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Méthode - Le résumé

Méthode - Le résumé

Le résumé ou contraction consiste à réduire un texte d’un certain nombre de mots (1000 ou 2000 par exemple) en un nombre de mots imposé (100 ou 250) en restituant l’essentiel des idées et de la structure du texte qui constitue le sujet. Une marge de tolérance de plus ou moins 10% est généralement acceptée.

Outre la rigueur de la pensée et la précision dans l’expression, la culture générale est la condition pour bien comprendre le texte et bien en exprimer le sens. La pratique du résumé est un des moyens d’acquérir cette culture générale.

Pour arriver au résultat attendu, il faut passer par deux moments :

Premièrement, comprendre le texte (A). Deuxièmement, rédiger le résumé (ou la contraction) (B).

 

A. Comprendre le texte.

 

1) Autour du texte.

Les éléments externes, à savoir le titre, le nom de l’auteur, les dates de l’ouvrage et/ou de la publication, etc., (le paratexte) donnent des indications sur le genre du texte et son contexte. Ils sont les premiers éléments à repérer.

Remarque : les paragraphes peuvent servir pour établir le plan du texte.

 

2) La lecture du texte.

S’il est court (jusqu’à 1000 mots), une première lecture globale permet de repérer :

- le sujet du texte, soit ce dont il parle ;

- la thèse du texte, soit ce qu’il affirme ou nie du sujet.

S’il est long (plus de 1000 mots), il faut directement commencer l’analyse du texte.

 

3) L’analyse du texte.

Elle consiste à dégager l’enchaînement logique des idées.

Les opérations intellectuelles (affirmation ou négation, interrogation, hypothèse, analogie, objection, réfutation, concession, illustration d’une thèse, cause et conséquence, déduction, induction, etc.) et les idées sur lesquelles elles portent doivent être dégagées en même temps.

Il faut également repérer le régime de l’énonciation (première personne par exemple) et ne surtout pas attribuer à l’auteur ce qu’il réfute ou ce qu’il remet en cause.

Enfin, tous les éléments stylistiques et/ou rhétoriques (comparaison, métaphore, métonymie, question rhétorique, etc.) ont leur importance.

Remarque : c’est ce travail d’analyse qui est demandé à l’épreuve orale.

 

B. Rédiger le résumé (ou la contraction).

 

Il faut que votre rédaction soit à la fois personnelle et objective.

1) Une rédaction personnelle.

Vous devez être concis et donc éliminer tout élément descriptif, anecdotique, bref, abstraire et généraliser. Toutefois, votre texte doit être compréhensible.

Il faut éliminer les exemples, sauf s’il joue un rôle essentiel dans l’argumentation. Là encore, le sens du texte qui vous est proposé est la règle ultime.

Il est nécessaire de reformuler sans changer le sens du texte. Certains mots doivent être gardés lorsqu’aucun synonyme pertinent n’apparaît.

Il est strictement interdit de :

- “traduire” mot à mot à l’aide de synonymes.

- “recoller” des bribes de textes.

La sanction est une note très basse (à savoir au mieux 1 ou 2 sur 20).

2) Une rédaction objective.

Vous devez respecter la progression des idées du texte qui sert de sujet et ne pas le recomposer. Il est en général utile de conserver le découpage du texte en paragraphes. Il est essentiel que votre rédaction montre que vous avez saisi les articulations majeures du texte.

Vous devez respecter le régime de l’énonciation, autrement dit, vous mettre à la place de l’auteur. Si le texte emploie la première personne du singulier (voire du pluriel), vous pouvez soit la conserver, soit énoncer uniquement le contenu des idées, en fonction du sens du texte qui vous est proposé et du rôle du sujet de l’énonciation.

Il est donc strictement interdit de parler du texte avec des formules telles que « l’auteur affirme que … » ou d’utiliser le nom de l’auteur (voire utiliser son nom comme adjectif). Ce serait alors une analyse et non un résumé ou une contraction, autrement dit un autre exercice.

La sanction est la note de 0 sur 20.

 

3) Le décompte des mots.

Est un mot toute unité typographique qui a un sens, qu’elle soit précédée et suivie d’un blanc ou d’une apostrophe ou d’un tiret.

Ex. : c’est-à-dire = 4 mots ; l’homme ou un homme = 2 mots.

Par contre a-t-on compte pour deux mots car le t est mis pour l’euphonie : il n’a pas de sens.

Certains cas peuvent poser difficultés. C’est la jurisprudence des concours qui prévaut.

Ex. : aujourd’hui = 1 mot ; socio-économique = 1 mot.

Aussi, dans le doute, vaut-il mieux compter plus que moins afin de ne pas franchir la marge de tolérance.

Enfin, un pourcentage (10%), une date (1852), un sigle (PCSI) = 1 mot.

Au-delà de la marge tolérée de + ou – 10%, la sanction est sévère.

La note est divisée par deux si votre nombre de mots ne dépasse pas + ou – 20%. Après, elle est égale à 0.

Toute erreur (ou fraude) sur le nombre total de mots sera sanctionnée : 1 voire 2 points en moins.

Conseil : comptez au moins deux fois les mots de votre résumé ou contraction.

 

4) Les autres consignes.

Vous devez donner le total des mots de votre résumé à l’endroit demandé si c’est le cas, soit en début ou en fin de copie.

Si des sous-totaux (de 50 en 50 ou de 20 en 20) et/ou des barres (verticales) dans le texte de votre résumé ou des sous-totaux ligne par ligne sont demandés, indiquez-les dans la marge. Sinon, il est préférable de les indiquez.

Tracez-lez en conservant la même couleur que la couleur d’écriture.

 

5) Dernières recommandations.

Au brouillon, rédigez au moins deux fois votre résumé pour approcher du nombre de mots demandé.

Relisez-vous pour vous assurer de

- l’exactitude du décompte des mots ;

- du respect des autres consignes et

- de la correction de l’expression française, notamment de l’orthographe.

Recopier alors proprement votre résumé.

Une mauvaise présentation est sanctionnée (1 voire 2 points).

 

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Méthode - La dissertation

Méthode - La dissertation

Les sujets peuvent se présenter sous trois formes : le plus souvent une citation suivie ou précédée d’une consigne ; parfois une simple question ; voire un ou plusieurs concepts.

Quelle que soit leur forme, il s’agit d’une dissertation sur programme. Il est donc obligatoire de s’appuyer sur le thème et les œuvres littéraires et/ou philosophiques étudiées durant l’année.

 

A. Travail préparatoire.

Ce travail est à réaliser au brouillon. La rédaction le reprendra dans la forme demandée.

 

1) Analyse du sujet.

Il faut analyser chacun des termes du sujet, y compris ceux qui sont obscurs ou au contraire qui paraissent bien connus. S’il s’agit d’une question, il est essentiel de tenir compte de sa forme. Dans le cas d’une citation, il faut se livrer à une véritable explication de texte et bien tenir compte du libellé.

Ce premier moment a pour but d’éclaircir le sens du sujet.

 

2) Problématiser le sujet.

Il vous faut ou pluraliser le sens du sujet ou relever d’éventuelles contradictions ou trouver des paradoxes ou dégager des réponses incompatibles.

Ce second moment est capital car il permettra de dégager un problème. Une simple question n’est pas une problématique.

 

3) Le plan et ses matériaux.

a) Les matériaux.

Ce sont vos réflexions sur le thème et les œuvres au programme, qu’elles proviennent du cours ou de votre travail hors du cours.

Chaque devoir – résumé ou dissertation – doit constituer une réserve de matériaux pour les devoirs suivants. Les devoirs à la maison (DM) doivent être conçus comme des recherches alors que les devoirs surveillés (DS) font le point sur l’acquisition des connaissances.

b) Le plan.

Il doit comprendre trois parties. Le plan en deux parties est certes possible mais est fortement déconseillé. Le risque : une note très faible (moins de 5/20).

Chaque partie doit avoir plusieurs sous-parties. Chacune peut être composée de plusieurs paragraphes. Un paragraphe ou une sous-partie, c’est une “idée”, l’argumentation qui l’étaye et des exemples qui doivent provenir, en priorité, des œuvres au programme. Dans le cas d’un raisonnement par induction, plusieurs exemples sont nécessaires. Vous devez être capable au brouillon d’exprimer l’“idée” de la sous-partie ou du paragraphe en une courte phrase.

Pour faire le plan, vous devez utiliser des références dans toutes les œuvres au programme. Il faut les comparer dans chaque étape de la réflexion.

Un devoir dont le plan est construit avec une œuvre par partie sera récompensé d’une note très basse (à savoir au mieux 1 ou 2 sur 20). Il est donc obligatoire de faire référence aux trois œuvres au programme dans chaque partie ainsi que dans chaque sous-partie.

Un devoir sans aucune référence sera récompensé de la note de 0 sur 20. Un devoir, qui se réfère à une seule œuvre, sera également récompensé d’une note très basse (à savoir au mieux 1 ou 2 sur 20).

Un devoir, quelles que soient par ailleurs ses qualités, qui néglige une des œuvres au programme, sera pénalisé. Il sera récompensé d’une note basse (à savoir au mieux 4 sur 20).

 

Aucun type de plan n’est exigible. Ce qui importe, c’est que votre plan montre une progression. Vous pouvez aller :

- de la thèse à la synthèse en passant par l’antithèse.

Remarque : ce type de plan que l’on nomme “dialectique” exige que la synthèse ne soit pas le simple mélange d’un oui et d’un non, ni l’affirmation d’un vague juste milieu. La synthèse doit montrer que les deux moments qui la précèdent ne sont vrais que comme moments.

- du simple au complexe.

- du plus commun au plus théorique.

- du sens du sujet le plus évident au sens le plus “philosophique”.

 

B. Rédaction.

Vous présenterez trois moments clairement séparés (pour cela sautez deux lignes) :

1. L’introduction ; 2. Le développement et 3. La conclusion.

1. L’introduction.

a) Amenez le thème général du sujet de façon originale. C’est l’amorce ou l’accroche ou l’entrée en matière.

b) Citez et explicitez le sujet comme si vous vous le proposiez. S’il s’agit d’une citation, donnez-là intégralement avec les références qui l’accompagnent et d’élégante façon.

c) Analysez les termes du sujet afin de le problématiser. Il ne s’agit surtout pas de réaliser une page de dictionnaire mais de proposer une analyse globale et détaillée du sujet.

d) Énoncez clairement la problématique, c’est-à-dire le problème que vous allez résoudre et les étapes de sa résolution, soit l’annonce du plan. Énoncez-le sans pour autant donner la solution.

e) Vous indiquerez le corpus sur lequel vous vous appuyez, soit les trois œuvres au programme (les auteurs et les titres ; soulignez ces derniers).

2. Le développement.

Chaque partie doit être conçue comme une étape dans la résolution du problème. Il est donc nécessaire d’articuler les parties entre elles (= transition) en montrant en quoi elles contribuent à la résolution du problème et quelles sont leurs limites pour les deux premières. Pour la clarté, il faut séparer les parties (sautez une ligne).

De même, les sous-parties ne doivent pas être juxtaposées mais articulées (= transition). Chaque paragraphe, qu’il corresponde à une sous-partie ou qu’il en soit un moment, correspond à un alinéa. Commencez à écrire en retrait.

3. La conclusion.

Elle doit faire le bilan du travail. Pour cela, elle doit rappeler le problème traité et les grandes étapes de sa résolution. Elle doit donner la solution du problème.

Eventuellement, vous pouvez finir sur une ouverture.

Attention : l’ouverture ne doit pas être la répétition du sujet ou le problème qui devait être posé ; ce serait le signe d’un cuisant échec.

 

Quelques conseils pour finir, notamment pour les devoirs surveillés (DS) :

- Rédigez au brouillon l’introduction et la conclusion. Le plan ne doit pas être entièrement rédigé.

- Rédigez le développement sur votre copie en suivant le plan et en laissant la place nécessaire pour l’introduction.

- Relisez le développement.

- Recopiez votre conclusion en apportant éventuellement les modifications nécessaires.

- Recopiez votre introduction en apportant éventuellement les modifications nécessaires.

- Relisez-vous pour corriger l’orthographe et la syntaxe.

- Vérifiez l’exactitude des citations et leurs guillemets.

- Vérifiez que les titres des ouvrages sont bien soulignés.

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Méthode - L'épreuve orale

Carmontelle Louis (1717-1806), "Voltaire et Madame du Châtelet", (entre 1747 et 1750).

Carmontelle Louis (1717-1806), "Voltaire et Madame du Châtelet", (entre 1747 et 1750).

A. Le temps de préparation.

Le temps de préparation est de 30 minutes. Il doit être pleinement utilisé sans perdre de temps. Il est donc nécessaire de préparer au fur et à mesure les différents moments de l’exposé. Il ne faut noter sur son brouillon que les points principaux qui seront développés oralement.

L’épreuve elle-même dure 30 minutes qui se répartissent de la façon suivante :

Analyse et commentaire : environ 20 minutes à la charge du candidat.

‑ Un entretien d’environ 10 minutes : l’examinateur a l’initiative de la parole.

Le temps de l’analyse et du commentaire se répartit de la façon suivante :

Analyse : environ 5 minutes, 7 au maximum.

Commentaire : environ 15 minutes, 13 au minimum.

À chaque phase de l’épreuve, le candidat occupe une situation particulière :

objective avec l’analyse,

subjective avec le commentaire et

relationnelle avec l’entretien.

Le temps imparti au candidat, à savoir 20 minutes, doit être utilisé. En tout état de cause, une prestation de moins de dix minutes a toutes les chances d’être nettement insuffisante. En outre, en laissant à l’examinateur l’initiative, on s’expose à des questions nombreuses et gênantes.

 

B. L’épreuve.

1) L’analyse.

Elle doit être précédée d’un préambule général, c’est-à-dire de remarques qui amènent à la présentation du thème central du texte en tenant compte de l’auteur. Par thème du texte, il faut entendre la question à laquelle le texte tente de répondre. Éventuellement, vous pouvez annoncer le plan du texte.

Il ne faut surtout pas commencer en disant : « je vais faire l’analyse ».

L’analyse, à ne pas confondre avec le résumé, doit recourir à la troisième personne, au style indirect. Vous devez donc montrer que c’est vous qui parlez du texte. Vous ne devez pas vous mettre à la place de l’auteur.

L’analyse doit mettre en valeur les procédés d’énonciation utilisés par l’auteur, par exemple l’ironie, en reformulant l’implicite et l’explicite du texte. Il importe de nommer les différents moments de l’argumentation de l’auteur (affirmation ou négation, hypothèse, objection, réfutation, concession, opposition, cause et conséquence, déduction ou induction, illustration d’une thèse...). Les “figures” (métaphore, comparaison, métonymie, question rhétorique, etc.) doivent être invoquées pour la compréhension de l’argumentation.

Il faut surtout distinguer ce que soutient l’auteur de ce qu’il rapporte et/ou conteste.

C’est dans le même mouvement que l’analyse doit dégager les étapes de l’argumentation tout en reformulant le contenu du texte. Elle doit donc être linéaire, c’est-à-dire suivre l’ordre d’exposition des idées qu’il ne faut pas changer. Vous pouvez écrire à gauche de votre feuille les moments de l’argumentation (thèse, argument, réfutation, etc.) et à droite les contenus reformulés.

L’analyse doit être objective. Vous ne devez ni prendre parti, ni porter de jugement de valeur, ni commenter au sens d’apporter des informations extérieures au texte, encore moins disserter. Vous devez à la fois vous effacer derrière la thèse de l’auteur et conserver le recul critique qui permet de comprendre et donc d’exposer l’enjeu du texte.

Enfin, l’analyse doit être exhaustive. Vous ne devez négliger aucune partie du texte.

L’analyse doit se conclure par un rappel de la thèse de l’auteur et par les réflexions personnelles qui amènent le thème du commentaire. C’est déjà commencer celui-ci.

Autrement dit, si les deux moments doivent être distingués, ce n’est pas en annonçant : « Je vais passer au commentaire » ou « j’ai fini mon analyse » ou encore « voilà ! ». Recourez au style direct, voire faites un usage modéré du “je”.

 

2) Le commentaire.

Il ne s’agit ni de refaire l’analyse comme le comprennent à tort les candidats, ni d’apporter des éléments d’information extérieurs au texte pour l’éclairer.

Il s’agit d’une dissertation orale. Trois moments sont donc nécessaires comme pour toute dissertation.

 

a) L’introduction.

Le thème du commentaire doit être amené et être le plus proche possible du thème du texte. Aussi est-il nécessaire de discuter non pas d’une idée annexe mais de l’essentiel.

Pour cela, il est préférable de poser un problème à propos de ce que soutient l’auteur, c’est-à-dire de soulever une difficulté qui va justement être la matière du commentaire, soit le problème qui va être résolu.

À l’oral, il est impératif d’annoncer le plan qui va être suivi.

 

b) Le développement.

Comme pour la dissertation, il faut faire progresser une analyse personnelle (c’est la situation subjective). Elle ne doit ni être désordonnée, ni s’en tenir à un « oui - non », ni à la formelle opposition entre les avantages et les inconvénients et encore moins à un prétendu juste milieu. Un plan en trois parties est presque toujours préférable, qu’il soit dialectique, progressif, etc.

Si le thème du texte ne doit pas être oublié, si la thèse de l’auteur doit rester présente, si le texte ne doit pas être oublié, il faut faire appel à sa culture. Il faut faire appel à sa réflexion pour trouver de nouveaux arguments, qu’ils soient “pour” ou “contre”. La situation subjective ne veut pas dire que le candidat s’épanche ou se livre à une profession de foi non argumentée.

Il ne faut surtout pas répéter l’analyse.

Il ne faut pas non plus garder un morceau de texte à analyser en guise de commentaire.

 

c) La conclusion.

Elle doit rappeler les étapes essentielles de l’argumentation et proposer une thèse claire, celle du candidat qui est toujours en situation subjective.

Ne pas finir par « voilà ! ».

Tout commentaire qui ne contient pas ses trois moments est nécessairement insuffisant.

 

3) L’entretien.

Le candidat doit montrer qu’il sait écouter les questions posées. C’est la situation relationnelle.

L’exercice peut permettre de préciser ou de rectifier ce qui n’a pas été suffisant dans l’analyse et/ou dans le commentaire. À cette occasion, des questions peuvent porter sur des définitions des mots du texte.

Il permet également de tester le candidat sur ses capacités d’improvisation.

Enfin, il doit lui permettre de montrer sa culture générale. Les questions peuvent donc être littéraires, philosophiques, historiques, géographiques, scientifiques au sens large (y compris l’histoire des sciences).

 

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Alain - biographie

Alain fait cours

Alain fait cours

Vie.

Émile Auguste Chartier, dit Alain, est né le 3 mars 1868 à Mortagne-au-Perche. Il est le fils d’un vétérinaire, Étienne Chartier (1835-1893) et de Juliette Chaline (1844-1910). Il a une sœur aînée, Louise (1861-1943). Il évoque le métier de son père dans un Propos du 20 avril 1923 (repris dans les Propos sur le bonheur, XII « Le sourire »). Il évoque une manie d’un de ses grand-pères de ne se nourrir que de lait dans un Propos du 1912 (repris dans les Propos sur le bonheur, XXX « Ne pas désespérer »). Politiquement, sa famille est radicale. Il l’affirme de son père et de son grand-père maternel (cf. Propos du 7 avril 1912). On ne sait pas grand-chose de son enfance. Il a peut-être été un enfant difficile. Il a connu une école élémentaire où on privilégiait l’enseignement des règles.

En 1874, il entre au Collège Sainte-Marie de Mortagne.

Élevé dans la religion, il a fait sa première communion. Il notera ultérieurement la peur qu’elle lui procura qui l’empêchait de dormir vers ses dix ans (cf. « Éloge de Lucrèce, Propos du 27 février 1932 » in Propos, Gallimard « Bibliothèque de la Pléiade », 1956, pp.1061). Il perd la foi en une religion qu’il compare à une maladie (cf. Propos du 10 octobre 1909 (repris dans les Propos sur le bonheur, LXXIII « Bonne humeur »).

Il fait son lycée à Alençon en octobre 1881 en quatrième. En 1886, il obtient son baccalauréat littéraire. Il entre au lycée Michelet à Vanves pour préparer l’entrée à l’École Normale Supérieure. Attiré par les sciences, il choisit les Lettres par facilité.

À partir de 1887, il est l’élève de Jules Lagneau (1851-1894). « Parmi ses contemporains, n’a reconnu qu’un maître, Jules Lagneau, philosophe profond qui n’a guère écrit. » écrira-t-il de lui en 1925. Jules Lagneau soutenait qu’« il n’y a qu’une vérité absolue, c’est qu’il n’y a pas de vérité absolue ». S’il fut connu, c’est grâce à ses élèves, notamment Alain lui-même. Alain rencontre Paul Landormy (1869-1943), le futur musicologue.

Il entre à l’École normale supérieure, section lettres en 1889, avec Paul Landormy. Il rencontre Léon Brunschvicg (1869-1944) de la promotion 1888. Il devient l’ami d’Elie Halévy (1870-1937) de la promotion 1890 (cf. Leterre 2006). Il est le précepteur du fils des Lanjalley. Armand Lanjalley est directeur de la comptabilité publique (1836-1921). Il passe un baccalauréat es sciences durant ses années d’École en 1891.

Il obtient l’agrégation de philosophie en 1892. Il est 3°. Il enseigne en lycée. D’abord en terminale au collège de Pontivy où il arrive en octobre. Il traduit et commente la Métaphysique d’Aristote. Il coopère à la Revue de Métaphysique et de Morale (RMM) qu’a fondée Xavier Léon (1868-1935) en 1901.

Une crise de rhumatismes le cloue au lit en février 1893. Une scarlatine l’affecte de mai à juillet (cf. Lettre d’Alain à Elie Halévy du 2 juin 1893). En Octobre, il est nommé au lycée de Lorient. Le 3 son père, Étienne Chartier, meurt. En novembre, la Revue de Métaphysique et de Morale publie un premier dialogue d’Alain sous son premier pseudonyme : Criton.

En mars 1894, un deuxième dialogue de Criton paraît dans la Revue de Métaphysique et de Morale. Le 22 avril, son maître, Jules Lagneau, meurt.

En janvier 1895, un troisième dialogue de Criton paraît dans la Revue de Métaphysique et de Morale. Alain est co-directeur de la revue l’Union Universitaire. Il donne des conférences à la Société Républicaine d’Instruction. En juillet Alain fait le discours intitulé « L’accord pour la vie » à la distribution des prix du lycée de Lorient.

En 1896, il est attaqué pour ses conférences et pour son enseignement laïc par les catholiques. En septembre paraît un quatrième dialogue de Criton dans la Revue de Métaphysique et de Morale.

En mars 1897 paraît le cinquième dialogue de Criton dans la Revue de Métaphysique et de Morale.

En mars 1898, Alain présente des Fragments de Jules Lagneau d’après ses manuscrits dans la Revue de Métaphysique et de Morale. En juillet-septembre, il donne des « Commentaires aux fragments de Jules Lagneau » dans la Revue de Métaphysique et de Morale.

En janvier, mars et septembre 1899, Alain publie « Matériaux pour une doctrine laïque de la sagesse » dans la Revue de Métaphysique et de Morale. En octobre, il fonde à Lorient avec des collègues du lycée l’Université Populaire, plus ouvrière et militante que la Société Républicaine d’Instruction. Il lit Karl Marx (1818-1883) et Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865). Il arrête les conférences de la Société Républicaine d’Instruction. En novembre, il publie « Valeur morale de la joie d’après Spinoza » dans la Revue de Métaphysique et de Morale.

Le 14 mai 1900, est publiée la première des vingt-quatre chroniques signées Alain qui paraîtront jusqu’au 15 novembre dans La Dépêche de Lorient, journal des Bleus de Bretagne. En juillet, Alain fait une communication au Congrès de Philosophie de Paris : « L’éducation du moi. ». En octobre Alain succède à Léon Brunschvicg au poste de philosophie du lycée Corneille de Rouen. En novembre paraît « Le problème de la perception » dans la Revue de Métaphysique et de Morale. Il a pour élève le futur écrivain André Maurois (1885-1967) qu’il connaît sous son vrai nom, Émile Herzog.

En janvier 1901, Il publie « Le culte de la Raison comme fondement de la République » dans la Revue de Métaphysique et de Morale. Il publie une étude, Spinoza chez Delaplane. En mai, il fait paraître « Sur les perceptions du toucher » dans la Revue de Métaphysique et de Morale. Il rencontre Marie Monique Morre-Lambelin (1871-1941), professeur de sciences qui veut passer le concours de directrice d’école normale et qui veut des cours de philosophie.

En mars 1902, il participe à la campagne électorale de Louis Ricard (1839-1921), ancien ministre, et polémique sous divers pseudonymes (Quart d’œil, Philibert) dans la Démocratie Rouennaise. C’est un échec. Louis Ricard quitte la politique. En juillet, il publie « L’idée d’objet » dans la Revue de Métaphysique et de Morale. Il fait le discours de distribution des prix au lycée Corneille.

En janvier 1903, Alain quitte Lorient. Il est nommé au lycée Condorcet à Paris. Il donne des conférences aux Universités Populaires de Montmartre et des Gobelins. En mai il publie le sixième dialogue de Criton dans la Revue de Métaphysique et de Morale. Le 19 juillet, Alain fait paraître son premier Propos du dimanche dans La Dépêche de Rouen et de Normandie. Le 19 août, il commence quatorze Méditations sur la Mécanique.

En juin 1904 il publie dans la Revue de Métaphysique et de Morale une étude sur le livre d’un ami de Xavier Léon, Louis Weber (18 ?-19 ?) Vers le positivisme absolu par l’idéalisme paru en 1903. En juillet, son discours à la distribution des prix du lycée Condorcet « Les marchands de sommeil » obtient un certain succès. Par Charles (1862-1936) et Marie Salomon, il fait la connaissance de Mathilde Salomon (1837-1909), fondatrice du Collège Sévigné. Il intervient pour soutenir Bergson (1859-1941) sur le parallélisme psycho-physiologique au Congrès de Philosophie de Genève. Il a comme élève Henri Massis (1886-1970) futur critique littéraire et membre de l’Action française.

Le 16 avril 1905 est publié le dernier Propos du dimanche. Le 24 avril est publié le Propos du lundi d’Alain dans La Dépêche de Rouen et de Normandie (jusqu'au 5 février 1906). Le 11 novembre, il écrit : « Je viens de brûler ce onze novembre 1905 à peu près trois cents pages écrites depuis longtemps sous le nom d’Analytique Générale » (Cahiers de Lorient).

En septembre 1906, il passe ses vacances en Bretagne chez ses amis Landormy, à Trébéron près de Brest. L’amour qui l’unira à Gabrielle Landormy (1898-1969), nièce de Paul Landormy, naît peut-être à ce moment. Le 16 février paraît dans La Dépêche de Rouen et de Normandie le premier « Propos d’un normand » d’Alain. En octobre, il fait sa première rentrée au lycée Michelet qu’il retrouve.

Le 27 février 1907 Alain voit et entend le naturaliste René Quinton (1866-1925). En août Alain va à Dieppe. En septembre il séjourne à Genève. En novembre, dans la Revue de Métaphysique et de Morale, il fait un compte rendu élogieux de l’Essai sur les éléments principaux de la représentation d’Octave Hamelin (1856-1907). Ce dernier venait de se noyer en tentant de sauver deux hommes.

En avril 1908 paraissent Cent-Un Propos d’Alain (première série) chez Lecerf à Rouen.

En décembre 1909 paraît la deuxième série des Cent-Un Propos d’Alain à l’imprimerie Wolf à Rouen et chez l’éditeur Cornely à Paris. En août Alain achète la maison de Paissy (Aisne), dans le voisinage de ses amis Lanjalley. En octobre il est nommé professeur de Rhétorique Supérieure au lycée Henri IV. Son influence fut considérable pendant quarante ans (1892-1933). Il a eu comme élèves : le philosophe Georges Canguilhem (1904-1995), la philosophe Simone Weil (1909-1943), l’écrivain Louis Poirier dit Julien Gracq (1910-2007).

Le 26 octobre 1910 sa mère, Juliette Clémence Chartier, meurt à Choisy.

En février-mars 1911, il écrit sous le pseudonyme de Criton les Lettres sur la philosophie première (posthume). Le 16 octobre paraît la troisième série des Cent-Un Propos d’Alain chez Lecerf. En décembre, il commence un Traité de Morale. Il a comme élève Armand Lunel (1892-1977) qui dira de lui « il nous opéra tous littéralement de la cataracte ». Ce dernier entre à l’École Normale supérieure (cf. Georges Jessula, « Armand Lunel, homme de lettres », Archives Juives, 2006/1, volume 39, p.141).

En août et en septembre 1912, Alain lit la Logique et de la Philosophie de la nature de Hegel. En octobre il lit la Politique Positive de Comte. En décembre, il est en conflit avec La Dépêche de Rouen.

En mars 1913, Alain prend parti contre le projet de porter la conscription à trois ans. Il refuse de s’engager dans l’action politique. En juillet, il travaille sur Aristote et sur Hegel. Son amie Marie-Monique Morre-Lambelin est nommée à Saint-Germain en Laye.

Le 3 août 1914, l’Allemagne déclare la guerre à la France. Le 7 août, Alain s’engage volontairement. Le 27 août, il part pour Joigny (Yonne) où il est affecté au 3e Régiment d’artillerie lourde, 63e bataillon, 11e pièce. Le 1er septembre paraît le dernier « Propos d’un normand ». Le 18 octobre, Alain, canonnier, est téléphoniste à Beaumont dans la Woëvre. Le 15 novembre, il est promu 1er canonnier. La quatrième série des Cent-Un Propos d’Alain paraît.

La 21 février 1915, il est promu brigadier. Il fait paraître Vingt-et-un Propos, méditation pour les non-combattants. Il quitte sa fonction de téléphoniste en septembre. L’offensive en Champagne en septembre et octobre échoue. Alain se retrouve le 6 octobre en position sur le front de Champagne à la ferme de Tahure au bois Guillaume. Le 26 octobre, il est au camp de Chalons puis à Trondes.

Du 9 au 16 janvier 1916 il passe sa première permission à Paris. Alain décide d’écrire De quelques-unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées (la rédaction durera jusqu’au 16 avril). Le 31 janvier, il dirige le central téléphonique de la carrière de Flirey (front de Woëvre). Le 8 avril, il commence la rédaction des Quatre-vingt-un Chapitres sur l’Esprit et les Passions (elle se poursuit jusqu’au 1er août). Les 22 et 23 mai, en mouvement vers Verdun, Alain, à la suite d’un accident à la bosse du Mont d’Anon, est hospitalisé à Tantonville jusqu’au 17 août. Du 2 au 17 août, il rédige à l’hôpital de Tantonville les Vingt-et-une scènes de comédie. Du 18 au 25 août il est en permission à Paris. Le 27 août, il rédige Le roi Pot. Le 31 octobre a lieu l’explosion du tunnel de Tavannes. Alain rejoint sur le front de Verdun le bois des Clairs-Chênes sur la crête des Bois-Bourrus, où il demeurera jusqu’au 23 janvier 1917. Du 4 au 12 décembre, Alain est en permission à Paris. Il corrige les épreuves des Quatre-vingt-un-chapitres sur l’Esprit et les Passions.

Le 8 janvier 1917, Alain commence le Système des Beaux Arts (achevé une première fois le 23 octobre, repris en 1919). Le 24 janvier, il rejoint à Dugny (Seine) le service météorologique. Le 14 octobre, démobilisé, après sa blessure qui le laissera boiteux, Alain reprend ses cours au lycée Henri IV. Il achète une maison au Vésinet (Yvelines). Il publie les Quatre-vingt-un chapitres sur l’Esprit et les Passions à l’Émancipation. Il rédige l’Abrégé pour les aveugles, une édition en Braille.

En mars 1918, Alain rédige le Petit Traité d’Harmonie pour les aveugles, qui paraît en Braille. Le 11 novembre, c’est l’armistice signé à Rethondes.

Le 10 janvier 1919, Alain envoie un premier « Propos » à l’Œuvre où il devait publier chaque jour. Le propos est tronqué à la parution. Alain cesse aussitôt sa collaboration. D’avril à juin, il réécrit le premier livre du Système des Beaux-Arts. De mai à novembre, il écrit 76 des chapitres de Mars ou la guerre jugée. En février paraît le Système des Beaux Arts, chez Gallimard dans la collection de la Nouvelle Revue Française. Le 28, c’est dans la même collection que paraît le premier tome des Propos d’Alain. Ils ont été choisis par le collaborateur de la revue de la NRF, le professeur de philosophie Michel Arnaud (alias Marcel Drouin, 1871-1943). Le 25 juin paraît le deuxième tome de ses Propos. En juillet, il achève Mars ou la guerre jugée. D’août à septembre il commence Les Idées et les Âges. Son élève, Jean Prévost (1901-1944), entre à l’École Normale Supérieure.

Le 27 mars 1921 Alain écrit le premier des « Propos » qui paraissent à nouveau à partir du 9 avril, chaque samedi, par recueils de sept, dans la publication Libres Propos (Journal d’Alain), gérée par Michel Alexandre (1888-1952), professeur de philosophie, à l’imprimerie coopérative “La Laborieuse” de Nîmes. Il porte la mention : « Tous droits de reproduction et de traduction entièrement libres pour tout pays. » On peut l’interpréter comme le refus par Alain d’être soumis à l’argent (cf. Georges Pascal « Alain, le philosophe enraciné » in Études normandes n°1, 1994). En juillet il fait paraître Mars ou la guerre jugée chez Gallimard dans la collection de la N.R.F.

En janvier-mars 1922, il publie dans la Revue Musicale, La Visite au Musicien. Le 1er avril Les Libres Propos cessent de s’intituler Journal d’Alain (ils paraissent tous les quinze jours jusqu’au 5 avril 1924).

Il publie en 1923 les Propos sur l’Esthétique, chez Stock. Il a comme élève le futur auteur et éditeur Samuel Silvestre de Sacy (1905-1975) qui louait son sérieux dans la correction des travaux des élèves.

Le 8 février 1924, il publie les Lettres au Dr Mondor sur le sujet du Cœur et de l’Esprit (tirage à 50 exemplaires hors commerce). Le 6 mars dans l’Almanach des Lettres françaises, Alain répond à une enquête sur Stendhal (1783-1842). À partir du 15 mai Les Libres Propos paraissent le 19 de chaque mois jusqu’au 15 octobre. En juin, il publie les Propos sur le christianisme chez Rieder. Le 1er août, il publie Dix ans après dans la Revue européenne dirigée par le dada-surréaliste Philippe Soupault (1897-1990). Le 15 octobre s’achève la première série des Libres Propos. Trois Propos paraissent mensuellement dans L’Émancipation, revue coopérative de Charles Gide (1847-1932) à partir du 3 mai 1924 (jusqu’au 2 février 1927). Son élève, Georges Canguilhem, entre à l’École Normale Supérieure.

D’après une lettre de Michel Alexandre de mars 1925, contacté pour recevoir la légion d’honneur, Alain avait prévu de l’accueillir par le mot de Cambronne. Aussi n’a-t-il pas reçu la précieuse médaille. En avril, paraissent les Propos sur le Bonheur, Cahiers du Capricorne. C’est Marie-Monique Morre-Lambelin qui a effectué le choix des Propos qui sont de différentes périodes. En juillet paraissent les Souvenirs concernant Jules Lagneau, N.R.F. Le 30 septembre c’est au tour des Éléments d’une doctrine radicale de paraître à la N.R.F. et Jeanne d’Arc (sept Propos) chez Jo Fabre. Simone Weil entre dans sa classe : elle y restera trois ans.

En février 1926, des Études pour « les Idées et les Ages » paraissent dans la Nouvelle Revue Française – Sur le « Jean Christophe » de Romain Rolland (1866-1944) dans Europe. Le 19 mars, Alain fait paraître Le citoyen contre les pouvoirs chez Kra. Le 7 juillet Sentiments, passions et signes (60 Propos) paraissent chez Marcelle Lesage.

Il fait paraître en 1927 une Étude sur Descartes précédant le Discours de la Méthode dans la maison d’édition de Georges Crès (1875-1935). Le 20 mars, c’est la reprise des Libres Propos, nouvelle série (jusqu’à 1936). Le 15 avril, il fait paraître La nuit, les muses et l’amitié dans Europe. Le 23 juin Henri Mondor (1885-1962) organise la rencontre d’Alain et de Paul Valéry (1871-1945) au restaurant Lapérouse. Le 12 août Marie Monique Morre-Lambelin achète au Pouldu (Finistère) le terrain sur lequel elle fait construire une petite maison bretonne « Le Puits fleuri ». Alain y habitera périodiquement (jusqu’à l’été de 1939). Le 10 septembre, il fait paraître Les Idées et les Âges à la N.R.F. Le 18 novembre, il fait paraître Esquisses de l’Homme chez Helleu et Sergent et La visite au musicien à la N.R.F.

En mars 1928 il fait paraître Opinions sourdes dans la Revue des vivants. Le 25 juillet paraissent Onze chapitres sur Platon, chez Hartmann. En septembre Gabrielle Landormy veut rompre avec Alain. Entre dans sa classe Louis Poirier, le futur Julien Gracq. À noël paraît la cinquième série des Cent-Un Propos d’Alain chez Marcelle Lesage ainsi qu’une Étude d’Alain précédant le Traité des Passions de Descartes, Les Arts et le Livre, Jonquières.

Le 1er janvier 1929 il écrit : « J’étais journaliste. Je ne le suis plus » qu’il dédicace à Marie-Monique Morre-Lambelin. En avril Gabrielle Landormy part aux États-Unis (De 1929 à 1930 Alain écrit 70 poèmes à Gabrielle). Le 30 novembre Charmes de Paul Valéry est commenté par Alain à la N.R.F. Il publie Auguste Comte dans la Revue positiviste internationale.

En 1930 Alain publie son Commentaire de Sémiramis de Valéry dans la Nouvelle Revue française. Le 15 décembre, il donne Guerre et Paix dans Europe.

Le 10 janvier 1931, paraissent les Entretiens au bord de la mer à la N.R.F. Le 6 juin paraissent Vingt leçons sur les Beaux Arts à la N.R.F. Il commence le 31 octobre la publication dans L’école libératrice de Les sources de la mythologie enfantine (jusqu’au 11 juin 1932).

Le 25 janvier 1932 il fait paraître Idées. Platon, Descartes, Hegel chez Hartmann. Le 15 avril, il publie un article, « Goethe, le poète comme penseur » dans Europe. En septembre, il publie un nouveau livre : Propos sur l’éducation chez Rieder. Le 1er octobre il commence la publication de Mythologie humaine dans L’école libératrice (jusqu’au 15 juillet 1933). Le 8 novembre, il donne la première leçon de son cours public « Mythes et Fables » au Collège Sévigné (jusqu’au 4 avril 1933). En décembre, il publie un article « Le langage de Bach » dans la Revue musicale.

Le 30 janvier 1933, Adolf Hitler est chancelier d’Allemagne. En mars, Alain publie un article « Une interprète de Beethoven » dans la Revue musicale. Le 23 juin est créé le Comité mondial contre la guerre et le fascisme (dit Comité Amsterdam-Pleyel). Le 3 juillet, Alain donne sa dernière leçon au lycée Henri IV. Le ministre de l’Éducation nationale, Anatole de Monzie (1876-1947) et le recteur de Paris ont assisté à la leçon précédente. Le 1er août Alain dès son arrivée au Pouldu commence à écrire Les Dieux qu’il achèvera le 20 septembre. En octobre Alain donne son point de vue sur le fascisme dans Avant-Poste. Revue de Littérature et de Critique. Le 23 décembre, il fait paraître un livre, Propos de littérature chez Hartmann.

Le 6 février 1934 a lieu une émeute antiparlementaire à Paris de l’extrême-droite qui est comprise par la gauche comme une insurrection fasciste. Le 1er mars Alain répond à la question : « Le parlementarisme a-t-il fait faillite ? » dans la Revue mondiale. Le 5 mars paraît, dans les Libres propos, le Manifeste du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes créé par Alain, le médecin et ethnologue Paul Rivet (1876-1958), professeur au Museum et le physicien Paul Langevin (1872-1946), professeur au collège de France. Le 10 mars, Alain donne sa réponse à la question « Les écrivains doivent-ils faire du journalisme ? », dans le n°217 de Toute l’édition. Le 20 avril il fait paraître un livre, Les Dieux à la N.R.F., dans l’édition originale préparée par l’écrivain André Malraux (1901-1976). Le 15 juin il publie un « Message à la jeunesse » dans la revue Europe. Le 15 novembre, il fait paraître un article : « 20 ans après ou Mars refroidi » dans Europe. En novembre-décembre, avec Paul Rivet et Paul Langevin, il lance l’« Appel du comité de Vigilance des intellectuels ». Le 15 décembre, il publie un article « Pourra-t-on éviter une révolution ? » dans la Revue Mondiale. Il publie un livre, Propos de Politique chez Rieder.

Le 15 mars 1935, il fait paraître En lisant Balzac, laboratoires Martinet. Le 16 mai paraissent les Propos d’économique à la N.R.F. Le 15 juin « Hommage à Victor Hugo » dans Europe et Stendhal chez Rieder.

Le 30 janvier 1936, « La Jeune Parque », poème de Valéry est commenté par Alain dans la N.R.F. Le 15 février, il signe avec Paul Langevin et Paul Rivet une lettre, « Pour la vigilance aux yeux ouverts ». Le 20 mars, Alain donne un « Questionnaire à propos des récents événements internationaux » dans Vigilance. Les 26 avril et 3 mai le Front populaire gagne les élections législatives. En mai et en juin de nombreuses grèves avec occupation des usines on lieu. Le 3 juin, Alain publie un livre d’autobiographie intellectuelle, Histoire de mes pensées à la N.R.F. Le ministère de Léon Blum (1872-1950) est constitué le 4 juin. Cécile Brunschvicg (1877-1946) entre au gouvernement. Le 7 juin, les accords de Matignon amènent les lois instituant les congés payés et la semaine de quarante heures. Le 18 juillet, le général Franco se soulève : c’est le début de la guerre civile d’Espagne.

En mai 1937, Alain publie un livre, Souvenirs de guerre, chez Hartmann. En octobre, il publie un autre livre, Entretiens chez le sculpteur toujours chez Hartmann. En novembre, c’est un nouveau livre, Les Saisons de l’Esprit, édité à la N.R.F.

En septembre 1938, il publie un article, « Le Poète et le Roi » dans la Revue de Paris, futur chapitre III des Humanités (1946). En septembre-novembre, il publie « Le Roi Pot » dans la Nouvelle Revue Française. Le 21 décembre Alain est au Vésinet où il entreprend de rédiger son Journal (qu’il tiendra jusqu’à sa mort). Il publie un recueil de Propos sur la religion chez Rieder.

Le 15 février 1939, il publie un article « Du romanesque d’ambition ou de l’amour chez Stendhal » dans la Revue de Paris (futur chapitre V des Humanités, 1946). En mars, il publie un livre, Minerve ou de la sagesse chez Hartmann. Il donne « Le déjeuner chez Lapérouse » dans la Nouvelle Revue Française (futur chapitre IX des Humanités, 1946). Le 15 mars, il donne Suite à Mars ; Convulsions de la Force à la N.R.F. Le 18 mars, il donne Suite à Mars : Echec à la Force à la N.R.F. Il donne également « Le fantastique et le réel dans les Contes de Dickens » dans la Nouvelle Revue Française ainsi que « Saint-Simon ». Le 1er septembre, la deuxième guerre mondiale commence par l’invasion de la Pologne par l’Allemagne et le 3 par la déclaration de guerre de l’Angleterre et de la France à l’Allemagne. Alain signe le tract « Paix immédiate » rédigé par l’anarchiste Louis Lecoin. Le 23 septembre, Gabrielle Landormy vient au Pouldu voir Alain à qui les rhumatismes ne permettent plus de se déplacer par lui-même. Le 29 décembre, il publie Préliminaires à l’Esthétique à la N.R.F.

Le 1er mars 1940, Alain publie « L’imagination dans le roman » dans la Revue de Paris. Après d’âpres combats en mai et en juin, le Maréchal Pétain (1856-1951), devenu président du Conseil le 16 juin demande l’armistice. Le 18 juin, le Général de Gaulle (1890-1970) appelle à la résistance. L’armistice est signé le 22 juin. Le 10 juillet, les deux Chambres accordent les pleins pouvoirs à Pétain à Vichy : la III° république est remplacée par le régime de Vichy. En juillet et août, Alain au Vésinet écrit Portraits de Famille. C’est en juillet qu’il note dans son journal : « J’espère que l'Allemand vaincra ; car il ne faut pas que le général de Gaulle l’emporte chez nous. Il est remarquable que la guerre revient à une guerre juive, c’est-à-dire à une guerre qui aura des milliards et aussi des Judas Macchabées. » (cité dans Epstein 2001, p.222). Le 21 août il écrit sur Jules Lagneau. En septembre, il écrit sur la philosophie de Jules Lagneau.

En mars-avril 1941, il publie Les aventures du Cœur dans la Nouvelle Revue Française. En mai Simone Weil adresse sa dernière lettre à Alain. Le 2 novembre Marie Monique Morre-Lambelin meurt.

En 1942, Alain publie Les Vigiles de l’Esprit à la N.R.F.

En août 1943, Alain lit la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel. Le 24 août son ancienne élève Simone Weil meurt. Le 17 septembre, il publie Préliminaires à la mythologie chez Hartmann. Puis, il publie Abrégé pour les aveugles aussi chez Hartmann.

Le 6 juin 1944, c’est le débarquement allié en Normandie. Le 1er août Jean Prévost meurt dans le maquis du Vercors. Le 25 août Paris est libéré.

En février 1945, Gabrielle Landormy arrive à Paris avec l’armée du Maréchal Juin, après avoir fait la campagne d’Italie comme infirmière. Le 8 mai le III° Reich capitule. Le 5 juillet, il publie Les aventures du cœur, Hartmann. En lisant Dickens, N.R.F. Le 30 décembre Alain épouse Gabrielle Landormy au Vésinet.

Du 22 mars au 18 avril 1946, il écrit les Lettres à Sergio Solmi sur la philosophie de Kant, publiées chez Hartmann. En avril, il publie « Rabelais » dans le premier numéro des Cahiers de la Pléiade, premier chapitre de son recueil d’article, Humanités, qui est publié aux Éditions du Méridien. Portraits de Famille (extraits), dans la Table ronde.

En mars-avril 1947, Alain écrit les Souvenirs sans égards. Le 25 août Alain écrit Souvenirs de musique. Il publie une série d’articles dans le Mercure de France (« Essai sur les pouvoirs civils et militaires » ; « Théologien amateur » ; « Littérature anglaise » ; « Les difficultés de la Phénoménologie de Hegel »).

En 1948, il publie des articles dans les Nouvelles Littéraires et le Mercure de France (« Chateaubriand » ; « George Sand » ; « Structure paysanne »).

En 1949, il publie des articles sur César Franck, Balzac, Claudel, Wilhelm Meister, poème de l’humanité.

Le 25 mars 1950, Alain répond à la question : « La France est-elle toujours cartésienne ? » dans le Figaro Littéraire. En avril, il publie « Simone Weil » dans la Table Ronde.

Le 10 mai 1951, Alain reçoit le Grand Prix National des Lettres, décerné pour la première fois. Le 2 juin Alain meurt dans sa maison du Vésinet. Le 6 juin, il est enterré au cimetière du Père Lachaise.

 

Le 22 juin 1951 est fondée l’Association des Amis d’Alain, dont le premier président est André Maurois. Le 1er décembre, le Mercure de France publie les Définitions d’Alain.

 

Œuvres.

Parmi ses œuvres, et sans mentionner tous les recueils de Propos, composés de son vivant ou après sa mort (environ 5000), on peut citer : Spinoza (1901, puis 1949 dans une édition augmentée) ; Quatre-vingt-un Chapitres sur l’Esprit et les Passions (1916) qui deviendra les Éléments de philosophie (1941) ; Petit Traité d’Harmonie pour les aveugles (en braille, 1918) ; le Système des Beaux-Arts, rédigé pour les artistes, en vue d’abréger les réflexions préliminaires (1920) ; Mars ou la guerre jugée (1921 et 1936) ; Lettres au docteur Henri Mondor sur le sujet du cœur et de l’esprit (1924) ; Propos sur le bonheur, Souvenirs concernant Jules Lagneau (1925) ; Le citoyen contre les pouvoirs (1926) ; Les Idées et les âges, Esquisses de l’homme (1927) ; les Entretiens au bord de la mer (1931) ; Idées (Platon, Descartes, Hegel), Propos sur l’éducation (1932) ; Les Dieux (1934) ; Stendhal, En lisant Balzac (1935) ; Histoire de mes pensées (1936) ; Souvenirs de guerre, Entretiens chez le sculpteur, Les Saisons de l’esprit (1937) ; Minerve ou de la sagesse (1930) ; les Vigiles de l’esprit (1942) ; Préliminaires à la mythologie (1943) ; Les aventures du cœur, En lisant Dickens (1945) ; Lettres à Sergio Solmi sur la philosophie de Kant (1946).

 

Posthumes.

Définitions (1951).

 

Bibliographie.

 

Sources internet

http://alinalia.free.fr/

http://www.alainmortagne.fr/

 

Articles.

Jacomino Baptiste, « Alain et la réflexion républicaine sur l’école », in Les Sciences de l’éducation – Pour l’Ère nouvelle, 2010/1 Vol. 43, p. 63-79.

A.-V. Baillot, « L’individualisme d’Alain », Bulletin de l’Association Guillaume Budé, Lettres d’humanité, n°31, décembre 1972, p.547-548.

547-548.Georges Canguilhem, « Réflexions sur la création artistique selon Alain » Revue de métaphysique et de morale, n°2, 1952 ; reproduit dans le n° 69 des Cahiers philosophiques, décembre 1996.

Georges Jessula, « Armand Lunel, homme de lettres », Archives Juives, 2006/1, volume 39

Alain Michel, « Alain, Les propos d'un Normand, 1906-1910 », Bulletin de l’Association Guillaume Budé, n°2, juin 1996, p.182-190.

Georges Pascal « Alain, le philosophe enraciné » in Études normandes n°1, 1994.

 

Ouvrages.

Epstein 2001 : Simon Epstein, Les Dreyfusards sous l’occupation, 2001, Albin Michel

Leterre 2006 : Alain Leterre, Alain, le premier intellectuel, Stock, 2006.

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La guerre - sujet et corrigé d'une analyse - Benjamin Constant la guerre dans l'Antiquité et à l'époque moderne

Benjamin Constant (1767-1830)

Benjamin Constant (1767-1830)

Sujet

 

Analyser le texte suivant :

 

Toutes les républiques anciennes étaient renfermées dans des limites étroites. La plus peuplée, la plus puissante, la plus considérable d’entre elles, n’était pas égale en étendue au plus petit des États modernes. Par une suite inévitable de leur peu d’étendue, l’esprit de ces républiques était belliqueux, chaque peuple froissait continuellement ses voisins ou était froissé par eux. Poussés ainsi par la nécessité, les uns contre les autres, ils se combattaient ou se menaçaient sans cesse. Ceux qui ne voulaient pas être conquérants ne pouvaient déposer les armes sous peine d’être conquis. Tous achetaient leur sûreté, leur indépendance, leur existence entière, au prix de la guerre.

Elle était l’intérêt constant, l’occupation presque habituelle des États libres de l’antiquité. Enfin, et par un résultat également nécessaire de cette manière d’être, tous ces états avaient des esclaves. Les professions mécaniques, et même, chez quelques nations, les professions industrielles, étaient confiées à des mains chargées de fers.

Le monde moderne nous offre un spectacle complètement opposé. Les moindres États de nos jours sont incomparablement plus vastes que Sparte ou que Rome durant cinq siècles. La division même de l’Europe en plusieurs États, est, grâce aux progrès des lumières, plutôt apparente que réelle. Tandis que chaque peuple, autrefois, formait une famille isolée, ennemie née des autres familles, une masse d’hommes existe maintenant sous différents noms, et sous divers modes d’organisation sociale, mais homogène de sa nature. Elle est assez forte pour n’avoir rien à craindre des hordes barbares. Elle est assez éclairée pour que la guerre lui soit à charge. Sa tendance uniforme est vers la paix.

Cette différence en amène une autre. La guerre est antérieure au commerce ; car la guerre et le commerce ne sont que deux moyens différents d’atteindre le même but, celui de posséder ce que l’on désire. Le commerce n’est qu’un hommage rendu à la force du possesseur par l’aspirant à la possession. C’est une tentative pour obtenir de gré à gré ce qu’on n’espère plus conquérir par la violence. Un homme qui serait toujours le plus fort n’aurait jamais l’idée du commerce. C’est l’expérience qui, en lui prouvant que la guerre, c’est-à-dire, l’emploi de sa force contre la force d’autrui, l’expose à diverses résistances et à divers échecs, le porte à recourir au commerce, c’est-à-dire, à un moyen plus doux et plus sûr d’engager l’intérêt d’un autre à consentir à ce qui convient à son intérêt. La guerre est l’impulsion, le commerce est le calcul. Mais par là même il doit venir une époque où le commerce remplace la guerre. Nous sommes arrivés à cette époque.

Je ne veux point dire qu’il n’y ait pas eu chez les anciens des peuples commerçants. Mais ces peuples faisaient en quelque sorte exception à la règle générale. Les bornes d’une lecture ne me permettent pas de vous indiquer tous les obstacles qui s’opposaient alors aux progrès du commerce ; vous les connaissez d’ailleurs aussi bien que moi : je n’en rapporterai qu’un seul. L’ignorance de la boussole forçait les marins de l’antiquité à ne perdre les côtes de vue que le moins qu’il leur était possible. Traverser les Colonnes d’Hercule, c’est-à-dire, passer le détroit de Gibraltar, était considéré comme l’entreprise la plus hardie. Les Phéniciens et les Carthaginois, les plus habiles des navigateurs, ne l’osèrent que fort tard, et leur exemple resta longtemps sans être imité. À Athènes, dont nous parlerons bientôt, l’intérêt maritime était d’environ 60 %, pendant que l’intérêt ordinaire n’était que de douze, tant l’idée d’une navigation lointaine impliquait celle du danger.

De plus, si je pouvais me livrer à une digression qui malheureusement serait trop longue, je vous montrerais, Messieurs, par le détail des mœurs, des habitudes, du mode de trafiquer[1] des peuples commerçants de l’antiquité avec les autres peuples, que leur commerce même était, pour ainsi dire, imprégné de l’esprit de l’époque, de l’atmosphère de guerre et d’hostilité qui les entourait. Le commerce alors était un accident heureux, c’est aujourd’hui l’état ordinaire, le but unique, la tendance universelle, la vie véritable des nations. Elles veulent le repos, avec le repos l’aisance, et comme source de l’aisance, l’industrie. La guerre est chaque jour un moyen plus inefficace de remplir leurs vœux. Ses chances n’offrent plus ni aux individus, ni aux nations des bénéfices qui égalent les résultats du travail paisible et des échanges réguliers. Chez les anciens, une guerre heureuse ajoutait en esclaves, en tributs, en terres partagées, à la richesse publique et particulière. Chez les modernes, une guerre heureuse coûte infailliblement plus qu’elle ne vaut.

Enfin, grâce au commerce, à la religion, aux progrès intellectuels et moraux de l’espèce humaine il n’y a plus d’esclaves chez les nations européennes. Des hommes libres doivent exercer toutes les professions, pourvoir à tous les besoins de la société.

Benjamin Constant (1767-1830), De la liberté des anciens comparée à celle des modernes (1819)

Note. Discours prononcé à l’Athénée royal de Paris.

 

Corrigé

 

Selon Benjamin, la petite taille des cités antiques comparée à celle des États modernes explique que la guerre ait été le moyen unique pour elles de se maintenir dans l’indépendance. Il ajoute qu’elle était au centre des préoccupations politiques. Il présente un troisième caractère, à savoir qu’elle produisait des esclaves chargés des tâches mécaniques voire industrielles.

Il leur oppose les États modernes dont la taille est bien plus grande. Il soutient que grâce au progrès intellectuel ils ne sont séparés en Europe qu’en apparence plutôt qu’en réalité. Il oppose les peuples mêlés de l’Europe aux peuples ennemis de l’Antiquité. L’absence de crainte des barbares s’ajoute comme argument pour soutenir que les peuples modernes sont portés à la paix.

Cette différence entre les époques antique et moderne amène selon lui une autre différence. Il commence par montrer que la guerre est une façon d’acquérir de même nature que le commerce mais qui lui est antérieure. C’est l’impossibilité de prendre de force qui conduit au commerce. Benjamin Constant en conclut qu’il doit remplacer la guerre à une certaine époque et c’est la sienne affirme-t-il.

Il répond à l’objection qu’on pourrait lui faire de l’existence de peuples commerçants dans l’Antiquité (phéniciens ou carthaginois qu’il cite). Il rétorque que le commerce dans l’antiquité était limité à cause d’insuffisance technique comme le manque de boussole. Et surtout, il restait imprégné de l’esprit de guerre. Inversement, les peuples modernes privilégient le commerce. C’est pourquoi, déduit-il, la guerre, de plus en plus coûteuse, a tendance à disparaître.

Le dernier argument de Constant pour montrer que son époque tend à la paix est l’absence d’esclavage due aux progrès qui implique que les hommes, libres, se livrent à toutes les activités.

 

 


[1] Trafiquer veut dire commercer sans nuance péjorative.

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La guerre - sujet et corrigé - Analyse du chapitre XIV du "Prince" de Machiavel sur l'art de la guerre

Sujet

 

Analyser le texte suivant :

 

La guerre, les institutions et les règles qui la concernent sont le seul objet auquel un prince doive donner ses pensées et son application, et dont il lui convienne de faire son métier : c’est là la vraie profession de quiconque gouverne ; et par elle, non seulement ceux qui sont nés princes peuvent se maintenir, mais encore ceux qui sont nés simples particuliers peuvent souvent devenir princes. C’est pour avoir négligé les armes, et leur avoir préféré les douceurs de la mollesse, qu’on a vu des souverains perdre leurs États. Mépriser l’art de la guerre, c’est faire le premier pas vers sa ruine ; le posséder parfaitement, c’est le moyen de s’élever au pouvoir. Ce fut par le continuel maniement des armes que Francesco Sforza[1] parvint de l’état de simple particulier au rang de duc de Milan ; et ce fut parce qu’ils en avaient craint les dégoûts et la fatigue que ses enfants tombèrent du rang de ducs à l’état de simples particuliers.

Une des fâcheuses conséquences, pour un prince, de la négligence des armes, c’est qu’on vient à le mépriser ; abjection de laquelle il doit sur toute chose se préserver, comme je le dirai ci-après. Il est, en effet, comme un homme désarmé, entre lequel et un homme armé la disproportion est immense. Il n’est pas naturel non plus que le dernier obéisse volontiers à l’autre ; et un maître sans armes ne peut jamais être en sûreté parmi des serviteurs qui en ont ; ceux-ci sont en proie au dépit, l’autre l’est aux soupçons et des hommes qu’animent de tels sentiments ne peuvent pas bien vivre ensemble. Un prince qui n’entend rien à l’art de la guerre peut-il se faire estimer de ses soldats et avoir confiance en eux ? Il doit donc s’appliquer constamment à cet art, et s’en occuper principalement durant la paix, ce qu’il peut faire de deux manières, c’est-à-dire en y exerçant également son corps et son esprit. Il exercera son corps, d’abord en bien faisant manœuvrer ses troupes, et, en second lieu, en s’adonnant à la chasse, qui l’endurcira à la fatigue, et qui lui apprendra en même temps à connaître l’assiette des lieux, l’élévation des montagnes, la direction des vallées, le gisement des plaines, la nature des rivières et des marais, toutes choses auxquelles il doit donner la plus grande attention.

Il trouvera en cela deux avantages : le premier est que, connaissant bien son pays, il saura beaucoup mieux le défendre ; le second est que la connaissance d’un pays rend beaucoup plus facile celle d’un autre qu’il peut être nécessaire d’étudier ; car, par exemple, les montagnes, les vallées, les plaines, les rivières de la Toscane ont une grande ressemblance avec celles des autres contrées. Cette connaissance est d’ailleurs très importante, et le prince qui ne l’a point manque d’une des premières qualités que doit avoir un capitaine ; car c’est par elle qu’il sait découvrir l’ennemi, prendre ses logements, diriger la marche de ses troupes, faire ses dispositions pour une bataille, assiéger les places avec avantage.

Parmi les éloges qu’on a faits de Philopoemen[2], chef des Achéens, les historiens le louent surtout de ce qu’il ne pensait jamais qu’à l’art de la guerre ; de sorte que, lorsqu’il parcourait la campagne avec ses amis, il s’arrêtait souvent pour résoudre des questions qu’il leur proposait, telles que les suivantes : « Si l’ennemi était sur cette colline, et nous ici, qui serait posté plus avantageusement ? Comment pourrions-nous aller à lui avec sûreté et sans mettre le désordre dans nos rangs ? Si nous avions à battre en retraite, comment nous y prendrions-nous ? S’il se retirait lui-même, comment pourrions-nous le poursuivre ? » C’est ainsi que, tout en allant, il s’instruisait avec eux des divers accidents de guerre qui peuvent survenir ; qu’il recueillait leurs opinions ; qu’il exposait la sienne, et qu’il l’appuyait sur divers raisonnements. Il était résulté aussi de cette continuelle attention, que, dans la conduite des armées, il ne pouvait se présenter aucun accident auquel il ne sût remédier sur-le-champ.

Quant à l’exercice de l’esprit, le prince doit lire les historiens, y considérer les actions des hommes illustres, examiner leur conduite dans la guerre, rechercher les causes de leurs victoires et celles de leurs défaites, et étudier ainsi ce qu’il doit imiter et ce qu’il doit fuir. Il doit faire surtout ce qu’ont fait plusieurs grands hommes, qui, prenant pour modèle quelque ancien héros bien célèbre, avaient sans cesse sous leurs yeux ses actions et toute sa conduite, et les prenaient pour règles. C’est ainsi qu’on dit qu’Alexandre le Grand[3] imitait Achille[4], que César[5] imitait Alexandre, et que Scipion[6] prenait Cyrus[7] pour modèle. En effet, quiconque aura lu la vie de Cyrus dans Xénophon[8] trouvera dans celle de Scipion combien l’imitation qu’il s’était proposée contribua à sa gloire, et combien, quant à la chasteté, l’affabilité, l’humanité, la libéralité, il se conformait à tout ce qui avait été dit de son modèle par Xénophon dans sa Cyropédie.

Voilà ce que doit faire un prince sage, et comment, durant la paix, loin de rester oisif, il peut se prémunir contre les accidents de la fortune, en sorte que, si elle lui devient contraire, il se trouve en état de résister à ses coups.

Machiavel (1469-1527), Le Prince (posthume, 1532), chapitre XIV Des fonctions qui appartiennent au prince, par rapport à la milice.

 

 

Corrigé

 

1) Éléments de biographie.

Nicolas Machiavel est né le 3 mai 1467 à Florence. En 1498, il mène une activité de diplomate au service de la République contre les Médicis. Leur retour en 1512 signe sa disgrâce. Il est arrêté, torturé puis banni. Il commence alors le Discours sur la première décade de Tite-Live (posthume 1531). En 1513, il s’interrompt pour écrire Le Prince (posthume 1532). Le texte est dédié à Laurent II de Médicis (1492-1519). En 1515, il rentre à Florence. Il écrit une comédie, La mandragore, en 1518. Le cardinal Jules de Médicis (1478-1534), le futur pape Clément VII (1523-1534), lui commande une Histoire de Florence qu’il commence en 1520 et achèvera en 1526. L’avènement de la République lui apporte une nouvelle disgrâce pour collusion avec les Médicis. Il meurt le 21 juin 1527.

 

2) Analyse.

Machiavel expose la thèse selon laquelle tout ce qui concerne la guerre doit être le seul domaine d’étude du gouvernant, qu’il le soit par naissance ou qu’il veuille le devenir. Il en donne pour preuve ceux qui, ayant préféré le confort à la guerre, ont perdu le pouvoir. Il illustre sa thèse par l’histoire de Francesco Sforza qui conquit ainsi le duché de Milan que ses fils perdirent.

Il propose comme argument qu’un gouvernant qui n’étudie pas le métier des armes est méprisé. Il le compare à un homme sans arme qui doit affronter un homme armé. Il soutient alors que les gouvernés, et notamment ses soldats, ne peuvent, naturellement, pas lui obéir. Il en déduit que l’art de la guerre doit être constamment étudié par le gouvernant, notamment en temps de paix. Cette étude annonce-t-il concerne le corps et l’esprit.

Quant au corps, le gouvernant doit, selon lui, s’endurcir par des manœuvres militaires et par la chasse. C’est là un moyen non seulement de connaître son pays pour pouvoir user de cette connaissance pour la défense en cas de guerre, mais c’est aussi un moyen de connaître des terrains en général. Machiavel illustre ce dernier point en soutenant que la connaissance de la Toscane permet de connaître les autres régions italiennes. Cette connaissance déduit-il permet d’organiser une armée en campagne.

Il donne comme preuve – au sens rhétorique – de ce dernier point, la pratique et les discours de Philopoemen, un général achéen, qui pensait toujours à la guerre.

Pour ce qui est de l’esprit, le gouvernant doit lire les historiens pour y étudier les exposés des victoires des grands chefs de guerre et grands hommes politiques. Machiavel donne une série de généraux célèbres qui se sont imités les uns les autres, y compris dans les vertus humaines.

Il conclut en considérant que cette étude constitue la sagesse du gouvernant qui peut ainsi se préparer à affronter la fortune ou hasard.

 

 

 


[1] Fils d’un condottiere, il suit la même carrière qui le conduit à devenir duc de Milan. Un de ses fils, Galéas Sforza (1444-1476) lui succéda et mourut assassiné. Son petit-fils, Jean Sforza (1469-1494), quoique duc de Milan, fut exclu du pouvoir par son oncle et mourut jeune.

[2] Philopœmen (~253-183/182 av. J.-C.), dirigeant de la ligue achéenne et chef de guerre réputé. Il est connu grâce à Polybe (200-118 av. J.-C.), historien grec.

[3] (353-336-326 av. J.-C.) Élève d’Aristote (384-322 av. J.-C.), il commande la cavalerie à la bataille de Chéronée en 338 qui permet à son père, Philippe II de Macédoine (389-352-336 av. J.-C.), de dominer les cités grecques. Il lui succède en 336. À partir de 334, il part à la conquête de l’immense empire perse qui le mène jusqu’en Inde. Il fonde plusieurs dizaines d’Alexandrie. À sa mort, ses généraux se disputent le pouvoir et finissent par partager son empire.

[4] Le héros de l’Iliade d’Homère (IX°-VIII° av. J.-C.) dont la valeur guerrière était légendaire.

[5] Jules César (latin : Caius Iulius Caesar, 100-44 av. J.-C.). Politicien s’appuyant sur le parti populaire à Rome, il conquiert la Gaulle, traversa le Rhin et en fait le récit dans ses Commentaires sur la Guerre de Gaulles. Opposé à Pompée (106-48 av. J.-C.), il prend le pouvoir grâce à ses légions et à son art de la guerre. Il meurt assassiné par des républicains. Son successeur, Octave (63 av. J.-C.-14 ap. J.-C.), qu’il avait adopté, met fin à la république en fondant le principat ou l’empire romain sous le nom d’Auguste.

[6] 235-183 av. J.-C. Il dirige l’armée romaine qui réussit à renverser la situation lors de la deuxième guerre punique, obtenant une victoire décisive à Zama en 202 contre les Carthaginois d’Hannibal.

[7] Cyrus II ( ?-~559-530 av. J.-C.) ou Cyrus le Grand, est le fondateur de l’Empire perse. Il soumet les Mèdes, conquiert le royaume de Lydie, les cités grecques de Ionie, puis l’empire babylonien (comprenant alors la Mésopotamie, la Syrie, les cités phéniciennes et la Judée). Il meurt à la guerre.

[8] ~430-355 av. J.-C. Disciple de Socrate (~469-399 av. J.-C.), il part en 400 faire la guerre au profit du roi de perse, Cyrus le jeune contre son frère, Artaxerxés II. Les mercenaires grecs sont vaincus. Xénophon finit par diriger leur retraite. Il en ramène un récit : l’Anabase. Exilé d’Athènes, il se réfugie à Sparte et combat contre sa cité. Il s’installe à Scillonte près de la cité d’Élée (dans l’Italie actuelle), sur un domaine où viennent le rejoindre sa femme et ses fils. Il y rédige son œuvre. Des dialogues socratiques mettant en scène son maître : les Mémorables, le Banquet, l’Apologie de Socrate, les Économiques ; des œuvres historiques comme les Helléniques qui sont la suite de l’Histoire de la guerre du Péloponnèse de Thucydide, la Cyropédie qui relate la vie exemplaire de Cyrus le Grand, le fondateur de l’empire perse ; des traités divers, Hipparque, Équitation Hiéron, Agélisas, Revenus, La République des Lacédémoniens, De la chasse. Des œuvres lui sont attribuées qui sont peut-être d’autres comme La République des Athéniens. Il doit quitter son domaine lors d’une guerre entre Sparte et Élée. Le lieu et la date de sa mort sont hypothétiques.

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La guerre - corrigé d'une dissertation - René Girard, la guerre, une mise à l'épreuve incomparable de l'homme

 

Si le spectacle de la guerre fascine à tel point que depuis l’Iliade, la littérature l’a prise pour un de ses thèmes principaux, l’expérience de la guerre paraît assez singulière. Ainsi, René Girard, dans Achever Clausewitz, écrit :

« La guerre est (…) une expérience humaine qui touche tout le monde, du simple soldat jusqu’au commandant. Il s’agit d’une expérience exceptionnelle, dans le sens où elle constitue une mise à l’épreuve incomparable de l’homme. »

René Girard attribue à la guerre le caractère d’expérience humaine, c’est-à-dire d’une expérience qui n’est valable que pour l’homme. L’anthropologue met donc en lumière le caractère humain de la guerre. Elle n’est pas usage simple de la force, elle est une violence particulière, voire singulière. Il note ensuite que cette expérience humaine est valable pour tous ceux qui y participent puisqu’il précise qu’elle va du simple soldat au commandant. C’est donc une expérience pour les militaires et pour eux seuls. Il donne ensuite une caractéristique de cette expérience. Elle est exceptionnelle, ce qui revient à dire qu’elle n’est pas identique aux autres expériences humaines. Il explique son caractère exceptionnel par la mise à l’épreuve de l’homme qu’on ne peut comparer à nulle autre expérience.

Or, on peut contester le caractère exceptionnel, incomparable de l’expérience de la guerre dans la mesure où il semble y avoir une certaine continuité entre la guerre et la « paix ». Le combat paraît être de même nature dans la guerre et hors de la guerre. Mais, si la guerre paraît exceptionnel, voire incomparable n’est-ce pas à cause de son inhumanité propre à l’humain ou bien n’est-ce pas par la révélation de la valeur de l’homme ?

On peut donc se demander en quoi la guerre est une mise à l’épreuve incomparable de l’homme.

En nous appuyant surtout sur De la guerre de Clausewitz, plus précisément le livre I De la nature de la guerre, sur la tragédie Les Perses d’Eschyle et sur le roman d’André Barbusse, Le feu (journal d’une escouade), nous verrons que la guerre est pour les combattants une expérience unique qu’ils ne peuvent pas vraiment faire partager par les autres, surtout que la guerre est pour les combattants une expérience de rupture avec la moralité ordinaire, c’est ce qui fait son caractère incomparable mais que la guerre n’est pas la même expérience pour tous les combattants car elle diffère selon qu’il s’agit des chefs ou des simples soldats, ce qui les oppose éventuellement aux civils.

 

La guerre est pour les combattants une expérience unique qu’ils ne peuvent pas vraiment faire partager aux autres. En effet, la guerre est un combat armé qui met aux prises des groupes plutôt que des individus, ce qui fait dire à Rousseau que « La guerre n’est donc point une relation d’homme à homme, mais une relation d’État à État. » (Du contrat social (1762), livre I, chapitre IV). Il y a là une expérience spécifique puisque chacun risque sa vie en participant à la mise à mort collective d’autres hommes non pas pour sa survie, mais pour une cause, quelle qu’elle soit. Aussi Clausewitz insiste-t-il sur la spécificité de l’expérience de la guerre au combat. Elle est telle qu’il faut l’avoir vécue pour en comprendre les difficultés (chapitre 7 La friction dans la guerre, p.107). La description des frictions, danger, efforts physiques, etc. (chapitre 8, p.112) sert justement à montrer la spécificité de cette expérience. Avec Eschyle, c’est le renversement de la fortune à l’infortune que la guerre met en lumière. Les cités ou les États et les hommes qui les dirigent peuvent passer, par la victoire ou par la défaite, du bonheur au malheur et éprouver ainsi ce qu’il y a de plus mystérieux dans la destinée humaine et qui se nomme Atè ou égarement (cf. v.1007). Telle est la crainte de la reine (Les Perses, v.159-168). Le poète tragique le traduit religieusement là où le général prussien voyait un effet du hasard. Barbusse de son côté montre le vécu des soldats qu’ignorent ceux de l’arrière. On a ainsi une petite scène naïve dans le chapitre XIV intitulé « Le barda ». Tirloir a un sifflet que sa femme lui a donné pour qu’il puisse appeler ses amis s’il est blessé. Preuve selon Tulacque que « Ça sait pas c’que c’est qu’la guerre, à l’arrière. » (p.247). Les soldats acceptent la représentation qu’ont d’eux les civils (XXI La virée) parce qu’ils ne voient pas comment ils pourraient se raconter. En quoi cette expérience est-elle spécifique ?

Il n’est pas possible de dire vraiment la guerre. La guerre ne peut être théorisée montre Clausewitz dans un ouvrage, qui, paradoxalement, se donne comme un traité sur la guerre. Non seulement, elle n’a pas d’autonomie puisqu’elle dépend de la fin politique pour laquelle elle a été entreprise, mais surtout elle n’est pas de nature à permettre des calculs. « Nous voyons donc que, dans le fond, l’absolu, la prétendue mathématique, ne trouve aucune base ferme pour les calculs dans l’art de la guerre. » (chapitre I, 21, p.40). Alors que la physique moderne a montré la possibilité de mathématiser l’expérience et donc de rendre compte par des théories précises des faits établis, Clausewitz insiste sur l’impossibilité de théoriser, de calculer dans la guerre (chapitre I, 3, p22). L’ignorance où est chaque général, les données irréductibles, empêchent une science de la guerre. Le long oratorio, pour s’exprimer comme Nicole Loraux (1942-2003) dans, La voix endeuillée – Essai sur la tragédie grecque (Gallimard, 1999), ou le chant de deuil de la fin des Perses exprime l’inexprimable du malheur frappant la condition humaine. Eschyle dépasse la simple opposition des Grecs et des Barbares, pour marquer comment la guerre frappe l’humain d’un malheur sans nom. D’où la multiplication des onomatopées. Les soldats chez Barbusse insistent sur l’impossibilité de dire l’expérience de la guerre. Ils pensent même qu’ils oublieront ce qu’elle a été (chapitre XXIV L’aube, p.421), rejoignant ainsi ce que pour sa part Alain soutenait dans le propos XXIV de Mars ou la guerre jugée (1921).

Pourtant, il y a d’autres expériences qui en ce sens seraient exceptionnelles, impossibles à transcrire théoriquement. Ainsi en va-t-il du jeu ou le hasard est si important. Et les civils paraissent, par le poids du malheur que symbolisent les craintes des femmes perses par exemple, souffrir et éprouver l’expérience de la guerre (Les Perses, v.288-289). Ne faut-il pas alors chercher plutôt dans l’immoralité de la guerre, la source de son caractère incomparable ?

 

La guerre est pour les combattants une expérience de rupture avec la moralité ordinaire, c’est ce qui fait son caractère incomparable. Une rupture avec la moralité dans le combat. Il ne s’agit pas tant de mettre sa vie en jeu – ce que le duel simple fait, mais de tuer le plus d’ennemis possible. La définition par Clausewitz d’une série de duel (chapitre I, 2, p.19) doit prendre en compte justement la série. Plus importante est la montée aux extrêmes selon Clausewitz et/ou la guerre d’extermination (chapitre I, 11, p.32). Elle manifeste un absolu que seuls les combattants quels qu’ils soient ressentent. Aussi rejette-t-il toute manifestation de bonté comme étant une erreur du point de vue de la guerre (chapitre I, 3, p.20). autrement dit, l’expérience de la guerre est celle d’une immoralité, mais qui est un devoir. Bien plutôt, la guerre telle qu’il la décrit au cœur de la bataille amène à en voir le courage (cf. I, 4, p.99). Contrairement à l’opposition de la lance et de l’arc, qui structure l’opposition entre le courageux hoplite athénien et l’archer perse qui combat de loin, les Athéniens massacrent les combattants de l’armée perse soit comme des thons (v.424), soit avec des armes de jet et des arcs (v.460-461) dans l’île nommée Psyttalie selon Hérodote (Histoires, VIII Uranie, 95). Cette absence d’humanité est spécifique à la guerre. De même, les hommes de l’escouade se sentent comme des primitifs dans le combat. Mais il est bien clair que ce n’est pas l’animalité, c’est plutôt une forme de férocité, celle qu’ils attribuent aux troupes coloniales (II Dans la terre, p.100-102). Est-ce la seule dimension du combat ?

Une solidarité dans le combat apparaît comme une sorte de valeur et de condition de la guerre. Elle n’est pas d’essence morale, sans quoi elle concernerait tout le monde et empêcherait la guerre. Elle appartient à l’essence du groupe qui lutte de fait pour sa survie. Ainsi le voit-on pour les hommes qui sont solidaires dans la perspective de Barbusse. Le journal d’une escouade montre cette solidarité. Par exemple, Léonard Carlotti, mourant, donne son nom à un soldat sous le coup d’une accusation grave (XXI Le poste de secours, p.376). Cette solidarité n’est pas celle du combat mais celle des hommes entre eux. Les athéniens se montrent unis. Ils le sont à tel point que, contrairement à ce que le poète fait penser à la reine, ils n’ont nul besoin de chefs pour combattre : « Ils ne peuvent être dits ni esclaves, ni sujets de personne » lui explique le messager (v.243). Eschyle marque bien la spécificité de la cité et du lien entre les citoyens qu’il donne à voir aux citoyens athéniens assistant à sa représentation. Il célèbre ainsi une solidarité bien différente du joug qui pèse sur les peuples conquis par les Perses. Xerxès menaçant de faire décapiter ceux qui ne lui obéissent pas (v.370-371) représente une figure du tyran qui gouverne par la peur ou la crainte. Clausewitz, quant à lui, évoque justement le caractère d’opposition de tout organisé dans la guerre (chapitre 2, p.58 et sq.). Ce tout se divise lui-même en parties plus ou moins unis. Il y a donc une nécessité de la solidarité entre les groupes combattants dans la guerre qui demeure ambigüe.

Cela amène justement à prendre en compte la différence entre les simples soldats et ceux qui les commandent. Comment penser qu’il puisse y avoir entre les uns et les autres la même expérience du combat puisque les premiers sont commandés par les seconds ? L’expérience du combat est-elle bien la même pour tous ?

 

La guerre n’est pas la même expérience pour tous les combattants car elle diffère selon qu’il s’agit des chefs ou des simples soldats, non seulement en terme de participation et donc d’expérience, mais en terme de rôle ou de fonction dans le combat. La décision échappe aux simples soldats qui ne sont que moyens pour les autres. Barbusse le montre très bien. L’escouade est ballotée par des ordres qu’elle ne comprend pas. Même si Cocon, l’homme chiffre, donne des explications rationnelles, les hommes attendent les ordres, les exécutent et regardent les officiers de l’état major et leurs aides comme des embusqués (le rôle d’ordonnance IX La grande colère, p.177). Ils sont proches des chefs plus ou moins immédiats, c’est-à-dire des chefs intermédiaires, mais non de ceux qui sont à la tête des combats. C’est ainsi que Clausewitz oppose le génie du chef de guerre qui n’a pas seulement comme vertu le courage (chapitre 3, p.70) mais les vertus intellectuelles au plus haut degré (chapitre 3, p.92). C’est la raison pour laquelle on ne trouve pas de génie militaire chez les primitifs selon lui. L’obéissance toute mécanique suffit aux soldats. En effet, pour eux le courage entendu comme habitude ou seconde nature en tant qu’indifférence au danger est largement suffisant (chapitre 3, p.71). Le général, voire le génie martial, a à les diriger, eux ont à donner leur sang pour un but supérieur, lui-même soumis à une fin politique que les soldats ne discutent pas dans l’optique du général prussien, but qu’ils n’ont pas choisi. Le soldat est « un solide instrument de guerre » (p.72). Cette opposition se montre clairement dans l’armée de la monarchie perse puisque Xerxès ne participe pas au combat mais y assiste. Il s’enfuit d’ailleurs en abandonnant ses hommes. Sa différence d’avec les simples mortels est marquée par le soulagement de sa mère (v.300-301), qui exprime ici, un type de régime politique : une monarchie ou tyrannie selon la nomenclature grecque ou plutôt des grecs partisans de la démocratie. En effet, confondre la monarchie et la tyrannie, bref, le gouvernement d’un seul, c’est l’opposer à la démocratie en armes où le chef est effacé. C’est ainsi que Thémistocle, ostracisé l’année de la représentation des Perses n’apparaît pas directement dans la pièce (sauf à considérer que le premier vers démarqué du tragique Phrynichos est un hommage à lui rendu puisqu’il était le chorège de la pièce de l’autre poète). La ruse qui a permis la victoire et qui est bien l’œuvre d’un homme, nommé Sicinnos (ou Sikinnos), le précepteur des enfants de Thémistocle d’après Hérodote (Histoires, VIII Uranie, 75). Eschyle parle d’un « certain Grec » (v.355). Ce qui montre le rôle éminent du stratège Thémistocle. Tout se passe comme si Eschyle attribuait cette ruse à la cité tout entière en n’indiquant pas l’auteur véritable. En démocratie, c’est la cité tout entière qui combat de la même manière parce qu’il n’y a pas de chef. Ce qui confirme indirectement la différence entre le commandant et le soldat, contrairement à ce que soutient René Girard.

L’expérience de la guerre est le moyen pour les chefs d’arriver à leurs fins, qu’ils réussissent ou échouent. Xerxès a continué l’œuvre de conquête des Perses. Même si le fantôme de son père lui reproche sa démesure (v.808, v.821), il rappelle une sorte de destin des Perses : la conquête en relatant l’histoire plus ou moins mythique de la royauté perse (v.759-785). Le sens de la guerre est donc différent pour le roi perse qui tient d’elle son pouvoir, le paiement du tribut, sa richesse et pour les combattants des différents peuples soumis. Eux combattent pour leur esclavage. La guerre est faite pour le plus grand profit de l’immense richesse du grand roi comme s’en inquiète la reine dès le début de la pièce. De même, derrière les chefs, les capitalistes selon Barbusse. Ce sont eux qui font s’affronter les peuples. Ce sont eux qui font les guerres. Derrière le message pacifiste qui s’exprime dans le dernier chapitre du roman de Barbusse intitulé « L’Aube » pour marquer une sorte d’espoir d’une nouvelle ère pendant la guerre, il y a aussi la mise en lumière de la réalité de la guerre dans l’opposition entre le simple soldat voué à la mort et les commanditaires de la guerre qui usent des généraux eux-mêmes comme de simples moyens. La définition de la guerre selon la trinité de Clausewitz, à savoir qu’elle comprend l’instinct aveugle qui appartient au peuple, le calcul des probabilités qui appartient au général et la rationalité politique qui échoit au gouvernement (chapitre I, 28, p.47), montre que la guerre n’est pas la même réalité pour tous. Pour le peuple, elle est de l’ordre de la passion, pour les généraux ou les politiques, c’est de l’ordre de la pensée, du calcul. N’est-ce pas finalement que l’expérience des soldats est incomparable non seulement avec celle des chefs, mais surtout avec celle des autres membres des communautés en conflit ?

Il n’y a donc d’expérience exceptionnelle et incomparable que pour les soldats. Eux et eux seuls font l’expérience du massacre. Le récit du messager qui rapporte les malheurs de l’armée perse permet de montrer l’horreur du carnage vécu par les soldats et l’horreur rapportée par les quelques survivants. Par opposition, l’attitude de deuil bien convenu de Xerxès qui déchire sa robe (v.1030) forme un contraste saisissant. Le roman de Barbusse, en montrant la vie de l’escouade dans tous ses détails les plus quotidiens. Elle s’oppose aux civils dans le cantonnement, dans la mesure où ils les exploitent. Ils s’opposent aussi aux chefs dans les conditions de vie. Dès lors, c’est une sorte de retour à une vie élémentaire, de dénuement radical, dans l’attente presque stupide d’une mort qui frappe au hasard comme le montre le bombardement ou l’assaut qui fauche indifféremment. Poterloo contemple ainsi la destruction d’un lieu familier (XII Le portique, p.221 et sq.). Il n’arrive plus à parler. Lorsqu’il retrouve la parole, il finit par philosopher : c’est lorsqu’il n’y a plus rien qu’on comprend qu’on a été heureux – thème de Schopenhauer. Sa mort vient illustrer le destin cruel du soldat. Certes, dans la guerre, c’est l’existence même de la nation qui peut être en jeu (chapitre 2, p.57) selon Clausewitz. Il n’en reste pas moins vrai qu’elle ne met pas aux prises toute la population de sorte que l’expérience n’est vraiment pas la même pour les soldats au front et pour les autres, civils loin des opérations et généraux sur la colline. Ce caractère concret de la guerre ne peut être écarté et justifie la distinction entre le concept absolu de guerre et la guerre réelle (cf. chapitre I, 8, p.28).

 

Disons pour finir que le problème était de savoir dans quelle mesure René Girard a raison de soutenir que la guerre est pour tous les membres de l’armée une expérience singulière et incomparable dans l’existence humaine. Il est apparu qu’elle est certes l’expérience qui ne peut se partager, plus précisément par la rupture avec la moralité ordinaire qu’elle implique, mais qu’elle est surtout une expérience différente pour les simples soldats, moyens pour la guerre, et ceux qui les utilisent comme des choses.

 

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La guerre - sujet et corrigé d'un résumé d'Alain "L'homme de guerre"

 

Sujet.

Résumez le texte suivant en 100 mots (plus ou moins 10%). Vous indiquerez les sous totaux de 20 en 20 (20, 40, …) par un trait vertical et par le chiffre correspondant dans la marge. Vous indiquerez obligatoirement votre total exact à la fin de votre résumé.

 

Tout homme est guerrier. Non pas par les causes extérieures, mais par la structure et par l’énergie accumulée. Tout homme qui entre dans un jeu s’y anime, sans penser aux coups de pied ni aux os cassés. Qui n’a vu un soldat, roi des chevaux, acculer un animal fou dans l’angle de deux murs, et lui passer la bride ? L’animal est de beaucoup le plus fort, mais il fléchit devant l’orgueil, le courage et la certitude. Ce dompteur de chevaux risquait sa vie ; mais il ne pensait point à cela ; il ne visait, au contraire, qu’à étendre sa propre vie. L’homme n’aime pas autre chose que les actions difficiles et les victoires, comme on voit dans les sauvetages, où l’homme est prompt, assuré et infatigable. Ce héros c’est n’importe qui. Comme l’écrivait Desbois, penseur d’infanterie, aujourd’hui poussière de Somme : « Le massacre est une des conditions du jeu, il n’en est pas la fin. » Le fait est qu’il y a péril de mort en beaucoup d’actions ; et l’on arriverait à n’oser plus boire du lait qui n’a pas bouilli ; c’est pourquoi l’homme choisit de vivre et choisit de vaincre. Ne lui dites pas que la guerre est effrayante et au-dessus des forces ; cela lui donnera envie d’y aller.

Ici est le détour de pensée qui demande attention. Car je semble donner gagné à ceux qui disent que la guerre est dans la nature humaine et durera autant que les hommes. Ce que je dis, c’est que la guerre est toujours possible et sera toujours possible, de même que la colère est toujours possible et guette même le sage. Or, au sujet de la colère, n’importe qui peut comprendre qu’il y a deux erreurs du jugement, également funestes, et d’ailleurs alliées ; la première est de croire que toute colère est vaincue parce qu’une colère est vaincue ; l’autre est de croire que la colère naît d’après des causes invincibles et selon une fatalité insurmontable. Faites seulement l’essai de rire volontairement quand la colère s’élève en vous comme une maladie. Au vrai celui qui s’abandonne entièrement à la colère et qui l’attend comme une nausée ou une rage de dents est un fou. Et il est profondément vrai de dire que le sentiment d’une fatalité insurmontable est commun à tous les genres de folie. Toujours est-il qu’un homme sain veut être maître de son corps et croit fermement qu’il le sera. Même surpris, et honteux d’avoir été surpris, il croit encore, il veut croire encore le ressort de la volonté se trouve là.

Or la fatalité règne sur la guerre. Des hommes qui ne se croient point fous individuellement se croient fous collectivement. Parce qu’ils croient que la guerre ne peut être voulue, et qu’elle est toujours subie, ils en cherchent autour d’eux les signes sacrés. Ils les reconnaissent, les nomment, et ainsi les lancent eux-mêmes à leurs frères épouvantés. Encore mieux les voient-ils au loin, et chez les autres peuples, écoutant les pas du Barbare sur la terre. « Dieu le veut » fut le cri des croisades ; mais c’est le cri de toute guerre. L’antique idée du destin nous reprend par là, et la religion des présages, qui est toute la religion peut-être. Il ne s’agit plus alors de savoir ce que chacun veut, mais bien de savoir ce que tous feront. Ainsi une farouche volonté s’impose à tous, et qui n’est de personne. Tout cela par l’ignorance des causes. Comme on veut supposer que le sauveteur agit par amour, ainsi on veut supposer que le guerrier combat par haine. Mais non. Il combat comme il sauve, parce que c’est difficile. Il n’y a point de pire erreur que si l’on croit que les périls de la guerre fatigueront l’homme et assureront la paix. N’en croyez rien. La guerre n’effraie pas plus l’homme que n’importe quel métier qu’il sait faire. Car la fatigue et l’accident sont dans tout métier. Et au vrai toute la vie humaine est combat.

La guerre étant donc toute renfermée dans l’homme sain et équilibré, et par les mêmes causes qui assurent la paix est possible, indéfiniment possible. Le laboureur et le soldat ne sont point deux hommes ; c’est le même homme. Dans les moindres actions, je vois que c’est le même homme. Donc si la paix dure un mois, elle peut durer cent ans. La vraie cause des guerres, c’est que l’on croit que les guerres sont au-dessus de l’homme et par décret divin, comme on croyait autrefois des songes. Une exacte connaissance de la nature humaine effacera toute fatalité ; car c’est la connaissance des vraies causes qui donne sécurité et puissance en toute action. C’est par l’effort dirigé que l’homme possède tout ce qu’il possède, et aussi bien lui-même.

Alain, Esquisses de l’homme (1927, 4ème édition 1938), chapitre 38 L’homme de guerre, propos du 23 septembre 1922 (ou Propos, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1959, p.429-431).

 

 

Corrigé.

 

1) Analyse du texte.

Alain analyse ce qui fait de l’homme un soldat. Il soutient qu’il y a en lui une force et surtout une volonté d’agir qui recherchent les difficultés pour elles-mêmes. Et l’héroïsme appartient par conséquent à tout homme. Dès lors, dans la guerre, le massacre ne dissuade personne : au contraire. Alain l’illustre en citant un inconnu, un camarade, mort durant la première guerre. Cette citation d’un anonyme, du philosophe inconnu si l’on peut dire, donne un corps à l’idée d’une universalité de l’héroïsme.

Alain annonce que son but n’est pas du tout de montrer que la guerre est inévitable comme le début de son analyse le laissait entendre. Il est de montrer qu’elle est toujours possible. Il raisonne analogiquement sur la guerre en analysant la colère. À propos de cette dernière, il énonce ce qui constitue pour lui deux erreurs : premièrement que vaincre une colère soit les vaincre toutes (erreur logique qui conclut du particulier au général ou de « il existe » [ⱻ] à « quel que soit » [Ɐ]) et que la colère soit insurmontable (erreur psychologique, voire physiologique). Il s’agit là de l’équivalent de la thèse selon laquelle la guerre est une réalité de la nature humaine. Cette dernière idée, fataliste, définit selon lui la folie. La santé consiste à vouloir et à surmonter les impulsions psychologiques ou physiologiques. Autrement dit, pour Alain, la guerre s’explique par la nature humaine sans résulter de la nature humaine.

Il ajoute que la guerre est une folie, mais collective. Croyant que la guerre est inévitable, les hommes interprètent tout ce qui l’annonce de façon religieuse. Et c’est cette croyance qui la rend inévitable. D’où l’erreur qui veut que l’homme combat par haine comme il sauve par amour. C’est uniquement la difficulté qui amène le combat. Et l’homme aime aussi la difficulté dans les activités autres que la guerre.

Alain en déduit la possibilité de la paix. Sachant que la guerre est une action difficile qu’exige la nature humaine, il faut la remplacer par une autre activité difficile comme le labourage. Dès lors, la paix peut durer indéfiniment.

 

2) Les idées essentielles.

1. L’homme est naturellement guerrier car il est actif, amoureux des actions difficiles.

2. La guerre n’est pas plus inévitable que la colère qu’il est possible de maîtriser, sauf dans la croyance au destin qui constitue la folie.

3. La guerre est une folie collective.

4. Les hommes la croyant inéluctable, ils en interprètent les signaux divins. Et cette croyance s’impose à la volonté de chacun.

5. L’erreur est de croire que la guerre vient des passions et non de l’amour de l’action difficile qui habite l’homme.

6. La paix est possible si l’on sait qu’il faut à l’homme des actions difficiles et qu’on lui donne celles de la paix.

 

3) Proposition de résumé.

L’homme est soldat car sa force et sa volonté le poussent aux actions les plus difficiles. Je ne veux [20] pas dire que la guerre est inéluctable. Elle est comme les colères qu’il faut combattre. Se laisser aller à [40] les estimer irrévocables, c’est folie.

Aussi la guerre est-elle une folie collective. L’homme l’interprète religieusement. Il [60] la rend ainsi irrévocable. On se trompe à croire que la haine pousse à la guerre : c’est la difficulté. [80]

Aussi, suffit-il de tourner l’aspiration humaine pour la difficulté vers d’autres actions difficiles pour établir la paix.

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La guerre - corrigé d'une dissertation - Edgar Morin, La guerre, de l'agression au génocide

Le XX° siècle a commencé par une guerre terrible qui a pu passer pour la “der des ders”. Il a connu en son milieu une montée de la violence qui paraît, actuellement, se disséminer sur toute la surface de la Terre. Le génocide, nazi, khmer, hutu, paraît une spécificité de notre époque. On peut alors lire avec intérêt ce que soutenait Edgar Morin dans Le paradigme perdu : la nature humaine (1973, Points n°109, p.202) :

« La guerre est beaucoup plus qu’agression et conquête, c’est une suspension des contrôles de « civilisation », un déchaînement ubrique des forces de destruction. Et quand s’opposent, dans le jeu de la vie et de mort, non seulement des intérêts et des fureurs, mais aussi le sens de ce qui est sacré et maudit, de ce qui est juste et de ce qui est vrai, lorsque les dieux combattent avec les armées, le déferlement va jusqu’au génocide. »

Le sociologue français commence par nier une définition possible de la guerre qui comprendrait deux caractères, à savoir l’agression, c’est-à-dire la violence exercée et la conquête, autrement dit l’occupation d’un territoire autre. Il est clair qu’on va de l’une à l’autre mais non inversement. On peut agresser sans conquérir. Le caractère fondamental qui se surajoute aux deux premiers selon Edgar Morin, c’est le déchaînement sans mesure des forces de destruction qui met à bas toutes les règles qui canalisent la vie en communauté chez les humains. Il faut comprendre que la guerre manifeste un degré de violence supérieur à la simple agression. Le choix du néologisme ubrique pour nommer la démesure renvoie à l’ancien grec hybris qui désigne la démesure, faute morale par excellence dénoncée dans la tragédie. On semble donc arriver là à une sorte de violence absolue qui définit la nature même de la guerre. Mais la guerre selon lui admet des degrés dans la violence extrême selon les motifs. Des motifs neutres moralement : intérêt ou fureur, bref, froid calcul ou passion qui forment la guerre ordinaire. Et puis des motifs “moraux” ou qui engage une représentation de notions morales ou religieuses : le sacré, le juste, le vrai, la cause des dieux. Ce sont eux qui conduisent au pire : le génocide. Il faut entendre par génocide la série d’actes qui visent à éliminer en connaissance de cause une population définie par certains critères. En l’occurrence, il s’agit ici de tous ceux qui n’adhérent pas à une certaine représentation d’une morale ou d’une religion, d’une représentation considérée vraie du monde ou d’une certaine représentation de la divinité.

Il y a dans le propos d’Edgar Morin un paradoxe apparent. Comment le motif moral ou le motif religieux, voire la représentation du vrai, qui paraît justement ce qui doit limiter la guerre et/ou la fonder dans un objectif déterminé, pourrait-il conduire au génocide, c’est-à-dire à la volonté d’éradication d’un peuple ? À l’inverse, comment le motif moral, le motif religieux, le motif idéologique pourrait ne pas conduire au génocide si justement l’autre est en faute, c’est-à-dire commet volontairement une erreur ? S’il ne reconnaît pas la vérité, il est absolument coupable et ne mérite pas de vivre disent en chœur les fanatiques.

La guerre est-elle donc une violence démesurée qui conduit au génocide lorsque se mêle des motifs moraux, religieux ou idéologiques ou bien est-elle bien plutôt l’expression d’une violence pure en l’homme ou a-t-elle fondamentalement un motif politique pour fin ? Autrement dit, qu’est-ce qui pousse la guerre à une violence inouïe ?

En nous appuyant sur Les Perses d’Eschyle, le livre I De la nature de la guerre de De la guerre de Clausewitz et Le Feu de Barbusse, nous verrons en quoi le motif religieux ou idéologique rend la guerre génocidaire, puis ce qui la constitue comme violence pure avant de faire sa part à la dimension politique.

 

La thèse d’Edgar Morin est donc que la violence guerrière est d’autant plus forte que l’intérêt ou la passion se voit accompagner d’un motif religieux, moral ou idéologique. Comme il s’agit non pas de rationalité mais de croyances, voire de foi, l’autre, l’ennemi, ne peut qu’être un partisan du mauvais sacré, de l’immoralité, de l’erreur. On rejettera sur lui toutes les fautes, on niera son humanité. On peut ainsi distinguer des formes de guerre en fonction de leur violence qui n’est pas toujours la même. Ainsi, les grands types de guerre selon Clausewitz qui constitue les degrés sont la simple observation jusqu’à la guerre d’extermination (chapitre 1 Qu’est-ce que la guerre, 11, p.32). Le motif de la première est quelque chose comme la simple intimidation, voire une visée territoriale limitée à une province. La seconde implique un motif plus ferme qui reste assez obscure chez notre auteur puisqu’il parle de « motifs de guerre (…) grandioses et puissants » (chapitre 1, 25, p.44). De même Eschyle oppose les guerres de Darios à la guerre de Xerxès à la fois lorsque l’ombre du roi apparaît et dans le dialogue finale entre le chœur et Xerxès revenu vaincu. Cette opposition plutôt poétique qu’historique montre des degrés dans la guerre. Pour les Perses, la guerre vise l’accumulation de la richesse comme le montrent les craintes de la Reine relative à celle accumulée par son défunt mari et roi (cf. v.162-164). Mais Xerxès a fait preuve de démesure selon l’ombre de son défunt père (v.808, 821). On trouve le motif religieux dans le chant de guerre des Athéniens au moment où ils passent à l’attaque. Il s’agit de délivrer les autels des dieux (Les Perses, v.404). On peut voir qu’il s’agit aussi dans la première guerre mondiale d’un affrontement de peuples où l’autre est vermine comme le dit Tirloir des officiers allemands « pas des hommes, des monstres. » (II Dans la terre, p.87). La discussion sur les armes légitimes ou non déclenché par la question de l’usage du gaz par les Allemands montre une sensibilité à des différences dans les violences dans la guerre. S’il y a donc bien des degrés de violence dans la guerre, en quoi sont-ils liés à des motifs différents ?

Le motif le plus puissant est bien celui qui met en jeu des notions morales ou politiques. On le voit notamment dans la violence antiallemande dans le roman de Barbusse. Ainsi le caporal Bertrand qui, d’un côté relate un combat ravalant les hommes au statut de bête et le justifiant par l’avenir (XX Le feu, p.339-340). C’est ainsi que la violence qui provient de la démesure est du côté de ceux qui détruisent les temples des dieux dans la tragédie d’Eschyle. Le peuple tout entier d’Athènes est menacé de disparition comme l’a été le peuple de Milet, vaincu par les Perses et réduits en esclavage en 494 av. J.-C. (cf. Hérodote, Histoires, VI Erato, 18). Mais encore voit-on que la prédation laisse la vie à une partie des captifs. À l’inverse, c’est la cause de la liberté contre la tyrannie barbare que défendent les Athéniens comme le montre la différence entre les deux femmes – quoique sœurs – du rêve de la Reine (v.181-199). En énonçant que la faute est chez les Perses, Eschyle paraît ainsi les rejeter dans une altérité qui appelle les massacres dont ils sont l’objet. Quant à la guerre d’extermination qu’évoque Clausewitz, elle n’a de sens que si l’autre est un ennemi absolu. Et pour qu’il le soit, il faut non seulement une intention hostile mais un sentiment hostile (p.21). Ce qui peut le déclencher c’est que l’autre a une représentation autre du Bien, du Sacré ou du Divin et du Vrai. Sa représentation apparaît comme la stricte négation de la nôtre.

Cependant, que l’autre soit un ennemi même pour des motifs religieux ne suffit pas pour aller jusqu’au génocide. Le persuader, voire le convaincre est plus essentiel. La violence propre à la guerre n’est-elle pas hybris (ὕϐρις) ? Ne se joue-t-il pas dans la montée de la guerre jusqu’à l’absolu du génocide un tout autre enjeu, celui du déchaînement d’une violence qui habite l’homme et dont les motifs moraux, religieux ou idéologiques, ne sont que des prétextes ?

 

La violence guerrière est intrinsèque : les motifs, intérêt, passion, morale, religion, ne sont qu’accidentels. C’est pourquoi, il n’y a pas de différence quant à la violence dans la guerre. En effet, la guerre est pure violence lorsqu’elle est pure selon Clausewitz. Il faut retenir sa première analyse de la guerre et y voir avec René Girard (né en 1923) dans Achever Clausewitz (2007) l’intuition première de cet auteur. Car, elle est constituée par le fait des trois interactions ou montée aux extrêmes que sont l’emploi de toujours plus de violence, la volonté gémellaire de terrasser l’ennemi et l’usage ultime des forces, notamment la volonté. Dans ces trois interactions chacun fait comme l’autre. Et Girard est en droit de le comprendre comme cette violence qui provient du caractère mimétique du désir qu’il avait mis en lumière dans La violence et le sacré (1972). Autrement dit, la guerre admet des degrés mais qui ne tienne pas aux motifs qui l’animent ou paraissent l’animer, mais à sa nature intrinsèque qui la conduit de plus en plus loin dans la violence. On comprend que la guerre apparaisse comme un déchaînement inhumain pour l’escouade dans le roman de Barbusse. Elle est retour à l’état primitif (II Dans la terre, p.70). Autrement dit, elle est bien la suspension de tout ce qu’apporte la civilisation comme Edgar Morin le soutient. La guerre déchire donc l’illusion des croyances comme en font l’expérience les soldats chez Barbusse (XX Le feu, p.354 « Ces paroles font semblant de fleurir de leur mille blancheur de mensonge et de stérilité ces rives pestiférées, cette vallée d’anéantissement »). Chez Eschyle, on voit par deux fois dans le récit du messager des massacres qui sont bien loin de l’image de l’hoplite courageux s’opposant au lâche et efféminé archer oriental (l’arc est plutôt l’arme des Perses, v.26 ; 86 ; 148, par opposition à la lance, v.85, 148). D’un côté les Perses sont achevés « comme des thons » (v.424). D’un autre, ils sont tués avec des armes de jet (v.447-471) sur l’île dont Hérodote nous apprend qu’elle se nommait Psyttalie (Histoires, VIII Uranie, 95). Le récit d’Eschyle différent de celui de l’historien n’est pas laudatif pour les Grecs. Bref, ils ne sont pas différents des Barbares dans la guerre, ce qui revient à dire qu’il y a identité entre les ennemis et que c’est elle qui fait le fonds de la violence. Qu’en est-il alors des raisons ou motifs que les hommes donnent à la guerre ?

Les motifs sont soumis à la guerre car il y a une disproportion entre la guerre et les motifs supposés de son déclenchement. C’est clair en ce qui concerne le conflit que vit l’escouade dans une certaine incompréhension. Les soldats français et les soldats allemands ont des rencontres qu’on peut dire pacifiques, comme lorsque Poterloo et le narrateur recherchent la région d’origine du premier sur le front (chapitre XII Le portique, p.225 sq.). Il lui relate comment il a sympathisé avec des soldats allemands – et alsaciens – qui lui ont permis de passer de l’autre côté et de découvrir la trahison de sa femme et de sa fille qu’il voulait revoir. Comment des hommes qui peuvent ainsi faire la paix peuvent-ils se battre sinon justement parce que la violence est première et les motifs seconds ? Les massacres des Perses paraissent ne pas provenir de la seule nécessité de la défense puisque justement, ils sont devenus inoffensifs : marins achevés, soldats massacrés avec des armes de jet. L’extermination paraît liée à l’acte même de guerre. C’est pourquoi le concept absolu de guerre peut être pensé comme ce qui rend possible la guerre sur la base de la force du sentiment hostile ou de la violence que Clausewitz ne peut omettre. Elle est un élément, voire l’élément fondamental de sa définition de la guerre comme trinité (p.47) puisqu’elle est indépendante de la stratégie ou de la politique. On peut même dire qu’elle les commande. Par conséquent, les motifs très divers de guerre, s’ils jouent un rôle pour assurer la paix, ne peuvent être quant à sa réalité, au principe de la guerre. On peut dire qu’on se sert d’eux pour faire la guerre. Finalement Barbusse ne trouve que le thème de « la folie du genre humain » (XX Le feu, p.323) pour rendre compte de la guerre contre la propagande lorsqu’il décrit l’état d’esprit des hommes avant le combat. Aussi les motifs de la guerre comme fanatisme, racisme, etc. que fait énumérer Barbusse pour les rejeter (XXIV L’aube, p. 433-434) sont-ils nuls et non avenus. Il rejette dans la liste qu’il fait énumérer de façon moqueuse par les soldats la prétendue permanence de la guerre : « Et ceux qui disent : la guerre a toujours été, donc sera toujours » (p.433). Reste la violence pure propre à la guerre qui elle demeure et rend compte que n’importe quel motif en rend possible le déclenchement.

Toutefois, la guerre ne peut pas ne pas cesser. L’état de guerre permanent est invivable ne serait-ce parce qu’il faut la paix entre les concitoyens. Dès lors, si la paix paraît la fin de la guerre dans les deux sens du terme, c’est-à-dire comme objectif et comme achèvement, n’est-ce pas qu’il y a un motif qui la déclenche ? Et comment pourrait-ce être autre chose que le motif politique s’il est vrai que dans la guerre c’est la Cité (grec polis, πόλις) qui est en jeu ?

 

La violence guerrière dépend du motif politique et de lui seul : les autres motifs lui sont subordonnés. D’abord parce que la guerre, même si abstraitement on peut la penser sous le mode du duel comme Clausewitz dans son analyse abstraite de la guerre qui ouvre le chapitre 1 de son ouvrage, met aux prises des collectivités. C’est assez clair dans la pièce d’Eschyle. Il y a bien Athènes d’un côté et l’empire perse lui-même composé d’une multitude de peuples soumis de l’autre. Ainsi le chœur s’inquiète-t-il du paiement du tribut une fois la défaite connue (v.584-590). L’individu peut avoir d’autres intérêts. Que Xerxès ait cru à la trahison d’un athénien – et soit tombé dans le piège ourdi par Thémistocle (~524-~459 av. J.-C.) qui n’est pas nommé – laisse clairement entendre que l’engagement avant d’être militaire, est en faveur d’un camp plutôt qu’un autre. Le discours contre les embusqués qui sont présentés négativement par les hommes de troupes, notamment dans le chapitre IX intitulé La grande colère lorsque Volpatte revient de son séjour à l’arrière, montre justement que la guerre se présente comme un devoir civique. Les soldats de l’escouade ne sont pas tant habités par une violence originelle que par le devoir puisqu’ils pestent contre la guerre et ses conditions. Ce n’est pas qu’ils envient les embusqués. Ils les méprisent. D’où vient ce primat du motif politique ?

La raison en est qu’il s’agit de l’existence d’un peuple en tant qu’il est et veut être absolument indépendant des autres peuples. C’est pourquoi la violence guerrière dépend uniquement du motif politique. Les soldats de Barbusse, quoi qu’ils pensent de la guerre, veulent combattre le militarisme allemand. C’est ce qu’explique le caporal Bertrand (chapitre IX La grande colère, p.193) selon qui la guerre est un devoir lorsque la liberté et la justice sont en jeu. Mais c’est surtout la présence des Allemands sur le sol français qui menace et est le motif politique de la guerre. Après sa mort, les soldats verront dans la guerre une suite de la révolution française (XXIV L’aube, p.428), c’est-à-dire de l’événement constitutif de la France. Les Athéniens veulent se sauver alors que les Perses veulent s’agrandir. Arès, le dieu grec de la guerre, est attribué aux Perses par Eschyle sans difficulté (v.86). Les seconds sont peut-être religieusement coupables, mais pourtant ils sont tout aussi justifiés s’il est vrai que conquérir appartient à la nature même de leur structure politique. Ainsi le chœur des Fidèles regrette-t-il dans la défaite de Xerxès la gloire de l’empire (v.852-860) dans la mesure où conquérir est le destin des Perses (v.102-107). À l’inverse, les Athéniens se suffisent à eux-mêmes puisque chez eux l’exercice du pouvoir est différent : il n’y a ni sujets ni esclaves (v.242). Dès lors l’affrontement, y compris par sa violence, est celui de deux façons de se rapporter à la politique qui sont radicalement antagonistes. Eschyle peut alors penser que les Perses prient les mêmes dieux que les Grecs, ont les mêmes valeurs morales, l’enjeu est ailleurs. Aussi voit-on le sens de la Formule pour parler comme Raymond Aron (1905-1983) dans Penser la guerre, Clausewitz (1976) : « La guerre est une simple continuation de la politique par d’autres moyens. » Non seulement, la guerre vise à trancher un différend fondamentalement politique, mais elle n’intervient que lorsque le différend ne peut être tranché autrement que par la violence dans la mesure où les entités politiques n’ont que cela pour être. Là prend racine la possibilité de l’extermination qui est si proche en apparence du génocide. La première consiste pendant la guerre et les combats à ne laisser aucun ennemi vivant. La seconde consiste à éliminer une population civile. Aussi est-elle étrangère à la guerre même si cette dernière peut lui permettre de s’exercer. Qu’en est-il donc des autres motifs qui, pour Edgar Morin, poussent la guerre à son paroxysme ?

Les motifs autres, moraux, religieux, voire idéologiques participent du motif politique ou en sont des déclinaisons. Finalement Xerxès suit la politique perse et l’opposition entre lui et son père que le chœur des Fidèles répète, vise à montrer un excès dans la conquête, non un refus de la conquête. La destruction des temples d’Athènes est moins une transgression religieuse que la destruction de la cité d’Athènes dont le cœur est dans les autels des Dieux. Combattre pour la liberté de la cité, c’est bien le motif politique qui anime les Athéniens, sans quoi ils ne lutteraient pas. C’est le sens du chant de guerre rapporté par le messager (v.402-405) et qui s’adresse comme en miroir aux spectateurs athéniens de la tragédie d’Eschyle qui apparaît bien comme une leçon politique comme a tenté de le montré Christian Meier dans De la tragédie grecque comme art politique (Les belles lettres, 1991). Le motif politique dans la première guerre mondiale est la domination européenne ou la visée hégémonique allemande que pensent certains soldats. Dans le dialogue entre les soldats, l’un d’eux fait de « la grandeur des peuples » l’enjeu de « la grandeur et [de] l’horreur de la guerre » (p.428). Elle peut même se comprendre dans le cadre de la lutte de classes que dénonce Barbusse (XXIV L’Aube, p.431-432 ; 434). Toujours est-il qu’en ce sens, il est clair qu’il s’agit d’une lutte politique. Dans ce cadre, tous les autres motifs paraissent subordonner. On peut par contre multiplier les fins politiques et l’on verra alors se multiplier les formes de guerre comme le fait Clausewitz dans le chapitre 2. Il montre alors que nombreux furent les traités de paix signés avant que l’adversaire soit défait conformément au pur concept de guerre. Cela prouve le primat de la guerre (p.50). Ce sont ces fins politiques qui font la plus ou moins grande violence de la guerre, voire qu’elle se rapproche de sa forme pure, abstraite ou philosophique (p.45) et donc pousse la violence aux extrêmes.

 

Disons donc pour finir que le problème était de savoir si l’on pouvait avec Edgar Morin considérer que la violence de la guerre pouvait aller jusqu’au paroxysme de la violence qu’est le génocide pour des motifs religieux, moraux ou idéologiques. Une telle thèse a une part de vérité que montrent la diversité et la quantité différente de violence des guerres qui paraissent d’autant plus importantes qu’il y va de ce que les hommes pensent comme essentiels à la vie. Toutefois, en considérant la guerre en elle-même, elle paraît seule porteuse de cette montée de la violence dans la mesure où elle paraît une manifestation de la nature humaine. Finalement, il nous est apparu que c’est bien plutôt le caractère politique de la guerre qui détermine son degré de violence. Son autonomie n’est qu’apparente de sorte que les motifs d’accroissement de la violence que propose Edgar Morin n’ont de validité qu’en tant que motifs politiques.

On voit donc que si la politique détermine toujours l’intensité de la guerre, voire son déclenchement, la question se pose de savoir s’il y a une politique et laquelle qui rendrait impossible la guerre.

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La guerre - Fiche

Henri Rousseau, dit le Douanier (1844-1910), "La Guerre", vers 1894, Huile sur toile, H. 114 ; L. 195 cm, © RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / DR

Henri Rousseau, dit le Douanier (1844-1910), "La Guerre", vers 1894, Huile sur toile, H. 114 ; L. 195 cm, © RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / DR

Analyse.

La guerre se dit d’abord d’un conflit armé. Elle oppose des peuples, des pays, des États (cf. Clausewitz, De la guerre, livre I, chapitre 2, p. 60), des classes sociales, voire des individus. Mais tout conflit armé n’est pas une guerre (par exemple Pépin et Tulacque prêts à se battre avec un couteau et une hache dans la tranchée, cf. Barbusse, Le feu, II Dans la terre, p. 77-78). On ne le dira pas d’un simple échange de coups de feu entre les forces de l’ordre et des malfrats lors d’une attaque à main armée. Si on parle de guerre ce sera éventuellement comme une sorte d’hyperbole (= figure de l’exagération en rhétorique). Ainsi, on parlera de la guerre qu’Eliot Ness (1903-1957) et ses hommes surnommés les incorruptibles ont livrée à Al Capone (1899-1947). Disons donc avec Hobbes (Léviathan, chapitre 13, 1651) que de même qu’une simple averse ne fait pas le mauvais temps, un simple combat ne fait pas la guerre. Le temps (ou la durée) est donc essentiel à la définition de la guerre réelle (cf. Clausewitz, De la guerre, livre I, chapitre 1er, 8 p. 27-29) plus que son effectivité (Hobbes, ibid.). Ce qui la définit selon Hobbes, c’est un temps pendant lequel la volonté de lutter par la force est déclarée par des paroles ou par des actes (cf. Elements of Law natural and politic, 1650, chapitre XIV, art. 2).

De même qu’il n’y a pas toujours de combat dans une guerre, il peut ne pas y en avoir du tout. Tel est le sens de la notion de guerre froide qui a opposé après le second conflit mondial le bloc capitaliste au bloc communiste. Remarquons toutefois que la guerre froide a vu nombre de conflits armés (Vietnam, Afghanistan, etc.).

On appelle alors par métonymie “guerre” la période (et donc le lieu) pendant laquelle se situe le conflit violent.

Comme les actes violents ne sont pas nécessaires pour qu’il y ait un état de guerre, on peut parler sans métaphore de guerre pour tous les combats qui enveloppent une forme de violence implicite. La guerre idéologique, la guerre dans les lettres, etc. se comprennent ainsi. C’est en ce sens qu’il peut y avoir guerre entre individus s’ils constituent, chacun pour leur part, une menace pour les autres : c’est la guerre de chacun contre chacun de l’état de nature selon Hobbes (Léviathan, chapitre 13). D’où la notion d’état de guerre qui signifie moins le combat effectif que la menace permanente du combat.

C’est pourquoi on peut parler de guerre civile – même si dans d’autres langues que le français il y a deux mots pour les distinguer. Ainsi, en grec ancien on distingue la stasis (στάσις) qui concerne le conflit entre les classes sociales de la cité, par exemple les beaux et bons (Οἱ καλοὶ κἀγαθοί) contre les mauvais (Οἱ κακοί) et le polémos (πόλεμος) qui oppose des cités ou des peuples, etc. Xénophon (~430-~355 av. J.-C.) raconte dans les Helléniques (IV, 4, 2-3) comment, à Corinthe, les partisans de la démocratie ont massacré les aristocrates au théâtre, c’est-à-dire un jour de fête. Chez Eschyle, l’ombre du roi Darios demande à la reine si le désastre est dû à la stasis (Les Perses, v.715 traduction « désordre » ; « guerre civile » dans la traduction Mazon). Ainsi Platon distingue la stasis du polemos en considérant qu’elle existe à l’intérieur d’une famille comme celle des Grecs alors que le polémos oppose les Grecs aux Barbares (La République, livre V, 470 b et sq.). Il propose également cette distinction à l’intérieur de la guerre qui se distingue en sédition et guerre contre des ennemis extérieurs (cf. Les Lois, I, 629d). À l’origine, c’est une guerre qui oppose les hommes aux animaux où les premiers ont le dessous dans le mythe que Platon attribue au sophiste Protagoras dans le dialogue qui porte son nom (πρὸς δὲ τὸν τῶν θηρίων πόλεμον ἐνδεής : Platon, Protagoras, 322b). C’est qu’ils ne possèdent pas d’emblée l’art politique dont la guerre est une partie. De même Aristote fait de la guerre un moyen naturel d’acquérir, soit des animaux et elle est chasse, soit des hommes faits pour obéir, autrement dit, des esclaves par nature. C’est pour lui une guerre naturellement juste (φύσει δίκαιον τοῦτον ὄντα τὸν πόλεμον : Politique, I, 3, 1256b). Toutefois, Thucydide (460-395 ? av. J.-C.), le stratège déchu et l’historien de la guerre entre Athènes et Sparte au V° av. J.-C., met en relation la guerre extérieure et la guerre civile dans le contexte de la guerre civile entre les démocrates et les oligarques à Corcyre. C’est la guerre (polémos) qui exacerbe la dissension (stasis) (Histoire de la guerre du Péloponnèse, III, 82). Platon quant à lui, fait implicitement le lien entre les deux lorsque il remarque que pour sa « belle cité » faire la guerre à une cité ordinaire est rendue plus facile par le fait qu’elle est deux cités, composée d’ennemis, à savoir les riches et les pauvres (La République, IV, 422e-423a). Lorsqu’il définit la stasis, Aristote lui attribue deux caractères essentiels : elle est interne à la communauté politique mettant aux prises des citoyens qui jouissent de leurs droits civiques et elle implique l’usage des armes (Politique, V, 5, 1305a10 ; VII, 9, 1328b10). Sa fin selon lui est le changement de constitution.

Pour qu’il y ait guerre, il faut qu’il y ait des ennemis. On peut alors distinguer l’ennemi au sens politique (latin : hostis ; grec : polémios, πολέμιος) de l’ennemi personnel (latin inimicus ; grec : ekthros, εχθρός) ou l’intention hostile du sentiment hostile comme Clausewitz (De la guerre, I, chapitre 1, 3, p. 21). Les grecs et les romains ne faisaient pas un usage strict de ces oppositions comme le montre Eschyle qui utilise ekthros pour désigner les ennemis en général (Les Perses, v. 328). L’ennemi au sens politique menace non pas les individus mais l’entité politique – cité, État, classe, groupe, nation, ethnie, etc. L’ennemi au sens personnel menace uniquement la personne en tant que telle. Othello, dans la pièce de Shakespeare (1564-1616) qui porte son nom, est l’ennemi personnel d’Iago quoique les deux aient des ennemis au sens politique qu’ils combattent ensemble. On s’explique ainsi que les hommes dans la guerre puissent tuer d’autres hommes qu’ils ne connaissent pas, voire avec qui ils peuvent momentanément fraterniser (ce qu’illustre le roman de Barbusse, Le feu, chapitre 12 Le Portique, p. 225-226). Ce qui est valable de la guerre entre États s’applique à toute autre guerre, civile, entre la société et certains groupes, etc.

L’ennemi au sens politique se manifeste dans une revendication de droit qui ne trouve pas à se régler par une procédure acceptée par les deux partis : revendication territoriale, litige commerciale, menace due à l’armement, aux alliances, etc. Dans la mesure où le droit n’a d’effectivité qu’à l’intérieur d’une entité politique – et encore faut-il que les groupes sociaux la reconnaissent sans quoi il y a guerre civile, la guerre paraît nécessaire lorsqu’un règlement politique n’est pas possible. D’où la thèse de Clausewitz souvent citée : « La guerre est une simple continuation de la politique par d’autres moyens » (De la Guerre, livre I, chapitre I, 24, p. 43) ou « la guerre n’est qu’une partie des relations politiques, et n’est donc absolument pas autonome » (livre VIII, chapitre 6B, p. 340).

 

Problèmes.

1. Comment penser d’un point de vue moral la guerre ? Est-elle une situation normale, naturelle au sens d’un retour à l’état primitif (Barbusse, Le Feu, II. Dans la terre, p. 70), que quelques moments de paix viennent interrompre, moments de paix plus apparents que réels ou bien, quelle que soit sa fréquence, montre-t-elle une sorte de pathologie ou de perversité de la nature humaine ? N’est-elle pas au contraire ce qui montre une certaine valeur en l’homme dans la mesure où il est capable de ne pas faire de la vie une valeur suprême ? Dès lors, la guerre ne doit-elle pas être recherchée pour manifester la valeur morale d’un individu ou d’un peuple ?

2. Comment rendre compte politiquement de la guerre ? Est-elle constitutive de la politique qui serait structurée par l’opposition entre les amis (les concitoyens) et les ennemis comme l’a soutenu Carl Schmitt (1888-1985) dans La notion de politique – Théorie du partisan (1932) ? Faut-il renverser la formule de Clausewitz et soutenir en suivant Michel Foucault (1926-1986) dans Il faut défendre la société (Cours au Collège de France, 1976) : « Le pouvoir, c’est la guerre, c’est la guerre continuée par d’autres moyens. » ? Est-elle seulement la loi de la relation entre les États, voire l’autre face de la diplomatie ? N’est-elle pas plutôt l’inachèvement de la politique s’il est vrai que la paix comme union et non comme désert de l’esclavage est le seul horizon légitime et ultime de la politique ?

3. Comment rendre compte juridiquement de la guerre ? Est-elle un état d’absence de relation juridique s’il est vrai que c’est à l’intérieur de l’État (ou de tout autre groupement politique) que des relations juridiques seraient possibles ? Une guerre juste a-t-elle un sens ou bien est-elle une façon de nier toute humanité à l’ennemi ? La justice de la guerre n’est-elle pas dans le rétablissement de la paix et dans le refus de la domination ?

 

Eschyle, Les Perses, présentation par Danielle Sonnier, traduction par Danielle Sonnier et Boris Donné, GF Flammarion n°1127, 2000.

Carl Von Clausewitz, De la guerre, édition abrégée, traduit de l’allemand et présenté par Nicolas Waquet, Rivages Poche, 2006.

Barbusse, Le Feu (Journal d’une escouade), GF Flammarion n°1541, 2014.

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