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La parole - sujet et corrigé - résumé et dissertation - Benveniste

Sujet.

Les abeilles apparaissent capables de produire et de comprendre un véritable message, qui enferme plusieurs données. Elles peuvent donc enregistrer des relations de position et de distance ; elles peuvent les conserver en « mémoire » ; elles peuvent les communiquer en les symbolisant par divers comportements somatiques. Le fait remarquable est d’abord qu’elles manifestent une aptitude à symboliser : il y a bien correspondance « conventionnelle » entre leur comportement et la donnée qu’il traduit. Ce rapport est perçu par les autres abeilles dans les termes où il leur est transmis et devient moteur d’action. Jusqu’ici nous trouvons, chez les abeilles, les conditions mêmes sans lesquelles aucun langage n’est possible, la capacité de formuler et d’interpréter un « signe » qui renvoie à une certaine « réalité », la mémoire de l’expérience et l’aptitude à la décomposer.

Le message transmis contient trois données, les seules identifiables jusqu’ici : l’existence d’une source de nourriture, sa distance, sa direction. On pourrait ordonner ces éléments d’une manière un peu différente. La danse en cercle indique simplement la présence du butin, impliquant qu’il est à faible distance. Elle est fondée sur le principe mécanique du « tout ou rien ». L’autre danse formule vraiment une communication ; cette fois, c’est l’existence de la nourriture qui est implicite dans les deux données (distance, direction) expressément énoncées. On voit ici plusieurs points de ressemblance au langage humain. Ces procédés mettent en œuvre un symbolisme véritable bien que rudimentaire, par lequel des données objectives sont transposées en gestes formalisés, comportant des éléments variables et de « signification » constante. En outre, la situation et la fonction sont celles d’un langage, en ce sens que le système est valable à l’intérieur d’une communauté donnée et que chaque membre de cette communauté est apte à l’employer ou à le comprendre dans les mêmes termes.

Mais les différences sont considérables et elles aident à prendre conscience de ce qui caractérise en propre le langage humain. Celle-ci, d’abord, essentielle, que le message des abeilles consiste entièrement dans la danse, sans intervention d’un appareil « vocal », alors qu’il n’y a pas de langage sans voix. D’où une autre différence, qui est d’ordre physique. N’étant pas vocale mais gestuelle, la communication chez les abeilles s’effectue nécessairement dans des conditions qui permettent une perception visuelle, sous l’éclairage du jour ; elle ne peut avoir lieu dans l’obscurité. Le langage humain ne connaît pas cette limitation.

Une différence capitale apparaît aussi dans la situation où la communication a lieu. Le message des abeilles n’appelle aucune réponse de l’entourage, sinon une certaine conduite, qui n’est pas une réponse. Cela signifie que les abeilles ne connaissent pas le dialogue, qui est la condition du langage humain. Nous parlons à d’autres qui parlent, telle est la réalité humaine. Cela relève un nouveau contraste. Parce qu’il n’y a pas dialogue pour les abeilles, la communication se réfère seulement à une certaine donnée objective. Il ne peut y avoir de communication relative à une donnée « linguistique » ; déjà parce qu’il n’y a pas de réponse, la réponse étant une réaction linguistique à une manifestation linguistique ; mais aussi en ce sens que le message d’une abeille ne peut être reproduit par une autre qui n’aurait pas vu elle-même les choses que la première annonce. On n’a pas constaté qu’une abeille aille par exemple porter dans une autre ruche le message qu’elle a reçu dans la sienne, ce qui serait une manière de transmission ou de relais. On voit la différence avec le langage humain, où, dans le dialogue, la référence à l’expérience objective et la réaction à la manifestation linguistique s’entremêlent librement et à l’infini. L’abeille ne construit pas de message à partir d’un autre message. Chacune de celles qui, alertées par la danse de la butineuse, sortent et vont se nourrir à l’endroit indiqué, reproduit quand elle rentre la même information, non d’après le message premier, mais d’après la réalité qu’elle vient de constater. Or le caractère du langage est de procurer un substitut de l’expérience apte à être transmis sans fin dans le temps et l’espace, ce qui est le propre de notre symbolisme et le fondement de la tradition linguistique.

Si nous considérons maintenant le contenu du message, il sera facile d’observer qu’il se rapporte toujours et seulement à une donnée, la nourriture, et que les seules variantes qu’il comporte sont relatives à des données spatiales. Le contraste est évident avec l’illimité des contenus du langage humain. De plus, la conduite qui signifie le message des abeilles dénote un symbolisme particulier qui consiste en un décalque de la situation objective, de la seule situation qui donne lieu à un message, sans variation ni transposition possible. Or, dans le langage humain, le symbole en général ne configure pas les données de l’expérience, en ce sens qu’il n’y a pas de rapport nécessaire entre la référence objective et la forme linguistique.

Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, 1, chapitre 5 Communication animale et langage humain (1966)

 

1) Résumez le texte suivant en 100 mots (+ ou – 10%). Vous indiquerez les sous totaux de 20 en 20 (20, 40,…) par un trait vertical et par le chiffre correspondant dans la marge. Vous indiquerez obligatoirement votre total exact à la fin de votre résumé.

 

2) Dissertation.

En quoi est-il important de souligner avec Benveniste que « Nous parlons à d’autres qui parlent, telle est la réalité humaine. » ? Vous vous appuierez sur votre lecture des œuvres au programme.

 

Corrigé.

 

2) Analyse du texte et remarques.

Depuis la plus haute origine de la pensée occidentale, c’est un lieu commun que de comparer l’homme à l’animal pour faire ressortir la spécificité du premier ou au contraire son absence de spécificité. Le linguiste Benveniste se livre ici à cet exercice.

Benveniste commence par énoncer les caractères de la communication des abeilles qui donnent l’impression d’être un langage. Les abeilles sont capables d’émettre et de recevoir un message relatif à la nourriture à trouver et à ramener à la ruche. Il y a une symbolisation. Le message renvoie à une réalité et il est compris comme le montre l’action qui en résulte.

Dans un second temps il précise les deux types de messages dont sont capables les abeilles. Le premier, un simple danse en cercle, est simple et indique la présence de nourriture à faible distance. L’autre danse (en forme de huit, ce que cet extrait n’énonce pas) donne la distance et la direction. C’est elle surtout qui permet d’affirmer qu’il y a une symbolisation et une communauté de compréhension chez les abeilles.

Puis Benveniste oppose à ce système de communication, les différences avec le langage humain.

D’une part, en tant qu’il est vocal, c’est un langage à proprement parler et il permet de plus grande possibilité qu’un système de communication qui s’appuie sur le visuel.

D’autre part, le dialogue le caractérise alors que les abeilles ne répondent pas.

Ce qui implique une troisième différence, à savoir que le langage humain peut non seulement se référer à l’objet mais également à la signification. Remarquons pour notre part que c’est là la condition de toute réflexion sur le langage et donc la condition de la linguistique elle-même.

Puis, Benveniste oppose du point de vue du contenu le système de communication des abeilles tel qu’il est connu jusque là qui est limité à la nourriture alors que le langage humain a un contenu illimité. Aussi n’y a-t-il pas dans le langage humain de transposition directe mais une indirecte du contenu dans les signes ou symboles.

 

2) Proposition de résumé.

 

Les abeilles communiquent l’emplacement et la distance de la nourriture avec des signes et se comprennent. Elles présentent les [20] conditions du langage : ce sont des danses signifiant conventionnellement des données réelles.

Toutefois, le langage proprement humain étant vocal, n’ [40] est pas limité au jour. Et surtout, l’homme répond. Aussi parle-t-il aussi bien de la réalité que de [60] ce que l’autre dit. Quant à la signification, les abeilles se limitent à la nourriture toujours signifiée identiquement. L’ |80] homme, lui, parlant d’une multiplicité de choses et de signes, a un langage ouvert et libéré de l’empirie.

100 mots

 

3) Dissertation.

 

« Que voulez-vous dire ? » demande-t-on lorsqu’on n’a pas compris ce que l’autre nous a dit. C’est là un trait remarquable de la parole humaine qui se réfère explicitement à la parole d’autrui.

Aussi Benveniste écrit-il que « Nous parlons à d’autres qui parlent, telle est la réalité humaine. »

Le linguiste veut dire ainsi que le dialogue entendu comme échange de paroles tel que chacune répond à l’autre et n’expriment pas seulement une réalité ou un sentiment, appartient essentiellement à l’homme, est constitutif de l’essence de l’homme ou au moins de sa condition.

En ce sens, il est d’une importance capitale de souligner la valeur du dialogue puisque cela revient à marquer son importance pour comprendre l’homme. Et puisque c’est un homme qui parle, c’est d’autant plus important que c’est l’expression de sa réalité.

Cependant, par le fait de parler à d’autres qui nous parlent, nous nous dispersons bien plutôt ou sombrons dans la futilité, le faux-semblant ou le mensonge.

Aussi, souligner avec Benveniste que « Nous parlons à d’autres qui parlent », est-ce véritablement montrer ce qui fait l’essentiel pour l’homme ou au contraire, ce par quoi il s’abaisse voire ce qui est inessentiel ?

En nous appuyant sur un dialogue de Platon, Phèdre, une comédie de Marivaux, Les fausses confidences et sur les Romances sans paroles, un recueil de poèmes de Verlaine, nous verrons qu’il est important de souligner « Nous parlons à d’autres qui parlent » parce que la parole permet la manipulation, que cette importance est à relativiser parce que dans le silence ou l’expression, l’homme est véritablement lui-même voire authentiquement avec d’autres et que c’est dans le dialogue que l’humanité de l’homme se reconnaît.

 

 

Parler, c’est essentiellement communiquer, c’est-à-dire viser à produire un effet. L’homme parle et énonce ce qui est vraisemblable pour produire un effet sur les autres. Lorsqu’il y a réponse, il s’agit d’un autre acte de communication. L’importance du fait que « nous parlons à d’autres qui parlent » ne tient donc qu’au fait qu’il y a double communication chez l’homme et non communication simple comme chez les animaux qui ne semblent pas chercher à se tromper mutuellement. On peut donner acte aux rhéteurs et autres sophistes que Platon nous fait connaître d’avoir mis ce caractère en évidence. Gorgias ne disait-il pas dans son Éloge d’Hélène que « le discours est un tyran très puissant ; cet élément matériel d’une extrême petitesse et totalement invisible porte à leur plénitude les œuvres divines : car la parole peut faire cesser la peur, dissiper le chagrin, exciter la joie, accroître la pitié. » ? Ainsi voit-on dans la pièce de Marivaux (acte I, scène 14) le valet Dubois, par sa fausse confidence, produire ou renforcer l’intérêt pour son ancien maître Dorante. Prête à le chasser parce qu’il est fou d’amour, Araminte se rétracte lorsqu’elle saisit que c’est d’elle qu’il s’agit. Ce qui fait la fausseté de la confidence, ce n’est pas son contenu explicite – sauf dans l’interprétation cynique de la pièce de Louis Jouvet pour qui Dorante n’aime pas Araminte et veut l’épouser pour son argent – c’est qu’elle prétend se dire dans le secret alors que Dubois garde secret le fait que Dorante est dans la confidence de ce qu’il dit à Araminte. Mais dira-t-on l’homme peut être sincère ?

Il n’en reste pas moins vrai que comme le faisait remarquer le philosophe stoïcien Épictète (50-125 ou 130) dans les Entretiens, il n’est pas possible de parler sans que la parole ait une dimension rhétorique. Ainsi, qu’est-ce qui finalement distingue le véritable amoureux (l’éraste), c’est-à-dire celui qui est habité par la seule beauté intelligible et pour qui l’aimé (ou l’éromène) est l’occasion d’un désir nostalgique. Ce ne sont pas ses discours. Car on peut avec la rhétorique chercher à persuader qu’on veut agir pour le bien de l’aimé comme le montre amplement le discours de Lysias. C’est donc l’abstinence sexuelle, c’est-à-dire un acte, qui est révélateur. C’est la raison pour laquelle la tentative de séduction de Dorante demeure ambigüe. Mais l’est surtout, l’attitude d’Araminte. Elle veut faire avouer Dorante (acte I, scène 13). Le spectateur placé dans une position d’omniscience par rapport à elle car, lui, est dans la confidence, la voit tenter de manipuler Dorante. Ainsi fait-elle semblant de vouloir épouser le comte, lui fait-elle écrire une lettre pour qu’il avoue son amour. Elle montre ainsi la dimension irréductiblement manipulatrice du langage, même chez un être qui paraît doué de hautes qualités morales. De même Verlaine, lorsqu’il nous présente les relations conflictuelles entre le poète et la femme aimée dans Birds in the night ou Child wife. Il nous donne un seul point de vue : celui de l’homme bafoué, trompé. Et c’est cette présentation seule qui donne l’impression de la souffrance. Ce point de vue nécessairement un, nous pouvons le contourner en nous enquérant par exemple des réactions de son épouse, Mathilde. Mais cela ne produirait qu’un changement de point de vue. Tout au plus tomberions-nous dans le plat relativisme : à chacun son idée. C’est que ce relativisme est justement le résultat de l’analyse du langage tel que l’avait effectué le fondateur de cette conception, Protagoras, si on suit le témoignage de Platon dans le Théétète.

Toutefois, encore faut-il que le manipulateur se comprenne lui-même ? Dès lors, la parole ne présuppose-t-elle pas que le sujet soit lui-même ? Est-il si important que nous parlions à d’autres ?

 

L’homme peut refuser de parler. Il peut s’en tenir au silence. Ainsi, il gagne la possibilité de conserver son unité et la gravité qui sied à la vérité qui l’habite. C’est dans le silence de la contemplation que l’âme a vu les réalités essentielles. Aussi est-ce par le silence qu’elle doit les retrouver. Si Platon refuse ainsi de prendre au sérieux l’écriture, c’est parce qu’elle disperse encore plus l’âme que la parole en lui faisant négliger ce qui est en elle aspiration au vrai. En refusant de confier à l’écriture ce qu’il y a de plus sérieux dans l’écriture, et en l’écrivant, Platon ménage ainsi un certain silence au cœur même de l’écriture, silence qui signifie une sorte d’au-delà de la communication et qui rompt avec une parole réduite à la manipulation. Ce silence peut tout autant s’exprimer par la question qui n’appelle pas de réponse. C’est ainsi que Verlaine laisse dans l’incertitude ses états d’âme. Dans la fameuse Ariette, III, l’expression à la limite de la faute grammaticale « Il pleure dans mon cœur » puisqu’elle use d’une forme impersonnelle inaccoutumée comparée à la pluie trouve sa résolution dans l’ignorance où est le poète du motif de sa douleur. Le poème exprime ainsi une absence de signification qui est silence et ne communique en un sens rien. De même, il y a comme une jubilation dans le personnage de Dubois dans la pièce de Marivaux dont les manigances pour aider à marier son ancien maître, paraissent inexplicables en terme de simple manipulation. C’est qu’en effet, au service d’Araminte, il ne peut qu’être satisfait matériellement. Aucune promesse de Dorante n’explique un quelconque intérêt (cf. acte I, scène 2). Quant à l’amour de son ancien maître qu’il exprime, il n’est pas de nature à rendre compte de l’intrigue qu’il construit. C’est donc dire qu’intriguer s’appuie finalement sur quelque chose d’autre que la simple volonté de manipulation. C’est donc dire que parler à d’autres qui nous parlent est important à souligner moins parce qu’il faudrait savoir que les hommes luttent toujours les uns contre les autres pour faire triompher leur passion ou leur intérêt, y compris lorsqu’ils parlent, mais parce qu’ils peuvent signifier quelque chose de plus.

Il en va de même dans l’expression, c’est-à-dire dans le fait de parler moins à l’autre qu’à soi-même. Le soliloque se rapproche ainsi du silence en ce que justement, le sujet se concentre sur lui-même sans chercher à en imposer à d’autres. Et si le silence consiste à ne pas parler aux autres, il ne s’oppose pas en ce sens au fait de se parler à soi-même. Ainsi le poète, dans l’Ariette, I, exprime-t-il une interrogation sur la plainte de son âme comme de celle d’un autre, quel qu’il soit. Si les deux premiers sizains notent sous forme de l’accumulation de présentatifs (« C’est » ou « Cela ») construit en anaphore, le troisième ramène au sujet la question du sens de ce qui s’exprime. Et l’interrogation qui demeure montre justement que l’expression a une valeur de recherche pour un sujet qui a d’abord à se trouver. Comment parlerait-il d’abord à d’autres qui lui parlent lui qui s’interroge tout autant qu’il interroge l’autre ? Cet enjeu de l’expression et de son authenticité, Platon la souligne d’une part en faisant tenir à Socrate un premier discours qui repose sur une ruse, celle d’un amoureux qui veut se distinguer des autres en proposant une thèse paradoxale, à savoir que l’éromène doit céder à celui qui ne l’aime pas, discours qu’il tient voilé comme pour montrer physiquement son inauthenticité. Mais surtout, en invoquant la palinodie qui évite le châtiment divin, en renversant le point de vue et en posant l’exigence de vérité, Platon veut montrer à l’encontre des sophistes ou rhéteurs que parler, c’est viser la vérité et que véritablement parler à d’autres qui nous parlent, c’est chercher en commun la vérité qui fonde la véritable parole. La valeur de l’expression en tant qu’elle qualifie la parole se manifeste dans l’idée de donner sa parole. Par exemple, le Comte donne sa parole à Araminte qu’il renoncera à lui faire un procès relatif au différend qu’ils ont entre eux qu’ils se marient ou non. Et c’est bien ce qu’il fait (cf. acte III, scène 13). Dès lors, sa parole se montre sous une forme, celle de l’expression authentique qui n’a rien à voir avec la simple manipulation. Grevée de silence ou expression de l’être du sujet, la parole est essentiellement une relation morale à l’autre.

Néanmoins, en s’exprimant, voire en gardant le silence, on ne tient pas vraiment compte de l’autre. Or, comment serais-je véritablement homme si les autres ne me considèrent pas ainsi ? Dès lors, n’est-ce pas le dialogue par lequel nous nous reconnaissons qui montre qu’il est important de souligner que nous nous parlons, nous autres hommes ?

 

C’est que dans le dialogue et par le dialogue l’autre me reconnaît comme homme. Tel est finalement le sens du refus du mensonge. Car, celui qui ment, nie l’humanité de l’autre. Par contre, en lui parlant véridiquement, il lui montre qu’il le tient pour humain. « Nous parlons à d’autres qui nous parlent » parce qu’ainsi nous nous montrons mutuellement notre humanité. Dans Malines le poète note que « Chaque wagon est un salon / Où l’on cause bas … ». La hauteur du timbre dit le respect des autres. Chacun en parlant à un autre évite d’empêcher d’autres de parler. C’est donc une parole apaisée, respectueuse, qui implique la reconnaissance de l’autre dans sa dimension d’humanité. En fondant la parole sur la contemplation de la vérité, Platon insiste sur le fait que seules les âmes des hommes ont vu la plaine de vérité. Ainsi, lorsque les amants dialoguent, c’est sur la base de ce qui constitue leur humanité. C’est la raison pour laquelle ils ne peuvent pas ne pas s’inciter à la vertu. Cette réciprocité qui caractérise le fait que nous nous parlions manifeste sa dimension morale justement quand elle est refusée. Ainsi madame Argante, lorsqu’elle demande à Dorante de tromper même pour son bien croit-elle Araminte est-elle éconduite au nom de la probité (acte I, scène 10). Le comte a un mot cruel pour l’homme désintéressé : « ces gens-là ne sont bons à rien » (acte II, scène 5). Il faut comprendre par là qu’on ne peut réussir à favoriser ses intérêts avec le désintéressement. L’apparent paradoxe montre au contraire en quoi la parole désintéressée est reconnaissance de l’autre. Mais la parole amoureuse n’est-elle pas au contraire totalement intéressée ? Pourquoi alors l’amour parle-t-il, voire est-il si bavard ?

C’est que l’amour ne peut se passer de l’aveu car c’est lui et lui seul qui transfigure le désir et le fait sortir de la simple pulsion animale. Lorsque le poète, dans Child wife, flétrit la femme enfant infidèle qu’il a aimée, il lui avoue son amour. Il montre ainsi qu’il n’a pas été reconnu en son être comme l’indique le premier vers « Vous n’avez rien compris à ma simplicité ». Ainsi, en s’adressant à cette femme, tente-t-il d’assurer la reconnaissance. De même, Les vrais amants de Platon ne peuvent pas ne pas se parler. Et comment ne se diraient-ils pas qu’ils s’aiment, eux, qui ont à réfréner tout désir. Ils s’opposent aux faux amants qui se comportent comme des animaux. Il fallait bien finalement qu’après qu’Araminte lui a avoué son amour, Dorante lui avoue à son tour la tromperie, fors l’amour (acte III, scène 12). Il transfigure ainsi le moyen qu’il a utilisé que l’amour, qui est aussi reconnaissance de l’autre en son désir, justifie pour cela. Le poète exprime ainsi la difficulté de l’aveu dans A poor young shepherd : « Je dois et je n’ose / Lui dire au matin... » Que le poème soit le simple poème d’amour ou plutôt, l’aveu d’un désir homosexuel qu’exprimerait de façon voilée la peur du dard de l’abeille – symbole du sexe masculin – il dit l’exigence de l’aveu et sa difficulté en ce qu’elle engage dans la relation à l’autre et transfigure l’être de celui qui s’est engagé.

 

 

Disons pour finir que le problème était de savoir en quoi il est important de souligner avec Benveniste que « Nous parlons à d’autres qui parlent, telle est la réalité humaine ». Il ne s’agit pas simplement et pas vraiment d’insister par là sur le fait soit que la parole est manipulatrice et que le savoir, c’est se donner les moyens de réussir, ni que notre être est plus important que ce que nous disons comme le silence ou l’expression le montrent, mais que c’est par la parole que nous nous reconnaissons mutuellement notre humanité.

Peut-être serait-il alors déterminant de préciser s’il y a des critères qui permettent de distinguer le dialogue authentique.

 

 

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La parole - sujet et corrigé - résumé d'un texte de Chomsky sur la conception cartésienne du langage

Sujet.

Résumez le texte suivant en 100 mots (+ ou – 10%). Vous indiquerez les sous totaux de 20 en 20 (20, 40, …) par un trait vertical et par le chiffre correspondant dans la marge. Vous indiquerez obligatoirement votre total exact au début de votre résumé.

 

Les cartésiens essayaient de montrer que même si on affine, on clarifie et on pousse à la limite la théorie des corps, elle reste encore incapable de rendre compte de faits évidents à l’introspection et qui nous apparaissent également lorsque nous observons les actions des autres. En particulier, elle ne peut rendre compte de l’emploi normal du langage humain, de même qu’elle ne peut expliquer les propriétés fondamentales de la pensée. Il devient par conséquent nécessaire d’invoquer un principe entièrement nouveau, en termes cartésiens de postuler une seconde substance dont l’essence est la pensée, accolée au corps, avec ses propriétés essentielles d’étendue et de mouvement. Ce principe nouveau a un « aspect créateur » qui est clairement mis en évidence dans ce que nous pouvons désigner comme « l’aspect créateur de l’utilisation du langage », la faculté spécifiquement humaine d’exprimer des pensées nouvelles et de comprendre des expressions de pensées nouvelles dans le cadre d’un « langage institué », produit culturel soumis à des lois et à des principes qui lui sont en parties propres et qui reflètent en partie des propriétés générales de la pensée. Ces lois et ces principes, affirme-t-on, ne sont pas formulables en termes des concepts même les plus généraux et les mieux élaborés, propres à l’analyse du comportement et de l’interaction des systèmes physiques, et ils ne sont pas réalisables par un automate, fût-il le plus complexe. En fait, Descartes affirmait que la seule indication certaine qu’un autre corps possède un esprit humain au lieu d’être un simple automate, c’est son aptitude à utiliser le langage de façon normale. Et il arguait que cette aptitude ne peut être décelée chez l’animal ni chez l’automate qui, sous d’autres aspects, montrent des signes apparents d’intelligence supérieurs à ceux de l’homme, même si un tel organisme ou une telle machine pouvait être aussi pleinement doté que l’homme des organes physiologiques nécessaires pour produire le discours (…).

Il est important de comprendre quelles propriétés du langage frappaient le plus Descartes et ses disciples. La discussion de ce que j’ai appelé « l’aspect créateur de l’utilisation du langage » tourne autour de trois observations importantes. La première est que l’utilisation normale du langage est novatrice, en ce sens qu’une grande part de ce que nous disons en utilisant normalement le langage est entièrement nouveau, que ce n’est pas la répétition de ce que nous avons entendu auparavant, pas même un calque de la structure – quel que soit le sens donné aux mots « calque » et « structure » – de phrases ou de discours que nous avons entendus dans le passé. C’est un truisme, mais un truisme important, souvent oublié et bien des fois nié au cours de la période béhavioriste de la linguistique (…) durant laquelle on proclamait presque universellement qu’on peut représenter la connaissance qu’a une personne du langage comme une réserve de modèles appris par une constante répétition et un minutieux entraînement, l’innovation n’y étant tout au plus qu’un problème d’« analogie ». On peut sûrement tenir pour acquis, cependant, que le nombre de phrases de la langue maternelle qu’on comprendra immédiatement sans aucune impression de difficulté ou d’étrangeté est astronomique. Le nombre de modèles sous-tendant notre utilisation normale du langage et correspondant à des phrases douées de sens et facilement compréhensibles atteint également un ordre de grandeur supérieur au nombre de secondes dans une vie humaine. C’est en ce sens que l’utilisation du langage est novatrice.

Cependant, dans la perspective cartésienne, le comportement de l’animal est également potentiellement infini dans sa variété, au sens spécial où l’on peut dire que les indications lues sur un compteur de vitesse sont potentiellement infinies en variété. C’est-à-dire que si le comportement de l’animal est contrôlé par des stimuli externes ou par des états internes (y compris pour ces derniers ceux qui sont dus au conditionnement), les stimuli variant à l’infini, on peut dire qu’il en est de même du comportement de l’animal. Mais l’utilisation normale du langage n’est pas seulement novatrice et d’une étendue potentiellement infinie, elle est aussi libre de tout contrôle par des stimuli décelables, qu’ils soient externes ou internes. C’est grâce à cette liberté face au contrôle du stimulus que le langage peut servir d’instrument de pensée et d’expression individuelle, comme il sert non seulement chez les gens exceptionnellement doués et talentueux, mais aussi, en fait, chez tout être humain normal.

Ce fait d’être illimité et libre de tout contrôle du stimulus ne dépasse pas, en lui-même, les limites de l’explication mécaniste. Et la discussion cartésienne des limites de l’explication mécaniste révéla une troisième propriété de l’utilisation normale du langage, c’est-à-dire sa cohérence et son « adéquation à la situation » – ce qui est bien sûr entièrement différent du contrôle par des stimuli externes. Nous ne pouvons pas dire de façon claire et définitive en quoi cette « adéquation » et cette « cohérence » consistent exactement, mais ces concepts sont sans aucun doute significatifs. Nous pouvons faire le départ entre l’utilisation normale du langage et les divagations d’un maniaque ou les données d’une calculatrice dont un élément est déréglé.

Noam Chomsky, Le Langage et la pensée (janvier 1967).

 

Corrigé.

1) Éléments de biographie.

Noam Chomsky est né le 7 décembre 1928 à Philadelphie. C’est un linguiste américain qui a commencé à publier en 1951. À partir de 1961, il enseigne au Massuchetts Instituty of Technology (MIT). Il en est actuellement professeur émérite. Depuis les années 1960 et son engagement contre la guerre du Vietnam, il est un contestataire de tendance anarchiste mondialement connu. Il attaque surtout la politique internationale de son pays dont il dénonce l’impérialisme.

Quelques œuvres.

La linguistique cartésienne (1966) ; Le Langage et la pensée (1968) ; Théories du langage. Théories de l’apprentissage (1975) ; Réflexions sur le langage (1977).

 

2) Analyse du texte et remarques.

Chomsky expose ici la conception cartésienne du langage. Comme aucune remarque critique n’apparaît, on peut penser qu’il y adhère. Toutefois, il est clair qu’on ne peut le savoir que de l’extérieur. Le résumé devait donc comporter obligatoirement cette dimension d’exposé d’une doctrine.

Il commence par indiquer que cette conception cartésienne s’inscrit dans une ontologie dualiste. Elle repose sur l’idée qu’il est impossible d’expliquer le comportement humain comme le résultat des lois de la physique. En effet, ni les faits que découvre la conscience, ni les actions des autres hommes, ni surtout le langage ne peuvent s’expliquer mécaniquement. Dès lors, selon Chomsky, les cartésiens sont amenés à admettre un autre principe que physique, une autre réalité, à savoir celle de la pensée, qui est indépendante de la physique. Cette pensée se montre capable de signifier du nouveau avec un langage qui est une institution et qui a des lois tout en provenant aussi de la pensée. C’est donc elle qui est chargée d’expliquer essentiellement la nouveauté dont l’homme fait preuve. Chomsky rappelle alors que selon Descartes, l’utilisation normale du langage est la seule preuve que nous ayons que les autres possèdent un esprit et ne sont pas des robots (des sortes de « Terminator » que Chomsky ne pouvait connaître à l’époque).

Le linguiste indique ensuite que l’attention des cartésiens a été retenue par trois propriétés du langage qui manifestent cette inventivité de l’esprit humain.

La première consiste en ce que nous sommes capables de dire des choses nouvelles sans que la nouveauté puisse se ramener comme dans les explications behavioristes à la répétition de modèles appris. On appelle behavioriste une théorie psychologique qui, pour ne pas s’embarrasser de l’esprit, prend comme modèle d’explication le couple stimulus, réaction de l’organisme. La répétition de stimuli permet d’expliquer l’apprentissage et par complication, tous les phénomènes attribués à l’esprit. Le behaviorisme s’adosse à une philosophie empiriste comme celle de David Hume (1711-1776). C’est le psychologue américain John B. Watson (1878-1930) qui a le premier utilisé le terme de behaviorisme (de l’anglais “behavior” qui signifie « comportement »). Chomsky indique que le behaviorisme en linguistique est selon lui dépassée. La raison principale avancée par Chomsky est que le nombre de phrases que permet le langage est en nombre infini et que les phrases prononcées sont en trop grand nombre pour s’expliquer par la répétition.

La deuxième vise à montrer la différence entre l’innovation animale et l’innovation du langage humain. Le premier s’explique par le très grand nombre de stimuli qui amène donc des réactions nouvelles de l’organisme animal. Par contre, le langage humain dans son usage est indépendant des stimuli. C’est pourquoi le langage est un instrument d’expression. Bref, la présence de l’esprit se manifeste par la liberté.

Le troisième est le plus important car les deux premiers peuvent donner lieu à une tentative d’explication mécanique, c’est-à-dire par les lois de la physique. On peut parler de réduction physicaliste (on appelle physicalisme la position philosophique qui consiste à soutenir que tous les faits de l’univers, y compris les faits de conscience, sont susceptibles d’une explication à partir des lois de la physique). Or, dans l’usage ordinaire, l’homme montre qu’il s’exprime en fonction de la situation, autrement dit qu’il y a entre ce qu’il dit et le contexte de la parole une certaine cohérence qui montre qu’il s’y réfère loin que le contexte produise la parole comme un effet.

Remarquons ici une étrange méprise de Chomsky qui exclut les cas pathologiques alors que Descartes quant à lui considérait au contraire que les fous parlent à la différence des animaux car la propriété du langage est d’être dit-il « à propos des sujets qui se présentent » même si elle n’est pas cohérente d’un point de vue rationnel (cf. Descartes, Discours de la méthode, cinquième partie, lettre au marquis de Newcastle du 26 novembre 1646 et lettre à Henry More du 5 février 1649).

 

 

3) Proposition de résumé.

 

100 mots

Les cartésiens soutiennent que les données de la conscience ne s’expliquent pas physiquement, notamment le langage. Ils admettent une [20] deuxième réalité : la pensée. Elle explique le caractère novateur du langage qui distingue l’humain du robot selon Descartes.

Trois [40] observations révèlent ce caractère du langage. Premièrement les paroles nouvelles ne proviennent pas de modèles répétés vu leur trop grand [60] nombre. Deuxièmement, si l’innovation animale s’explique par l’infinité des causes extérieures, l’homme parle librement. Troisièmement si [80] les deux premières propriétés semblent mécaniques, la capacité à s’exprimer en fonction de la situation est indépendante du physique.

 

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