Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Sujet et corrigé d'un résumé de Jan Patočka

1) sujet.

Résumez le texte suivant en 120 mots (plus ou moins 10%). Vous indiquerez les sous totaux de 20 en 20 (20, 40, …) par un trait vertical et par le chiffre correspondant dans la marge. Vous indiquerez obligatoirement votre total exact à la fin de votre résumé.

 

Comment le jour, la vie et la paix règnent-ils sur chaque individu, sur son corps et sur son âme ? À l’aide de la mort, en plaçant la vie sous le coup d’une menace. Dans l’optique du jour la vie est tout pour l’individu, elle est pour lui la valeur suprême. Pour les forces du jour, au contraire, la mort n’existe pas, elles se comportent comme s’il n’y avait pas de mort ou, comme nous l’avons déjà indiqué, elles planifient la mort à distance, au moyen de la statistique, comme si elle ne signifiait rien de plus qu’une passation de fonctions. Dans la volonté de guerre, ce sont le jour et la vie qui règnent à l’aide de la mort. La volonté de guerre fait entrer en ligne de compte les générations à venir, qui ne sont pas encore là, elle conçoit ses projets de leur point de vue. Ainsi est-ce la paix qui règne dans la volonté de guerre. Celui qui ne s’affranchit pas de cette forme du règne de la paix, du jour et de la vie qui tient la mort pour une quantité négligeable, qui ferme les yeux là-dessus, ne pourra s’affranchir de la guerre.

L’expérience profonde du front avec sa ligne de feu réside en ceci qu’elle évoque la nuit comme une présence impérieuse qu’on ne peut négliger. La paix et le jour ne peuvent régner qu’en envoyant des hommes à la mort afin d’assurer à d’autres un jour à venir sous les espèces du progrès, d’un développement lent et continu, de possibilités aujourd’hui inexistantes. On exige en revanche de ceux qu’on sacrifie de tenir bon face à la mort. C’est-à-dire que l’on sait obscurément que la vie n’est pas tout, qu’elle peut renoncer à elle-même. C’est justement ce renoncement, ce sacrifice, qu’on exige. On l’exige comme quelque chose de relatif, se rapportant à la paix et au jour. L’expérience du front est cependant une expérience absolue. Ici, comme le montre Teilhard[1], les participants se voient surpris tout à coup par la liberté absolue, se voient affranchis de tous les intérêts de la paix, de la vie et du jour. En d’autres termes : le sacrifice de ces sacrifiés perd sa signification relative, il cesse d’être un chemin vers des programmes de construction, de progrès, vers des possibilités de vie augmentées et élargies ; au contraire, il n’a de sens qu’en soi.

Cette liberté absolue survient au moment où l’on comprend qu’ici on a atteint quelque chose qui n’est pas un moyen, qui ne mène pas à autre chose, qui ne sert pas de marchepied à autre chose ; on a atteint quelque chose au-delà de quoi et au-dessus de quoi il ne peut plus rien y avoir. Le sommet se trouve ici justement  dans cet abandon de soi auquel les hommes étaient appelés et en raison duquel ils étaient arrachés à leur profession, à leurs talents, à leurs possibilités et à leur avenir. Se montrer capable de cela, être appelé et élu pour cela dans un monde qui mobilise la force au moyen du conflit si bien qu’il semble n’être qu’un geyser d’énergie absolument objectivé et objectivant, c’est en même temps surmonter la force. Les mobiles diurnes qui ont suscité la volonté de guerre se consument dans le brasier du front dès lors que l’expérience du front s’avère assez profonde pour ne pas succomber à nouveau aux forces du jour. La paix, transformée en volonté de guerre, a réussi à objectiver et à aliéner l’homme aussi longtemps qu’il a été gouverné par le jour, par l’espoir d’une quotidienneté, d’une profession, d’une carrière, bref, par l’espoir de possibilités pour lesquelles il se voyait obligé de craindre et qu’il sentait menacées. Maintenant cependant, l’on en arrive à l’ébranlement de cette paix, avec sa planification, ses projets et ses idées d’un progrès indifférent à notre condition d’êtres mortels. Toute quotidienneté, toute image de la vie à venir pâlit face à ce sommet nu sur lequel l’homme s’est maintenant placé. (…)

Aussi la nuit devient-elle tout à coup un obstacle absolu sur le chemin du jour vers le mauvais infini des lendemains. Elle nous semble être une possibilité insurpassable. Les possibilités prétendument supra-individuelles du jour sont donc écartées et ce sacrifice se fait connaître comme la supra-individualité authentique.

Deuxième conséquence : l’ennemi n’est plus un adversaire absolu sur le chemin de la volonté de paix, il n’est plus ce qui n’est là que pour être supprimé. L’ennemi participe à la même situation que nous, il découvre avec nous la liberté absolue, il est celui avec qui on peut arriver à un accord sur la contradiction, notre complice dans l’ébranlement du jour, de la paix et de la vie dépourvue de ce sommet. Ici donc s’ouvre le domaine abyssal de la « prière pour l’ennemi », le phénomène de « l’amour de ceux qui nous haïssent » … la solidarité des « ébranlés », de ceux qui ont subi le choc, malgré leur antagonisme et le différend qui les sépare.

Jan Patočka (1907-1977), Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire (1975), « Les guerres du XX° siècle et le XX° siècle en tant que guerre », traduction Erika Abrams, Verdier, 1981, p.139-141.

 

2) Analyse du texte.

Cet extrait commence énigmatiquement, à savoir comme jour, vie et paix peuvent dominer. Et c’est la menace de la mort qui le permet. Or, du point de vue de ce qu’il nomme métaphoriquement jour, la vie est la valeur suprême. Et du point de vue de la paix, la mort n’a d’existence que statistique. Il peut ensuite définir déductivement la volonté de guerre comme provenant de ce qui en semble le strict contraire puisque la guerre s’appuie sur la considération des générations futures. D’où la déduction essentielle dans ce texte. Pour s’affranchir ou se libérer de la guerre, il faut se libérer de la domination de la paix, du jour ou de la vie qui nie la mort.

Il lui oppose alors l’expérience du front. Du point de vue des forces diurnes, c’est bien envoyer des hommes à la morts en ayant pour but que d’autres vivent, donc les traiter comme des moyens. Le sacrifice demandé a une utilité. En se référant à Pierre Teilhard de Chardin, il indique que la guerre est l’expérience d’une liberté absolue dans la mesure où l’homme se montre capable de se libérer de la vie. Elle n’est pas un moyen comme dans le point de vue relatif de la guerre. De ce point de vue, l’homme perd sa liberté, ce que signifie aliénation, ou dépossession de ce qui nous constitue essentiellement. Dans l’expérience de la guerre, la mortalité de l’homme lui redevient essentielle.

L’auteur en tire une deuxième conséquence, à savoir que l’ennemi qui, en face, est capable de la même expérience, ne se réduit plus à ce qu’il faut simplement supprimer, mais se découvre un autre tout autant absolu. Il est alors possible de l’aimer.

 

3) Les idées essentielles.

1. Expression métaphorique d’une sorte de paradoxe selon lequel la lumière, la vie et la paix expliquent la guerre en s’appuyant sur la mort prise statistiquement pour viser un futur.

2. Il n’y a donc de libération de la guerre qu’en refusant les forces diurnes.

3. Expression d’un autre paradoxe : c’est dans l’expérience de la guerre qu’est possible l’expérience de la mort et donc d’une liberté absolue qui ne fait pas de l’individu un moyen pour autre chose.

4. La guerre ainsi expérimentée rend possible la découverte de l’humanité de l’ennemi.

 

4) Proposition de résumé.

 

Comment règnent les forces diurnes et pacifiques sinon par la mort statistique ? Les futurs vivants rendent possibles la volonté guerrière. [20] Il faut donc s’en affranchir pour se libérer de la guerre.

L’expérience du front est nocturne. Si mourir [40] pour que d’autres vivent un jour est clair, on le demande sous la forme du sacrifice pour. Or, on [60] y expérimente une liberté inconditionnée.

La guerre n’est pas alors un moyen mais une fin. Mobilisé pour la guerre [80] comme une mécanique, l’individu peut s’en libérer. Il retrouve sa mortalité.

L’expérience nocturne montre donc un dépassement [100] de l’individu. Deuxièmement, elle permet à l’ennemi de ne plus être simplement un moyen, donc d’être aimé.

120 mots

 

 

 


[1] L’auteur se réfère aux Écrits du temps de la guerre (1965) du jésuite Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955).

Voir les commentaires

Jan Patočka : biographie

Le philosophe Jan Patočka est né le 1er juin 1907 à Turnov, en Bohème. Son père était un philologue classique. Il fait ses études au Gymnase (lycée) moderne de Prague. Son père lui apprend le grec. Il étudie à l’université Charles, à Prague, la philologie slave, la romanistique et la philosophie.

Grâce à une bourse, il part en France en 1928-1929. Il suit à la Sorbonne les cours de Jacques Brunschvicg (1869-1944). Il écoute Pierre Janet (1859-1947) et entend Édouard Le Roy (1870-1954), disciple et successeur de Bergson (1859-1941) au Collège de France. Il rencontre le futur historien des sciences Alexandre Koyré (1892-1954) qui donne des cours à l’École des Hautes Études. Il assiste aux Conférences de Paris d’Edmund Husserl (1859-1938) l’École des Hautes Études. Elles seront publiées sous le titre de Méditations cartésiennes.

Il revient à Prague. Il passe ses examens d’État et les rigorosa. Il soutient sa thèse de doctorat sur le concept d’évidence.

En 1932-1933, grâce à une bourse de la Fondation Humboldt il part étudier à Berlin et à Fribourg-en-Brisgau. Il participe aux séminaires de Nikolaï Hartmann (1882-1950) et de Martin Heidegger (1889-1976). Il fait la connaissance personnelle d’Edmund Husserl et d’Eugen Fink (1905-1975), alors son assistant. Dans le même temps, il étudie la philosophie antique et la philosophie allemande classique.

En 1937, il soutient à Prague, sa thèse d’habilitation, Le monde naturel comme problème philosophique. Après la fermeture des universités tchèques, en 1939, il enseigne dans différents lycées de Prague jusqu’en 1944.

Après la guerre finie, il revient à la faculté de philosophie de Prague. En 1950, il doit quitter la Faculté. Il est employé de la Bibliothèque Masaryk. En 1954, après la dissolution de la Bibliothèque, il est affecté à l’Institut de recherches pédagogiques du ministère de l’Instruction à Prague. En 1956, il se retrouve à l’Institut pédagogique de l’Académie des sciences. En 1958, il est affecté à l’Institut de philosophie de l’Académie, où il reste jusqu’à l’automne 1965.

À l’automne 1964, il donne une série de conférences à Louvain. Il enseigne un semestre comme enseignant-invité à Mayence en 1964-1965. En 1967-1968, il est enseignant-invité à Cologne.

En 1968, il devient, après avoir fait une demande dès 1945, professeur ordinaire à la Faculté de philosophie de Prague.

En 1971, il est expulsé de l’université.

En 1977, il signe la Charte 77 et devient, avec Jiří Hájek (1913-1993) et Václav Havel (1936-2011), l’un de ses premiers porte-paroles. Il meurt d’une hémorragie cérébrale le 13 mars, à la suite de nombreux interrogatoires subis par la police d’Etat.

 

Œuvres en français.

Le Monde naturel comme problème philosophique, traduit par Jaromír Daněk et Henri Declève, La Haye, Martinus Nijhoff, 1976 ; Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire, traduit par Erika Abrams, Verdier, 1981 ; Platon et l’Europe, traduit par Erika Abrams, Lagrasse, Verdier, 1983 ; La Crise du sens, tome 1, Comte, Masaryk, Husserl, traduit par Erika Abrams, Bruxelles, Ousia, 1985 ; La Crise du sens, tome 2, Comte, Masaryk et l’action, traduit par Erika Abrams, Bruxelles, Ousia, 1986 ; Le Monde naturel et le mouvement de l’existence humaine, édité et traduit par Erika Abrams, Dordrecht, Kluwer Academic Publishers, 1988 ; Qu’est-ce que la phénoménologie ?, édité et traduit par Erika Abrams, J. Millon, 1988 ; L’Écrivain, son « objet », édité et traduit par Erika Abrams, P.O.L, 1990 ; L’Art et le Temps, édité et traduit par Erika Abrams, P.O.L, 1990 ; Liberté et sacrifice. Écrits politiques, édité et traduit par Erika Abrams, J. Millon, 1990 ; L’Idée de l’Europe en Bohême, édité et traduit par Erika Abrams, J. Millon, 1991 ; Papiers phénoménologiques, édité et traduit par Erika Abrams, J. Millon, 1995 ; Conférences de Louvain, sur la contribution de la Bohême à l’idéal de la science moderne, texte établi par Valérie Löwit et Filip Karfík, Bruxelles, Ousia, 2001 ; L’Europe après l’Europe, édité par Erika Abrams, traduit par Erika Abrams et Marc B. de Launay, Lagrasse, Verdier, 2007 ; Aristote, ses devanciers, ses successeurs, traduit par Erika Abrams, Vrin, 2011 ; Éternité et historicité, traduit par Erika Abrams, Verdier, 2011.

 

 

Voir les commentaires

La guerre - sujet et corrigé d'un résumé : Alain "De la violence"

Sujet

Résumez le texte suivant en 100 mots (plus ou moins 10%). Vous indiquerez les sous totaux de 20 en 20 (20, 40, …) par un trait vertical et par le chiffre correspondant dans la marge. Vous indiquerez obligatoirement votre total exact à la fin de votre résumé.

 

Chacun s’est livré à des actes de guerre, même contre des choses, et souvent pour des causes bien petites. Je veux que le lecteur examine avec attention l’ordinaire de la vie ; il découvrira les effets de ces passions nouées. Presque tous vivent sans gymnastique ; leur vie est pleine de contrainte, de raideur et de timidité. Les égards de société, dans la fausse politesse, consistent en beaucoup d’actions retenues et contrariées ; le tremblement, la rougeur, les vagues chaudes qui marquent les migrations du sang, sont les signes de cet état de paix armée, qui s’exaspère en effort contre soi. L’imagination suit le même cours, et va d’elle-même à délivrer les muscles. C’est ainsi qu’une pensée mal réglée tombe si aisément dans les solutions de la force. Plus d’un homme, et dans tous les camps, médite ainsi sur le chemin de la guerre. Le droit veut des prisons, des gibets et des coups de fusil. De là des maux sans fin. Le pire des maux est peut-être que la justice se fasse par la force, car cela fait haïr la justice, ou l’aimer mal. En quoi il n’y a pourtant qu’un mauvais mélange. Car la pensée affirme le droit, et ne cède jamais là ; et le corps a besoin d’action aussi ; ainsi il y a des lueurs dans cette nuit ; et la fureur éclaire le devoir de penser. Ne dors point, dit la passion, avant que la justice soit vengée ; mais il faut dormir d’abord. Si les hommes avaient plus d’expérience de ces moments heureux où tout s’ordonne sans peine, à ce point que, lorsqu’on va s’y mettre, tout est fait, ils ne recevraient point comme pensée ce mouvement pénible et contrarié, où l’argument ne vaut que par l’approbation de l’autre, que j’imagine. Un prisonnier de ces choses me fit entendre, comme à travers les murs, ou par quelque lucarne, quelque chose qui n’était pas sans valeur ; il disait que la force de pensée qui change les idées des autres lui paraissait être une espèce de violence encore. Oui, pour beaucoup, la pensée est fabricante, et c’est toujours la victoire qui a des ailes. Dans le fait je n’aime jamais l’écrivain qui entreprend sur moi ; et c’est une des raisons pour lesquelles l’éloquence ne vaut rien. Il faut que l’esprit soit seul.

La guerre est la fin de toutes les passions, et comme leur délivrance. Aussi elles vont toutes là. Chacune n’attend que l’occasion. Ce n’est point un état de paix véritable que celui où l’amant veut punir l’infidèle, et le riche le pauvre, et le pauvre le riche, et l’injuste le juste, et le juste l’injuste. La pensée n’a plus alors que des aiguillons ; mauvais sommeil. Ainsi les causes naturelles ont jeté dans la guerre les ennemis de la guerre aussi. Ces pensées ne pouvaient se terminer que par un grand mouvement et une colère libre. Il n’est donc pas besoin de supposer que les gouvernants pensent à la guerre comme à une solution, ou pour faire tuer les tapageurs, comme Voltaire dirait[1]. La guerre n’est pas une solution ; elle est la solution. Le jaloux tue avec joie ; l’horreur ne vient qu’ensuite.

Telle est la matière de guerre ; si l’on voulait traiter des formes, un livre suffirait à peine. Mais qui n’aperçoit la puissance de cette passion collective, où toutes les colères, de l’ambition, de la maladie, de l’âge, s’expriment si bien, avec l’approbation et la gloire ? Qui ne voit aussi comment l’imitation et la pudeur y jettent la meilleure jeunesse, et comment les passions précoces y jettent la pire encore mieux ? Enfin, comment le vieil art des recruteurs, toujours adapté aux circonstances, dissimule mieux que jamais la contrainte et sourit plus longtemps aux recrues ? Surtout l’idée fataliste est plus puissante encore ici peut-être que dans toutes les autres passions, par la fureur des prophètes, et par leur pouvoir aussi sur les faits, car notre malheur veut que ceux qui annoncent soient aussi ceux qui décident. C’est un sujet dont j’aurais voulu me détourner, car il exigerait toute la place, mais, dans mon idée, il l’a toute, et tout ce livre n’est qu’une méditation sur la guerre, d’où seulement se trouvent écartées, par un autre choix des mots, des images trop émouvantes, et qui appellent un peu trop la guerre contre la guerre.

Alain, 81 Chapitres sur l’esprit et les passions (1916), livre V Des passions, chapitre XI De la violence in Les passions et la sagesse, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1960, p.1214-1216.

 

Corrigé

1) Analyse.

Alain note d’abord la fréquence des faits de guerre qui touchent tout le monde. Il s’agit d’une guerre générale et non simplement des conflits armés entre des groupes, notamment parce qu’elle concerne aussi des choses. Il donne ensuite une explication du phénomène. De façon générale, la guerre a pour cause les passions du côté du corps. Contrariées par la vie sociale, les passions n’en restent pas moins actives. La guerre a l’imagination pour cause du côté de l’âme, cette dernière suivant le corps. Aussi la trouve-t-on dans la justice qui exclut normalement la passion et même dans le dialogue. Il recommande alors non seulement de penser, mais de penser sans chercher à vaincre l’autre.

Il fait donc de la guerre l’objectif réel des passions. Il en donne de nombreux exemples pris dans les relations amoureuses, les relations économiques, juridiques. Cela l’amène à préciser que la guerre n’est pas l’objet d’une sorte de calcul pour résoudre des problèmes, elle est bien plutôt ce qui suit des passions.

Enfin, il remarque la force de l’élan guerrier, sa capacité de séduction, aidée par ceux qui s’y adonnent.

Il en déduit sa tentation et sa tentative. C’est un sujet qu’il aurait voulu ne pas traiter mais tout son ouvrage vise à penser la guerre sans la faire.

 

2) Idées essentielles.

La guerre a des causes qui peuvent être futiles.

Elle a pour source les passions, l’imagination. Elle s’immisce dans la justice, voire dans la pensée.

Il faut penser sans combattre.

La guerre est l’objectif des passions.

Elle a une force qui entraîne tout.

La guerre est le sujet véritable de l’ouvrage.

 

3) Proposition de résumé.

On fait la guerre sans raison suffisante. Cela tient à la physiologie. L’imagination suit le corps. D’où des [20] maux, même dans la justice qui punit violemment. Pensons donc pour que la passion ne fasse pas agir. Mais, m’ [40] a-t-on appris, convaincre c’est vaincre. Il faut penser sans combat.

Les passions conduisent à la guerre, même le [60] pacifisme. La fureur guerrière, le mimétisme, la retenue entraînent les jeunes. L’armée recrute en masquant les contraintes. Le fatalisme [80] triomphe puisque les devins font les maux prédits. J’aurais aimé éviter ce sujet. Ce livre pense froidement la guerre.

100 mots.

 

 

 


[1] Peut-être une allusion au début du chapitre 3 de Candide (1759) de Voltaire (1694-1778) où on lit : « la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface » (note de Bégnana : ne pas en tenir compte dans le résumé).

Voir les commentaires

La guerre - biographie de Clausewitz (1780-1831)

Felipe Giménez Pérez (né en 1961), "Clausewitz, el pensador de la guerra"

Felipe Giménez Pérez (né en 1961), "Clausewitz, el pensador de la guerra"

Vie.

Carl Philipp Gottlieb von Clausewitz est né le 1er juin 1780 à Burg, non loin de Magdebourg. Son père, Friedrich Gabriel Clausewitz (1740- ?), fils d’un professeur de théologie, est percepteur. Il revendique des origines nobles comme le montre l’introduction du von accolé au nom de Clausewitz. Il a reçu une commission d’officier pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763). Cette guerre oppose la France à la Grande Bretagne et l’Autriche à la Prusse. Friedrich Clausewitz est démis de ses fonctions à la fin de la guerre, soit à cause d’une blessure à la main, soit en raison de son extraction modeste qui infirme sa revendication de noblesse. Trois de ses frères choisiront la carrière militaire, le quatrième la théologie. Quant à son fils, Carl, il est le cinquième d’une phratrie de six enfants : il a trois frères et deux sœurs, Gustav, Friedrich (1771- ?), Wilhelm, Charlotte et enfin Johanna.

Jusqu’à l’âge de douze ans, il fréquente l’école latine locale (Lateinschule). Grâce aux relations de son père, il entre comme porte-enseigne ou porte-étendard (Fahnenjunker ou cadet) au 34ème régiment d’infanterie à Potsdam en 1792.

Nommé Officier en 1793, c’est-à-dire à treize (la notion d’enfant soldat est récente) il reçoit son baptême du feu au siège de Mayence. La ville fut remise par Kleber en l’échange d’un départ libre de ses troupes par une coalition de Prussiens et d’Autrichiens. Il participe aux campagnes de la première coalition en France durant les guerres révolutionnaires (1792-1794).

En 1795, il rejoint la garnison de Neuruppin où il est promu lieutenant. Il lit les écrits militaires de Frédéric II de Prusse, un de ses héros (cf. Eric Weil, « Guerre et Politique selon Clausewitz, in : Revue française de science politique, volume 5, n°2, janvier-avril 1955 ; sur Frédéric II héros de Clausewitz, cf. René Girard [né en 1923], Achever Clausewitz – Entretiens avec Benoît Chantre, Carnets Nord, 2007, p.252-253).

De 1796 à 1801, il profite de la vie de garnison pour satisfaire sa curiosité intellectuelle et perfectionner ses connaissances dans de nombreux domaines.

Il est admis à l’académie militaire de Berlin en octobre 1801. L’établissement est dirigé par Gerhard Von Scharnhorst (1755-1813), qui n’est pas noble malgré le Von. Il devient son mentor et son protecteur.

En 1803, il devient sur la recommandation de Scharnhorst, aide de camp du prince Auguste de Prusse (1779-1843). Il lit et annote entre autres, le stratège et historien grec Polybe (203-120 av. J.-C.), l’homme politique et le philosophe politique florentin Nicolas Machiavel (1469-1527), auteur de L’art de la guerre (1521).

Il sort en 1804 parmi les meilleurs de sa promotion. Il rédige un traité : La Stratégie. Il fréquente la grande noblesse et la cour.

Il participe aux campagnes de 1806. Le 14 octobre, bataille d’Auerstaedt et d’Iena : victoires éclatantes de Napoléon 1er (1769-1821) ou déroutes prussiennes. Le 28, le prince capitule à Prenzlau. Clausewitz est capturé par les Français. Il passe pratiquement deux ans en captivité, en France (à Nancy) et en Suisse. Il profite de sa captivité pour se cultiver. Il apprécie les arts, notamment le poète Schiller. Le 27 octobre, Napoléon 1er entre dans Berlin occupé.

Clausewitz est libéré en 1807. Il séjourne chez l’écrivaine et essayiste suisse, Mme de Staël (1766-1817), adversaire de Napoléon 1er. Elle est l’amie du général Bernadotte (1763-1844). Il a des contacts avec le critique et philosophe Friedrich Schlegel (1772-1829). Il suit à Berlin les cours de Johann Kiesewetter (1766-1819), un vulgarisateur de la philosophie d’Emmanuel Kant (1724-1804). Le 13 décembre, le philosophe postkantien Fichte (1762-1814) commence à donner à Berlin les conférences constituant ses Discours à la nation allemande (« Reden an die deutsche Nation ») qui invitent à rejeter l’occupation française sur la base d’une supériorité des allemands sur les français, les premiers ayant conservé la pureté de leur langue à l’inverse des seconds.

En 1808, Fichte poursuit ses conférences contre les Français.

En 1809, Clausewitz devient l’assistant de Scharnhorst qui réorganise l’armée prussienne. Il est promu capitaine par le prince Auguste.

En 1810, il est promu major, nommé professeur à l’académie militaire et devient responsable de la formation militaire du prince cadet de Prusse, le futur Guillaume Ier (1797-1861-1888) lorsqu’il succédera à son frère aîné, mort sans enfant. Il deviendra après la défaite française de 1870 le premier empereur d’Allemagne. Clausewitz se marie avec Marie comtesse Von Brühl (1879-1836).

Le 31 décembre 1811, l’alliance franco-russe est rompue : la guerre va reprendre.

En 1812, Napoléon 1er soumet la Prusse à une alliance, c’est-à-dire à l’intégration à la politique française. Clausewitz refuse la collaboration militaire avec les Français. Il participe à la rédaction de manifestes (Bekenntnisse) rejetant cette alliance avec d’autres officiers prussiens. Il publie son enseignement au prince cadet sous le titre : Des principes de la guerre ou Principes de l’enseignement ou Théorie du combat. Il quitte en mai son pays, la Prusse, pour rejoindre l’armée impériale russe. Il est recommandé par le général et comte Neidhardt Von Gneisenau (1760-1831). En juin commence la campagne de Russie qui oppose la Grande armée de Napoléon 1er au tzar Alexandre 1er (1777-1801-1825). Clausewitz conseille au tzar le repli conformément à sa théorie de la supériorité de la défense sur l’attaque. Des 5 au 7 septembre a lieu la bataille de la Moskowa. Le 14 septembre, Napoléon 1er entre dans Moscou. Le 19 octobre, il abandonne Moscou. Commence le retrait. Clausewitz parvient à retourner les généraux prussiens notamment le corps d’armée du Général Johann David Ludwig Yorck von Wartenburg (1759-1830) contre les Français. La contre attaque russe après la prise de Moscou incendiée par l’armée française est un désastre pour l’armée de Napoléon 1er. Il est symbolisé par le passage de la Bérézina du 26 au 28 novembre. Clausewitz apparaîtra dans le roman de Léon Tolstoï (1828-1910), Guerre et paix, (1865-1869) qui porte sur la campagne de Russie.

En 1813, il devient alors officier de liaison russe auprès de l’état-major de Gebhard Leberecht Von Blücher (1742-1819) puis chef d’état-major de la légion germano-russe.

En 1814, il réintègre l’armée prussienne avec le grade de colonel. Il participe à la campagne de France qui se déroule de janvier à avril où Napoléon Bonaparte fait montre de son génie militaire contre la coalition de la Russie, de la Prusse, de l’Angleterre, de la Suède – dont l’armée est dirigée par Bernadotte, l’ancien général de Napoléon Bonaparte devenu roi de Suède –, de l’Autrice, de la Bavière et du Wurtemberg. Le 6 avril, Napoléon 1er abdique à Fontainebleau (sur cette campagne et sur Napoléon, modèle de Clausewitz, cf. René Girard, Achever Clausewitz, p.247-251. Clausewitz commente la campagne dans le livre II de son De la guerre).

Le 1er mars 1815, Napoléon revient. Il reprend le pouvoir et les hostilités reprennent. Clausewitz participe à la campagne contre la France en tant que chef d’état-major du 3ème corps d’armée de Prusse du général Von Thielmann. Il participe d’abord à la défaite des Prussiens commandés par Blücher à la bataille de Ligny le 16 juin. Il participe ensuite à la bataille de Wavre les 18 et 19 juin opposant les Prussiens au maréchal Grouchy. Ce dernier est vainqueur. Mais, il a été suffisamment bloqué pour ne pas pouvoir rejoindre la bataille de Waterloo qui a lieu le 18 juin, au contraire de Blücher qui, aidant Arthur Wellesley, 1er comte puis marquis puis duc de Wellington (1769-1852), vit la défaite de Napoléon 1er dont il ne se relèvera pas. Au lendemain du congrès de Vienne (18 septembre 1814 au 9 juin 1915), au cours duquel les vainqueurs du conflit contre le premier empire français ont défini les frontières de l’Europe, Clausewitz est mécontent de son résultat. Car la France lui paraît toujours dangereuse comme le montre la correspondance avec sa femme (cf. Alexandre Adler, « Vers une nouvelle théorie de la guerre », Études, 2002/1 Tome 396, p. 9-16 ; René Girard, Achever Clausewitz, p.162-163).

En 1816, il est membre de l4 état-major du général Von Gneisenau à Coblence. C’est à cette époque qu’il rédige pour lui-même quelques pages sous le titre : Des avantages et inconvénients de la milice (Landwehr) prussienne dans laquelle il analyse la situation politique impliquée par le fait d’armer le peuple (cf. Eric Weil, op. cit. p.309).

En 1818, il est promu major-général. Le 9 mai, il est nommé directeur de l’administration de l’académie militaire de Berlin, poste qu’il occupe jusqu’en 1830. Écarté de l’enseignement, il met ces années à profit pour se consacrer à l’étude et à la rédaction de son œuvre. Dans le même temps, Hegel (1770-1831) arrive à Berlin. Contrairement à ce que Lénine (1870-1924) croira et écrira dans Le krach de la II° Internationale (1915), Clausewitz semble l’avoir méconnu.

En 1819, il publie Des Avantages et inconvénients de la milice (Landwehr) prussienne.

Sur la base de son œuvre, la noblesse de sa famille est reconnue par un patent royal de Frédéric Guillaume III (1770-1790-1840) en 1827 (cf. Eric Weil, « Guerre et Politique selon Clausewitz in : Revue française de science politique, 1955, n°2). On peut citer de lui un passage d’une lettre à Friedrich Erhard Leopold Von Röder (1768-1834), un général de cavalerie prussien. Il y énonce sa grande idée :

« La guerre n’est pas un objet indépendant, mais la continuation de la politique avec des moyens changés ; c’est pourquoi pour leur majeure partie, les lignes principales de tous les grands projets stratégiques sont de nature politique… Aussi ne saurait-il être question d’une appréciation purement militaire d’un grand Tout stratégique ni d’un projet purement militaire pour un tel Tout. » cité par Eric Weil, op. cit).

La même année, il relate dans La Campagne de 1815 en France, sa participation à la défaite de Napoléon 1er durant les Cent jours.

À partir de 1829, il rédige le chapitre I du livre I de De la guerre.

Le 19 août 1830, Clausewitz est nommé inspecteur de l’artillerie à Breslau (l’actuelle Wroclaw).

En 1831, il est chef d’état-major de l’armée de Gneisenau qui réprime la révolution polonaise. Nommé suite au décès de Gneisenau par le choléra, il est cependant remplacé peu de temps après. Comme militaire, il n’a pas démontré de qualités de stratège (cf. Eric Weil, ibid.). Il meurt du choléra le 16 novembre 2 jours après Hegel terrassé par la même maladie ou par la dépression.

 

Œuvres.

Entre 1832 et 1837, sa femme Marie fait publier son œuvre.

Son traité majeur De la guerre (Vom Kriege) est avant tout une compilation d’écrits épars qui est publié la première fois en trois volumes de 1832 à 1834.

On trouve plusieurs éditions de cette œuvre en français.

De la guerre, traduction par le Lieutenant-Colonel De Vatry, éditée une première fois en trois tomes par la Librairie militaire Baudoin (1886), puis édition complétée et révisée par Jean-Pierre Baudet, volume relié, Champ Libre, 1989 ; éditions Ivrea, 2000.

De la guerre, traduction de Jean-Baptiste Neuens, Paris, Astrée, 2014.

De la guerre, traduction de Denise Naville, préface de Camille Rougeron et Pierre Naville, Paris, Minuit, 1955.

De la guerre, traduction de Nicolas Waquet, Éditions Rivage poche, 2006. L’ouvrage est un abrégé.

On trouve également d’autres œuvres en français :

Théorie du Combat. Enseignement militaire au prince de Prusse, Astrée, 2013.

De la révolution à la restauration. Ecrits et lettres, trad. M. L. Steinhauser, Paris, Gallimard, 1976.

Principes fondamentaux de stratégie militaire, rédigé en 1812 et destiné à la formation militaire du Prince de Prusse, traduction de Grégoire Chamayou, Paris, Mille et une nuits, 2006.

Sur la guerre et la conduite de la guerre : Éclairage stratégique de plusieurs campagnes (tomes IX et X) : Gustave Adolphe, Luxembourg, Frédéric Le Grand, La Maison du dictionnaire, Traduction de G. Reber, 2008.

La Campagne de 1796 en Italie, Librairie militaire Baudoin, Paris, 1899.

Campagne de 1799 en Italie et en Suisse, Librairie militaire Chapelot, Paris, 1906. Réédition aux éditions Champ libre en 1979.

Notes sur la Prusse dans sa grande catastrophe, traduction de A. Niessel, Paris, Champ libre, 1976.

La Campagne de 1812 en Russie, traduction de M. Bégouën, Bruxelles, Complexe, 2005

La Campagne de 1813 et la campagne de 1814, Librairie militaire Chapelot, Paris, 1900

Campagne de 1814, traduction de G. L. Duval de Fraville, Paris, Champ libre, 1972.

Campagne de 1815 en France, traduction de A. Niessel, Paris, Champ libre, 1973.

Voir les commentaires

La guerre - sujet et corrigé d'un résumé : Alain "L'amour de la patrie"

Sujet.

Résumez le texte suivant en 80 mots (plus ou moins 10%). Vous indiquerez les sous totaux de 20 en 20 (20, 40, …) par un trait vertical et par le chiffre correspondant dans la marge. Vous indiquerez obligatoirement votre total exact à la fin de votre résumé.

 

Nous devons faire un exact inventaire, sans aucun respect. Mais il est moins question de nier que de donner à chaque sentiment sa juste part dans la grande aventure. Il s’agit maintenant pour moi de la vie des autres, au sujet de laquelle je dois décider pourquoi et en quelles circonstances j’accepterai ou non, le cas échéant, qu’ils meurent pour mes idées. Soyons donc scrupuleux, et non point légers. Or je crois que cet amour de la patrie, si naturel en tous, n’est pas assez fort pour porter par lui-même le grand effort de guerre.

Et voici pourquoi je crois cela. La nation en guerre a autant besoin d’argent que d’hommes. C’est un fait qu’elle trouve autant d’hommes qu’il y en a en elle pour mourir. C’est un fait aussi qu’elle ne trouve pas aisément de l’argent. Il y faut de la contrainte, lorsqu’il s’agit de l’or, ou bien une sorte de marché avantageux. Et, pour les emprunts, on n’a même pas l’idée de dire : « L’emprunt national ne rapportera aucun intérêt ; le principal même n’est pas garanti. »

Examinons de plus près. Il y a à dire ici quelques vérités désagréables. Chacun sait que les militaires, à partir d’un certain grade, et par la simplicité de la vie qui est alors imposée au combattant et même à la femme, amassent quelque argent pendant une guerre de quatre années. Or, parmi ces hommes qui donnent leur vie, y en a-t-il un qui, ayant fait le compte de ses dépenses, rende le superflu en disant : « Je ne veux point m’enrichir pendant que ma patrie se ruine » ? Que les citoyens donnent plus volontiers leur vie que leur argent, voilà un paradoxe assez fort.

Ceux qui exposent leur vie jugent peut-être qu’ils donnent assez. Examinons ceux qui n’exposent point leur vie. Beaucoup se sont enrichis, soit à fabriquer pour la guerre, soit à acheter et revendre mille denrées nécessaires qui sont demandées à tout prix. J’admets qu’ils suivent les prix ; les affaires ont leur logique, hors de laquelle elles ne sont même plus de mauvaises affaires. Bon. Mais, la fortune faite, ne va-t-il pas se trouver quelque bon citoyen qui dira : « J’ai gagné deux ou dix millions (1) ; or j’estime qu’ils ne sont pas à moi. En cette tourmente où tant de nobles hommes sont morts, c’est assez pour moi d’avoir vécu ; c’est trop d’avoir bien vécu ; je refuse une fortune née du malheur public ; tout ce que j’ai amassé est à la patrie ; qu’elle en use comme elle voudra ; et je sais que, donnant ces millions, je donne encore bien moins que le premier fantassin venu » ? Aucun citoyen n’a parlé ainsi. Aucune réunion d’enrichis n’a donné à l’État deux ou trois cents millions. Or si la patrie était réellement aimée plus que la vie, on connaîtrait ce genre d’héroïsme, et même, puisque celui qui donne sa vie devait la donner, les héros du coffre-fort donneraient encore moins que leur dû.

Cela prouve, il me semble, que l’amour de la patrie, lorsqu’il se manifeste par l’action militaire, est certainement soutenu et réchauffé par d’autres sentiments, sans doute naturels à l’homme aussi, mais cultivés par l’art militaire, le plus ancien et le plus savant de tous, tandis que l’art du percepteur est encore dans l’enfance.

Alain, Mars ou la guerre jugée (1921, 1936) Chapitre premier : L’amour de la patrie (in Les passions et la sagesse, Gallimard « Bibliothèque de la Pléiade », 1960, p.551-552).

 

(1) D’après le convertisseur de l’INSEE, 1000 francs de 1914 valent environ 3332,14 € de 2013 ; 1000 francs de 1918, 1613,40 € de 2013 ; 1000 francs de 1921, 1087,66 euros de 2013 et 1000 francs de 1936, date de parution de la deuxième édition du volume, 714,56 € de 2013 (http://www.insee.fr/fr/themes/calcul-pouvoir-achat.asp).

 

Corrigé du résumé du texte d’Alain « L’amour de la patrie » in Mars ou la guerre jugée.

 

1) Analyse du texte et remarques.

Alain commence par des considérations générales et apparemment vagues qui portent sur son intention. Il s’agit de réaliser un inventaire, c’est-à-dire de faire la liste et ici l’analyse de ce qu’on trouve ou non dans la guerre. S’il veut le faire sans respect, cela ne veut pas dire avec irrespect, mais plutôt sans tenir compte des valeurs sociales reconnues. Le terme ici doit être pris en son sens social et non moral. Le projet est de donner à chaque sentiment sa place dans la constitution de la guerre. À cela s’ajoute qu’écrire sur la guerre revient à décider de la vie et de la mort des autres pour des idées. Autrement dit, on fait la guerre pour des raisons ou des motifs. Entendons par là par des décisions qui sont orientés par des sentiments. Ces derniers sont bien évidemment naturels. Mais, leur connaissance comme celle du vent permet d’aller où on veut. Leur ignorance conduit à être guidé comme le navire qui dérive.

Et comme c’est à une sorte de critique du patriotisme ou plutôt de l’ennoblissement de la guerre par le patriotisme que va se livrer Alain, on comprend qu’il prévienne son lecteur.

Alain explique ensuite ses propres précautions.

Il part du principe qu’il énonce que la guerre exige autant d’hommes que d’argent. Elle trouve facilement les premiers mais difficilement le second. Pour trouver de l’argent, deux moyens apparaissent : contrainte ou échange intéressé. Autrement dit, la nation emprunte en promettant un intérêt.

Il ajoute que les militaires sont payés, et d’autant plus payés qu’ils montent en grade : la guerre les enrichit quelque peu. S’ils donnent leur vie, aucun ne donne ce qu’il a gagné en plus. Ce que montre Alain en faisant fictivement parler un militaire et en lui attribuant des propos que jamais on n’entend. D’où le paradoxe qu’il nomme comme tel : les membres d’une nation donnent plus facilement leur vie que leur argent. On s’attendrait à l’inverse.

Si on accorde à ceux qui donnent leur vie qu’ils estiment donner assez, donc qu’ils ont raison de ne pas donner leur argent, qu’en est-il des autres s’interroge le philosophe normand.

Il précise qu’il s’agit de ceux qui fabriquent ou commercent pour la guerre. Comment se fait-il qu’ils ne se disent pas, la guerre finie, que les bénéfices qu’ils ont faits, conformes à la logique des affaires, doivent revenir à l’État ? Là encore, Alain fait tenir un discours improbable à un civil enrichi.

Comparant l’héroïsme de celui qui donne à la guerre à l’héroïsme de celui qui donne son argent, il conclut évidemment que le premier est supérieur au second. La conséquence implicite est que le second devrait être au moins aussi répandu que le premier. Or, ce n’est pas le cas.

Alain peut conclure que l’amour de la patrie n’est pas suffisant pour qu’il y ait guerre. Il est nécessaire qu’il y ait d’autres sentiments qu’il considère naturels. Mais surtout, il faut que ces sentiments autres soient cultivés par l’art militaire qu’il caractérise comme le plus ancien et le plus savant de tous les arts. Il lui oppose un art encore dans ses débuts : l’art du percepteur ou collecteur d’impôts, bref, l’art économique.

Ce premier chapitre du recueil réfute donc l’opinion commune selon laquelle la guerre – notamment du côté français – a eu pour seule source l’amour de la patrie.

 

2) Idées essentielles.

Il faut critiquer avec justice sans déférence sociale la guerre.

La guerre exigeant la vie des hommes et de l’argent, le patriotisme devrait conduire à donner autant si ce n’est plus d’argent que la vie.

Ni les militaires, encore moins les civils enrichis par les affaires en temps de guerre, ne donnent de l’argent à l’État.

Le patriotisme s’accompagne donc dans la guerre d’autres sentiments que l’art militaire, le plus ancien, cultive alors que l’économie reste balbutiante.

 

3) Proposition de résumé.

Enumérer sans déférence les sentiments de ce jeu de la vie et de la mort doit être juste. Ainsi, le [20] patriotisme n’explique pas la guerre.

Elle exige des hommes donnant leur vie ou leur argent. Or, ni les officiers [40] rémunérés, ni les entrepreneurs s’enrichissant de la guerre, ne donnent leur argent alors que beaucoup donnent leur vie.

Donc [60] d’autres sentiments portent le patriotisme que manifeste l’antique art militaire là où le nouvel art économique reste impuissant.

80 mots

 

 

Voir les commentaires

La guerre - sujet et corrigé d'un résumé : Alain "De la révolte"

1) Sujet.

Résumez le texte suivant en 100 mots (plus ou moins 10%). Vous indiquerez les sous totaux de 20 en 20 (20, 40, …) par un trait vertical et par le chiffre correspondant dans la marge. Vous indiquerez obligatoirement votre total exact à la fin de votre résumé.

 

 

Quand le duc de Parme demande à Fabrice si le roi de Naples est aimé, Fabrice répond à peu près ceci : « Je ne me soucie point de savoir si les sujets du roi de Naples sont contents. L’armée est bien munie et parfaitement disciplinée. Qui s’inquiète après cela si la canaille aime ou n’aime pas ? » (1) Voilà la pensée d’un aristocrate, et sans aucune hypocrisie. L’amour plaît aux princes, mais comme la dernière marque de l’obéissance. Ceux qui ont goûté au pouvoir ne supportent pas la moindre tricherie là-dessus ; essayez de faire entendre au maître que vous obéissez parce que vous le voulez bien ; rien n’est plus froidement reçu ; cela est presque impertinent. Mais, d’un autre côté, il est presque impossible que l’on soit aimé si l’on commande ; et le regard de l’esclave, toujours effrayant à voir, affermit bientôt le maître dans les sévères maximes du pouvoir absolu. Au reste il s’élève toujours un peu d’amour dès que le maître ne fait pas tout le mal possible. La crainte d’abord. Je n’aurais point compris sans peine cette rude méthode ; mais je l’ai vue à l’œuvre. J’ai relu Tacite (2) sur les visages. Dans cette épreuve, et quand le plus prochain pouvoir, lui-même éperonné, frappe selon une infatigable vigilance, l’homme de troupe se tortille comme un serpent, prenant mille formes que le regard ne peut suivre. Nos rois et nos rhéteurs ignorent ces mouvements-là, comme le préfet de police ignore la lutte des poignets contre les menottes. L’homme de troupe pourrait raconter ces choses ; mais je remarque que l’homme de troupe oublie beaucoup.

On sait qu’il n’y a jamais eu de guerre sans quelque mouvement de mutinerie. De tels événements sont mal connus, et toujours expliqués par des causes accidentelles, comme la mauvaise nourriture, ou une bataille malheureuse, ou la faute lourde d’un chef. Comme si l’on voulait oublier et faire oublier. Selon mon opinion, de telles causes sont plutôt des occasions que des causes. La révolte est au fond, et permanente, je dirais presque d’institution dans n’importe quelle troupe. J’en ai vu des signes chez les plus dociles d’apparence, et voilà certainement ce qui m’a le plus étonné lorsque j’ai vu ces choses de près et du dedans, jusqu’au temps, qui arriva vite, où je fus obligé de lutter en moi-même contre des sentiments de ce genre. Aussi, tout en me défendant d’espérer un tel redoublement de maux, j’attendais quelque terrible punition au jour de la délivrance. Mais les pouvoirs gagnent une partie après l’autre, et j’aperçois à peu près comment les choses se passent. Je me souviens de ces sentiments, parce que je les ai surmontés ; mais eux, autant que je sais, mes naïfs compagnons, ils les ont subis ; ils peuvent les éprouver encore, et soudainement, par quelque circonstance extérieure, mais ils ne savent pas les retrouver volontairement ; ils n’y pensent jamais. L’homme est facile à gouverner.

Ce que je veux remarquer ici, afin de mettre ces vérités désagréables en leur juste place, c’est que la révolte toujours armée et prête n’exclut pas d’autres sentiments bien forts aussi, comme le goût du bien faire, dont j’ai vu tant de preuves ; car il arrive qu’on se console d’une corvée irritante en la faisant bien, et il est presque impossible de ne pas faire bien ce que l’on sait faire ; d’où vient que souvent, parce que l’action est difficile, l’obéissance devient facile. La justice aussi, j’entends entre égaux, et hors de tout commandement, est continuellement présente et puissante ; car il est visible que ce que je ne fais point sera fait par un autre ; et plus la tâche est pénible et dangereuse, plus cette idée du juste partage des risques mord énergiquement sur tout homme, et mieux même que la peur. Ajoutez que, dans les instants les plus critiques, où le maître est esclave et misérable autant que tous, la fraternité revient. Aussi la grande colère des esclaves s’en va toujours chercher les chefs les plus lointains, et surtout les pouvoirs civils, dont les faciles discours semblent alors odieux. Par ces causes, la révolte du soldat vise justement où elle ne peut atteindre. Aussi le système peut durer longtemps.

Si je joins à ces actions sans relâche et à ces passions qui se dépensent dans le vide, les fatigues extrêmes qui engourdissent, les repos délicieux, et la puissance démesurée des plus simples plaisirs, comme de manger et boire, il me semble que je n’ai pas mal décrit le soldat en son métier quotidien. Par ce mécanisme riche en frottements, la révolte est renvoyée au jour de la paix ; alors le bonheur d’être libre, après la joie esthétique du triomphe, efface naturellement jusqu’au souvenir de la révolte ; ce qui est traduit, par ceux qui ignorent ou qui veulent ignorer, dans de belles phrases qui ne sont pas sans vraisemblance. Le soldat ne se reconnaît pas bien dans cet agréable portrait qu’on lui fait de lui-même. Mais que dirait-il ? Les formes lui manquent. Nous prenons aisément pour vraie l’image de nous-mêmes, dès que les autres la reconnaissent.

Alain, Mars ou la guerre jugée, XXIV De la révolte, in Alain, Les passions et les âges, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », p.590-592.

 

(1) Alain recompose de mémoire un dialogue qui se trouve au chapitre VII du livre premier de La chartreuse de Parme (1839, 1841) de Stendhal (1783-1842).

(2) Tacite (56-117), historien latin, auteur notamment des Histoires et des Annales, appartenant à l’ordre sénatorial, n’a cessé de dénoncer les méfaits des mauvais empereurs tyranniques.

 

2) Analyse et remarques sur le texte.

Après avoir fait une référence – approximative – à un dialogue de la Chartreuse de Parme de Stendhal entre Fabrice Del Dongo et le duc de Parme, qui lui sert d’entrée en matière, Alain met en lumière le fait que le pouvoir ne veut pas être obéi par amour seulement ou par volonté : c’est la crainte que le pouvoir vise.

Prenant un tour plus personnel, Alain explique que cette idée. Il l’a comprise, pour l’avoir vu à la guerre, chez l’homme de troupe. C’est une expérience qui échappe, non seulement aux gouvernants et aux orateurs, car ils sont aussi loin que le préfet de police de l’usage des menottes qui est l’analogie dont use Alain, mais également les hommes de troupes qui le vivent dans la mesure où ils oublient leur expérience. Bref, ici Alain met en lumière sa singularité : un philosophe au milieu des soldats.

Il rapporte ensuite la connaissance que toute guerre implique des mutineries ou révoltes. Il rejette les explications habituelles qui ne sont pas des causes mais des occasions. Il soutient que la révolte est permanente. Autrement dit, elle est n’a pas besoin de cause. Il s’appuie sur son expérience personnelle car il l’a compris sur les plus obéissants des soldats et surtout sur lui-même. Il la rejetait pour le mal qu’elle augmente. Il s’attendait à ce qu’elle éclate. Il n’en a rien été. Il s’oppose à lui-même la victoire des pouvoirs qu’il explique ensuite. Il commence par mettre en lumière la différence entre lui qui a dépassé ses sentiments et ces compagnons d’infortune qui ont été gouvernés par leurs sentiments et qui ne peuvent les retrouver. Il en déduit que l’homme se domine aisément.

Alain met ensuite en lumière les autres sentiments qui empêchent la révolte de se manifester. Premièrement, la satisfaction du travail bien fait. Deuxièmement, la justice qui amène à prendre sa part des efforts. Troisièmement, le sentiment de fraternité qui naît dans la difficulté avec les chefs les plus proches de l’action, les sentiments négatifs s’adressent aux chefs lointains ou aux politiques.

Il ajoute ensuite tout ce qui appartient à la vie quotidienne du soldat qui use la révolte et fait qu’elle est toujours différée pour la paix.

Et lorsqu’elle vient, la joie fait oublier la révolte. De là des discours relatifs aux soldats qui ignorent ou feignent de l’ignorer la présence latente de la révolte. Alain pour finir fait remarquer que le soldat, même s’il ne se retrouve pas dans les discours qui le représentent, ne sait analyser la situation. Il finit par se reconnaître dans la belle image qu’on fait de lui comme tous les hommes.

 

3) Les idées essentielles.

Le pouvoir veut une obéissance craintive plutôt qu’aimante ou volontaire.

C’est une vérité expérimentée et retenue par Alain.

La révolte présente en toute guerre trouve ici ou là des occasions mais est permanente.

Alain l’a vue et expérimentée en lui-même. Mais les autres soldats ont subi les sentiments, ce qui les rend aisés à dominer comme l’homme en général.

Il explique l’absence de révolte pendant la guerre par le goût du travail bien fait, par la justice, par la fraternité et par les activités de la vie quotidienne.

Quant à son absence lorsque la paix revient, elle tient à la joie et aux portraits trompeurs dans lesquels les soldats, qui ne sont pas des penseurs, se reconnaissent.

 

4) Proposition de résumé.

 

Le pouvoir exige l’obéissance craintive plutôt qu’amoureuse, voire volontaire. Je l’ai appris de simples soldats ignorés des [20] puissants, oubliant leur expérience.

La révolte a des occasions, non des causes. Je l’ai vue chez les plus obéissants. [40] Je l’ai vécue. Mais les sentiments dominaient mes camarades. Gouverner l’homme est donc aisé.

La révolte est étouffée [60] par la discipline du travail, par la justice qui fait agir comme autrui, par la fraternité avec les chefs souffrant, [80] et par le quotidien.

La paix revenue, la joie la fait oublier comme les discours des puissants flattant les soldats.

100 mots

 

 

Voir les commentaires

La guerre - Biographie d'Eschyle

Eschyle (~525-~456 av. J.-C.)

Eschyle (~525-~456 av. J.-C.)

Vie.

En 534, sous le règne du tyran Pisistrate (~600-561-527 av. J.-C.), aurait eu lieu la première représentation tragique aux Grandes Dionysies à Athènes (cf. Jacqueline De Romilly 1980, p. 65 ; Meier 2004, p. 60, p. 70 ; Vernant/Vidal-Naquet 1986, p. 17). Cette fête religieuse se tenait à la fin du mois de mars sur les flancs de l’Acropole. Cette innovation par rapport au chœur de dithyrambe aurait été l’œuvre de Thespis (~580- ?), le créateur de la tragédie, personnage peut-être légendaire (Vidal-Naquet 1972, p. 92, p. 93). Les Grecs croyaient en son existence comme le montre la mention de ses danses dans Les Guêpes d’Aristophane (~445-~386 av. J.-C.) ou le dialogue que lui fait tenir Plutarque avec Solon (cf. Plutarque, Solon ; Vidal-Naquet 2002, p.14-15).. Il aurait introduit un premier acteur dialoguant avec le chœur. Pisistrate, quant à lui, régnait depuis 561 environ où il avait accédé au pouvoir grâce au peuple en profitant des conflits opposant les grandes familles aristocratiques (cf. Mossé 1971, p. 20 et sq. ; Poursat 1995, p. 148). Sa tyrannie (ou royauté), entrecoupée de deux exils, passe pour avoir été assez bienveillante (cf. Mossé 1971, p. 22).

Eschyle, fils d’Euphorion (expression qu’on trouve sous la plume d’Hérodote, Histoires, II Euterpe, 156), naît à Éleusis, sur le territoire de la cité d’Athènes en 525/524 pendant la tyrannie des fils de Pisistrate, Hippias ( ?-490 av. J.-C.) et Hipparque ( ?-514 av. J.-C.). Peut-être que sa famille était noble (contra Saïd 1997, p. 135). On lui attribue deux frères, Cynégire et Ameinias (ou Aminias), et une sœur dont les enfants furent des poètes tragiques. Lui-même eut deux fils, Euphorion – comme le père d’Eschyle – et Euaion (ou Eubion ou Evéon ou encore Bion selon Victor Hugo dans son William Shakespeare qui suit un des noms donnés par le court article que Suidas – l’auteur présumé de l’encyclopédie intitulé Souda du ix° siècle – a consacré à Eschyle), qui devinrent des poètes tragiques. Il a dû apprendre à lire et à écrire. Mais il a dû également s’initier au théâtre s’il est vrai que même le génie a besoin de savoir-faire.

Concernant sa formation, nous sommes dans une certaine ignorance. Quant à sa vocation, les anciens avaient une explication simple que nous a donné Pausanias (~115-~180) dans sa Description de la Grèce : « Eschyle disait qu’enfant, il s’était endormi dans la campagne alors qu’il surveillait des vignes. Dionysos lui apparut et lui ordonna de composer une tragédie. Aussitôt éveillé – comme il voulait obéir – il s’y essaya, et la composa sans difficulté. » (I, XXI, 2 ; cf. Palomar Perez 1988, p.66)

A-t-il été initié aux mystères d’Éleusis ? On l’infère d’un passage des Grenouilles (406/405 av. J.-C.) d’Aristophane (v.886 sq.). Il fut plus tard accusé d’avoir dévoilé une partie des dits mystères dans une de ses tragédies (laquelle ?). Or, il se défendit en prétendant ne pas les connaître au témoignage d’Aristote (384-322 av. J.-C., Éthique à Nicomaque, livre III, chapitre 2, 1111a9). Il est donc permis de faire avec Paul Mazon, dans l’introduction de son édition des œuvres d’Eschyle, l’hypothèse qu’il n’y a pas été initié.

En 522, Darios 1er (~550-522-486 av. J.-C.), qui appartenait peut-être à une branche de la famille régnante, devient roi des Perses après une conjuration qui écarta Bardiya ( ?-522 av. J.-C.), fils de Cyrus II le grand ( ?-559-529 av. J.-C.), fondateur de l’empire perse, qui l’avait écarté au profit de son cadet, Cambyse II ( ?-529-522 av. J.-C.). Il épouse Atossa, une des filles de Cyrus.

En 514, Hipparque est assassiné par Aristogiton, un aristocrate, et son jeune amant Harmodios pour une sombre affaire d’honneur. Ils sont tués à leur tour. Hippias règne seul.

En 510, Hippias est chassé d’Athènes avec l’aide des Spartiates commandés par le roi Cléomène 1er ( ?-520-488). Il se réfugie chez les Perses qu’il conseille. Preuve d’une perméabilité entre les Grecs et les Barbares. La tyrannie des Pisistratides prend fin. S’opposent deux hommes, Isagoras ( ?- ?) soutenu par les Spartiates et Clisthène ( ?- ?), fils de Mégaclès.

En 508, Isagoras est archonte. Sa volonté d’instaurer un régime oligarchique et l’intervention de Sparte sont contestés. Clisthène finit par trouver dans le peuple (grec, δῆμος, démos) un soutien décisif contre les oligarques.

En 508, Clisthène donne ses institutions au nouveau régime : la démocratie ou plutôt l’isonomie comme il est préférable de le nommer. Ce régime n’était pas tout à fait nouveau puisque les cités de Corinthe et d’Argos l’avaient adopté (Meier 2004, p. 17). Il résidait dans le partage du pouvoir entre une aristocratie qui conservait son pouvoir d’initiative et un peuple, notamment les couches moyennes, qui participait à la vie politique. L’isonomie se distingue de la démocratie au sens propre en ce que ce n’est pas le peuple qui exerce le pouvoir (cf. Meier 2004, p. 129). Des institutions anciennes, Clisthène conserve :

-Les quatre classes censitaires. À savoir les pentacosiomédimnes (revenu d’au moins 500 médimnes de grains, le médimne valant un demi-hectolitre environ), les hippeis ou chevaliers (revenu d’au moins 300 médimnes), les zeugites (revenu d’au moins 200 médimnes) et les thètes (revenu inférieur au 200 médimnes).

-L’archontat. Il regroupait neuf magistrats, à savoir, l’archonte éponyme, c’est-à-dire qui donne son nom à l’année, le polémarque, chef des armées et le roi dont la fonction n’était que religieuse et les six thesmothètes qui avaient des fonctions législatives – ils proposaient des réformes législatives – et judiciaires – ils présidaient les jurys (cf. Fustel de Coulanges (1830-1899), La cité antique, 1864).

-L’Aréopage. Il regroupait les archontes sortis de charge qui siégeaient jusqu’à la fin de leur vie. L’Aréopage se réunissait sur la colline d’Arès (= le Dieu de la guerre), proche de l’Acropole.

Clisthène change nombre d’institutions. Il fait entrer de nouveaux citoyens dans le corps civique, peut-être des étrangers, voire des esclaves selon un passage difficile d’Aristote dans sa Politique (livre III, 1275 b).

Il commence par remplacer les tribus par une entité locale à laquelle il donne une fonction politique : le dème. Dorénavant, chaque athénien sera nommé d’après son dème et non plus d’après son père (Mossé 1984, p. 153) – du moins officiellement. Les dèmes ont des tailles très variables. On peut admettre qu’ils étaient au nombre de 100 (cf. Lévy 1995, p. 200). Plusieurs dèmes constituent une trittye. Le territoire d’Athènes est découpé en trois zones, l’astu, c’est-à-dire la ville, la zone urbanisée et les ports du Pirée et de Phalère ; la mésogée, c’est-à-dire la zone du milieu et la paralie qui regroupe les régions de la côte. Chaque région a dix trittyes. Avec une trittye de chaque zone, Clisthène crée dix tribus. Les quatre tribus traditionnelles n’ont plus que des attributions religieuses.

Le pouvoir est désormais détenu par l’Ecclésia ou Ekklesia (ἐκκλησία, l’assemblée du peuple), composée des citoyens mâles. Elle a le pouvoir de déclarer la guerre, d’infliger des amendes, de condamner à mort. Elle est parfois un tribunal dans les affaires de haute trahison (eisangélie). Elle se réunit quatre fois par prytanie (donc quarante fois par an). Le vote a lieu en principe à main levée (sauf plus tard pour certains cas comme l’ostracisme).

L’Héliée est le tribunal populaire. Il a 6000 membres, soit 600 par tribus. Regroupés par section, ils siègent en fonction de l’importance du procès au nombre de 201, 501, 1001, 1501 (ou 200, 500, 1000, 1500).

La Boulê (Βουλή, conseil) est formée de cinq cents bouleutes, cinquante par tribu qui sont tirés au sort. Elle examine toutes les propositions des citoyens avant qu’elles soient soumises au vote de l’ecclésia. Elle s’occupe des affaires courantes et assure la permanence du pouvoir : c’est la prytanie qu’exercent cinquante bouleutes d’une tribu qui sont les prytanes pendant un mois (l’année étant divisée en dix mois). Chaque jour un président, l’épistate est tiré au sort.

L’archontat est réformé. Les archontes sont élus à raison d’un par tribu. Aussi un dixième apparaît-il, le secrétaire des thesmothètes. L’archonte éponyme est conservé. Entre autres fonctions, il désigne les chorèges, c’est-à-dire les riches citoyens chargés de financer les pièces de théâtres et organise les processions des grandes Dionysies qui ont lieu dans la deuxième quinzaine de mars (cf. Meier 2004, p. 69 et sq.) durant six jours (Mossé 1971, p. 55). Après un premier jour consacré aux processions, les pièces de théâtre étaient représentées durant cinq jours. Le premier jour voyait les concours de dithyrambes. Les trois suivants, trois tragédies et un drame satyrique par jour et le dernier jour, cinq comédies (cf. Lévy 1995, p. 258).

Les thètes restent exclus des charges en raison de leur pauvreté.

L’armée est toujours commandée par l’archonte polémarque. Elle est composée des citoyens qui peuvent payer leur équipement, c’est-à-dire ceux des trois premières classes censitaires.

Clisthène disparaît peu après sa réforme. Tout se passe comme si ses ennemis avaient réussi à faire disparaître ses traces (Sur Clisthène : Mossé 1971, p. 25-30 ; Mossé 1984, p. 152-156 ; Amouretti/Ruzé 1978, p. 110-115).

D’autres réformes eurent lieu après lui.

C’est en 501/500 que sont créés les dix stratèges élus et que l’armée est répartie en dix corps (Cabanes 2008, p. 168). En outre, les bouleutes prêtent désormais serment à leur entrée en charge comme gardiens des lois de la cité (Mossé 1971, p. 30).

C’est après la réforme de Clisthène que le théâtre quitte l’Agora pour s’installer au pied de l’Acropole. À peu près au même moment, l’assemblée quitte également l’Agora pour s’installer sur la Pnyx (Loraux 1999, p. 29 et sq.).

En 500 débute la révolte des cités grecques d’Ionie (actuelle Turquie) contre la domination perse. Les Athéniens la soutiennent. On peut les considérer comme les agresseurs des Perses (cf. Meier 2004, p.97). Cette année-là ou plus tard, Eschyle fait ses débuts au théâtre. La tradition veut qu’il ait toujours composé ivre, c’est-à-dire inspiré par le Dieu Dionysos (cf. Palomar Perez 1988, p. 67). En outre, il aurait été acteur dans ses pièces (cf. Palomar Perez 1988, p. 73-75). On lui doit l’introduction d’un deuxième acteur à une date inconnue ainsi qu’une réforme de la tragédie selon le témoignage d’Aristote :

« Le premier, Eschyle porta d’un à deux le nombre des acteurs ; il diminua la partie du chœur et donna le premier rôle au dialogue. » Aristote, La Poétique, chapitre 4, 1449a16-20, traduction Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot, Seuil, 1980.

En 495 (peut-être en 496) naît Sophocle (~495-~405)

En 494, Milet est prise par les Perses après la défaite des Ioniens à la bataille de Ladé (Cabanes 2008, p. 160). Ses habitants sont massacrés ou vendus en esclavage. Les Athéniens qui avaient soutenu le soulèvement de l’Ionie ne firent finalement rien.

En 493/492, Thémistocle (~528-462) qui est archonte, attribue un chœur à Phrynichos (~540-~470 av. J.-C.). Il donne à Athènes une tragédie sur l’histoire récente : la Prise de Milet. La représentation fait fondre en larmes le public. Ce succès constitue une attaque contre le gouvernement du moment qui règne depuis 498 et qui est favorable à Sparte. Le poète est condamné à une amende de mille drachmes selon le témoignage d’Hérodote (~484-420 av. J.-C.) (« Le théâtre fondit en larmes à la représentation de la tragédie de Phrynikos, dont le sujet était la prise de cette ville ; et même ils condamnèrent ce poète à une amende de mille drachmes, parce qu’il leur avait rappelé la mémoire de leurs malheurs domestiques : de plus, ils défendirent à qui que ce fût de jouer désormais cette pièce. » Hérodote, Histoires, VI, 21) et celui de Strabon (~58 av. J.-C.-~25 ap. J.-C.) qui s’appuie sur une autre source qui n’est peut-être pas indépendante de la première (« À ce propos-là même, Callisthène [historien du iv° siècle av. J.-C.] rappelle comment les Athéniens punirent de 1000 drachmes d’amende le poète tragique Phrynichos, pour avoir fait un drame de la prise de Milet par Darius. » Strabon, Géographie, XIV, 1, 7) (cf. Loraux 1999, note 1 p. 143, p. 67 sq., p. 131). On peut y voir une réplique du gouvernement (Cabanes 2008, p. 161). Cela montre une dimension politique de la tragédie (cf. Vidal-Naquet 2002, p.10-11). Phrynichos introduisit dans les tragédies des personnages féminins … joués par des hommes.

En 492, Darios 1er confie une première expédition punitive à son neveu Mardonios ( ?-479 av. J.-C.), fils de sa sœur. C’est un échec.

En 490, Darios 1er reprend son projet. Les Perses envahissent la Grèce. Certaines cités s’allient à eux. Nouvelle preuve que l’opposition entre les Grecs et les Barbares n’est pas si évidente que cela dans la pratique. L’ancien tyran Hippias se fait le guide des Perses. Eschyle prend part à la bataille décisive de Marathon en septembre, avec un de ses frères, Cynégire, qui y trouva la mort selon une interprétation d’Hérodote (Histoires, VI, 114). Il participe à la victoire de la coalition grecque constituée des seuls Athéniens et Platéens commandée par le stratège athénien Miltiade (540-489 av. J.-C.). Le contingent spartiate arrive en retard car les Spartiates étaient occupés à célébrer une fête (cf. Meier 2004, p. 18). Les Perses avaient envoyé la flotte pour prendre Athènes. Après la bataille, les hoplites athéniens rentrent dans leur cité à marche forcée. Ils arrivent avant la flotte perse qui renonce. C’est la fin de la première guerre médique. Si Darios 1er ne reprit pas les hostilités, ce n’est pas par sagesse comme le personnage des Perses d’Eschyle, mais parce qu’une révolte en Egypte l’en empêcha.

À partir de 488/487 l’ecclésia commence à prononcer la peine d’ostracisme contre un citoyen soupçonné de vouloir établir la tyrannie. Peut-être que Clisthène l’avait institué et qu’il n’avait pas été utilisé (cf. Lévy 1995, p. 202). Pour cela, l’ecclésia se réunit sur l’Agora (y compris lorsque l’assemblée migrera vers la Pnyx) chaque année à la sixième prytanie pour examiner à main levée s’il y a matière à prononcer un ostracisme. En cas de réponse positive, l’examen se fait deux mois après. Si au moins six mille votants se décident en mettant un nom sur un tesson de poterie (ostracos), le citoyen part pour un exil de dix ans. Le vote a lieu sans procédure nominative. Il s’agit de débarrasser la cité d’un citoyen qui se montre trop supérieur aux autres (Vernant 1972, p. 124-126). Les archontes sont dorénavant tirés au sort (cf. Meier 2004 p. 71). Ils continuent d’appartenir aux deux premières classes censitaires, les pentacosiomédimnes et les hippeis (cf. Lévy 1995, p. 203).

En 486 commence le règne de Xerxès 1er ou le grand (~519-486-465 av. J.-C.) sur l’empire perse. Avant d’envahir la Grèce, il doit d’abord soumettre l’Egypte et Babylone révoltées.

En 485 naît vraisemblablement Euripide (~485-~406).

En 484, Eschyle remporte sa première victoire au théâtre. Il sera souvent couronné par les Athéniens, preuve que son théâtre rencontrait les goûts de son public.

En 483, les Perses préparent une immense expédition contre la Grèce avec le projet cette fois de la conquérir. Ils peuvent compter sur de nombreuses cités grecques qu’ils dominent et sur Thèbes.

En 483/482 Thémistocle est archonte (cf. Mossé 1971, p. 33). On découvre les riches mines argentifères du Laurion. Thémistocle fait affecter les revenus à la construction de trières, c’est-à-dire de vaisseaux de combat.

En août 480, aux Thermopyles quelques six milles soldats grecs dont 300 Spartiates conduits par leur roi Léonidas 1er (~540-489-480) retardent l’avancée de l’armée perse. Cette armée grecque est défaite suite à la trahison d’un des siens. Les Perses occupent Athènes. Ils détruisent les sanctuaires de l’Acropole. Le 22 (ou 29) septembre, Eschyle prend part à la bataille navale de Salamine dirigée par Thémistocle qui voit la large victoire des Athéniens sur les Perses. Sa politique de construction de trières est gagnante. Au même moment selon Hérodote (Histoires, VIII, 95), Aristide (~550-~468/7 av. J.-C.), dit « le Juste », adversaire politique de Thémistocle, mais qui le seconda dans cette guerre, débarque avec des hoplites dans l’île de Psyttalie et massacrent les Perses qui s’y trouvent. Dans la version d’Eschyle qu’il donne dans Les Perses (v.447 et sq.), les Athéniens tuent en jetant pierres et flèches les Perses avant de les achever à l’arme blanche (cf. sur cette opposition, Vidal-Naquet 1986, p. 111). Au même moment, le tyran de Syracuse, Gélon ( ?-488-478), remporte une grande victoire contre les Carthaginois, alliés des Perses, à Himère. Les Grecs ont vaincu les Barbares est une des leçons qu’on tire de ces événements.

Au printemps 479, les Perses envahissent à nouveau l’Attique et Athènes. Mais ils sont de nouveau battus sur terre à Platées au mois d’août. Eschyle aurait participé à la bataille (Wartelle 1965, p.477). Il la fait prédire par l’ombre (Εἴδωλον Δαρείου) ou l’âme de Darios 1er dans Les Perses (v.817). Xerxès qui avait fui en Perse avait laissé le commandement à l’armée de terre à son cousin, Mardonios (qui n’apparaît pas dans Les Perses). Il y laissa la vie. Les Grecs détruisent le même jour selon Hérodote les restes de la flotte perse au cap Mycale.

En 478 est fondée la ligue de Délos, une alliance de cités sous la direction d’Athènes. Au début, elle comprend Samos, Chios, Lesbos, Délos, Thasos, Samothrace et les Cyclades, certaines cités de Chalcidique et de Propontide ainsi que Rhodes. Eschyle en cite certaines comme des possessions perses du temps de Darios 1er dans Les Perses (v.860-880) pour célébrer la puissance athénienne. Chaque cité lui verse une contribution dont le but est la lutte contre les Perses. Rapidement, cette contribution se transforme en une sorte de tribut dont Athènes use comme elle l’entend. C’est le début de l’empire athénien.

En 477/476, Phrynichos fait donner une tragédie sur le thème des guerres médiques, Les Phéniciennes, titre relatif au chœur de femmes phéniciennes, dont le chorège était Thémistocle, le vainqueur de Salamine selon Plutarque (~46-~125) dans sa Vie de Thémistocle ([5] (5) ; cf. Romilly 1980, p.68 ; Canfora 1994, p. 185-186 ; Vidal-Naquet 2002, p.18-19 ; Meier 2004, p. 86).

En 472, Les Perses obtiennent le premier prix aux Grandes Dionysies (cf. Meier 2004, p. 104). Cette tragédie était, selon un scholiaste, la seconde pièce après Phinée, et suivie de Glaukos de Potnies avec un Prométhée en drame satirique, trois pièces perdues. Le chorège est Périclès (~495-429 av. J.-C.) (cf. Vidal-Naquet 1986, p. 97). Eschyle se présente ainsi dans le camp des démocrates en ce point de sa carrière (Vidal-Naquet 2002, p. 18-19). C’est la seule tragédie sur un thème historique qui nous soit parvenue. La pièce d’Eschyle rend hommage aux spartiates et tait la trahison au profit des Perses de Thèbes (cf. Vidal-Naquet 2002, p. 21-22). Thémistocle est ostracisé (Meier 2004, p. 105). C’est un pro-spartiate, Cimon (~510-~449 av. J.-C.), le fils du vainqueur de Marathon, Miltiade, qui en est l’instigateur. Or, le premier vers des Perses est démarqué du premier vers des Phéniciennes de Phrynichos (cf. Vidal-Naquet 1986, p. 93 ; Canfora 1994, p. 187). Ce qui peut tendre à prouver qu’Eschyle soutenait Thémistocle (cf. Canfora 1994, p. 187).

En 471 Eschyle est en Grande Grèce (Sicile). Il est invité par le tyran de Syracuse, Hiéron 1er ( ?-478-466 av. J.-C.), successeur de son frère Gélon, qui avait participé à la bataille d’Himère qu’il présentait d’un point de vue idéologique comme une victoire du monde grec contre les barbares. Les Perses y sont joués (cf. Vidal-Naquet 1986, p. 93 ; Mossé 1984, p. 151). Est-ce exactement la même pièce ou une seconde version ? Laquelle alors serait la nôtre ? Questions insolubles, au moins pour l’instant ?

En 470 Eschyle voyage à nouveau en Grande Grèce. Il se rend dans la cité d’Etna à l’invitation du tyran de Syracuse, Hiéron, pour l’établissement de son fils, Deinoménès. Hiéron, qui avait fondé cette cité en 476/475, l’a donnée à son fils selon Pindare (518-~438 av. J.-C., Première Pythique) qui y prononce la Première Pythique en l’honneur du tyran (Romilly 1980, p. 67). Il y fait jouer les Etnéennes (ou Etna selon les sources), une pièce perdue, en l’honneur du fils de Hiéron (cf. Mossé 1984, p. 151).

En 469, sous la direction de Cimon, Athènes et ses alliés sont vainqueurs des Perses à l’Eurymédon.

En 468, Sophocle (~496-~406 av. J.-C.) obtient sa première victoire au théâtre contre Eschyle. On a pu y voir une décision politique car Cimon faisait partie des juges (cf. Canfora 1994, note 3 p. 191).

En 467, la tétralogie thébaine, dont fait partie Les Sept contre Thèbes, est couronnée. Le drame satyrique était intitulé La Sphinx. Le Prométhée enchaîné qu’on ne peut dater paraît postérieur au Sept. À la mort de Hiéron, son frère Thrasybule, élimine son neveu et prend le pouvoir.

En 466, les Syracusains se révoltent, contraignent Thrasybule à l’exil et mettent fin à la tyrannie (cf. Lévy 1995, p. 104). Les Athéniens condamnent par contumace Thémistocle pour haute trahison.

Xerxès meurt en 465.

En 464/463 Les Suppliantes sont représentées. Eschyle gagne le concours devant Sophocle, deuxième et Mésatos troisième d’après un papyrus publié en 1952 (cf. Canfora 1994, p. 195 ; Vidal-Naquet, 1986, p.98, soutient la date de 464 d’après le même document). Longtemps on a cru que c’était la pièce la plus ancienne d’Eschyle. Paul Mazon appuyait cette thèse sur des considérations dramaturgiques. Le chœur y joue un rôle essentiel. Cette “erreur” doit rendre prudent sur une prétendue évolution de la tragédie antique. La pièce paraît être la première d’une trilogie qui aurait comprise Les Egyptiens et Les Danaïdes. Le drame satyrique aurait été Amymone (une des Danaïdes) qui appartient à la même veine légendaire. C’est dans cette pièce que se trouve la plus ancienne conjonction entre les termes “démos” (peuple) et le verbe “kratein” qui signifie “exercer le pouvoir” d’où sortira le terme “démocratie” (v.604 Vidal-Naquet 2002, p.53 ; Mossé 1984, p. 155). Éphialtès ( ?-~461 av. J.-C.), attaque sans succès Cimon en justice. Il attaque également certains membres de l’Aréopage pour corruption et les fait condamner (cf. Meier 2004, p. 108).

En 462, Cimon obtient de l’assemblée d’emmener un fort contingent d’hoplites athéniens pour soutenir les Spartiates en butte à une révolte des hilotes (c’est-à-dire des esclaves) de Messénie suite à un tremblement de terre qui survint en 464. Les hilotes étaient retranchés au mont Ithome. Les Spartiates avaient besoin des Athéniens car ils ne possédaient pas l’art militaire du siège (cf. Meier 2004, p. 108).

En 462/1, Éphialtès, soutenu par Périclès, et en l’absence de Cimon, réduit les pouvoirs de l’Aréopage. Il est dessaisi de certaines fonctions : veiller sur les lois et sur l’État au profit de la Boulê, juger les crimes autres que de sang au profit de l’Héliée notamment. C’est la fondation de la démocratie à proprement parler (cf. Meier 2004, p. 36). Désormais, le peuple exerce bien la plénitude du pouvoir. Le destin d’Athènes dépendra maintenant de ses seules décisions.

En 461, de retour à Athènes, Cimon tente de revenir sur les mesures prises par Éphialtès pour diminuer le pouvoir de l’Aréopage. Non seulement il échoue, mais il est ostracisé. Mais Éphialtès est assassiné par un métèque pour le compte des oligarques (Canfora 1994, p. 193). Athènes s’allie à Argos contre Sparte (cf. Meier 2004, p. 127).

En 458, Eschyle gagne le concours avec l’Orestie (Agamemnon, Les Choéphores, Les Euménides). Dans la troisième pièce, les Érinyes étaient tellement effrayantes qu’il y aurait eu des évanouissements dans le public (cf. De Romilly 2006, p. 71-72). La tradition antique relève même des enfants qui moururent et des fœtus qui avortèrent (d’après La vie d’Eschyle, cf. Wartelle 1965, p.478 ; cf. également Palomar Perez 1988, p. 84). C’est la seule trilogie du théâtre antique qui nous a été conservée entière (cf. De Romilly 2006, p. 9). S’il est incontestable que la pièce se réfère à l’instauration de la véritable démocratie athénienne qui, en enlevant à l’aréopage son pouvoir et en faisant des seules assemblées populaires ou à la Boulê, son émanation, la seule source du pouvoir, il n’en paraît pas moins difficile d’en tirer argument pour faire d’Eschyle un partisan de la démocratie (cf. Vidal-Naquet 2002, p. 23-25). Eschyle se rend de nouveau en Sicile. Périclès fait construire les longs murs qui relient Athènes à son port, le Pirée, et qui longtemps protègeront la cité contre les attaques terrestres.

À la fin de sa vie il a dû faire jouer sa trilogie sur Prométhée dont il nous reste le premier, le Prométhée enchaîné. Βία, Bia (violence) et Κράτος, Kratos (pouvoir) y sont les envoyés du jeune Zeus dont le pouvoir est tyrannique. Malgré de nombreuses remises en cause, il n’y a pas d’arguments décisifs pour rejeter le témoignage de l’Antiquité qui en fait l’auteur (cf. Meier 2004, p. 174-175 ; contra Canfora 1994, p. 208-209).

En 457 les hoplites athéniens sont défaits par les Spartiates à la bataille de Tanagra. Par contre, ils sont vainqueurs de Thèbes et des Béotiens alliés de Sparte à la bataille de d’Œnophyta. L’archontat est ouvert aux zeugites (Mossé 1971, p. 46 ; Lévy 1995, p. 210).

En 456 (ou 455), Eschyle meurt à Géla en Sicile. Une légende veut qu’il ait été tué par un aigle qui prit son crane pour un rocher et y laissa tomber une tortue pour la briser. On la trouve dans La vie d’Eschyle (cf. Wartelle 1965, p.478). Elle est rapportée par le moraliste latin du début de notre ère Valère Maxime dans ses Faits et paroles mémorables (IX, 12) Pline l’ancien (23-79) dans son Histoire naturelle rapporte la même anecdote (X, 3, 2) avec une variante selon laquelle un oracle ayant prédit à Eschyle qu’il mourrait sous la chute d’une maison, il s’en était vainement prémuni en se mettant à l’air libre. La Fontaine (1621-1695) reprendra l’anecdote dans sa fable L’horoscope (Fables, VIII, 12).

Sur sa tombe étaient gravés ces mots :

« Ce mémorial renferme Eschyle fils d’Euphorion, Athénien, mort dans Géla riche en froment. Le Mède à longue chevelure et la baie célèbre de Marathon savent ce que furent sa valeur. » Texte cité par Vidal-Naquet, 1986, p. 98.

Selon Pausanias (Description de l’attique, I.14.5), c’est lui qui l’aurait choisi (cf. Battistini 2010). Se pose le problème de savoir pourquoi il a écarté la victoire de Salamine. Est-ce une ultime défiance à la démocratie s’il est vrai que Marathon est la victoire des hoplites alors que Salamine est celle du peuple ? (cf. Vidal-Naquet 2002, p. 19-21).

En 405 av. J.-C. Aristophane montre dans sa pièce Les Grenouilles, le Dieu Dionysos, descendant aux Enfers pour aller chercher le meilleur des poètes tragiques. Il oppose Eschyle à Euripide. Il donne la victoire à Eschyle et accable Euripide (cf. Vidal-Naquet 1986, p. 91).

 

Œuvres.

On estime entre 75 et 90 le nombre de pièces qu’Eschyle a écrites. Il fut 13 fois victorieux au concours de tragédies de son vivant. Il fut également victorieux après sa mort.

Pour chaque concours, l’auteur de tragédie devait proposer quatre pièces. Trois tragédies formant une trilogie et un drame satyrique appartenant au même groupe d’histoires (cf. De Romilly 2006, p. 9). Eschyle était réputé pour ses drames satyriques si on en croit le témoignage de Ménédème (iv-iii° siècle av. J.-C.) cité par Diogène Laërce dont il ne nous reste que des fragments, notamment 68 vers des Diktuoulkoi (« Les Pêcheurs au filet », publié en 1935 puis en 1941 (cf. Canfora 1994, p. 156-157).

Il nous reste sept tragédies complètes d’Eschyle, à savoir Les Perses ; Les Suppliantes qui passait pour la plus ancienne de ses tragédies conservées (comme on le voit dans l’édition de Paul Mazon, tome 1, p.3 ; contra De Romilly 2011, note 1 p. 56) ; Les Sept contre Thèbes ; Agamemnon, Les Choéphores, Les Euménides qui composent L’Orestie et le Prométhée enchaîné qui est, à tort, d’attribution discutée. Il aurait été la première pièce d’une trilogie dont les deux pièces suivantes s’intituleraient Prométhée délivré et Prométhée porte-feu.

Des pièces dont il nous reste des fragments, on peut citer une trilogie sur Ajax, Le jugement des armes, Les femmes de Thrace, Les femmes de Salamine ; la « Lycurgie » : Les Edônes, Les Bassarai (« Bacchantes de Thrace »), Les jeunes hommes avec un drame satyrique, Lycurgue. Des papyrus ont livré des fragments de tragédies, Niobé, Les Myrmidons, première pièce de la Trilogie d’Achille et les Diktuoulkoi, drame satyrique de la Trilogie de Persée (cf. Canfora 1994, p. 209).

Selon Porphyre, les Delphiens auraient demandé à Eschyle de donner un péan. Il aurait refusé parce que celui de Tynnichos était parfait (Traité de l’abstinence, II, 18 ; Sur Tynnichos, Platon, Ion, 534d).

 

Bibliographie.

 

Éditions d’Eschyle.

Eschyle, Les Suppliantes – Les Perses – Les Sept contre Thèbes – Prométhée enchaîné, …, texte établi et traduit par Paul Mazon, Les Belles Lettres, 1925.

Eschyle, AgamemnonLes ChoéphoresLes Euménides, texte établi et traduit par Paul Mazon, Les belles lettres, 1925.

Eschyle, Théâtre, traduction Émile Chambry, GF-Flammarion, 1964.

Eschyle, Tragédies, traduction Paul Mazon, préface de Pierre Vidal-Naquet, Gallimard, Folio, 1973.

Eschyle, Les Perses, présentation par Danielle Sonnier, traduction par Danelle Sonnier & Boris Donné, GF-Flammarion, 2000.

Eschyle, Les Perses, bilingue, texte établi et traduit par Paul Mazon, introduction et notes par Philippe Brunet, Les Belles Lettres, 2000.

Eschyle, L’Orestie, traduction et présentation de Daniel Loayza, GF-Flammarion, 2001.

 

Ouvrages divers.

Dictionnaire de l’Antiquité de l’université d’Oxford, Robert Laffont, Bouquins, 1993.

Encyclopédie Universalis.

Amouretti (Marie-Claire) et Ruzé (Françoise), Le monde grec antique, Hachette, 1978.

Cabanes (Pierre), Introduction à l’histoire de l’Antiquité, Armand Colin, 2008.

Canfora (Luciano), Histoire de la littérature grecque d’Homère à Aristote (1986, 1989), traduit de l’italien par Denise Fougous, Éd. Dejonquières, 1994.

De Romilly (Jacqueline), Précis de littérature grecque, P.U.F., 1980.

De Romilly (Jacqueline), raconte l’Orestie d’Eschyle, Bayard, 2006.

De Romilly (Jacqueline), La crainte et l’angoisse dans le théâtre d’Eschyle (1958), Les Belles Lettres, 2ème tirage, 2011.

Festugière (André-Jean), De l’essence de la tragédie grecque, Aubier Montaigne, 1969.

Lévy (Edmond), La Grèce au v° siècle de Clisthène à Socrate, Seuil, Points Histoire, 1995.

Loraux Nicole, La voix endeuillée. Essai sur la tragédie grecque, Gallimard, 1999.

Meier (Christian), De la tragédie grecque comme art politique (1988), traduit de l’allemand par Marielle Carlier, Les Belles Lettres, 2004.

Mossé (Claude), Histoire d’une démocratie : Athènes. Des origines à la conquête macédonienne, Seuil, Points Histoire, 1971.

Mossé (Claude), La Grèce archaïque d’Homère à Eschyle, Seuil, Points Histoire, 1984.

Palomar Perez (Natalia), « La figure du poète tragique dans la Grèce ancienne », traduit de l’espagnol par Dominique Blanc, chapitre II de l’ouvrage collectif Figures de l’intellectuel en Grèce ancienne, sous la direction de Nicole Loraux et Carles Miralles, Belin, 1988.

Poursat (Jean-Claude), La Grèce préclassique des origines à la fin du vi° siècle, Seuil, Points Histoire, 1995.

Saïd (Suzanne), Trédé (Monique) et Le Boulluec (Alain), Histoire de la littérature grecque, P.U.F., 1997.

Trédé-Boulmer (Monique) et Saïd (Suzanne), La littérature grecque d’Homère à Aristote, P.U.F., « Que sais-je ? », 2ème éd. 1992.

Vernant (Jean-Pierre) [1914-2007] et Vidal-Naquet (Pierre) [1930-2006], Mythe et tragédie en Grèce ancienne, Maspero, 1972.

Vernant (Jean-Pierre) et Vidal-Naquet (Pierre), Mythe et tragédie en Grèce ancienne II, Maspero, 1986.

Vidal-Naquet (Pierre), Le miroir brisé. Tragédie athénienne et politique, Les Belles Lettres, 2002.

 

Articles

Alaux (Jean), « Mimêsis et katharsis dans Les Perses », Les Belles lettres | L'information littéraire  2001/1 - Vol. 53 pages 3 à 13

(http://www.cairn.info/revue-l-information-litteraire-2001-1-page-3.htm)

Alaux (Jean), « Catharsis et réflexivité tragiques », in Gaia : revue interdisciplinaire sur la Grèce Archaïque, numéro 6, 2002, p.201-225.

(http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/gaia_1287-3349_2002_num_6_1_1390)

Battistini Olivier, « Les Trières de Salamine », Dialogues d’histoire ancienne, 2010/Supplément 4.1 S4.1, p. 77-86. (http://www.cairn.info/revue-dialogues-d-histoire-ancienne-2010-Supplément 4.1-page-77.htm)

Wartelle (Abbé André), « La Vie d’Eschyle », in Bulletin de l’Association Guillaume Budé : Lettres d’humanité, n°24, décembre 1965, p.477-482

(http://www.persee.fr/web/revues/homme/prescript/article/bude_1247-6862_1965_num_24_4_4227)

Il s’agit de la traduction de la « Vie d’Eschyle » selon le texte établi par Paul Mazon dans son édition des œuvres d’Eschyle. Ce texte se trouve dans le manuscrit M ou Mediceus qui daterait du X° siècle qui recueille ses œuvres. Le texte, tardif, ne peut être daté.

Voir les commentaires

Programme officiel de français philosophie 2014-2015

Classes préparatoires scientifiques

Programme de français et de philosophie - année 2014-2015

NOR : MENS1401052A

arrêté du 20-5-2014

MENESR - DGESIP A1-2

 

Vu code de l'éducation, notamment ses articles D. 612-19 à D. 612-29 ; arrêtés du 3-7-1995 modifiés ; arrêtés du 20-6-1996 modifiés ; arrêté du 7-1-1998 modifié par l'arrêté du 14-6-2004 ; arrêté du 3-5-2005 modifié ; arrêté du 30-5-2013 ; avis du Cneser du 17-3-2014 ; avis du CSE du 20-3-2014

 

Article 1 - L'enseignement de français et de philosophie dans les classes préparatoires scientifiques durant l'année scolaire 2014-2015 s'appuie notamment sur les thèmes suivants, étudiés à travers les œuvres littéraires et philosophiques précisées ci-après.

 

Thème 1 : « Le temps vécu »

 

1. Sylvie (Gérard de Nerval)

2. Mrs Dalloway (Virginia Woolf) - traduction Marie-Claire Pasquier - éditions Folio classique

3. Essai sur les données immédiates de la conscience (Henri Bergson) : chapitre II « De la multiplicité des états de conscience. L'idée de durée »

 

Thème 2 : « La guerre »

4. Les Perses (Eschyle) - traduction Danielle Sonnier - (éditions GF Flammarion)

5. Le Feu (Henri Barbusse)

6. De la guerre (Carl von Clausewitz) - traduction Nicolas Waquet - (éditions Rivages Poche) Livre 1 : « Sur la nature de la guerre » (pages 17 à 114)

 

Article 2 - L'enseignement de français et de philosophie dans les classes préparatoires de technologie industrielle pour techniciens supérieurs (ATS) durant l'année scolaire 2014-2015 s'appuie notamment sur le second thème de l'article 1er, à travers les œuvres mentionnées en 5 et 6 de ce thème.

 

Article 3 - L'arrêté du 30 mai 2013, relatif au programme de français et de philosophie des classes préparatoires scientifiques pour l'année 2013-2014, est abrogé à compter de la rentrée 2014.

 

Article 4 - La directrice générale de l'enseignement supérieur et de l'insertion professionnelle est chargée de l'exécution du présent arrêté.

 

 

Fait le 20 mai 2014

 

Pour le ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche et par délégation, La directrice générale pour l'enseignement supérieur et l'insertion professionnelle,

Simone Bonnafous

 

 

Voir les commentaires

La guerre - citations

Tiepolo (1727-1804), "Le Cheval de Troie" (1760), huile sur toile, 38,8 cm /66,7 cm, National Gallery, Londres.

Tiepolo (1727-1804), "Le Cheval de Troie" (1760), huile sur toile, 38,8 cm /66,7 cm, National Gallery, Londres.

La guerre (Polemos), est le père de toutes choses, de toutes le roi ; et les uns, elle les porte à la lumière comme dieux ; les autres, comme hommes ; les uns elle les fait esclaves, les autres, libres.

Héraclite (535-475 av. J.-C.), Fragments, fragment 53. Paris, PUF, 1998. 1ère édition 1986.

 

La guerre est affaire d’importance vitale pour l’État ; la province de la vie et de la mort ; la voie qui mène à la survie ou à l’anéantissement.

Sun Tzu, L’art de la guerre (VI° siècle av. J.-C. ?)

 

Le devoir d’un sage est assurément d’éviter la guerre.

Cassandre, in Euripide (480-406 av. J.-C.), Troyennes (415 av. J.-C.), v.400.

 

Mais la guerre, en faisant disparaître la facilité de la vie quotidienne, enseigne la violence et met les passions de la multitude en accord avec la brutalité des faits.

Thucydide (460-395 ? av. J.-C.), Histoire de la guerre du Péloponnèse, III, 82, traduction Jean Voilquin, Garnier frères, 1966, p.223.

 

Brigandage, capture d’esclaves, tyrannie et guerre en général, nous ferons de tout cela une seule espèce, qui sera la chasse violente.

Platon (~428-~347 av. J.-C.), Le Sophiste, 222c.

 

Quant au temps dont tu me parles, où tout naissait de soi-même pour l’usage des hommes, il n’appartient pas du tout au cours actuel du monde, mais bien, comme le reste, à celui qui a précédé. Car, en ce temps-là, le dieu commandait et surveillait le mouvement de l’ensemble, et toutes les parties du monde étaient divisées par régions, que les dieux gouvernaient de même. Les animaux aussi avaient été répartis en genres et en troupeaux sous la conduite de démons, sorte de pasteurs divins, dont chacun pourvoyait par lui même à tous les besoins de ses propres ouailles ; si bien qu’il n’y en avait point de sauvages, qu’elles ne se mangeaient pas entre elles et qu’il n’y avait parmi elles ni guerre ni querelle d’aucune sorte ; enfin tous les biens qui naissaient d’un tel état de choses seraient infinis à redire. Mais, pour en revenir à ce qu’on raconte de la vie des hommes, pour qui tout naissait de soi-même, elle s’explique comme je vais dire. C’est Dieu lui-même qui veillait sur eux et les faisait paître, de même qu’aujourd’hui les hommes, race différente et plus divine, paissent d’autres races inférieures à eux. Sous sa gouverne, il n’y avait ni Etats ni possession de femmes et d’enfants ; car c’est du sein de la terre que tous remontaient à la vie, sans garder aucun souvenir de leur passé. Ils ne connaissaient donc aucune de ces institutions ; en revanche, ils avaient à profusion des fruits que leur donnaient les arbres et beaucoup d’autres plantes, fruits qui poussaient sans culture et que la terre produisait d’elle-même. Ils vivaient la plupart du temps en plein air sans habit et sans lit ; car les saisons étaient si bien tempérées qu’ils n’en souffraient aucune incommodité et ils trouvaient des lits moelleux dans l’épais gazon qui sortait de la terre. Telle était, Socrate, la vie des hommes sous Cronos. Quant à celle d’aujourd’hui, à laquelle on dit que Zeus préside, tu la connais par expérience. Maintenant, serais-tu capable de décider laquelle des deux est la plus heureuse, et voudrais-tu le dire ?

Platon (~428-~347 av. J.-C.), Le politique, 271c-272b.

 

 

L’étranger. – Mais à cet art si savant et si important qu’est l’art de la guerre en son ensemble, quel autre art nous aviserons-nous de lui donner pour maître, sinon le véritable art politique ?

Socrate le jeune. – Nous ne lui en donnerons pas d’autre.

L’étranger. – Nous n’admettrons donc pas que la science des généraux soit la science politique, puisqu’elle est à son service ?

Socrate le jeune. – II n’y a pas d’apparence.

Platon (~428-~347 av. J.-C.), Le politique, 305a.

 

 

10 Quand tu marcheras sur une ville pour l’attaquer, tu l’inviteras d’abord à la paix. 11 Alors, si elle te répond dans le sens de la paix et t’ouvre ses portes, tout ce qu’elle renferme d’habitants te devront tribut et te serviront. 12 Mais si elle ne compose pas avec toi et veut te faire la guerre, tu assiégeras cette ville. 13 Et l’Éternel, ton Dieu, la livrera en ton pouvoir, et tu feras périr tous ses habitants mâles par le tranchant de l’épée. 14 II n’y aura que les femmes, les enfants, le bétail, et tout ce qui se trouvera dans la ville en fait de butin, que tu pourras capturer; et tu profiteras de la dépouille de tes ennemis, que l’Éternel, ton Dieu, t’aura livrée. 15 Ainsi procéderas-tu pour toutes les villes situées très loin de chez toi, qui ne font point partie des villes de ces nations ; 16 mais dans les villes de ces peuples que l’Éternel, ton Dieu, te donne comme héritage, tu ne laisseras pas subsister une âme. 17 Car tu dois les vouer à l’extermination, le Héthéen et l’Amorréen, le Cananéen et le Phérézéen, le Hévéen et le Jébuséen, comme te l’a commandé l’Éternel, ton Dieu, 18 afin qu’ils ne vous apprennent pas à imiter toutes les abominations commises par eux en l’honneur de leurs dieux, et à devenir coupables envers l’Éternel, votre Dieu.

La Bible, Ancien testament, Deutéronome, Chapitre XX

 

Une guerre n’est juste que si on la fait après avoir revendiqué son droit, ou si elle est annoncée d’avance ou déclarée.

Cicéron (106-43 av. J.-C.), Traité des devoirs (~44 av. J.-C.), I, XI, 36.

 

Tous ceux qui tireront le glaive périront par le glaive.

La Bible, Nouveau testament, Évangile selon Matthieu, XXVI, 52.

 

Le désir de nuire, la cruauté de la vengeance, les transports d’une animosité implacable, la fureur de la révolte, la passion de dominer, et autres choses semblables, voilà ce qu’on blâme avec raison dans les guerres. »

Augustin (354-430), Contra Faustum (398-404), 22-74.

 

Si ces préceptes de Jésus-Christ s’observaient sur la terre dans la République chrétienne, la guerre même ne se ferait pas sans bienveillance, mais seulement pour procurer plus facilement aux vaincus la participation de la piété et à la justice.

Augustin (354-430), Lettre 138 à Marcellinus (412).

 

Sont dites justes les guerres qui punissent des injustices ; ainsi doit être combattu un peuple ou un État qui aurait négligé de punir un méfait commis par les siens ou de restituer ce qui a été injustement ravi.

Augustin (354-430), Questions sur l’Heptateuque (Quaestiones In Heptateuchum) (419-420), IV, 10.

 

Même la guerre causée par la cupidité humaine ne peut nuire en rien, on seulement au Dieu incorruptible, mais même à ses saints. Au contraire, on constate qu’elle leur est plutôt utile, pour exercer leur patience, pour humilier leur âme, pour leur apprendre à supporter la discipline paternelle de Dieu.

Augustin, Contra Faustum (398-404), XII-75.

 

Les brigands vivent en paix entre eux, et les loups se rassemblent chaque fois qu’ils sentent l’odeur du sang (…) ne croyez donc pas que la paix soit bonne partout et toujours. Elle est parfois plus mauvaise et plus dure que n’importe quelle guerre.

Isidore de Péluse ( ?-449), Lettres, IV, 36.

 

Juste est la guerre qui, en vertu d’un édit, est faite pour récupérer des biens ou pour repousser des ennemis.

Isidore de Séville (~560-636), Étymologies (~630), XVIII, I.

 

Celui qui, par l’autorité du prince ou du juge, s’il est une personne privée, ou s’il est une personne publique, par zèle de la justice, et comme par l’autorité de Dieu, se sert du glaive, celui-là ne prend pas lui-même le glaive, mais se sert du glaive qu’un autre lui a confié.

Thomas d’Aquin (1225-1274), Somme théologique (1266-1273), II-II, qu.40, art. 1.

 

La guerre est douce à ceux qui n’en ont pas l’expérience. (Dulce bellum inexpertis)

Érasme (1469-1536), Adages, 3301 (1515).

 

Un prince ne doit donc avoir d’autre objet ni d’autre pensée, et ne doit rien choisir d’autre pour art (arte), hormis la guerre ; car c’est le seul art qui convienne à celui qui commande ; et elle a une telle vertu que non seulement elle maintient (mantiene) ceux qui sont nés princes, mais elle a, maintes fois, fait s’élever à ce rang des hommes de condition privée.

Machiavel (1469-1527), Le Prince (1532 posthume), chapitre XIV.

 

Les armées bien composées sont l’appui le plus solide de tous les États, et il ne peut y avoir sans elles ni lois sages, ni aucun établissement utile.

Machiavel (1469-1527), Discours sur la première décade de Tite-Live (1532 posthume), livre III, chapitre XXXI.

 

La guerre est un conflit armé, public et juste (armorum publicorum justa contentio est).

Alberico Gentilis (1552-1608), De jure belli (1598), livre I, chapitre II, Belli Definitio.

 

C’est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d’opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu’à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l’irriter encore plus.

Pascal (1623-1662), Douzième provinciale.

 

Deux cités sont naturellement ennemies : les hommes, en effet, à l’état de nature sont ennemis.

Spinoza (1632-1677), Traité politique (1677, posthume), chapitre III, § 13.

 

Il ne faut faire la guerre qu’en vue de la paix et, une fois la guerre finie, les armes doivent être déposées.

Spinoza, (1632-1677), Traité politique (1677, posthume), chapitre VI, § 35.

 

La guerre n’est donc point une relation d’homme à homme, mais une relation d’État à État.

Rousseau (1712-1778), Du contrat social (1762), livre I, chapitre IV.

 

Guerre : différend, querelle entre les États ou des principes souverains, qui ne peut se terminer que par la justice, et qu’on ne vide que par la force, par la voie des armes.

Dictionnaire de Trévoux (XVIII°).

 

La guerre est cet état dans lequel on poursuit son droit par la force.

Emer de Vattel (1714-1767), Le droit des gens ou principes de la loi naturelle (1758), livre III, chapitre I.

 

Aucune guerre n’est punitive.

Kant (1724-1804), commentaire du § 205 du Jus naturae, Edito quinte, Pars posterior d’Achenwall, in Théorie et pratique, traduction Françoise Proust, GF Flammarion, p.148

 

La guerre (…) n’a pas besoin d’un motif déterminant particulier, mais paraît greffée sur la nature humaine.

Kant, Projet de paix perpétuelle (1795)

 

Dans l’état de nature des États, le droit à la guerre (de déclencher les hostilités) est la manière licite pour un État de défendre au moyen de ses propres forces son droit contre un autre État.

Kant (1724-1804), Doctrine du droit (1795), II, § 56.

 

Aucune guerre entre États indépendants ne peut être une guerre punitive (bellum punitivum). En effet, il ne peut y avoir punition que dans la relation entre un supérieur (imperantis) et un subordonné (subditum), laquelle relation n’est pas celle des États entre eux. Et la guerre ne saurait non plus être une guerre d’extermination (bellum internecicum).

Kant (1724-1804), Doctrine du droit (1795), II, § 57.

 

L’État, en tant qu’institution fondée sur la contrainte, présuppose la guerre de tous contre tous et son but consiste à produire au moins l’apparence de la paix.

Fichte (1762-1814), Sur Machiavel écrivain et sur des passages de ses œuvres (Über Machiavelli als Schriftsteller und Stellen aus seinen Schriften, 1807).

 

Pour ne pas laisser les systèmes particuliers s’enraciner et se durcir dans cet isolement, donc pour ne pas laisser se désagréger le tout et s’évaporer l’esprit, le gouvernement doit de temps en temps les ébranler dans leur intimité par la guerre ; par la guerre il doit déranger leur ordre qui se fait habituel, violer leur droit à l’indépendance, de même qu’aux individus qui, s’enfonçant dans cet ordre, se détachent du tout et aspirent à l’être-pour-soi inviolable et à la sécurité de la personne, le gouvernement doit, dans ce travail imposé, donner à sentir leur maître, la mort.

Hegel (1770-1831), Phénoménologie de l’esprit, traduction Jean Hyppolite, Aubier, 1941, tome 2, p.23.

 

La guerre (...) a la signification supérieure suivant laquelle, comme je l’ai énoncé ailleurs, elle « conserve aussi bien la santé éthique des peuples en son indifférence vis-à-vis des déterminités finies [...] que le mouvement des vents préserve les mers de la putridité dans laquelle un calme durable les plongerait, comme le ferait pour les peuples une paix durable ou a fortiori une paix perpétuelle ».

Hegel (1770-1831), Principes de la philosophie du droit (1822), § 324, traduction Kervégan, P.U.F., 1998, p.401.

 

Ce que l’on ne connaît pas (…), c’est la nature, essentiellement juridique, de la guerre.

Proudhon (1809-1865), La guerre et la paix (1861)

 

Il n’y a plus pour l’Allemagne prussienne d’autre guerre possible qu’une guerre mondiale, et une guerre mondiale d’une ampleur et d’une violence jamais imaginées jusqu’ici. Huit à dix millions de soldats s’entr’égorgeront (…). Un seul résultat absolument certain : l’épuisement général et l’établissement des conditions de la victoire finale de la classe ouvrière (…).

Friedrich Engels (1820-1895), Préface à la brochure XXIV de la Bibliothèque social-démocrate (1887)

 

La véritable école de commandement est donc la culture générale. Par elle, la pensée est mise à même de s’exercer avec ordre, de discerner dans les choses l’essentiel de l’accessoire, d’apercevoir les prolongements et les interférences, bref de s’élever à ce degré où les ensembles apparaissent sans préjudice des nuances. Pas un illustre capitaine qui n’eut le goût et le sentiment du patrimoine de l’esprit humain. Au fond des victoires d’Alexandre on retrouve toujours Aristote.

Charles de Gaulle (1890-1970), Vers l’armée de métier, 1934.

 

La guerre est la condition légale qui permet à deux ou plusieurs groupes hostiles de mener un conflit par forces armées.

Quincy Wright (1890-1970), Study of War, Chicago, 1942.

 

Il y a une race de la guerre qui est une lutte pour l’honneur, et il y a une tout autre race de la guerre qui est une lutte pour la domination. La première procède du duel. Elle est le duel. La deuxième ne l’est pas et n’en procède pas. Elle est même tout ce qu’il peut y avoir d’étranger au duel, au code de l’honneur. Mais elle n’est pas du tout étrangère à l’héroïsme.

Charles Péguy (1873-1914), Note conjointe sur Descartes et la philosophie cartésienne, juillet 1914.

 

C’est la guerre qui a l’éclat, et tout ce qui a éclat touche à la guerre. Les bals de l’opéra, les bijoux des femmes, les expositions coloniales, les fêtes aériennes, les mannequins parés et les hommes suffisants, tout cela c’est guerre et encore guerre.

Georges Canguilhem (1904-1995), « Civilité puérile et honnête », Libres propos, 20 août 1929.

 

On n’a pas besoin de prouver par d’obscurs fragments d’Héraclite que l’être se révèle comme guerre, à la pensée philosophique ; que la guerre ne l’affecte pas seulement comme le fait le plus patent, mais comme la patence même – ou la vérité – du réel. En elle, la réalité déchire les mots et les images qui la dissimulent pour s’imposer dans sa nudité et dans sa dureté. Dure réalité (cela sonne comme un pléonasme !), dure leçon de choses, la guerre se produit comme l’expérience pure de l’être pur, à l’instant même de la fulgurance où brûlent les draperie de l’illusion.

Levinas (1906-1995), Totalité et infini. Essai sur l’extériorité (1961), Préface.

 

C’est la guerre qui est le moteur des institutions et de l’ordre : la paix, dans le moindre de ses rouages, fait sourdement la guerre. (…) Nous sommes donc en guerre les uns contre les autres ; un front de bataille traverse la société tout entière, continûment et en permanence, et c’est ce front de bataille qui place chacun de nous dans un camp ou dans un autre. Il n’y a pas de sujet neutre. On est forcément l’adversaire de quelqu’un.

Michel Foucault (1926-1984), Il faut défendre la société, Cours du 21 janvier 1976, Seuil/Gallimard, « Hautes Études, février 1997, p.43-44.

 

 

 

Voir les commentaires

Programme de français philosophie 2014-2015

Thème : la guerre

Œuvres :

Eschyle, Les Perses, traduction par Danielle Sonnier & Boris Donné, GF Flammarion, n°1127.

Carl Von Clausewitz, De la guerre, livre I Sur la nature de la guerre, traduit de l’allemand et présenté par Nicolas Waquet, Rivages poche/Petite Bibliothèque

Henri Barbusse, Le feu. Journal d’une escouade. Roman. GF Flammarion, n°1541.

 

Voir les commentaires

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 > >>