communauté juive lui demandent de faire amende honorable. Il le fait sans aucune sincérité selon certains (par exemple Méchoulan 1991, p.139). Le jeune Spinoza est soupçonné d’avoir également des pensées peu orthodoxes. Il fait un don de six florins inscrit dans le livre des offrandes, preuve qu’il s’acquitte de ses obligations.

En 1656, un juif fanatique tente de l’assassiner. Il aurait gardé le manteau avec la trace du couteau toute sa vie. Le 27 juillet, après ou avant cette tentative, Spinoza est excommunié. Un herem accompagné d’une malédiction est prononcée contre lui en portugais (cf. Méchoulan 1991, p.29, p.54-55). Il y est accusé d’« horribles hérésies » et d’ « actes monstrueux » (cf. Méchoulan 1991, p.140). C’est une des deux condamnations à vie connues (Méchoulan 1991, p.54). Sa violence est exceptionnelle (Méchoulan 1991, p.140 et sq.). Il aurait rédigé une Apologie pour justifier sa sortir de la Synagogue en espagnol qu’on n’a pas retrouvée (cf. Révah 1958, p.174). Il apprend la taille des verres optiques. Il gagne un procès contre son frère dans la succession puis lui laissera tout. À la demande des autorités juives, le magistrat d’Amsterdam lui intime l’ordre de quitter Amsterdam. Il s’installe à Ouwerkerk au sud d’Amsterdam.

Après son excommunication, Spinoza étudie peut-être à l’université de Leyde en auditeur libre (cf. Révah 1995, p.202) durant plusieurs années.

Pendant ce temps-là, le 14 février 1657, c’est au tour de Juan de Prado de subir un herem qui n’interdit pas en ce qui le concerne un retour dans la communauté à la différence de Spinoza. Tout laisse à penser qu’il n’a pas rompu radicalement comme Spinoza avec sa communauté d’origine. La même année Rembrandt (1606-1669) aurait peint Spinoza sans le désigner notamment dans son David jouant de la harpe devant Saül.

En 1660 ou l’année précédente, il s’installe dans le village de Rinjsburg près de Leyde. Il se retrouve dans un cercle d’études avec des Collégiants, c’est-à-dire des membres de différentes confessions qui prônent un culte intérieur sans dogme et font une place assez large à la raison. Le marchand d’épices Jarig Jelles (1620-1683), le riche négociant Simon Joosten de Vries (1633/1634-1667), le marchand mennonite Peter Balling, les médecins Louis Meyer et Jean Bouwmeester et le libéral libraire éditeur Jan Rieuwertz (1617- ?) nous sont connus par sa correspondance (cf. Meinsma 1896, p.116-118). Spinoza vit de la taille des verres optiques pour laquelle il est célèbre dans toute l’Europe. Il dessine. Il se serait représenté dans le costume du révolutionnaire napolitain Masaniello (1620-1647). Il expose à ses amis ce qui deviendra le Court traité.

En 1661, Spinoza commence un Traité de la réforme de l’entendement qui demeurera inachevé. À l’automne, il séjourne à Amsterdam.

En 1663, Henry Oldenburg (1618-1677) devient premier secrétaire de la Royal Society, c’est-à-dire l’Académie royale des sciences du Royaume Uni. Il rend visite à Spinoza avec lequel il aura une correspondance importante. On peut penser que c’est Pierre Serrurier ou Petrus Serrarius (1600-1660), un millénariste, qui a permis le contact entre les deux hommes (Meinsma 1896, note 1 p.195). Commence une épidémie qui fera 10000 morts en deux ans. Spinoza quitte Rinjsburg pour Voorburg qui est près de La Haye, siège du gouvernement. Vivent près de lui le physicien Christian Huygens (1629-1695) qui est un de ses clients pour les lentilles ainsi que des néo-épicuriens, déistes et libertins : le savant hollandais Isaac Vossius (1618-1689), le libre-penseur français Charles de Saint-Evremond (1614-1703) et le diplomate anglais Sir William Temple (1628-1699). En effet, tous trois étaient à La Haye. Ils font partie des penseurs opposés au christianisme (cf. Jonathan Israël, « La querelle sur Confucius dans les Lumières européennes (1670-1730). On trouve aussi près de lui le calviniste Gabriel de Saint-Glain ou Saint-Glen (~1620-1684), futur traducteur (1678) en français du Traité théologico-politique (sans nom d’auteur et sous les trois titres suivants : La Clé du sanctuaire, Traité des cérémonies superstitieuses des Juifs et Réflexions curieuses d’un esprit désintéressé) pour lequel il fut aidé du philosophe lui-même. Il publie les Principia philosophiæ cartesianæ (Principes de la philosophie de Descartes) avec en appendice les Pensées métaphysiques. Le livre est destiné à un disciple, Cæesarius. Il rencontre Jean de Witt (1625-1672), le Grand Pensionnaire des Provinces-Unies depuis 1653, homme fort avec son frère de la République. Plus précisément, le titre de grand pensionnaire était décerné au pensionnaire de la province de Hollande qui avait la prééminence sur les six autres provinces : la province de Zélande, la province d’Overijssel, la province de Frise, Groningue, la province de Gueldre, la province d’Utrecht, ancienne seigneurie. Spinoza recevra de Jean de Witt une pension. Au printemps, Spinoza séjourne à Amsterdam.

En 1665, il a commencé à travailler à son Traité théologico-politique (TTP) comme le montre une lettre qu’il reçoit d’Oldenburg (Lettre 29 ; cf. Laux Henri, « Le Traité théologico-politique dans la correspondance de Spinoza », Revue de métaphysique et de morale, 2004/1 n° 41). Il y répond en indiquant clairement qu’il travaille au TTP (cf. Lettre 30 à Oldenburg). Le 21 janvier, un jour de jeûne et de prière est décidé par les autorités pour conjurer la pestilence et la colère de Dieu pendant l’épidémie qui sévit encore. Au printemps, Spinoza séjourne à Amsterdam. Oldenburg lui demande dans sa lettre datée du 5 décembre (lettre XXXIII) ce qu’il pense du bruit selon lequel les Juifs vont bientôt retrouver la Terre promise, signe de l’arrivée du Messie en qui la croyance messianiste était forte à ce moment, ce qui n’émeut pas Spinoza (cf. Méchoulan 1991, p.123).

En 1668, Spinoza est avancé dans la rédaction de son Traité théologico-politique. Un de ses disciples, Adriaan Koerbagh (1632-1669) est emprisonné. Il est accusé à cause de son ouvrage La lumière dans les ténèbres (édité au XX° siècle après avoir été trouvé dans les archives judiciaires) qui critique la religion chrétienne. Interrogé, il est sommé de dénoncer Spinoza comme son inspirateur, ce qu’il refuse de faire. Il est condamné pour blasphème à dix ans de prison. Il mourra au bout d’un an.

En 1670, Spinoza publie de façon anonyme son Traité théologico-politique avec la fausse mention d’une édition à Hambourg alors qu’il est édité à Amsterdam. L’ouvrage propose notamment une critique historique et philologique de la Bible, essentiellement de l’Ancien Testament, qui fait scandale jusqu’à nos jours. On l’a ainsi accusé d’être antisémite. Du côté politique, il montre que la démocratie est le régime le plus naturel, ce qui, dans une Europe où dominent les monarchies de droit divin apparaît comme subversif. De nos jours, il suffit de faire de lui un précurseur du totalitarisme pour le dénoncer. Il est reconnu rapidement comme en étant l’auteur. On dénonce « le Juif athée de Voorburg ». Le professeur de Leibniz (1646-1716), Jacob Thomasius (1622-1684) en rédige une réfutation (cf. Lærke Mogens, « “À la recherche d'un homme égal à Spinoza.” G. W. Leibniz et la Demonstratio evangelica de Pierre-Daniel Huet »). Leibniz quant à lui qui le lit à ce moment-là qualifie le traité de « livre horrible » dans une lettre à Albert Von Holten (cf. Lærke Mogens, « Leibniz, la censure et la libre pensée », Archives de Philosophie, 2007/2 Tome 70). Ironiquement, la même année paraît la première édition posthume des Pensées de Pascal (1623-1662) qui défend la « vérité » du christianisme dans son interprétation janséniste. Elle n’aura guère de succès auprès des catholiques proche de la papauté, des différents protestants, etc. Spinoza quitte Voorburg pour La Haye où il loge chez le peintre Hendrick Van der Spyck, membre du consistoire luthérien de La Haye. C’est dans cette congrégation que sera prédicateur le biographe de Spinoza, Johannes Colerus.

Le 24 janvier 1671, dans une lettre à Jacob Osten (Lettre 42) que celui-ci transmet à Spinoza, le théologien protestant Lambert Van Velthuysen (1622-1685) expose le contenu du TTP. Il en conclut que Spinoza enseigne l’athéisme, c’est-à-dire ne croit pas à la religion chrétienne. Il l’accuse de duplicité dans sa façon de démontrer. Spinoza répond en réfutant l’accusation d’athéisme. Il considère que son texte ne montre aucune duplicité. Le 17 février 1671, Spinoza, peut-être sur la demande de Jean de Witt, fait arrêter la traduction du Traité théologico-politique en néerlandais (cf. Lettre 44 de Spinoza à Jelles). En novembre, Spinoza propose à Leibniz de lui envoyer le TTP (lettre 46 de Spinoza à Leibniz). Ce dernier se gardera de lui dire vraiment ce qu’il en pense, c’est-à-dire le plus grand mal du point de vue religieux qui est le sien.

En 1672, c’est la guerre entre la France de Louis XIV (1638-1643-1715) et l’Angleterre. La France envahit les Provinces-Unies. Jean de Witt démissionne. Guillaume III d’Orange (1650-1702), futur roi d’Angleterre, prend le pouvoir devenant capitaine général et Stathouder, titre qu’il rétablit. Le 20 août les frères de Witt, Jean et Cornelis, sont assassinés par la foule. Spinoza veut placarder une affiche manuscrite « Ultimi barbarorum ». Van der Spyck l’empêche d’affronter la colère populaire.

En 1673, il rejette une offre d’enseigner à l’Académie d’Heidelberg (cf. Lucas, Vie de Spinoza ; cf. Lettre 48) qui avait la réputation d’être un athée et un libertin. Il rencontre peut-être à Utrecht le prince de Condé (1621-1686) (cf. Lucas, Vie de Spinoza).

En 1674 il se rend à Amsterdam pour y faire publier l’Éthique. Mais les attaques des théologiens et des cartésiens l’en dissuadent (cf. Lettre 68). Rentré à La Haye, il commence le Traité politique qu’il n’achèvera pas. Les autorités des Provinces-Unis condamnent officiellement le Traité théologico-politique qui est interdit (cf. Laux Henri, « Le Traité théologico-politique dans la correspondance de Spinoza », Revue de métaphysique et de morale, 2004/1 n° 41, p.45).

En juillet 1675, il séjourne à Amsterdam. Il vient d’achever l’Éthique, son grand ouvrage qui expose sa philosophie comme le montre la lettre d’Oldenburg datée du 22 juillet qui mentionne une lettre de Spinoza datée du 5 juillet qui se réfère à un Traité en cinq parties. Il décide de ne pas la publier comme le montre une lettre à Oldenburg (lettre 68) qui répond à une lettre du précédent adressée à Spinoza daté du 22 juillet (lettre 62). Il commence à ce moment là le Traité politique qui restera inachevé.

En novembre 1676 Leibniz lui rend visite par l’intermédiaire des correspondants allemands de Spinoza, Ehrenfried Walther von Tschirnhaus (1651-1708) et Georg Hermann Schuller (1651-1679). Il le niera ensuite, tant la réputation de Spinoza, athée, immoraliste, est sulfureuse. Le synode de La Haye commande la recherche de l’auteur du Traité théologico-politique. Spinoza est malade. Il interrompt une traduction néerlandaise du Pentateuque (c’est-à-dire des cinq premiers livres de l’Ancien Testament qui forme la Torah pour le judaïsme, à savoir La Genèse, L’exode, Le Lévitique, Le Deutéronome et Les Nombres), une Grammaire hébraïque et un Traité de l’arc-en-ciel.

Spinoza meurt seul dans l’après-midi d’un dimanche le 21 février 1677 dans la maison de Van Der Spyck. Un de ses amis, le médecin Louis Meyer arrive et repart immédiatement avec tous les manuscrits pour Amsterdam.

En novembre, sont publiées grâce à un don anonyme les Œuvres posthumes, à savoir l’Éthique, le Traité politique (inachevé), le Traité de la réforme de l’entendement (inachevé), les Lettres et réponses (incomplètes), l’Abrégé de grammaire hébraïque (inachevé).

Un prêtre néerlandais déclarera : « Ci-git Spinoza ; crachez sur sa tombe ! » tant la haine du philosophe fut profonde.

 

Bibliographie.

Œuvres de Spinoza.

Spinoza, Œuvres, traduction Charles Appuhn (1862-1842), réédité GF Flammarion, 1965.

Volume 1 : Court traité, Traité de la réforme de l’entendement, Principes de la philosophie de Descartes, Pensées métaphysiques. Volume 2 : Traité théologico-politique. Volume 3 : Éthique. Volume 4 : Traité politique, Correspondance.

Spinoza, Œuvres, Gallimard « La Pléiade », 1954.

Spinoza, Correspondance, présentation et traduction par Maxime Rovere, GF Flammarion, 2010.

 

Sur Spinoza.

Biographies contemporaines.

  • Vie de B. de Spinoza, tirée des écrits de ce fameux philosophe et du témoignage de plusieurs personnes dignes de foi, qui l’ont connu particulièrement, par Jean Colerus, ministre de l’Église luthérienne de La Haye parût dans la même ville en 1706 et en français peu après son édition hollandaise.
  • Vie de Spinoza, attribuée au médecin Jean-Maximilien Lucas (1646-1697), un disciple de Spinoza.

 

Études.

Balibar 1985 : Étienne Balibar, Spinoza et la politique, P.U.F. « Philosophies », 1985.

Brunschvicg 1924 : Léon Brunschvicg (1869-1944), Spinoza et ses contemporains, P.U.F., 1971.

Delbos 1916 : Victor Delbos (1862-1916), Le spinozisme, Vrin.

Deleuze 1968 : Gilles Deleuze (1925-1995), Spinoza et le problème de l’expression, Minuit, 1968.

Deleuze 1981 : Gilles Deleuze, Spinoza philosophie pratique, Minuit, 1981.

Meinsma 1896 : Koenraad Oege Meinsma (1865-1929), Spinoza et son cercle : étude critique historique sur les hétérodoxes hollandais (1896), Vrin, 1983, 2006.

Millet 1986 : Louis Millet, Pour connaître Spinoza, Bordas, 2ème édition, 1986.

Misrahi 1972 : Robert Misrahi, Spinoza, Seghers, 3ème édition 1972.

Misrahi 2005 : Robert Misrahi, Spinoza, Éditions Médicis-Entrelacs, 2005.

Moreau 1977 : Joseph Moreau, Spinoza et le spinozisme, P.U.F. « Que sais-je ? », 2ème édition, 1977.

Révah 1995 : Israël Salvatore Révah (1917-1973), Des marranes à Spinoza – Textes réunis par Henry Méchoulan, Pierre-François Moreau et Carsten Lorenz Wilke, Vrin, 1995.

Rizk 2012 : Hadi Rizk, Spinoza. L’expérience et l’infini, Armand Colin, 2012.

Zac 1972 : Sylvain Zac, La morale de Spinoza, P.U.F., 1972.

 

Articles.

Israël Jonathan, « La querelle sur Confucius dans les Lumières européennes (1670-1730) » traduit de l’anglais par Frank Lemonde, in Rue Descartes, 2014/2 n° 81, p. 64-83.

Laux Henri, « Le Traité théologico-politique dans la correspondance de Spinoza », Revue de métaphysique et de morale, 2004/1 n° 41, p. 41-57.

Lærke Mogens, « “À la recherche d’un homme égal à Spinoza.” G. W. Leibniz et la Demonstratio evangelica de Pierre-Daniel Huet », Dix-septième siècle, 2006/3 n° 232, p.387-410.

Lærke Mogens, « Leibniz, la censure et la libre pensée », Archives de Philosophie, 2007/2 Tome 70, p. 273-287.

Révah I.-S. « Spinoza et les hérétiques de la communauté judéo-portugaise d’Amsterdam » in Revue de l’histoire des religions, tome 154 n°2, 1958.

 

Ouvrage généraux.

Amsterdam XVII°. Marchands et philosophes : les bénéfices de la tolérance, sous la direction d’Henry Méchoulan, Autrement, 1993.

Méchoulan 1991 : Henry Méchoulan, Être juif à Amsterdam au temps de Spinoza, Albin Michel, 1991.

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