Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

L'argent - citations

 

L’argent, ah ! Maudite engeance, fléau des humains ! Il ruine les cités, il chasse les hommes de leurs maisons; maître corrupteur, il pervertit les consciences, leur enseigne des ruses criminelles, les initie à toutes les impiétés.

Sophocle, Antigone [c’est Créon qui parle].

 

Je sais que je mourrai sans héritiers spirituels (et c’est bien). La succession que je laisse est comme de l’argent distribué entre de nombreux héritiers, dont chacun met sa part à profit dans quelque occupation qui est compatible avec sa nature propre, mais qui ne peut plus être reconnu comme venant de la succession.

Georg Simmel, Buch des Dankes.


La justice est une idée d’avare. 

Alain, propos du 1er juin 1932 in Propos d’économique (1934)

 

Ma grande objection à l’argent, c’est que l’argent est bête.

Alain, propos du 1er mars 1934 in Propos d’économique (1934)

 

CXCIX. Les Babyloniens ont une loi bien honteuse. Toute femme née dans le pays est obligée, une fois en sa vie, de se rendre au temple de Vénus, pour s’y livrer à un étranger. Plusieurs d’entre elles, dédaignant de se voir confondues avec les autres, à cause de l’orgueil que leur inspirent leurs richesses, se font porter devant le temple dans des chars couverts. Là, elles se tiennent assises, ayant derrière elles un grand nombre de domestiques qui les ont accompagnées ; mais la plupart des autres s’asseyent dans la pièce de terre dépendante du temple de Vénus, avec une couronne de ficelles autour de la tête. Les unes arrivent, les autres se retirent. On voit en tout sens des allées séparées par des cordages tendus : les étrangers se promènent dans ces allées, et choisissent les femmes qui leur plaisent le plus. Quand une femme a pris place en ce lieu, elle ne peut retourner chez elle que quelque étranger ne lui ait jeté de l’argent sur les genoux, et n’ait eu commerce avec elle hors du lieu sacré. Il faut que l’étranger, en lui jetant de l’argent, lui dise : J’invoque la déesse Mylitta. Or les Assyriens donnent à Vénus le nom de Mylitta. Quelque modique que soit la somme, il n’éprouvera point de refus, la loi le défend ; car cet argent devient sacré. Elle suit le premier qui lui jette de l’argent, et il ne lui est pas permis de repousser personne. Enfin, quand elle s’est acquittée de ce qu’elle devait à la déesse, en s’abandonnant à un étranger, elle retourne chez elle. Après cela, quelque somme qu’on lui donne, il n’est pas possible de la séduire. Celles qui ont en partage une taille élégante et de la beauté ne font pas un long séjour dans le temple ; mais les laides y restent davantage, parce qu’elles ne peuvent satisfaire à la loi : il y en a même qui y demeurent trois ou quatre ans. Une coutume à peu près semblable s’observe en quelques endroits de l’île de Cypre.

Hérodote, Histoire, livre I

 


Passons maintenant à l’étude de la libéralité.

Cette vertu semble être le juste milieu dans les affaires d’argent, car l’homme libéral est l’objet de nos éloges non pas dans les travaux de la guerre, ni dans le domaine où se distingue l’homme modéré, ni non plus dans les décisions de justice, mais dans le fait de donner et d’acquérir de l’argent, et plus spécialement dans le fait de donner. Nous entendons par argent toutes les choses dont la valeur est mesurée en monnaie.

D’autre part, la prodigalité et la parcimonie constituent l’une et l’autre des modes de l’excès et du défaut dans les affaires d’argent. Si nous attribuons toujours le terme parcimonie à ceux qui montrent pour l’argent une avidité plus grande qu’il ne convient, par contre nous appliquons parfois le mot prodigalité en un sens complexe puisque nous appelons également du nom de prodigues les gens intempérants et qui dépensent beaucoup pour leurs dérèglements. C’est aussi la raison pour laquelle cette dernière sorte de prodigues nous semble atteindre le comble de la perversité, car il y a en eux cumul de plusieurs vices en même temps. Aussi le nom qu’on leur assigne n’est-il pas pris dans son sens propre : le terme prodigue signifie plutôt un homme atteint d’un vice bien particulier, qui consiste à dilapider sa fortune, car tout espoir de salut est interdit à qui se ruine par sa propre faute, et la dilapidation du patrimoine semble être une sorte de ruine de la personne elle- même, en ce sens que ce sont nos biens qui nous permettent de vivre. 

Aristote, Éthique à Nicomaque, livre IV, chapitre 1.


Ceux qui n’aiment l’argent que pour la dépense ne sont pas véritablement avares. L’avarice est une extrême défiance des événements, qui cherche à s’assurer contre les instabilités de la fortune par une excessive prévoyance, et manifeste cet instinct avide qui nous sollicite d’accroître, d’étayer, d’affermir notre être. Basse et déplorable manie, qui n’exige ni connaissance, ni vigueur d’esprit, ni jeunesse, et qui prend par cette raison, dans la défaillance des sens, la place des autres passions.

Vauvenargues, Introduction à la connaissance de l’esprit humain (1746) XXIX De l’avarice

 

    En 1810, une mine de houille fut inondée à Liège, et quatre-vingts ouvriers y étaient enfermés sans subsistance. Pour les délivrer à temps, il fallait faire en très peu de jours une percée considérable : tous leurs camarades s’y entremirent avec ardeur ; les plus forts sollicitaient la préférence par point d’honneur, et l’on fit en quatre jours un travail auquel des salariés auraient employé vingt jours. Aussi les relations disaient-elles : Ce qu’on a fait en quatre jours est incroyable ; et ce n’était pas par vénalité, car les ouvriers se croyaient insultés quand on leur parlait d’argent pour les encourager à forcer de travail et sauver leurs camarades enfouis.

Charles Fourier, Le nouveau monde industriel et sociétaire (1829)

 

 

 

Dans les problèmes difficiles que l’histoire offre souvent, il est bon de demander aux termes de la langue tous les enseignements qu’ils peuvent donner. Une institution est quelquefois expliquée par le mot qui la désigne. Or, le mot gens est exactement le même que le mot genus, au point qu’on pouvait les prendre l’un pour l’autre et dire indifféremment gens Fabia et genus Fabium ; tous les deux correspondent au verbe gignere et au substantif genitor, absolument comme γένος correspond à γεννᾷν et à γονεύς. Tous ces mots portent en eux l’idée de filiation. Les Grecs désignaient aussi les membres, d’un γένος par le mot ὁμογάλακτες, qui signifie nourris du même lait. Que l’on compare à tous ces mots ceux que nous avons l’habitude de traduire par famille, le latin familia, le grec οἴκος. Ni l’un ni l’autre ne contient en lui le sens de génération ou de parenté. La signification vraie de familia est propriété ; il désigne le champ, la maison, l’argent, les esclaves, et c’est pour cela que les Douze Tables disent, en parlant de l’héritier, familiam nancitor, qu’il prenne la succession. Quant à οἴκος, il est clair qu’il ne présente à l’esprit aucune autre idée que celle de propriété on de domicile.

Numa Denys Fustel de Coulanges, La cité antique (1864)

 
Où le barbare voit un trésor, où le jurisconsulte voit une somme d’argent, l’économiste voit un capital mis sous la forme qui se prête le mieux aux transformations ultérieures. 

 

Cournot, Matérialisme, vitalisme, rationalisme, Études sur l’emploi des données de la science en philosophie, Troisième section Transition du vitalisme au rationalisme, § 5 Du droit et des institutions juridiques (1875).

 

L’argent est une liberté sonnante et trébuchante, inestimable pour un homme entièrement privé de la vraie liberté. S’il se sent quelque monnaie en poche, il se console de sa position, même quand il ne pourrait pas la dépenser.

Dostoïevski, Souvenirs de la maison des morts (1862).

 

« Tout homme a son prix » – cela n’est pas vrai. Mais il peut se trouver pour chacun un appât auquel il doit mordre. C’est ainsi qu’il suffit, pour gagner mainte personne une cause, de donner à cette cause un vernis de philanthropie, de noblesse, de charité, de sacrifice – et à quelle cause ne pourrait-on pas le donner ! – C’est la sucrerie et la friandise de son âme à elle ; d’autres en ont d’autres.

Nietzsche, Humain, trop humain I (1878), vi L’homme en société, n°359. L’appât.


[L’enfant] n’éprouve au début aucun dégoût devant ses excréments qu’il considère comme faisant partie de son corps ; il s’en sépare à contre cœur et s’en sert comme premier “cadeau” pour distinguer les personnes qu'il apprécie particulièrement. Et après même que l’éducation a réussi à la débarrasser de ces penchants, il transporte sur le “cadeau” et l’“argent” la valeur qu’il avait accordée aux excréments. 

Freud, Introduction à la psychanalyse, chapitre 20 La vie sexuelle de l’homme.

 

Et de même que la théorie économique du capitalisme se maintient à cette immédiateté qu’elle s’est elle-même créée, de même s’y maintiennent aussi les tentatives bourgeoises pour prendre conscience du phénomène idéologique de la réification ; même des penseurs qui ne veulent pas nier ou camoufler le phénomène, qui ont même vu plus ou moins clairement ses conséquences humaines désastreuses, en restent à l’immédiateté de la réification et ne font aucune tentative pour dépasser les formes objectivement les plus dérivées, les plus éloignées du processus vital propre du capitalisme, donc les plus extériorisées et les plus vidées, pour pénétrer jusqu’au phénomène originaire de la réification. Bien plus, ils détachent de leur terrain naturel capitaliste, ces formes d’apparition vidées, les rendent autonomes et éternelles, comme type intemporel de possibilités humaines de relations. (Cette tendance se manifeste le plus clairement dans le livre de Simmel, très pénétrant et intéressant dans les détails, La philosophie de l’argent.)

Georg Lukács, Histoire et conscience de classe – essai de dialectique marxiste, La réification et la conscience du prolétariat (1922).

 

Si vous connaissez l’usage que vous devez faire du pouvoir, et si vous savez comment le pouvoir doit être organisé, vous possédez la science économique. Or, si vous possédez la science économique, si vous avez la clef de ses contradictions, si vous êtes en mesure d’organiser le travail, si vous avez étudié les lois de l’échange, vous n’avez pas besoin des capitaux de la nation ni de la force publique. Vous êtes, dès aujourd’hui, plus puissants que l’argent, plus forts que le pouvoir. Car, puisque les travailleurs sont avec vous, vous êtes par cela seul maîtres de la production ; vous tenez enchaînés le commerce, l’industrie et l’agriculture ; vous disposez de tout le capital social ; vous êtes les arbitres de l’impôt ; vous bloquez le pouvoir, et vous foulez aux pieds le monopole.

Pierre-Joseph Proudhon, Système des contradictions économiques ou Philosophie de la misère (1846).

 
La reine, ayant donné au Dauphin une voiture dont les encadrements en vermeil étaient ornés de rubis et de saphirs, disait naïvement : « Le roi n’a-t-il pas augmenté ma cassette de 200 000 livres ? Ce n’est pas pour que je les garde ». On les jetterait plutôt par la fenêtre. Ainsi fit le maréchal de Richelieu d’une bourse qu’il avait donnée à son petit-fils et que le jeune garçon, n’ayant su la dépenser, rapportait pleine. Du moins l’argent, cette fois, servit au balayeur qui passait et le ramassa. Mais, faute d’un passant pour le ramasser, on l’eût jeté dans la rivière. Un jour, devant le prince de Conti, Mme de B. laissa soupçonner qu’elle voudrait avoir la miniature de son serin dans une bague. Le prince s’offrit ; on accepta, mais à condition que la miniature serait très simple et sans brillants. En effet, ce ne fut qu’un petit cercle d’or ; mais, pour recouvrir la peinture, un gros diamant aminci servait de glace. Mme de B. ayant renvoyé le diamant, « M. le prince de Conti le fit broyer, réduire en poudre et s’en servit pour sécher l’encre du billet qu’il écrivit à ce sujet à Mme de B. ». La pincée de poudre coûtait quatre ou cinq mille livres, mais on devine le tour et le ton du billet. Il faut l’extrême profusion à la suprême galanterie, et l’on est d’autant plus un homme du monde que l’on est moins un homme d’argent. »

Taine, Les origines de la France contemporaine, I L’ancien régime, Livre deuxième Les mœurs et les caractères, Chapitre II. La vie de salon (1875)

 

Et lâchant les coins du morceau de toile, elle [Germinie Lacerteux] répandit ce qui était dedans : il coula sur la table de gras billets de banque recollés par-derrière, rattachés avec des épingles, de vieux louis à l’or verdi, des pièces de cent sous toutes noires, des pièces de quarante sous, des pièces de dix sous, de l’argent de pauvre, de l’argent de travail, de l’argent de tirelire, de l’argent Sali par des mains sales, fatigué dans le porte-monnaie de cuir, usé dans le comptoir plein de sous, – de l’argent sentant la sueur.

Edmond et Jules Goncourt, Germinie Lacerteux, XXXI (1865).