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Servitude et soumission - sujet : résumé d'un texte d'Alain "Le rapport du maître à l'esclave"

 

Résumez le texte suivant en 100 mots (plus ou moins 10%). Vous indiquerez les sous totaux de 20 en 20 (20, 40, …) par un trait vertical et par le chiffre correspondant dans la marge. Vous indiquerez obligatoirement votre total exact à la fin de votre résumé.

 

Le rapport du maître à l’esclave est le nœud et le ressort de toute l’histoire. Hegel, merveilleusement pénétrant, s’est plu à faire jouer les mouvements d’attraction et de répulsion qui s’exercent entre ces deux espèces d’hommes ; car un des termes suppose l’autre et l’appelle, mais aussi l’éloigne de soi le plus qu’il peut, comme on comprend si l’on compare le bois de Boulogne au bois de Vincennes, ou les Champs-Élysées à Belleville. Alors se montre la dialectique la plus brillante, puisque l’esclave devient, par le travail, le maître du maître, tandis qu’au rebours le maître devient l’esclave de l’esclave. L’histoire nous fait voir sans fin le maître déposé et l’esclave couronné ; sans fin, car aucune couronne ne tient sur aucune tête. Le soldat juge le général, et le général ne juge point le soldat. Tout est mirage dans la pensée du maître, tout est vérité nue et sévère dans la pensée de l’esclave. Ainsi s’achève, par le vide en cette tête couronnée, le mouvement de bascule qui substitue le gouverné au gouvernant. Le moindre valet connaît mieux son maître que le maître ne connaît le valet. Cette différence se remarque aussi dans la connaissance qu'ils ont des choses, car l’oisiveté rend sot. Il n'est point de garde-chasse qui ne connaisse mieux que son seigneur les passages et les pistes. Et la servitude forme un caractère, par cette règle qu’il faut toujours travailler pour d’autres et donner plus qu’on ne reçoit.

La frivolité de l’élite effraye ; ils n’osent pas seulement former une sérieuse pensée ; mais ils regardent toujours où cela les mène ; c’est une danse des œufs ; et cela défait jusqu’à leur style. Ils ne savent plus se parler virilement à eux-mêmes. Ils n’osent pas. Ainsi le grand ressort s’use encore plus vite que les autres. Que l’on me montre une pensée de l’élite qui n’enferme pas une précaution contre cette pensée même. Et au contraire celui qui n’a rien n’a pas peur de penser ; il n’a pas, en ses réflexions, ce visage, comme a dit un auteur, du marchand qui perd.

Cette région des villes où l'on dîne en plastron blanc ne produit point de pensées. Ce que nous appelons la catastrophe de Pierre Hamp ([1]), et certes le mot n’est pas trop fort, vient de ce qu’il a passé sans précaution cette frontière. Et je vois que le même malheur, moins marqué parce qu’ils ont moins de force, arrive présentement à d'autres. Malheur de vivre en riche ; malheur plus grand d’être riche. L’art de persuader manque justement à ceux qui en ont besoin. Ils vont comme des aveugles ; et c’est par la pensée que le pouvoir périt. Savoir est le fait du pauvre.

Cet ordre renversé donc, qui porte en haut les têtes vides, je ne vois point du tout qu’il soit urgent de le redresser ; il suffit de le connaître. J’ai compté un bon nombre de têtes pensantes qui n’ont pas envié la mangeoire d’or. Et si l’élite véritable veut bien rester, si je peux dire, assise par terre, en cette situation d’où l’on ne peut point être déposé, j’aperçois une sorte d’équilibre qui peut durer longtemps, par ce jugement sans la moindre envie. Car, que les gouvernements soient faibles, c’est un mal que l’homme libre ne sent point du tout ; et le symbolique chapeau sur un bâton n’est point un si mauvais roi. On observe quelquefois une sorte de peur très comique dans le citoyen, quand il s’aperçoit qu’il n’est plus assez gouverné. Je ne crois pas que ce sentiment soit commun parmi ceux qui ont fait la guerre, je parle des esclaves. Qu’ils forment seulement les jeunes d’après cette coûteuse expérience, et tout ira passablement, sous le règne de Sa Majesté Chapeau Premier.

Alain, Propos sur des philosophes (1961 posthume), XLVI Le rapport du maître à l’esclave, 1er avril 1928.

 

 


([1]) 1876-1962, autodidacte aux nombreux métiers qui est devenu écrivain et inspecteur du travail. Il a écrit sur la condition ouvrière.

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Servitude et soumission - sujet : résumé d'un texte d'Alain et dissertation

Il y a une force invincible dans tout homme, et déjà dans l’enfant, dès qu’il aperçoit que ses sentiments sont bien à lui, et que nul n’a pouvoir de les changer. Vertu est force ; et il n’y a point de vertu sans cette force-là. Toutefois les premiers effets de cette force d’âme, car c’est son nom, tournent souvent à mal. Nous sommes ainsi faits que le meilleur en nous est d’abord jugé fort mauvais ; par exemple si un enfant s’obstine et se ferme. Dès qu’il découvre en lui ce trésor du vouloir, qui n’est qu’à lui, aussitôt il s’arme ; et le premier effet est presque toujours une sorte de méchanceté ; car nul ne croit d’abord qu’il pourra sauver sa plus chère opinion sans violence, et la moindre discussion le fait bien voir. En sorte que ne point céder, qui est la plus belle chose, passe d’abord pour la plus laide. Et au contraire les moutons, qui n’ont point encore trouvé leur être, sont naturellement préférés, quand le berger serait l’homme le plus sage. C’est même le piège pour les sages, où ils se laissent prendre une fois ou l’autre, que d’estimer trop ceux qui croient et trop peu qui examinent ; trop peu aussi ceux qui refusent par principe, par crainte de ne plus savoir se défendre s’ils donnent entrée ; et ceux-là ne sont pas les pires.

C’est pourquoi il faut craindre la preuve, j’entends celle qu’on tient par le manche ; ce n’est toujours qu’une arme. Je me suis longtemps étonné de ce que les hommes fuient encore plus devant la bonne preuve que devant la mauvaise, et se ferment à l’évidence. Même de loin ; là-dessus ils sont rusés en proportion qu’ils sont instruits ; les meilleurs esprits sont justement ceux qui voient venir la preuve du plus loin, qui se mettent en alarme, et lèvent le pont. Ne vous pressez pas de conclure qu’un homme est sot ou endormi. Souvent il veille en son silence ; souvent il ne perd pas un seul de vos mouvements ; mais il fait le mort, comme les insectes. Cette pudeur d’esprit est belle. La liberté est alors estimée plus précieuse que la lumière et cela est dans l’ordre. Toutes les fois qu’on juge l’homme d’après sa forme extérieure non d’après ses discours, on juge bien. On perd son temps dans la société, si l’on ne fait continuellement ce genre de rectification. Pensez toujours que l’homme intérieur se donne un délai et renouvelle quelques serments à soi. N’allez pas comme un étourneau autour des chouettes de Minerve.

On n’apprécie pas toujours comme il faudrait ce genre de croyances sans jugement, et qui tiennent à la pratique. La coutume n’offense pas l’esprit. Pourquoi ? Parce qu’elle ne demande pas approbation. Par exemple la guerre ne se donne pas comme raisonnable ; aussi n’y a-t-il point un seul homme de guerre qui n’ait sévèrement jugé la guerre ; ce n’est qu’un état de fait. Mais au contraire la paix est une idée ; la paix demande approbation ; elle frappe indiscrètement au plus haut de l’esprit. Ici vous trouvez une étonnante résistance, et qui n’a rien de vil. Tel s’accommode d’une servitude volontaire qui ne voudrait point d’une liberté forcée. Ces soins de garde et de vigilance ajournent souvent l’examen de raison ; et beaucoup penseraient sagement si on les en pressait moins. En quoi il y a autre chose que cette animale impénétrabilité, que représente le crocodile par ses écailles ; toutefois ce n’est pas un petit inconvénient si, par l’insistance, on fait l’alliance de l’obstination animale et de l’humaine fermeté.

Il ne faut pas tellement se soucier de persuader. Nous croyons trop qu’une pensée n’est pas pensée si elle ne se rend à nos sommations. N’ayez pas peur. Le travail se continue en cet intérieur mobile ; il n’y a point d’argument perdu. La raison est un fait auquel tous ont part, par le refus, par le silence, par un genre de négligence. Que l’écrivain passe donc comme le veilleur, qui frappe un bon coup, et puis s’en va.

Alain, Esquisses de l’homme, XXXV Pudeur d’esprit, 22 novembre 1923 (1927).

 

 

1) Résumez le texte suivant en 100 mots (plus ou moins 10%). Vous indiquerez les sous totaux de 20 en 20 (20, 40, …) par un trait vertical et par le chiffre correspondant dans la marge. Vous indiquerez obligatoirement votre total exact à la fin de votre résumé.

 

2) Dissertation :

« Tel s’accommode d’une servitude volontaire qui ne voudrait point d’une liberté forcée. »

En vous appuyant sur votre lecture des œuvres au programme, vous vous demanderez en quoi il est possible de soutenir cette réflexion d’Alain.

 

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Le monde des passion - exercice d'analyse Pascal : L'amour-propre et la haine de la vérité

Le Dieu des chrétiens est un Dieu qui fait sentir à l’âme qu’il est son unique bien ; que tout son repos est en lui, qu’elle n’aura de joie qu’à l’aimer ; et qui lui fait en même temps abhorrer les obstacles qui la retiennent et l’empêchent d’aimer Dieu de toutes ses forces. L’amour-propre et la concupiscence, qui l’arrêtent, lui sont insupportables. Ce Dieu lui fait sentir qu’elle a ce fonds d’amour-propre qui la perd, et que lui seul la peut guérir.

Blaise Pascal (1623-1662), Pensées (posthume, 1ère édition 1670), n°460 Lafuma (1951), n°544 Brunschvicg (1904).

 

Analyser le texte suivant :

 

La nature de l’amour-propre et de ce moi humain est de n’aimer que soi et de ne considérer que soi. Mais que fera-t-il ? Il ne saurait empêcher que cet objet qu’il aime ne soit plein de défauts et de misère, il veut être grand, il se voit petit ; il veut être heureux, et il se voit misérable ; il veut être parfait, et il se voit plein d’imperfections ; il veut être objet de l’amour et de l’estime des hommes, et il voit que ses défauts ne méritent que leur aversion et leur mépris. Cet embarras où il se trouve produit en lui la plus injuste et la plus criminelle passion qu’il soit possible de s’imaginer ; car il conçoit une haine mortelle contre cette vérité qui le reprend, et qui le convainc de ses défauts. Il désirerait de l’anéantir, et, ne pouvant la détruire en elle-même il la détruit, autant qu’il peut, dans sa connaissance et dans celle des autres ; c’est-à-dire qu’il met tout son soin à couvrir ses défauts et aux autres et à soi-même, et qu’il ne peut souffrir qu’on les lui fasse voir ni qu’on les voie. C’est sans doute un mal que d’être plein de défauts, mais c’est encore un plus grand mal que d’en être plein et de ne les vouloir pas reconnaître, puisque c’est y ajouter encore celui d’une illusion volontaire. Nous ne voulons pas que les autres nous trompent ; nous ne trouvons pas juste qu’ils veuillent être estimés de nous plus qu’ils ne méritent : il n’est donc pas juste aussi que nous les trompions et que nous voulions qu’ils nous estiment plus que nous ne méritons. Ainsi, lorsqu’ils ne découvrent que des imperfections et des vices que nous avons en effet, il est visible qu’ils ne nous font point de tort, puisque ce ne sont pas eux qui en sont cause, et qu’ils nous font un bien, puisqu’ils nous aident à nous délivrer d’un mal, qui est l’ignorance de ces imperfections. Nous ne devons pas être fâchés qu’ils les connaissent, et qu’ils nous méprisent, étant juste et qu’ils nous connaissent pour ce que nous sommes, et qu’ils nous méprisent, si nous sommes méprisables. Voilà les sentiments qui naîtraient d’un cœur qui serait plein d’équité et de justice. Que devons nous dire donc du nôtre, en y voyant une disposition toute contraire ? Car n’est-il pas vrai que nous haïssons la vérité et ceux qui nous la disent, et que nous aimons qu’ils se trompent à notre avantage, et que nous voulons être estimés d’eux autres que nous ne sommes en effet ? En voici une preuve qui me fait horreur. La religion catholique n’oblige pas à découvrir ses péchés indifféremment à tout le monde ; elle souffre qu’on demeure caché à tous les autres hommes ; mais elle en excepte un seul, à qui elle commande de découvrir le fond de son cœur, et de se faire voir tel qu’on est. Il n’y a que ce seul homme au monde qu’elle nous ordonne de désabuser, et elle l’oblige à un secret inviolable, qui fait que cette connaissance est dans lui comme si elle n’y était pas. Peut-on s’imaginer rien de plus charitable et de plus doux ? Et néanmoins la corruption de l’homme est telle qu’il trouve encore de la dureté dans cette loi ; et c’est une des principales raisons qui a fait révolter contre l’Église une grande partie de l’Europe. Que le cœur de l’homme est injuste et déraisonnable, pour trouver mauvais qu’on oblige de faire à l’égard d’un homme ce qu’il serait juste, en quelque sorte, qu’il fît à l’égard de tous les hommes ! Car est-il juste que nous les trompions ? Il y a différents degrés dans cette aversion pour la vérité ; mais on peut dire qu’elle est dans tous en quelque degré, parce qu’elle est inséparable de l’amour-propre. C’est cette mauvaise délicatesse qui oblige ceux qui sont dans la nécessité de reprendre les autres de choisir tant de détours et de tempéraments pour éviter de les choquer. Il faut qu’ils diminuent nos défauts, qu’ils fassent semblant de les excuser, qu’ils y mêlent des louanges et des témoignages d’affection et d’estime. Avec tout cela, cette médecine ne laisse pas d’être amère à l’amour-propre. Il en prend le moins qu’il peut, et toujours avec dégoût, et souvent même avec un secret dépit contre ceux qui la lui présentent. Il arrive de là que, si on a quelque intérêt d’être aimé de nous, on s’éloigne de nous rendre un office qu’on sait nous être désagréable ; on nous traite comme nous voulons être traités ; nous haïssons la vérité, on nous la cache ; nous voulons être flattés, on nous flatte ; nous aimons à être trompés ; on nous trompe. C’est ce qui fait que chaque degré de bonne fortune qui nous élève dans un monde nous éloigne davantage de la vérité, parce qu’on appréhende plus de blesser ceux dont l’affection est plus utile et l’aversion plus dangereuse. Un prince sera la fable de toute l’Europe, et lui seul n’en saura rien. Je ne m’en étonne pas : dire la vérité est utile à celui à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent, parce qu’ils se font haïr. Or, ceux qui vivent avec les princes aiment mieux leurs intérêts que celui du prince qu’ils servent ; et ainsi, ils n’ont garde de lui procurer un avantage en se nuisant à eux-mêmes. Ce malheur est sans doute plus grand et plus ordinaire dans les plus grandes fortunes ; mais les moindres n’en sont pas exemptes, parce qu’il y a toujours quelque intérêt à se faire aimer des hommes. Ainsi la vie humaine n’est qu’une illusion perpétuelle ; on ne fait que s’entre-tromper et s’entre-flatter. Personne ne parle de nous en notre présence comme il en parle en notre absence. L’union qui est entre les hommes n’est fondée que sur cette mutuelle tromperie ; et peu d’amitiés subsisteraient, si chacun savait ce que son ami dit de lui lorsqu’il n’y est pas, quoiqu’il en parle alors sincèrement et sans passion. L’homme n’est donc que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l’égard des autres. Il ne veut donc pas qu’on lui dise la vérité. Il évite de la dire aux autres ; et toutes ces dispositions, si éloignées de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans son cœur.

Pascal, Pensées, n° 978 Lafuma, n°100 Brunschvicg

 

 

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Le monde des passions - dissertation Rousseau oppose conscience et passions

PCSI – devoir n°0 b – pour le 14 octobre 2015

 

« Combien de fois la voix intérieure nous dit qu’en faisant notre bien aux dépens d’autrui, nous faisons mal. Nous croyons suivre l’impulsion de la nature, et nous lui résistons : en écoutant ce qu’elle dit à nos sens, nous méprisons ce qu’elle dit à nos cœurs. L’être actif obéit, l’être passif commande. La conscience est la voix de l’âme ; les passions sont la voix du corps. » Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l’éducation (1762)

Vous commenterez cette réflexion de Rousseau en vous appuyant sur les œuvres au programme.

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Le monde des passions - Voltaire "les passions sont les roues qui font aller toutes ces machines"

L’homme n’est pas comme les autres animaux qui n’ont que l’instinct de l’amour-propre et celui de l’accouplement ; non seulement il a cet amour-propre nécessaire pour sa conservation, mais il a aussi, pour son espèce, une bienveillance naturelle qui ne se remarque point dans les bêtes.

Qu’une chienne voie en passant un chien de la même mère déchiré en mille pièces et tout sanglant, elle en prendra un morceau sans concevoir la moindre pitié, et continuera son chemin ; et cependant cette même chienne défendra son petit, et mourra en combattant plutôt que de souffrir qu’on le lui enlève.

Au contraire, que l’homme le plus sauvage voie un joli enfant prêt d’être dévoré par quelque animal, il sentira malgré lui une inquiétude, une anxiété que la pitié fait naître, et un désir d’aller à son secours. Il est vrai que ce sentiment de pitié et de bienveillance est souvent étouffé par la fureur de l’amour-propre : aussi la nature sage ne devait pas nous donner plus d’amour pour les autres que pour nous-mêmes ; c’est déjà beaucoup que nous ayons cette bienveillance qui nous dispose à l’union avec les hommes.

Mais cette bienveillance serait encore un faible secours pour nous faire vivre en société ; elle n’aurait jamais pu servir à fonder de grands empires et des villes florissantes, si nous n’avions pas eu de grandes passions.

Ces passions, dont l’abus fait à la vérité tant de mal, sont en effet la principale cause de l’ordre que nous voyons aujourd’hui sur la terre. L’orgueil est surtout le principal instrument avec lequel on a bâti ce bel édifice de la société. À peine les besoins eurent rassemblé quelques hommes que les plus adroits d’entre eux s’aperçurent que tous ces hommes étaient nés avec un orgueil indomptable aussi bien qu’avec un penchant invincible pour le bien-être.

Il ne fut pas difficile de leur persuader que, s’ils faisaient pour le bien commun de la société quelque chose qui leur coûtât un peu de leur bien-être, leur orgueil en serait amplement dédommagé.

On distingua donc de bonne heure les hommes en deux classes : la première, des hommes divins qui sacrifient leur amour-propre au bien public ; la seconde, des misérables qui n’aiment qu’eux-mêmes : tout le monde voulut et veut être encore de la première classe, quoique tout le monde soit dans le fond du cœur de la seconde ; et les hommes les plus lâches et les plus abandonnés à leurs propres désirs crièrent plus haut que les autres qu’il fallait tout immoler au bien public. L’envie de commander, qui est une des branches de l’orgueil, et qui se remarque aussi visiblement dans un pédant de collège et dans un bailli de village que dans un pape et dans un empereur, excita encore puissamment l’industrie humaine pour amener les hommes à obéir à d’autres hommes : il fallut leur faire connaître clairement qu’on en savait plus qu’eux, et qu’on leur serait utile.

Il fallut surtout se servir de leur avarice pour acheter leur obéissance. On ne pouvait leur donner beaucoup sans avoir beaucoup, et cette fureur d’acquérir les biens de la terre ajoutait tous les jours de nouveaux progrès à tous les arts.

Cette machine n’eût pas encore été loin sans le secours de l’envie, passion très naturelle que les hommes déguisent toujours sous le nom d’émulation. Cette envie réveilla la paresse et aiguisa le génie de quiconque vit son voisin puissant et heureux. Ainsi, de proche en proche, les passions seules réunirent les hommes, et tirèrent du sein de la terre tous les arts et tous les plaisirs. C’est avec ce ressort que Dieu, appelé par Platon l’éternel géomètre, et que j’appelle ici l’éternel machiniste, a animé et embelli la nature : les passions sont les roues qui font aller toutes ces machines.

Les raisonneurs de nos jours, qui veulent établir la chimère que l’homme était né sans passions, et qu’il n’en a eu que pour avoir désobéi à Dieu, auraient aussi bien fait de dire que l’homme était d’abord une belle statue que Dieu avait formée, et que cette statue fut depuis animée par le diable.

L’amour-propre et toutes ses branches sont aussi nécessaires à l’homme que le sang qui coule dans ses veines ; et ceux qui veulent lui ôter ses passions, parce qu’elles sont dangereuses, ressemblent à celui qui voudrait ôter à un homme tout son sang, parce qu’il peut tomber en apoplexie.

Que dirions-nous de celui qui prétendrait que les vents sont une invention du diable, parce qu’ils submergent quelques vaisseaux, et qui ne songerait pas que c’est un bienfait de Dieu par lequel le commerce réunit tous les endroits de la terre que des mers immenses divisent ? Il est donc très clair que c’est à nos passions et à nos besoins que nous devons cet ordre et ces inventions utiles dont nous avons enrichi l’univers ; et il est très vraisemblable que Dieu ne nous a donné ces besoins, ces passions, qu’afin que notre industrie les tournât à notre avantage. Que si beaucoup d’hommes en ont abusé, ce n’est pas à nous à nous plaindre d’un bienfait dont on a fait un mauvais usage. Dieu a daigné mettre sur la terre mille nourritures délicieuses pour l’homme : la gourmandise de ceux qui ont tourné cette nourriture en poison mortel pour eux ne peut servir de reproche contre la Providence.

Voltaire (1694-1778), Traité de métaphysique (1735), chapitre VIII. De l’homme considéré comme un être sociable

 

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Le monde des passions - résumé - Alain "Les passions"

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On supporte moins aisément la passion que la maladie ; dont la cause est sans doute en ceci, que notre passion nous paraît résulter entièrement de notre caractère et de nos idées, mais porte avec cela les signes d’une nécessité invincible. Quand une blessure physique nous fait souffrir, nous y reconnaissons la marque de la nécessité qui nous entoure ; et tout est bien en nous, sauf la souffrance. Lorsqu’un objet présent, par son aspect ou par le bruit qu’il fait, ou par son odeur, provoque en nous de vifs mouvements de peur ou de désir, nous pouvons encore bien accuser les choses et les fuir, afin de nous remettre en équilibre. Mais pour la passion nous n’avons aucune espérance ; car si j’aime ou si je hais, il n’est pas nécessaire que l’objet soit devant mes yeux ; je l’imagine, et même je le change, par un travail intérieur qui est comme une poésie ; tout m’y ramène ; mes raisonnements sont sophistiques et me paraissent bons ; et c’est souvent la lucidité de l’intelligence qui me pique au bon endroit. On ne souffre pas autant par les émotions ; une belle peur vous jette dans la fuite, et vous ne pensez guère, alors, à vous-même. Mais la honte d’avoir eu peur, si l’on vous fait honte, se tournera en colère ou en discours. Surtout votre honte à vos propres yeux, quand vous êtes seul, et principalement la nuit, dans le repos forcé, voilà qui est insupportable, parce qu’alors vous la goûtez, si l’on peut dire, à loisir, et sans espérance ; toutes les flèches sont lancées par vous et reviennent sur vous ; c’est vous qui êtes votre ennemi. Quand le passionné s’est assuré qu’il n’est pas malade, et que rien ne l’empêche pour l’instant de vivre bien, il en vient à cette réflexion : « Ma passion, c’est moi ; et c’est plus fort que moi. »

Il y a toujours du remords et de l’épouvante dans la passion, et par raison, il me semble ; car on se dit : « Devrais-je me gouverner si mal ? Devrais-je ressasser ainsi les mêmes choses ? » De là une humiliation. Mais une épouvante aussi, car on se dit : « C’est ma pensée même qui est empoisonnée ; mes propres raisonnements sont contre moi ; quel est ce pouvoir magique qui conduit ma pensée ? » Magie est ici à sa place. Je crois que c’est la force des passions et l’esclavage intérieur qui ont conduit les hommes à l’idée d’un pouvoir occulte et d’un mauvais sort jeté par un mot ou par un regard. Faute de pouvoir se juger malade, le passionné se juge maudit ; et cette idée lui fournit des développements sans fin pour se torturer lui-même. Qui rendra compte de ces vives souffrances qui ne sont nulle part ? Et la perspective d’un supplice sans fin, et qui s’aggrave même de minute en minute, fait qu’ils courent à la mort avec joie.

Beaucoup ont écrit là-dessus ; et les stoïciens nous ont laissé de beaux raisonnements contre la crainte et contre la colère. Mais Descartes est le premier, et il s’en vante, qui ait visé droit au but dans son Traité des Passions. Il a fait voir que la passion, quoiqu’elle soit toute dans un état de nos pensées, dépend néanmoins des mouvements qui se font dans notre corps ; c’est par le mouvement du sang, et par la course d’on ne sait quel fluide qui voyage dans les nerfs et le cerveau, que les mêmes idées nous reviennent, et si vives, dans le silence de la nuit ; cette agitation physique nous échappe communément ; nous n’en voyons que les effets ; ou bien encore nous croyons qu’elle résulte de la passion, alors qu’au contraire c’est le mouvement corporel qui nourrit les passions. Si l’on comprenait bien cela, on s’épargnerait tout jugement de réflexion, soit sur les rêves, soit sur les passions qui sont des rêves mieux liés ; on y reconnaîtrait la nécessité extérieure à laquelle nous sommes tous soumis, au lieu de s’accuser soi-même et de se maudire soi-même. On se dirait : « Je suis triste ; je vois tout noir ; mais les événements n’y sont pour rien ; mes raisonnements n’y sont pour rien ; c’est mon corps qui veut raisonner ; ce sont des opinions d’estomac. »

Alain, Propos sur le bonheur (1925, 1928), VI Des passions, propos du 9 mai 1911.

 

 

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Le monde des passions - sujet d'un résumé Alain "Un sage, un lion, une hydre"

 

Résumez le texte suivant en 120 mots (plus ou moins 10%). Vous indiquerez les sous totaux de 20 en 20 (20, 40, …) par un trait vertical et par le chiffre correspondant dans la marge. Vous indiquerez obligatoirement votre total exact à la fin de votre résumé.

 

Un sage, un lion, une hydre aux cent têtes, cousus ensemble dans le même sac, voilà donc l’homme, à ce que Platon dit (1). L’hydre n’a jamais fini de manger et de boire ; le plus grand des sages se met à table trois fois par jour ; et si d’autres ne lui apportaient la nourriture, aussitôt il devrait la chercher, oubliant tout le reste, à la façon du rat d’égout. D’où le sage désire amasser, et craint de manquer. Mettons toutes les pauvretés et tous les désirs au ventre ; c’est la partie craintive. Tête sur ventre, cela fait un sage humilié. Cela ne fait point encore un homme, il s’en faut bien. Le lion, en cette sorte de fable, représente la colère, ou l’irascible, comme on disait dans l’ancien temps. Je le mets au thorax, sous la cuirasse, où bat le muscle creux. C’est la partie combattante, courroucée et courageuse, les deux ensemble. Et le langage commun me rappelle qu’autour du cœur vivent les passions. « Rodrigue, as-tu du cœur ? » (2) Cela ne demande point si Rodrigue est faible, affamé, craintif.

Cette remarque conduit assez loin. L’homme n’est pas tant redoutable par le désir que par la colère. Le désir compose ; le désir échange. Mais on ne peut composer avec un homme offensé. Il me semble que c’est principalement l’offense qui fait les passions. Le refus d’un plaisir, on s’en arrangerait. Les vices sont pacifiques ; peut-être même sont-ils poltrons essentiellement. Mais qui ne voit qu’un refus de plaisir peut être une offense ? L’amoureux peut être déçu ; ce n’est qu’une faim ; ce n’est que tristesse de ventre. Mais s’il est ridicule, le drame se noue. Dignité et colère ensemble. Ce mouvement dépend plus de la tête que du ventre. C’est du courage souvent que vient cette idée qu’un homme en vaut un autre ; mais du jugement aussi. Le sage et le lion seraient donc d’accord à ne point supporter le mépris. Dans le fait un homme se passe très bien de beaucoup de choses. Mais il y a une manière méprisante de refuser partage ; c’est par là que les choses se gâtent.

Dans les passions de l’amour, il arrive souvent que la coquette refuse ce qu’elle est arrivée, quelquefois non sans peine, à faire désirer. Offrez la croix ou l’académie à un homme qui ne demandait rien, arrivez à les lui faire désirer, et aussitôt retirez l’appât. Telle est quelquefois la coquetterie d’un ministre, et toujours la coquetterie de Célimène (3). C’est humilier deux fois. C’est se moquer. Chose digne de remarque, moins ce qui était promis est précieux, agréable et beau, plus peut-être l’on s’indigne ; c’est qu’on l’a désiré. Alors le lion rugit.

C’est une idée assez commune que révolutions et guerres sont filles de pauvreté. Mais ce n’est qu’une demi-vérité. Ce ne sont point les pauvres qui sont redoutables, ce sont les humiliés et les offensés. L’aiguillon du besoin ne fait qu’un animal peureux ; pensée de vol, non pensée de vengeance. Et la pensée s’occupe toute à chercher un repas après l’autre. Tête et ventre. Les passions veulent du loisir, et un sang riche. On croit que la faim conduirait à la colère ; mais c’est là une pensée d’homme bien nourri. Dans le fait une extrême faim tarit d’abord les mouvements de luxe, et premièrement la colère. J’en dirais autant du besoin de dormir, plus impérieux peut-être que la faim. Ainsi la colère ne serait pas naturellement au service des désirs, comme on veut d’abord croire.

Pourquoi je conduis mes pensées par là ? C’est que Platon dit quelque chose d’étonnant au sujet de la colère. Il dit qu’elle est toujours l’alliée de la tête ; et toujours contre le ventre. Je repoussais d’abord cette idée, mais j’aperçois maintenant qu’il y a de l’indignation en beaucoup de colères, et enfin que c’est l’idée d’une injustice supposée, à tort ou à raison, qui les allume toutes. Que l’homme ait besoin de beaucoup de choses, et ne règne sur ses désirs qu’en leur cédant un peu, cela n’explique pas encore les passions. C’est que cette condition, commune à tous, n’humilie personne. Le travail n’humilie point. Bien mieux on ne trouverait pas un homme sur mille qui s’arrangeât de ne rien faire, et d’être gorgé comme un nourrisson. Gagner sa vie, cela ne fait point peine, et même fait plaisir. Ce qui irrite c’est l’idée que ce salaire bien gagné ne vienne pas par le travail seul comme un lièvre pris à la chasse, mais dépende encore de la volonté et du jugement de quelqu’un. L’idée d’un droit est dans toute colère, et Platon n’a pas parlé au hasard.

Ce qu’il importe ici de comprendre, c’est que la colère est encore un principe d’ordre, dont on voit tout de suite qu’il enferme une contradiction. L’erreur est de compter sur la colère et de prendre pour bonnes ses raisons sans craindre assez les moyens qui lui sont ordinaires. Et voilà pourquoi de tous les projets de paix, on voit revenir la guerre dont le principe est exactement dans une colère soutenue par l’apparence d’un droit.

Alain, Propos sur des philosophes (posthume, 1961), LXXXII Un sage, un lion, une hydre aux cent têtes, Propos du 15 février 1926

 

Notes

(1) Platon, La république, livre IX.

(2) C’est ce que demande Don Diègue à son fils Rodrigue à la scène 5 de l’acte I du Cid (1637) de Pierre Corneille (1606-1684).

(3) Personnage du Misanthrope (1666) de Molière (1622-1673).

 

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