Jeudi 5 novembre 2009

« Argent trop cher » se plaignait le refrain d’une chanson de rock dans les années 1980 et qui ajoutait que « la vie n’a pas de prix ». Penser que l’argent a un prix semble donc une idée qui va de soi. Montesquieu à cet égard écrivait dans Mes pensées :

« Il faut savoir le prix de l’argent : les prodigues ne le savent pas, et les avares encore moins ».

Il est remarquable que le président du parlement de Bordeaux propose à la fois l’impératif de connaître le prix de l’argent et qu’il exclue de cette connaissance les prodigues et les avares selon une gradation dans l’incapacité. Il veut donc dire que ce savoir implique un rapport à l’argent qui ne soit ni celui de la dépense excessive et encore moins celui de la conservation excessive. Ces deux vices empêchent ceux qui en sont habités d’accéder à la connaissance de l’argent. En être délivré, c’est pouvoir répondre à cet impératif. Seuls le pourraient ceux qui ne dépensent pas trop et encore moins ceux qui ne veulent rien dépenser.

Or, le prodigue en tant qu’il dépense et l’avare en tant qu’il conserve aime chacun à leur façon l’argent. L’un cherche toujours de l’argent pour le dépenser, l’autre cherche à conserver le sien et donc à dépenser au plus juste. Comment donc pourraient-ils en méconnaître le prix alors que c’est l’affaire de leur vie ? Et si d’un autre côté ni l’avare ni le prodigue ne savent le prix de l’argent, y a-t-il véritablement quelqu’un qui le sait s’il est vrai comme Aristote le soutenait que viser le juste milieu est des plus difficiles ? Enfin, ne peut-on pas considérer que l’avarice et la prodigalité désigne moins des vices que des pôles du rapport à l’argent qui habitent en quelque sorte tout le monde ce qui impliquerait que l’impératif de savoir le prix de l’argent est possible à mettre en œuvre par tous ou par personne ? Bref, l’impératif de connaître le prix de l’argent en ayant un juste rapport à lui a-t-il un sens ?

Nous nous demanderons d’abord en quoi l’avare et le prodigue ne connaissent pas le prix de l’argent et en quoi le second le connaît encore moins. Puis nous examinerons en quoi l’avare connaît mieux le prix de l’argent que quiconque et notamment que le prodigue. Et enfin nous nous demanderons en quoi ni l’avare ni le prodigue ne savent et ne peuvent savoir le prix de l’argent qui n’est rien d’autres pour eux et pour les autres que la place de chacun dans la vie sociale.

Pour cela nous nous appuierons notamment sur la comédie de Molière, L’Avare, sur le roman d’Émile Zola, L’Argent et sur les sections I et II du chapitre trois de la partie analytique de la Philosophie de l’argent de Georges Simmel.

 

L’argent sert à l’échange, c’est un simple moyen d’échange dont l’objet est la jouissance d’un bien dont on a besoin. C’est l’argent qui exprime le prix au sens propre, c’est-à-dire sa mesure dans une monnaie donnée. Or, on peut faire remarquer avec Simmel que « l’argent est le moyen absolu » (p.244) en tant qu’il permet de se procurer tout ce qui se vend. Pour se procurer de l’argent, il faut le gagner d’une manière ou d’une autre. C’est le prix de l’argent au sens de la valeur qui est la sienne. Mais l’argent une fois acquis, il ne peut pas ne pas servir à l’échange afin de pouvoir acquérir des biens qui apportent une jouissance concrète. C’est en ce sens que lorsqu’il évoque avec sa sœur, Élise, son amour pour Mariane, Cléante reproche à juste titre à son père de les empêcher de jouir de la vie. Le vieil homme n’use pas de l’argent. C’est en ce sens que l’avare n’en connaît ni la valeur d’usage ni la valeur d’échange. Et cette méconnaissance l’empêche et empêche les autres de jouir de la vie. L’impératif que propose Montesquieu a bien un sens. La princesse d’Orviedo, animée par la charité et ayant la farouche volonté de dépenser l’argent mal acquis de son défunt mari, fait preuve d’« une prodigalité folle dans la charité » (chapitre II, p.67, GF Flammarion, 2009). Aussi se retrouve-t-elle dans l’impossibilité de voir en quoi elle est volée jusqu’à ce que Saccard mette de l’ordre dans ses affaires nous montre Zola dans le chapitre II de son roman lorsqu’il fait le panorama des protagonistes de son histoire. Le narrateur lui reproche à plusieurs reprises de gaspiller l’argent qu’elle pourrait mieux utiliser dans son but d’aider les pauvres tout comme Harpagon reproche à son fils de dépenser en vêtements l’argent qu’il prétend gagner au jeu au lieu de le placer « à bon intérêt ». Bref, pour lui, il méconnaît le prix de l’argent au sens de ce qui rapporte. Est-ce à dire que finalement l’avare a une connaissance du prix de l’argent ?

Nullement, c’est l’avare qui connaît encore moins le prix de l’argent parce qu’il le transforme en une fin. C’est ce phénomène pathologique que Simmel pointe dans sa réflexion. En effet, l’argent est un moyen qui permet d’obtenir des biens et doit donc être dépensé. Mais comme tout moyen remarque Simmel, il peut être pris pour une fin. L’avare le transforme en une fin absolue alors que le prodigue fait de la dépense en tant que telle la fin absolue. Son action est moins pathologique que celle de l’avare. Il est donc moins éloigné d’un juste rapport à l’argent et donc d’une connaissance de celui-ci. On voit ainsi Harpagon dans le fameux monologue de la non moins fameuse scène 7 de l’acte IV démarquée d’une scène de La comédie de la marmite de Plaute (~254-~184 av. J.-C.), alors qu’il vient de découvrir que sa cassette a été dérobée, prêt à faire donner la question à tous les membres de la maison y compris ses enfants, prêt à faire pendre tout le monde voire lui-même si on ne découvre pas le voleur. Cette incapacité à saisir le prix de l’argent au sens de sa valeur dans l’échange peut sur un mode plus léger conduire à abandonner la partie. Ainsi le procureur Delcambre qui a monté un guet-apens avec la complicité de Clarisse, la femme de chambre de la baronne Sandorff, est trop ladre pour conserver sa maîtresse alors que Saccard qui dépense l’argent des autres sait jouir de la vie comme le montre le chapitre VII du roman de Zola. C’est Saccard qui conservera finalement la jouissance de la joueuse.

Toutefois, le prix de l’argent, c’est certes ce qu’il en coûte pour le gagner, mais c’est surtout objectivement ce qu’on peut en faire. Il est par nature promesse comme Alain (1868-1951) le souligne dans ses Propos d’économique (1934). Dès lors, s’il faut en connaître le prix, ce n’est pas pour simplement en jouir, c’est pour en jouir de la façon la plus juste et la plus efficace possible. Or, qui est plus économe que l’avare ? N’est-il donc pas le seul à véritable connaître le prix de l’argent ? N’y a-t-il pas de juste connaissance de son prix que dans l’usage le plus juste de l’argent ? Ne faut-il pas être ladre pour connaître le prix de l’argent ?

 

L’image traditionnelle du ladre, c’est celle de l’Euclion de Plaute qui a trouvé une marmite d’or ou du loup de la fable de La Fontaine, « Le Loup et le Chasseur » (Fables, VIII, 27, 1678) qui a trouvé le gibier accumulé par le chasseur animé de la convoitise ou cupidité et qui mourra en voulant manger le boyau de l’arc où une sagette l’achèvera. Simmel prend justement garde de distinguer l’avarice de la cupidité au motif que le cupide cherche à gagner de plus en plus d’argent alors que l’avare vénère l’argent comme une personne. Mais il est bien obligé de considérer que cupidité et avarice ont un point commun fondamental : l’argent est pour chacun une fin absolue. Or, comment l’avare pourrait avoir de l’argent si ce n’est en le gagnant d’une façon ou d’une autre ? C’est déjà en ça qu’il en connaît le prix comme Alain le faisait remarquer en analysant dans ses Propos d’économique le personnage de Grandet du roman de Balzac (1799-1850), Eugénie Grandet. C’est pourquoi Molière a raison de les confondre en la figure d’Harpagon ; il travaille et conserve son argent ou plutôt ne le dépense qu’à bon escient. Son train de vie modeste montre qu’il sait le prix de l’argent et qu’il s’oppose à la folle prodigalité qu’il voit en ses enfants et surtout en son fils comme il le lui fait remarquer à la scène 4 de l’acte premier. L’argent qu’il a chez lui dans sa cassette, il vient de le recevoir et ce n’est pas interpréter de façon excessive que de penser qu’il y a là peut-être le résultat d’une usure, celle-là même qu’il propose à celui qu’il ne sait pas être son fils comme le montrent les deux premières scènes de l’acte II. Le prodigue Saccard finit par se ruiner, lui qui dépense de façon inconsidérée non seulement pour lui alors que les ladres de Zola s’en sortent comme le procureur Delcambre qui estime à son juste prix la baronne Sandorff, c’est-à-dire à pas grand-chose, ou le vice-président de la banque universelle, le vicomte de Robin-Chagot « homme doux et ladre » (p.168) selon le chapitre IV que la faillite ne semble pas gagner.

L’avare sait le prix de l’argent puisque la valeur de l’argent dépend des travaux des autres comme Alain l’indique dans ses Propos d’économique. Harpagon fait travailler son argent et l’exploite à un prix élevé. Ce qu’il reproche à son fils, c’est justement de dépenser inconsidérément. S’il croit que son fils joue pour gagner ce qu’il dépense, ce qui signifierait qu’il dépense son argent, le lecteur sait qu’il ne dépense que l’argent qu’il emprunte. L’énorme somme qu’il lui faut pour son projet de s’enfuir avec Mariane, le reproche de vouloir jouer au marquis que lui fait son père, voire l’acceptation du vol de son père comme le laisse entendre la scène 6 de l’acte IV valent signes et condamnation de sa prodigalité. Ne consiste-t-elle pas comme Alain le note avec raison dans ses Propos d’économique à dépenser l’argent des autres ? Les vertus d’économie et d’avarice sont identiques quoiqu’en dise une tradition que Simmel reprend en faisait de celle-là une sorte de pathologie de celle-ci. L’économie, c’est la réussite, c’est dépenser moins qu’on ne gagne pour investir ou conserver pour des temps plus difficiles. La prodigalité même associée à la cupidité, c’est la ruine dans Zola. Le personnage de Gundermann dont le milliard est le fruit d’un siècle d’effort et qui pense mathématiquement que le projet de Saccard est voué à la ruine, surtout lorsque le cours de l’action dépasse sa valeur, le narrateur de L’Argent précise au chapitre III qu’il n’est pas « l’avare classique qui thésaurise » (p.120). Il correspond pourtant à l’avare que pense avec raison Alain, à savoir l’infatigable travailleur qui sait le prix de l’argent parce qu’il travaille et surtout parce qu’il sait que les travaux de tous font la valeur de tout l’argent. C’est pourquoi le portrait de l’avare de Simmel est impossible. Si dans la comédie outrer les traits d’un type permet de présenter un défaut, dans la philosophie il ne faut prendre le type pour la réalité elle-même. Bref, pour répondre à l’impératif de Montesquieu, l’avare est contrairement à sa pensée le meilleur candidat.

Cependant, on présuppose ainsi un prix de l’argent que mesurerait le travail, l’effort fait pour l’acquérir. Or, cet effort est non seulement variable en fonction des sociétés mais à l’intérieur de la société l’effort n’est pas du tout le même entre le pauvre et le riche. Dès lors, le prix de l’argent ne sera pas le même pour le pauvre ladre et le riche prodigue ou le pauvre prodigue et le riche avare de sorte que c’est l’impératif même que prône Montesquieu qui est discutable pour tous. Chacun ne connaît-il pas à sa façon le prix de l’argent ?

 

Le prix de l’argent n’est rien d’autre que ce que chacun peut en faire. Or, Simmel montre avec sa thèse très juste du superadditum de l’argent en quoi sa disponibilité donne un surcroit de pouvoir au riche alors que le pauvre en a moins. L’argent possédé donne un pouvoir en tant qu’il ouvre un choix que chacun des objets d’échange n’a pas en lui-même. Dès lors le prix de l’argent est relatif à la quantité qu’on possède. Elle est relative à la capacité d’en user immédiatement ou non. Le commerçant fera une remise à celui qui peut payer et refusera une petite pièce au mendiant. Ainsi alors que Saccard joue avec des millions, puis des dizaines de millions, Gundermann avec des centaines de millions, Dejoie se retrouve avec quelques milliers de francs dans l’angoisse du gain. Le prix pour lui n’est pas le même. Le seigneur Anselme qui a retrouvé ses enfants, Valère et Mariane, ne voit aucun inconvénient à dépenser pour leurs deux mariages, à payer les frais de justice engager pour retrouver la cassette d’Harpagon : comment prétendre qu’il ne sait pas le prix de l’argent puisqu’il en fait l’usage qui permet à la vie de reprendre son cours et de laisser chacun à sa passion et notamment Harpagon à la sienne ?

Dès lors, l’avarice et la prodigalité sont relatives. Prenons une des supposées contradiction du personnage d’Harpagon que la critique relève. Il a une riche bague comme l’indique la scène 7 de l’acte IV où Cléante l’offre à Mariane à ce moment la promise de son père. Même s’il a peu de serviteurs puisque Maître Jacques joue deux rôles, celui de cocher et celui de cuisinier comme le montre la scène 1 de l’acte III, il a néanmoins à son service des serviteurs. Il les utilise et par là même, il a une certaine idée du prix de l’argent au sens de la valeur d’échange. À sa façon, il tient son rang de bourgeois. On voit associer dans les Beauvilliers à travers le regard de Madame Caroline qui perce peu à peu leur secret et du jugement du narrateur la plus sordide avarice avec la prodigalité aristocratique comme le montre le chapitre II du roman de Zola. Mais les Beauvilliers comme le montre le discours du chapitre IV qu’elle tient à Saccard lorsqu’elle vient lui demander conseil pour investir dans les actions de la banque universelle sont quant à elles imprégnées des valeurs aristocratiques. L’argent ne vaut que s’il est dépensé pour maintenir son rang et respecter certaines valeurs. Il n’est pas impossible que le baron de la Brède qui fit de l’honneur dans son maître ouvrage, De l’esprit des lois (1748), le principe politique de l’aristocratie, n’eût pas été sensible à la tristesse du sort de ses personnages que le narrateur de L’Argent semble condamner pour sa part au nom d’un capitalisme de la production.

Bref, il y a une double relativité de position et d’époque quant au prix de l’argent qui fait qu’on ne le sait que trop par rapport à sa position. Un noble qui dépense tient son rang et seul l’esprit bourgeois y verra de la prodigalité. Un marchand qui place son argent est un avare dont on peut faire rire le public de la cour comme la pièce de Molière le montre. On peut certes penser une sorte de prix moyen de l’argent soit de l’effort moyen pour l’avoir et pour pouvoir en user. Il est incontestablement plus cher pour les civilisés que pour les sauvages ou les peuples premiers comme on dit maintenant comme Simmel le remarque à juste titre, la civilisation pouvant se définir l’accroissement des séries téléologiques et donc du rôle de l’argent en tant que moyen absolu. Que de biens qui exigent l’argent pour un pauvre des pays développés voire sous-développés comparé à son absence ou à son peu d’usage chez les derniers peuples premiers ! Mais ce prix moyen n’a aucune valeur pour ceux qui en sont éloignés. Dejoie a besoin de six mille francs pour marier sa fille alors que Saccard est prêt à dépenser plusieurs centaines de milliers de francs pour avoir une nuit celle dont Simmel dit (p.483) qu’elle possédait une valeur de rareté. Nul doute que Frosine désire bien moins que le minimum qu’estime Cléante pour s’enfuir avec Mariane.

 

En un mot, le problème était de savoir si l’impératif de connaître le prix de l’argent à la condition d’avoir un juste rapport avec lui, c’est-à-dire de ne pas être dépensier et encore moins ladre avait un sens. Il est apparu en effet que le prodigue s’en tient à la pure dépense et l’avare à l’argent comme fin : l’un et l’autre méconnaissent qu’il est le moyen de l’échange et qu’en ceci consiste son usage. C’est là son prix au sens de sa valeur. Toutefois, l’avare à la différence du prodigue et de tout autre manie l’argent. Il sait qu’il faut le gagner ; il en connaît le prix dans les deux sens de la valeur et de l’effort que coûte quelque chose. C’est pourquoi il en use avec parcimonie. Cependant, prodigue ou avare ne se comprennent que relativement à la position de chacun qui est seule à même de déterminer le prix de l’argent qui varie en fonction de sa position sociale et des valeurs de la société. C’est pour quoi connaître le prix de l’argent est un impératif finalement abstrait et dont on peut dire qu’il est toujours réalisé.

Est-ce que finalement la distinction entre l’avare, le prodigue et l’homme ordinaire n’est pas le simple grossissement de tendances qui se retrouvent en chacun ?

Par Bégnana
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Mercredi 21 octobre 2009

Nous en arrivons au problème décisif. Il est indispensable que nous nous rendions clairement compte du fait suivant : toute activité orientée selon l’éthique peut être subordonnée à deux maximes totalement différentes et irréductiblement opposées. Elle peut s’orienter selon l’éthique de la responsabilité [vorantwortungsethisch] ou selon l’éthique de la conviction [gesinungsethisch]. Cela ne veut pas dire que l’éthique de conviction est identique à l’absence de responsabilité et l’éthique de responsabilité à l’absence de conviction. Il n’en est évidemment pas question. Toutefois il y a une opposition abyssale entre l’attitude de celui qui agit selon les maximes de l’éthique de conviction – dans un langage religieux nous dirions : « Le chrétien fait son devoir et en ce qui concerne le résultat de l’action il s’en remet à Dieu » – et l’attitude de celui qui agit selon l’éthique de responsabilité qui dit : « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes. » Vous perdrez votre temps à exposer, de la façon la plus persuasive possible, à un syndicaliste convaincu de la vérité de l’éthique de conviction que son action n’aura d’autre effet que celui d’accroître les chances de la réaction, de retarder l’ascension de sa classe et de l’asservir davantage, il ne vous croira pas. Lorsque les conséquences d’un acte fait par pure conviction sont fâcheuses, le partisan de cette éthique n’attribuera pas la responsabilité à l’agent, mais au monde, à la sottise des hommes ou encore à la volonté de Dieu qui a créé les hommes ainsi. Au contraire le partisan de l’éthique de responsabilité comptera justement avec les défaillances communes de l’homme (car, comme le disait fort justement Fichte (1), on n’a pas le droit de présupposer la bonté et la perfection de l’homme) et il estimera ne pas pouvoir se décharger sur les autres des conséquences de sa propre action pour autant qu’il aura pu les prévoir. Il dira donc : « Ces conséquences sont imputables à ma propre action. » Le partisan de l’éthique de conviction ne se sentira « responsable » que de la nécessité de veiller sur la flamme de la pure doctrine afin qu’elle ne s’éteigne pas, par exemple sur la flamme qui anime la protestation contre l’injustice sociale. Ses actes qui ne peuvent et ne doivent avoir qu’une valeur exemplaire mais qui, considérés du point de vue du but éventuel, sont totalement irrationnels, ne peuvent avoir que cette seule fin : ranimer perpétuellement la flamme de sa conviction.

Mais cette analyse n’épuise pas encore le sujet. Il n’existe aucune éthique au monde qui puisse négliger ceci : pour atteindre des fins « bonnes », nous sommes la plupart du temps obligés de compter avec, d’une part des moyens moralement malhonnêtes ou pour le moins dangereux, et d’autre part la possibilité ou encore l’éventualité de conséquences fâcheuses. Aucun éthique au monde ne peut nous dire non plus à quel moment et dans quelle mesure une fin moralement bonne justifie les moyens et les conséquences moralement dangereuses.

Max Weber (1864-1920), « Le métier et la vocation d’homme politique » (1919) in Le savant et le politique, Plon 1959, 10/18, pp.172-173

 

(1) Fichte (1762-1814), philosophe allemand.

 

Par Bégnana
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Mercredi 21 octobre 2009

1) Sujet.

Résumez le texte suivant en 120 mots (+ ou – 10%). Vous indiquerez les sous-totaux de 20 en 20 (20, 40, 60 …) dans la marge et le nombre total de mots à la fin de votre résumé.

 

La justice est une idée d’avare. De même que l’ajusteur adapte le tourillon à l’axe, justement comme il faut, ne laissant ni trop d’espace, ni trop peu, de même l’avare est un ajusteur de travaux, de salaires, et de prix ; toujours au plus près ; assez est assez. S’il est marchand de transports, il vous fera rouler de vieux wagons sur de vieux rails, aussi longtemps qu’il pourra ; et, s’il met à neuf, vous reconnaîtrez les vieilles portières, la même dimension des fenêtres, les mêmes vis dans les mêmes trous ; car pourquoi changer ce qui peut encore servir ? Et si la concurrence obtient quelque chose de lui, ce sera une récupération encore plus attentive des vieilles ferrailles, permettant d’abaisser un peu les prix. Ce qu’il souhaite, c’est de n’avoir à transporter que des avares comme lui, ajusteurs comme lui, qui nommeront juste prix les plus bas prix. Ces hommes serrés et ennemis du trop ne nous feront jamais une crise des chemins de fer. Et au contraire l’ennemi de l’avare c’est le prodigue, celui qui paie sans compter, à la condition que tout soit neuf, brillant, rapide. Que faire contre ces hommes frivoles ? Il faut que l’avare devienne prodigue comme eux, prodigue de glaces, de tapis, de vernis, prodigue de fer neuf et de charbon ; il y gagne ; mais il gémit de cette manière de gagner, qui ne frotte pas juste sur l’axe. Il écoute la grande machine des travaux, des salaires, des transports, des prix ; il y sent un dérèglement. Si la dépense, se dit-il, n’est pas au plus juste, au plus strict, alors c’est folie, car où sera la limite ?

Le commun langage est plein de très sages leçons, comme les divers sens du mot juste nous le font entendre. De même ce n’est pas par hasard que le mot économie, qui signifie administration des biens, incline toujours à conseiller une limitation de dépenses. Au fond, dépense c’est dépense de force musculaire, c’est travail ; et la sagesse veut qu’on règle le travail sur le résultat ; on ne soulève pas un marteau de forge pour casser une noix. Seulement il y a un excédent ; il y a l’emphase, la déclamation, les jurons, les gestes inutiles ; il y a le jeu de ballon. Un homme fort se dépense, et y trouve du plaisir. Le prodigue dépense la force des autres. Or l’avare, homme désagréable, mais précieux, est ainsi bâti que la dépense de soi lui est pénible ; il n’élève même pas la voix ; il règle son souffle ; il est vieillard avant le temps. C’est de cette pauvreté de nature qu’il tire une sagesse utile à lui et aux autres. La crainte de manquer lui est d’abord sensible dans sa peau. C’est là-dessus qu’il réfléchit.

Il aime l’or, qui est provision. On ne connaît bien que ce qu’on aime. Il interroge ce métal, et il le transperce par une réflexion obstinée. L’or n’est ni nourriture, ni vêtement, ni maison. L’or est un signe, qui représente un certain droit sur le travail d’autrui. Si les travaux s’arrêtaient ? L’avare écoute les pas des travailleurs et le bruit des métiers. Il est attentif à l’échange des travaux tout autour de la terre. Tout travail vain est un vol qu’on lui fait ; toute dépense vaine dissipe un peu de la valeur de cet or. D’où il vient à aimer l’ordre, non seulement chez lui, mais partout. C’est un trait remarquable de l’avare qu’il n’aime pas le prodigue, même quand il gagne sur le prodigue. Et il estime au contraire celui qui joue serré. Tel est l’esprit des marchés, et cet esprit a quelque chose de sacré, à juste titre. Tel dépense cent francs pour son hôte, à qui il vient de disputer vingt francs sur le blé ou la laine. C’est que l’idée-mère de toutes les affaires est que les affaires ne sont pas un jeu, et que la faute des fautes est de payer un centime de plus qu’il n’est nécessaire. C’est ainsi que les avares ont toujours sauvé et sauveront toujours la commune économie, toujours corrompue au contraire par les esprits vains, qui ne pensent pas le travail sous le signe. En nommant bourgeois ces esprits vains, on ne parlerait pas mal. Non plus en nommant prolétaire l’esprit qui pense travail sous richesse. Mais il n’est pas évident que tout travailleur aura l’esprit prolétaire, ni que tout chef d’entreprise aura l’esprit bourgeois. Le socialisme est peut-être le rêve d’un avare qui est parvenu enfin à savoir ce qu’il aime.

Alain, Propos d’économique, lxvi « La justice est une idée d’avare » 1er juin 1932, Paris, Gallimard, 1934.

 

(1) Autre titre du propos « Idées d’avare » in Alain, Propos, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1956, pp.1079-1081.

 

2) Analyse et remarques sur le texte.

Alain fait de l’avarice l’origine de la justice. Or, traditionnellement, l’avarice était considéré comme un vice – un excès par rapport à la libéralité selon Aristote dans son Éthique à Nicomaque (livre IV, chapitre 1) alors que la justice est une vertu, plus précisément celle de la répartition égale des biens et des honneurs (Éthique à Nicomaque, livre V). Pour le christianisme, la doctrine d’Aristote est conservée avec cette addition que l’avarice est un des sept péchés capitaux selon Thomas d’Aquin dans sa Somme théologique (Ia IIae Pars, question 84 Les péchés capitaux, articles 3 et 4) –. Bref, Alain en fait au contraire une vertu capitale.

Il compare l’avare à un technicien qui adapte ses moyens à ses fins, jouant sur le mot juste qu’on retrouve dans le terme ajusteur ou encore dans le fait d’adapter au plus juste etc. Le domaine de l’avare est l’économie. Alain illustre sa thèse avec divers métiers. Il oppose alors l’avare au prodigue qu’il définit non seulement comme celui qui dépense mais qui cherche la nouveauté. Lui seul rompt avec la justice, la justesse. L’avare s’adapte aussi au prodigue même s’il critique sa démesure, preuve de la profondeur de sa pensée.

Alain peut alors s’appuyer sur la sagesse du langage qui se manifeste par les différents sens du mot juste et qui attribue au terme économie deux sens, à savoir l’administration des biens et la mesure dans la dépense. L’économie consiste à dépenser au plus juste à quoi s’oppose l’excédent. Comme elle est l’activité de l’avare, est ainsi démontré qu’il est à l’origine de la justice.

Par rapport à la force Alain définit l’homme fort, celui qui consomme sa propre force, le prodigue comme celui qui consomme la force des autres et l’avare comme celui qui a la faiblesse du vieillard. Il en déduit qu’il se limite et propose une sagesse utile à tous. Il n’est donc pas égoïste ou tout au moins nuisible aux autres.

Comme l’avare aime l’or qui est ici synonyme de monnaie, il le comprend selon Alain comme étant la promesse du travail. Il en déduit que l’avare veut que tous les travaux se réalisent de la meilleure façon possible. Il en déduit l’horreur que l’avare éprouve pour le prodigue même lorsqu’il arrive à en triompher. L’avare précise Alain estime son semblable. Son attitude est conforme à l’esprit des marchés qui implique qu’on peut négocier ferme pour une petite somme alors qu’on dépensera sous forme de don une somme plus importante. Cet esprit de l’échange marchand qui habite l’avare en fait le sauveur de l’économie. Alain l’oppose au bourgeois pour qui l’argent n’est pas un signe. L’avare est pour lui le prolétaire même si dans la réalité sociale le bourgeois peut avoir l’esprit prolétaire et le prolétaire l’esprit bourgeois. Il en déduit que le socialisme est un projet d’avare qui a compris ce qu’il aime. Bref, l’avarice lui apparaît comme la vertu capitale.

 

2) Proposition de résumé.

L’avare est la source de la justice. Il donne le juste prix aux biens et aux services. La concurrence [20] le fait calculer plus juste. Le prodigue son opposé le contraint à dépenser au plus juste quoiqu’il comprenne sa [40] démesure.

Le langage nomme justement économie, la gestion des ouvrages humains et la modération financière. L’ouvrage use de la [60]  force. La prodigue consomme celle des autres alors que l’avare, se sachant faible, consomme efficacement.

L’avare adore l’ [80]  argent et sait donc qu’il représente le travail des autres. Il veut donc une bonne économie, un marché rigoureux. [100] Il les sauve. Son esprit d’économie en fait un prolétaire et non un bourgeois. Le socialisme est sa vérité.

120 mots

 

Par Bégnana
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Mercredi 30 septembre 2009

1) Sujet.

Résumez le texte suivant en 120 mots (+ ou – 10%). Vous indiquerez les sous-totaux de 20 en 20 (20, 40, 60 …) dans la marge et le nombre total de mots à la fin de votre résumé.

 

Le prodigue est une tête creuse, qui essaie le pouvoir de l’argent, mais qui ne cherche pas à comprendre d’où cela vient. Il joue avec de grands secrets, il trouble profondément l’ordre du travail et du commerce, mais il ne s’en soucie guère ; ainsi la probité, s’il en garde, pousse sur un creux, et n’a pas de bonnes racines. L’avare, tout au contraire, est un penseur fort sérieux ; et il ne peut être autre. C’est un homme qui cherche la sécurité et le solide ; or, il se trouve dans cette étrange situation d’être appuyé principalement sur des signes, c’est-à-dire sur des promesses. Qu’est-ce que pièce de monnaie ou billet de banque, si ce n’est promesse ? Et ce qui est promis c’est toujours du travail. L’oisif peut transmettre des titres et des promesses, mais ce n’est pas lui qui tient les promesses. C’est ainsi que l’avare, seul en son réduit blindé, pense à la société des hommes, et, sautant par-dessus les cercles de politesse et de frivolité, écoute les métiers, écoute les pas de ceux qui se lèvent avant le jour. Il écoute, et il comprend que ce mouvement matinal est ce qui sauve la richesse. Il se lève lui-même avant le jour, et, comme Grandet (1), il cloue lui-même une planche à son escalier. Grandet chantait en travaillant ; c’est qu’il sentait profondément que tout travail s’ajoute sans erreur possible à la masse des richesses, à cette masse en mouvement sur laquelle sa propre puissance est fondée.

L’avare ne peut en rester à cette idée qu’en échange de l’or on a ce qu’on veut. Il ne le peut, parce qu’il aime l’or. Ce qu’on aime, on arrive toujours à le comprendre, et en quelque sorte à le percer d’une attention véhémente. Que peut-on attendre du billet, et même de l’or, si la disette vient ? Et d’abord, que peut-on attendre de l’or si l’incendie détruit les ateliers et les magasins ? Il ne faut qu’une négligence pour que le tas des provisions soit réduit, ce qui diminue évidemment le pouvoir de l’or. Il ne faut qu’une autre négligence, plus abstraite, en ceux qui ont charge de l’ordre, pour que la peur s’en mêle, la peur pire que le mal, et pour que les signes de la richesse se changent en un peu de cendre, comme dans la symbolique bourse du diable (2). Oui, à travers les portes d’acier, et sans toucher aux verrous, ces choses impalpables, le crédit et la panique, ajoutent à ma richesse ou au contraire m’en retirent quelque chose. Profonde méditation. L’avare est politique. L’avare pèse comme une richesse la prudence des autres.

La prudence administre ; la prudence ne produit rien. L’avare se joint par la pensée au cercle actif des métiers. Le désordre là et le doute là, c’est le plus subtil des voleurs. L’homme qui se lasse de son travail, ou qui seulement ne l’aime point, cet homme prend dans ma bourse, sans allonger le bras. Si tous les métiers s’arrêtaient ? Cette pensée n’est pas tant menaçante pour la vie même que pour la pensée chérie ; car l’avare vit de peu ; c’est sa pensée qui est exigeante ; c’est la richesse contemplée, non employée, qui est atteinte la première ; c’est son dieu qui est offensé. Aimer et penser, c’est un travail qui mène loin. Quel que soit l’objet aimé ou pensé, il faut que le champ des méditations s’élargisse. Il faut que l’avare se représente l’engrenage des travaux mordant bien, et les hommes contents. L’esprit avare sera socialiste, s’il est esprit.

Je veux dire que, sous le nom de capitalisme, il arrive que l’on pense deux choses tout à fait opposées, savoir le bénéficiaire, qui consomme follement sans jamais remonter à la source des richesses, et l’avare véritable, qui tout au contraire consomme peu et honore le travail. Il est à peu près clair à mes yeux que les signes de la richesse, seulement accumulés et contemplés, n’appauvrissent personne. Il m’est tout à fait clair qu’un train de luxe, un avion, une parure de dentelle, appauvrissent tout le monde. Le capitalisme ne serait donc qu’une idée abstraite et assez creuse ; et la négation du capitalisme serait creuse et abstraite au même degré.

Alain, Propos d’économique, xxxix Propos du 15 mars 1931 « Le prodigue est une tête creuse » (3), Paris, Gallimard, 1934.

 

(1) Félix Grandet, personnage d’avare d’Eugénie Grandet, roman d’Honoré de Balzac (1799-1850) paru en revue en 1833, puis en volume en 1834 avant d’être intégré en 1843 dans la Comédie humaine.

(2) « mes souvenirs sont comme les pistoles dans la bourse du diable : quand on l’ouvrit on n’y trouva que des feuilles mortes » Jean-Paul Sartre (1905-1980), La Nausée (1938).

(3) Autre titre du propos « Le prodigue et l’avare » in Alain, Propos, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1956, pp.995-996.

Notes de Bégnana : ne pas en tenir compte pour le résumé.

 

2) Analyse et remarques sur le texte.

Alain oppose dans ce texte le prodigue et l’avare. Mais au lieu de montrer à la façon d’Aristote dans l’Éthique à Nicomaque qu’il s’agit de deux vices par excès en quelque sorte symétrique par rapport à la vertu de libéralité, l’auteur montre clairement que l’avare selon lui mérite une sorte d’éloge. Si ce n’était un philosophe, on pourrait oser parler d’éloge paradoxal pour son texte.

D’emblée il oppose le prodigue qui ne réfléchit pas et dont l’honnêteté manque de solidité comme s’il s’agissait d’un péché qui ne pouvait même pas être capital, à l’avare, qui pense et dont l’attitude n’est nullement inconsidérée. La spécificité de l’avare, c’est qu’il est soucieux de se fonder sur quelque chose de consistant, mais comme il aime l’argent qui ne l’est pas, mais qu’Alain définit avec l’avare comme une promesse, il est attentif à ce qui rend possible de tenir cette promesse qu’est l’argent, à savoir le travail réglé. Aussi peut-il lui-même travaillé et Alain s’appuie alors sur le personnage d’avare de Balzac, à savoir Félix Grandet.

Il précise alors que la conception commune de la monnaie selon laquelle c’est un moyen d’échange ne suffit pas à l’avare. La raison en est que comme il aime l’argent, il le comprend et comprend donc l’insuffisance d’une telle conception. Il comprend donc que la valeur de l’argent dépend de la consistance de la réalité économique et de la confiance que chacun a dans cette consistance. C’est ce qui fait de l’avare un politique, c’est-à-dire quelqu’un qui sait comment diriger les autres. Il comprend que celui qui ne travaille pas est finalement un voleur. Dès lors, tous doivent travailler et tous les travaux s’ordonner. Alain peut en déduire qu’en esprit, l’avare est socialiste.

Il en vient finalement au but de son propos. Sous le terme de capitalisme, il y a deux idées antagonistes, à savoir l’idée d’une consommation excessive et qui ne se soucie pas du travail et l’idée d’une accumulation qui consomme peu, soit l’avarice. La première ruine tout le monde. La seconde ne vole personne. Alain en conclut que la notion de capitalisme prise en tant que tel n’a pas de référent réel et que donc ceux qui s’y opposent embrassent une chimère.

 

3) Proposition de résumé.

Le prodigue est irréfléchi. Il perturbe l’économie. Inversement l’avare, pensif, saisit la nature de l’argent, un engagement [20] sur le travail. L’avare comprend donc l’économie et y participe.

L’avare aimant la monnaie comprend qu’elle [40] repose sur le travail bien fait et surtout sur la confiance. C’est un politique.

Aussi est-il un gestionnaire [60] plutôt qu’un producteur. Il comprend que la production doit être continue et l’œuvre de tous. Il s’en [80] réjouit. Son esprit serait le socialisme.

Autrement dit, le capitalisme selon moi signifie soit la dépense inconsidérée, soit l’accumulation [100] frugale. Cette dernière n’appauvrit personne. La première ruine. Donc l’idée de capitalisme comme sa négation est sans objet.

120 mots

 

Par Bégnana
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Mercredi 16 septembre 2009

1) Sujet.

Résumez le texte suivant en 120 mots (+ ou – 10%). Vous indiquerez les sous-totaux de 20 en 20 (20, 40, 60 …) dans la marge et le nombre total de mots à la fin de votre résumé.

 

On dit que si nous étions délivrés du capitalisme, nous le serions aussi de la guerre. Ce lieu commun ne me dit rien de clair. En revanche je comprends très bien que le capitalisme ne serait guère redoutable si nous étions délivrés de guerre. On nous répète que la politique est subordonnée à l’économique ; cela s’entend bien en un sens, mais il ne faut point conclure que nos vrais maîtres soient les industriels et les banquiers. La seule menace d’une grève, si la discipline est bien gardée, si le moment est bien choisi, les réduit à négocier. Ils ne sont puissants qu’autant qu’ils peuvent forcer ; or ils ne peuvent forcer que par la police et l’armée, qui sont les instruments du pouvoir politique. Et la tyrannie politique elle-même n’est possible que par l’état de guerre, continuellement et arrogamment proclamé.

Barbusse (1) est fort lorsqu’il nous représente les travailleurs transformés en militaires, et formant la garde des industriels et des banquiers. Étrange magie, et incompréhensible par les seules lois de l’économique. L’ordinaire police serait moins sauvage, plus humaine. Ils seront violents contre la violence, mais ils ne développeront pas cette force aveugle et mécanique que l’on voit dans un régiment bien exercé. La police garde quelque chose de l’art militaire, mais la discipline y est toujours moins stricte que dans l’armée ; la fin n’y est pas de tuer ni de se faire tuer. La peine de mort n’y est pas de toute façon présente aux esprits. Par exemple il n’est pas admis qu’on pousse une colonne d’agents sous le feu de quelques bandits, qu’on fasse tuer le premier rang et le second, qu’on appelle des réserves, sans compter du tout les cadavres. Et, comme tout s’enchaîne, vous ne verrez point non plus l’officier de police tuer sur place l’homme qui refuse d’avancer en terrain découvert. Or, dans l’entraînement militaire, ces terribles moyens sont étudiés à l’avance ; chacun mesure ses devoirs ; chacun se prépare pour une tâche inhumaine ; toutes les énergies s’élancent à corps perdu. La vertu arrivée à ce point n’a plus d’égards, mais il n’y a aussi que le culte de la patrie qui puisse porter ce fanatisme. Cette force n’est nullement économique. Payez des gardiens de l’usine, et aussi cher que vous voudrez, vous n’en ferez point des chasseurs à pied. Ainsi la suprême force est un fait de politique, et même de politique étrangère. Supposez la guerre exilée de nos mœurs autant que le sont l’esclavage, la torture, ou le bûcher pour les sorciers ; il n’y a plus d’armée à proprement parler ; les conseils de guerre ne sont plus que des souvenirs à peine croyables, comme sont les cachots de l’Inquisition. Vous aurez une police bien payée, brutale en des moments, mais qui n’aura point dans ses résolutions ni même dans ses devoirs de se faire tuer par sections entières. Voilà ce que l’argent n’obtiendra jamais. Le pouvoir d’un colonel sera effacé de la terre.

L’argent nous tient ; le riche nous tient. Mais il faut voir les différences. On peut changer de maître ; on peut se moquer du maître ; on peut discuter. Que le maître interrompe la discussion en vous montrant la porte, cela se peut, quoique la discipline syndicale trouve ici un puissant remède, car rien n’empêche que les ouvriers se retirent en masse, et dans la minute même, si l’on manque à l’un d’eux. Mais, supposons l’ouvrier isolé ; il n’y a tout de même point de cachot pour lui, quand il serait insolent ; il n’est point tenu à ce respect de religion qui est le propre de l’esclavage militaire ; il n’est point puni de mort pour refus d’obéissance. On dit là-dessus qu’il mourra de faim s’il ne plie ; mais il y a plus d’un patron, et plus d’un métier. L’association, la coopération, toutes les formes de l’assurance offrent des ressources sans fin. Dans tous les cas, il est libre sur le moment, libre de parler, libre en son corps. Ce qui fait voir que le pouvoir capitaliste n’est nullement comparable au pouvoir militaire et qu’il serait désarmé sans le pouvoir militaire. Ce qui reste d’esclavage en notre temps tient à la guerre, et à la menace de guerre. C’est là que doit se porter l’effort des hommes libres, seulement là.

Alain, Propos d’économique, xv Propos du 27 août 1927 « On dit que si nous étions délivrés » (2), Paris, Gallimard, 1934.

 

Notes de Bégnana : ne pas en tenir compte dans le résumé.

 

(1) 1873-1935, ancien combattant, écrivain communiste partisan d’une littérature prolétarienne.

(2) Autre titre du propos « Politique et économique » in Alain, Propos, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1956, pp.729-731.

 

2) Analyse du texte et remarques.

Alain commence par énoncer des thèses relatives à l’origine de la guerre et à la relation entre l’économie et la politique. Le capitalisme serait la cause de la guerre et donc l’économie fonderait la politique (on reconnaît la thèse marxiste et on comprend la référence au communiste Barbusse). Il la réfute en deux temps. Une grève bien menée fait plier le patron. Seules la police et l’armée peuvent faire plier les ouvriers grévistes. Or, il s’agit de phénomènes politiques et non économiques.

Il réfute dans un second temps l’identification que fait Barbusse entre les travailleurs et les soldats d’une part, les industriels et les banquiers avec des chefs militaires si elle signifie qu’elle a pour source l’économie. Il avance les différences entre la police et l’armée. Si la première peut être violente, elle ne vise pas la mort comme la seconde. Seule une raison politique – la patrie – peut faire de la mort des soldats un bienfait. Dès lors la force est politique et non économique, mieux elle est liée à la guerre, soit la politique étrangère.

Alain peut donc contester la toute puissance qu’on attribue à l’argent. Certes, l’argent n’est pas sans pouvoir. Mais celui qui en possède n’est pas omnipotent. Il reprend autrement le fait de la grève qui montre cette fois-ci l’impuissance relative de l’argent. Il insiste sur le fait qu’un ouvrier seul n’est pas entièrement soumis à son patron. Il peut en changer. Ce fait montre que le capitalisme n’est pas une domination absolue de l’argent. Sans compter tous les modes d’organisations ouvrières comme les associations, les coopératives et les assurances. Dès lors, il peut indiquer le sens de son propos. Pour la liberté, l’ennemi n’est pas le capitalisme, c’est la guerre.

 

3) Proposition de résumé.

On dit à tort que la guerre vient du capitalisme, que l’économie fonde la politique. Or, l’idée de [20] grève peut suffire à faire plier les patrons. Seule la force, policière ou militaire, les soutient. C’est la guerre [40] qui fait le despotisme.

Les travailleurs ne sont pas des soldats. Déjà la police ne vise pas la mort comme [60] l’armée. Celle-ci est politique. Sans guerre, personne ne se ferait tuer pour une cause. L’argent ne peut [80] l’obtenir.

Certes l’argent domine. Mais le patron est impuissant face aux ouvriers associés. Même seul, le travailleur n’[100] a pas à obéir inconditionnellement comme le soldat. La guerre fait nos soumissions. Elle est la cible des hommes libres.

120 mots

 

Par Bégnana
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