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La parole - sujet et corrigé - résumé et dissertation - Benveniste

Sujet.

Les abeilles apparaissent capables de produire et de comprendre un véritable message, qui enferme plusieurs données. Elles peuvent donc enregistrer des relations de position et de distance ; elles peuvent les conserver en « mémoire » ; elles peuvent les communiquer en les symbolisant par divers comportements somatiques. Le fait remarquable est d’abord qu’elles manifestent une aptitude à symboliser : il y a bien correspondance « conventionnelle » entre leur comportement et la donnée qu’il traduit. Ce rapport est perçu par les autres abeilles dans les termes où il leur est transmis et devient moteur d’action. Jusqu’ici nous trouvons, chez les abeilles, les conditions mêmes sans lesquelles aucun langage n’est possible, la capacité de formuler et d’interpréter un « signe » qui renvoie à une certaine « réalité », la mémoire de l’expérience et l’aptitude à la décomposer.

Le message transmis contient trois données, les seules identifiables jusqu’ici : l’existence d’une source de nourriture, sa distance, sa direction. On pourrait ordonner ces éléments d’une manière un peu différente. La danse en cercle indique simplement la présence du butin, impliquant qu’il est à faible distance. Elle est fondée sur le principe mécanique du « tout ou rien ». L’autre danse formule vraiment une communication ; cette fois, c’est l’existence de la nourriture qui est implicite dans les deux données (distance, direction) expressément énoncées. On voit ici plusieurs points de ressemblance au langage humain. Ces procédés mettent en œuvre un symbolisme véritable bien que rudimentaire, par lequel des données objectives sont transposées en gestes formalisés, comportant des éléments variables et de « signification » constante. En outre, la situation et la fonction sont celles d’un langage, en ce sens que le système est valable à l’intérieur d’une communauté donnée et que chaque membre de cette communauté est apte à l’employer ou à le comprendre dans les mêmes termes.

Mais les différences sont considérables et elles aident à prendre conscience de ce qui caractérise en propre le langage humain. Celle-ci, d’abord, essentielle, que le message des abeilles consiste entièrement dans la danse, sans intervention d’un appareil « vocal », alors qu’il n’y a pas de langage sans voix. D’où une autre différence, qui est d’ordre physique. N’étant pas vocale mais gestuelle, la communication chez les abeilles s’effectue nécessairement dans des conditions qui permettent une perception visuelle, sous l’éclairage du jour ; elle ne peut avoir lieu dans l’obscurité. Le langage humain ne connaît pas cette limitation.

Une différence capitale apparaît aussi dans la situation où la communication a lieu. Le message des abeilles n’appelle aucune réponse de l’entourage, sinon une certaine conduite, qui n’est pas une réponse. Cela signifie que les abeilles ne connaissent pas le dialogue, qui est la condition du langage humain. Nous parlons à d’autres qui parlent, telle est la réalité humaine. Cela relève un nouveau contraste. Parce qu’il n’y a pas dialogue pour les abeilles, la communication se réfère seulement à une certaine donnée objective. Il ne peut y avoir de communication relative à une donnée « linguistique » ; déjà parce qu’il n’y a pas de réponse, la réponse étant une réaction linguistique à une manifestation linguistique ; mais aussi en ce sens que le message d’une abeille ne peut être reproduit par une autre qui n’aurait pas vu elle-même les choses que la première annonce. On n’a pas constaté qu’une abeille aille par exemple porter dans une autre ruche le message qu’elle a reçu dans la sienne, ce qui serait une manière de transmission ou de relais. On voit la différence avec le langage humain, où, dans le dialogue, la référence à l’expérience objective et la réaction à la manifestation linguistique s’entremêlent librement et à l’infini. L’abeille ne construit pas de message à partir d’un autre message. Chacune de celles qui, alertées par la danse de la butineuse, sortent et vont se nourrir à l’endroit indiqué, reproduit quand elle rentre la même information, non d’après le message premier, mais d’après la réalité qu’elle vient de constater. Or le caractère du langage est de procurer un substitut de l’expérience apte à être transmis sans fin dans le temps et l’espace, ce qui est le propre de notre symbolisme et le fondement de la tradition linguistique.

Si nous considérons maintenant le contenu du message, il sera facile d’observer qu’il se rapporte toujours et seulement à une donnée, la nourriture, et que les seules variantes qu’il comporte sont relatives à des données spatiales. Le contraste est évident avec l’illimité des contenus du langage humain. De plus, la conduite qui signifie le message des abeilles dénote un symbolisme particulier qui consiste en un décalque de la situation objective, de la seule situation qui donne lieu à un message, sans variation ni transposition possible. Or, dans le langage humain, le symbole en général ne configure pas les données de l’expérience, en ce sens qu’il n’y a pas de rapport nécessaire entre la référence objective et la forme linguistique.

Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, 1, chapitre 5 Communication animale et langage humain (1966)

 

1) Résumez le texte suivant en 100 mots (+ ou – 10%). Vous indiquerez les sous totaux de 20 en 20 (20, 40,…) par un trait vertical et par le chiffre correspondant dans la marge. Vous indiquerez obligatoirement votre total exact à la fin de votre résumé.

 

2) Dissertation.

En quoi est-il important de souligner avec Benveniste que « Nous parlons à d’autres qui parlent, telle est la réalité humaine. » ? Vous vous appuierez sur votre lecture des œuvres au programme.

 

Corrigé.

 

2) Analyse du texte et remarques.

Depuis la plus haute origine de la pensée occidentale, c’est un lieu commun que de comparer l’homme à l’animal pour faire ressortir la spécificité du premier ou au contraire son absence de spécificité. Le linguiste Benveniste se livre ici à cet exercice.

Benveniste commence par énoncer les caractères de la communication des abeilles qui donnent l’impression d’être un langage. Les abeilles sont capables d’émettre et de recevoir un message relatif à la nourriture à trouver et à ramener à la ruche. Il y a une symbolisation. Le message renvoie à une réalité et il est compris comme le montre l’action qui en résulte.

Dans un second temps il précise les deux types de messages dont sont capables les abeilles. Le premier, un simple danse en cercle, est simple et indique la présence de nourriture à faible distance. L’autre danse (en forme de huit, ce que cet extrait n’énonce pas) donne la distance et la direction. C’est elle surtout qui permet d’affirmer qu’il y a une symbolisation et une communauté de compréhension chez les abeilles.

Puis Benveniste oppose à ce système de communication, les différences avec le langage humain.

D’une part, en tant qu’il est vocal, c’est un langage à proprement parler et il permet de plus grande possibilité qu’un système de communication qui s’appuie sur le visuel.

D’autre part, le dialogue le caractérise alors que les abeilles ne répondent pas.

Ce qui implique une troisième différence, à savoir que le langage humain peut non seulement se référer à l’objet mais également à la signification. Remarquons pour notre part que c’est là la condition de toute réflexion sur le langage et donc la condition de la linguistique elle-même.

Puis, Benveniste oppose du point de vue du contenu le système de communication des abeilles tel qu’il est connu jusque là qui est limité à la nourriture alors que le langage humain a un contenu illimité. Aussi n’y a-t-il pas dans le langage humain de transposition directe mais une indirecte du contenu dans les signes ou symboles.

 

2) Proposition de résumé.

 

Les abeilles communiquent l’emplacement et la distance de la nourriture avec des signes et se comprennent. Elles présentent les [20] conditions du langage : ce sont des danses signifiant conventionnellement des données réelles.

Toutefois, le langage proprement humain étant vocal, n’ [40] est pas limité au jour. Et surtout, l’homme répond. Aussi parle-t-il aussi bien de la réalité que de [60] ce que l’autre dit. Quant à la signification, les abeilles se limitent à la nourriture toujours signifiée identiquement. L’ |80] homme, lui, parlant d’une multiplicité de choses et de signes, a un langage ouvert et libéré de l’empirie.

100 mots

 

3) Dissertation.

 

« Que voulez-vous dire ? » demande-t-on lorsqu’on n’a pas compris ce que l’autre nous a dit. C’est là un trait remarquable de la parole humaine qui se réfère explicitement à la parole d’autrui.

Aussi Benveniste écrit-il que « Nous parlons à d’autres qui parlent, telle est la réalité humaine. »

Le linguiste veut dire ainsi que le dialogue entendu comme échange de paroles tel que chacune répond à l’autre et n’expriment pas seulement une réalité ou un sentiment, appartient essentiellement à l’homme, est constitutif de l’essence de l’homme ou au moins de sa condition.

En ce sens, il est d’une importance capitale de souligner la valeur du dialogue puisque cela revient à marquer son importance pour comprendre l’homme. Et puisque c’est un homme qui parle, c’est d’autant plus important que c’est l’expression de sa réalité.

Cependant, par le fait de parler à d’autres qui nous parlent, nous nous dispersons bien plutôt ou sombrons dans la futilité, le faux-semblant ou le mensonge.

Aussi, souligner avec Benveniste que « Nous parlons à d’autres qui parlent », est-ce véritablement montrer ce qui fait l’essentiel pour l’homme ou au contraire, ce par quoi il s’abaisse voire ce qui est inessentiel ?

En nous appuyant sur un dialogue de Platon, Phèdre, une comédie de Marivaux, Les fausses confidences et sur les Romances sans paroles, un recueil de poèmes de Verlaine, nous verrons qu’il est important de souligner « Nous parlons à d’autres qui parlent » parce que la parole permet la manipulation, que cette importance est à relativiser parce que dans le silence ou l’expression, l’homme est véritablement lui-même voire authentiquement avec d’autres et que c’est dans le dialogue que l’humanité de l’homme se reconnaît.

 

 

Parler, c’est essentiellement communiquer, c’est-à-dire viser à produire un effet. L’homme parle et énonce ce qui est vraisemblable pour produire un effet sur les autres. Lorsqu’il y a réponse, il s’agit d’un autre acte de communication. L’importance du fait que « nous parlons à d’autres qui parlent » ne tient donc qu’au fait qu’il y a double communication chez l’homme et non communication simple comme chez les animaux qui ne semblent pas chercher à se tromper mutuellement. On peut donner acte aux rhéteurs et autres sophistes que Platon nous fait connaître d’avoir mis ce caractère en évidence. Gorgias ne disait-il pas dans son Éloge d’Hélène que « le discours est un tyran très puissant ; cet élément matériel d’une extrême petitesse et totalement invisible porte à leur plénitude les œuvres divines : car la parole peut faire cesser la peur, dissiper le chagrin, exciter la joie, accroître la pitié. » ? Ainsi voit-on dans la pièce de Marivaux (acte I, scène 14) le valet Dubois, par sa fausse confidence, produire ou renforcer l’intérêt pour son ancien maître Dorante. Prête à le chasser parce qu’il est fou d’amour, Araminte se rétracte lorsqu’elle saisit que c’est d’elle qu’il s’agit. Ce qui fait la fausseté de la confidence, ce n’est pas son contenu explicite – sauf dans l’interprétation cynique de la pièce de Louis Jouvet pour qui Dorante n’aime pas Araminte et veut l’épouser pour son argent – c’est qu’elle prétend se dire dans le secret alors que Dubois garde secret le fait que Dorante est dans la confidence de ce qu’il dit à Araminte. Mais dira-t-on l’homme peut être sincère ?

Il n’en reste pas moins vrai que comme le faisait remarquer le philosophe stoïcien Épictète (50-125 ou 130) dans les Entretiens, il n’est pas possible de parler sans que la parole ait une dimension rhétorique. Ainsi, qu’est-ce qui finalement distingue le véritable amoureux (l’éraste), c’est-à-dire celui qui est habité par la seule beauté intelligible et pour qui l’aimé (ou l’éromène) est l’occasion d’un désir nostalgique. Ce ne sont pas ses discours. Car on peut avec la rhétorique chercher à persuader qu’on veut agir pour le bien de l’aimé comme le montre amplement le discours de Lysias. C’est donc l’abstinence sexuelle, c’est-à-dire un acte, qui est révélateur. C’est la raison pour laquelle la tentative de séduction de Dorante demeure ambigüe. Mais l’est surtout, l’attitude d’Araminte. Elle veut faire avouer Dorante (acte I, scène 13). Le spectateur placé dans une position d’omniscience par rapport à elle car, lui, est dans la confidence, la voit tenter de manipuler Dorante. Ainsi fait-elle semblant de vouloir épouser le comte, lui fait-elle écrire une lettre pour qu’il avoue son amour. Elle montre ainsi la dimension irréductiblement manipulatrice du langage, même chez un être qui paraît doué de hautes qualités morales. De même Verlaine, lorsqu’il nous présente les relations conflictuelles entre le poète et la femme aimée dans Birds in the night ou Child wife. Il nous donne un seul point de vue : celui de l’homme bafoué, trompé. Et c’est cette présentation seule qui donne l’impression de la souffrance. Ce point de vue nécessairement un, nous pouvons le contourner en nous enquérant par exemple des réactions de son épouse, Mathilde. Mais cela ne produirait qu’un changement de point de vue. Tout au plus tomberions-nous dans le plat relativisme : à chacun son idée. C’est que ce relativisme est justement le résultat de l’analyse du langage tel que l’avait effectué le fondateur de cette conception, Protagoras, si on suit le témoignage de Platon dans le Théétète.

Toutefois, encore faut-il que le manipulateur se comprenne lui-même ? Dès lors, la parole ne présuppose-t-elle pas que le sujet soit lui-même ? Est-il si important que nous parlions à d’autres ?

 

L’homme peut refuser de parler. Il peut s’en tenir au silence. Ainsi, il gagne la possibilité de conserver son unité et la gravité qui sied à la vérité qui l’habite. C’est dans le silence de la contemplation que l’âme a vu les réalités essentielles. Aussi est-ce par le silence qu’elle doit les retrouver. Si Platon refuse ainsi de prendre au sérieux l’écriture, c’est parce qu’elle disperse encore plus l’âme que la parole en lui faisant négliger ce qui est en elle aspiration au vrai. En refusant de confier à l’écriture ce qu’il y a de plus sérieux dans l’écriture, et en l’écrivant, Platon ménage ainsi un certain silence au cœur même de l’écriture, silence qui signifie une sorte d’au-delà de la communication et qui rompt avec une parole réduite à la manipulation. Ce silence peut tout autant s’exprimer par la question qui n’appelle pas de réponse. C’est ainsi que Verlaine laisse dans l’incertitude ses états d’âme. Dans la fameuse Ariette, III, l’expression à la limite de la faute grammaticale « Il pleure dans mon cœur » puisqu’elle use d’une forme impersonnelle inaccoutumée comparée à la pluie trouve sa résolution dans l’ignorance où est le poète du motif de sa douleur. Le poème exprime ainsi une absence de signification qui est silence et ne communique en un sens rien. De même, il y a comme une jubilation dans le personnage de Dubois dans la pièce de Marivaux dont les manigances pour aider à marier son ancien maître, paraissent inexplicables en terme de simple manipulation. C’est qu’en effet, au service d’Araminte, il ne peut qu’être satisfait matériellement. Aucune promesse de Dorante n’explique un quelconque intérêt (cf. acte I, scène 2). Quant à l’amour de son ancien maître qu’il exprime, il n’est pas de nature à rendre compte de l’intrigue qu’il construit. C’est donc dire qu’intriguer s’appuie finalement sur quelque chose d’autre que la simple volonté de manipulation. C’est donc dire que parler à d’autres qui nous parlent est important à souligner moins parce qu’il faudrait savoir que les hommes luttent toujours les uns contre les autres pour faire triompher leur passion ou leur intérêt, y compris lorsqu’ils parlent, mais parce qu’ils peuvent signifier quelque chose de plus.

Il en va de même dans l’expression, c’est-à-dire dans le fait de parler moins à l’autre qu’à soi-même. Le soliloque se rapproche ainsi du silence en ce que justement, le sujet se concentre sur lui-même sans chercher à en imposer à d’autres. Et si le silence consiste à ne pas parler aux autres, il ne s’oppose pas en ce sens au fait de se parler à soi-même. Ainsi le poète, dans l’Ariette, I, exprime-t-il une interrogation sur la plainte de son âme comme de celle d’un autre, quel qu’il soit. Si les deux premiers sizains notent sous forme de l’accumulation de présentatifs (« C’est » ou « Cela ») construit en anaphore, le troisième ramène au sujet la question du sens de ce qui s’exprime. Et l’interrogation qui demeure montre justement que l’expression a une valeur de recherche pour un sujet qui a d’abord à se trouver. Comment parlerait-il d’abord à d’autres qui lui parlent lui qui s’interroge tout autant qu’il interroge l’autre ? Cet enjeu de l’expression et de son authenticité, Platon la souligne d’une part en faisant tenir à Socrate un premier discours qui repose sur une ruse, celle d’un amoureux qui veut se distinguer des autres en proposant une thèse paradoxale, à savoir que l’éromène doit céder à celui qui ne l’aime pas, discours qu’il tient voilé comme pour montrer physiquement son inauthenticité. Mais surtout, en invoquant la palinodie qui évite le châtiment divin, en renversant le point de vue et en posant l’exigence de vérité, Platon veut montrer à l’encontre des sophistes ou rhéteurs que parler, c’est viser la vérité et que véritablement parler à d’autres qui nous parlent, c’est chercher en commun la vérité qui fonde la véritable parole. La valeur de l’expression en tant qu’elle qualifie la parole se manifeste dans l’idée de donner sa parole. Par exemple, le Comte donne sa parole à Araminte qu’il renoncera à lui faire un procès relatif au différend qu’ils ont entre eux qu’ils se marient ou non. Et c’est bien ce qu’il fait (cf. acte III, scène 13). Dès lors, sa parole se montre sous une forme, celle de l’expression authentique qui n’a rien à voir avec la simple manipulation. Grevée de silence ou expression de l’être du sujet, la parole est essentiellement une relation morale à l’autre.

Néanmoins, en s’exprimant, voire en gardant le silence, on ne tient pas vraiment compte de l’autre. Or, comment serais-je véritablement homme si les autres ne me considèrent pas ainsi ? Dès lors, n’est-ce pas le dialogue par lequel nous nous reconnaissons qui montre qu’il est important de souligner que nous nous parlons, nous autres hommes ?

 

C’est que dans le dialogue et par le dialogue l’autre me reconnaît comme homme. Tel est finalement le sens du refus du mensonge. Car, celui qui ment, nie l’humanité de l’autre. Par contre, en lui parlant véridiquement, il lui montre qu’il le tient pour humain. « Nous parlons à d’autres qui nous parlent » parce qu’ainsi nous nous montrons mutuellement notre humanité. Dans Malines le poète note que « Chaque wagon est un salon / Où l’on cause bas … ». La hauteur du timbre dit le respect des autres. Chacun en parlant à un autre évite d’empêcher d’autres de parler. C’est donc une parole apaisée, respectueuse, qui implique la reconnaissance de l’autre dans sa dimension d’humanité. En fondant la parole sur la contemplation de la vérité, Platon insiste sur le fait que seules les âmes des hommes ont vu la plaine de vérité. Ainsi, lorsque les amants dialoguent, c’est sur la base de ce qui constitue leur humanité. C’est la raison pour laquelle ils ne peuvent pas ne pas s’inciter à la vertu. Cette réciprocité qui caractérise le fait que nous nous parlions manifeste sa dimension morale justement quand elle est refusée. Ainsi madame Argante, lorsqu’elle demande à Dorante de tromper même pour son bien croit-elle Araminte est-elle éconduite au nom de la probité (acte I, scène 10). Le comte a un mot cruel pour l’homme désintéressé : « ces gens-là ne sont bons à rien » (acte II, scène 5). Il faut comprendre par là qu’on ne peut réussir à favoriser ses intérêts avec le désintéressement. L’apparent paradoxe montre au contraire en quoi la parole désintéressée est reconnaissance de l’autre. Mais la parole amoureuse n’est-elle pas au contraire totalement intéressée ? Pourquoi alors l’amour parle-t-il, voire est-il si bavard ?

C’est que l’amour ne peut se passer de l’aveu car c’est lui et lui seul qui transfigure le désir et le fait sortir de la simple pulsion animale. Lorsque le poète, dans Child wife, flétrit la femme enfant infidèle qu’il a aimée, il lui avoue son amour. Il montre ainsi qu’il n’a pas été reconnu en son être comme l’indique le premier vers « Vous n’avez rien compris à ma simplicité ». Ainsi, en s’adressant à cette femme, tente-t-il d’assurer la reconnaissance. De même, Les vrais amants de Platon ne peuvent pas ne pas se parler. Et comment ne se diraient-ils pas qu’ils s’aiment, eux, qui ont à réfréner tout désir. Ils s’opposent aux faux amants qui se comportent comme des animaux. Il fallait bien finalement qu’après qu’Araminte lui a avoué son amour, Dorante lui avoue à son tour la tromperie, fors l’amour (acte III, scène 12). Il transfigure ainsi le moyen qu’il a utilisé que l’amour, qui est aussi reconnaissance de l’autre en son désir, justifie pour cela. Le poète exprime ainsi la difficulté de l’aveu dans A poor young shepherd : « Je dois et je n’ose / Lui dire au matin... » Que le poème soit le simple poème d’amour ou plutôt, l’aveu d’un désir homosexuel qu’exprimerait de façon voilée la peur du dard de l’abeille – symbole du sexe masculin – il dit l’exigence de l’aveu et sa difficulté en ce qu’elle engage dans la relation à l’autre et transfigure l’être de celui qui s’est engagé.

 

 

Disons pour finir que le problème était de savoir en quoi il est important de souligner avec Benveniste que « Nous parlons à d’autres qui parlent, telle est la réalité humaine ». Il ne s’agit pas simplement et pas vraiment d’insister par là sur le fait soit que la parole est manipulatrice et que le savoir, c’est se donner les moyens de réussir, ni que notre être est plus important que ce que nous disons comme le silence ou l’expression le montrent, mais que c’est par la parole que nous nous reconnaissons mutuellement notre humanité.

Peut-être serait-il alors déterminant de préciser s’il y a des critères qui permettent de distinguer le dialogue authentique.

 

 

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